OBSERVATION XLIII
24 août 1904. Rêve noté après le réveil spontané, du matin; mais j'avais pris la veille, la résolution de faire une observation au réveil. Le rêve est composé de trois tableaux, qui se présentent dans Tordre subjectif suivant.
1. Je lis un livre, au bas duquel se trouve cette note imprimiée en petits caractères : « Aitélémis novella. 11 faut toujours sous-entendre que c'est Topinion du personnage qui est exprimée. » Le personnage qui parlait exprimait une opinion très paradoxale.
2. Conversation dans un jardin avec des personnes peu connues, comme des voisins récents de campagne. Des dames ^t des enfants. Rafraîchissements sur une table. Je m'asseois sur un t)anc près d'une dame que je connais depuis quelques jours. Le banc est incliné en avant, je suis dans une position incommode, à peu près comme je m^e suis trouvé quelques jours auparavant dans le tramway d'Enghien.
3. Deux parties liées formant une suite. J'entre, en ami, dans une maison habitée par une dame âgée et ses deux filles. Les jeunes filles ne sont pas jolies, mais ont des figures sympathiques. En arrivant, j'assiste malgré moi à une scène inattendue. Mon ancien collègue X... est assis près des trois personnes, et la mère Tiavile à dire laquelle de ses deux filles il demande en mariage. Hésitation, embarras. Il finit par désigner « celle qui est née à Paris ». J'ignorais que Tune des jeunes filles fût née à Paris et Tautre ailleurs. Mais je vois en ce moment Tune des jeunes filles devenir très pâle, landis que Tautre est rouge de plaisir et incline la tête pour cacher sa joie. — Je sors, ou plutôt je traverse la grande pièce où se passe cette scène, et j'arrive au jardin de la maison, un grand jardin qui n'a rien de commun avec celui du tableau précédent. J'ai l'intention de
rendre régulier un massif en demi-cercle appuyé à un mur. Il reste à bêcher toute une bande de terre voisine de la bordure : on y trouve des pommes de terre. Je donne quelques coups de bêche, mais, quoique la terre ne soit pas argileuse, le travail se fait mal, car une pluie très forte est tombée dans la nuit précédente et le sol est partout battu et boueux. La jeune ûUe pâle vient au jardin : je vois qu'elle fait contre mauvaise^ fortune bon cœur. Elle s'en va plus loin dans le jardin, en suivant une allée qui tourne au coin du massif où je travaille. Bientôt arrivent la mère et la sœur : j'en conclus que mon collègue est parti.
J'ai noté en même temps l'ordre objectif que me paraissaient présenter ces événements imaginaires. A ce point de vue objectif, le tableau I était le dernier; la date du tableau II était incertaine, mais le tableau III apparaissait nettement comme le plus ancien, de sorle que le tableau II ne pouvait occuper que Fespace de temps intermédiaire. L'ordre objectif est donc inverse de Tordre subjectif. Les tableaux ne sont pas liés ensemble : ils sont seulement coordonnés dans le temps comme occupant des dates différentes, mais sans qu'il existe de transition de l'un à l'autre. Celte absence de liaison s'explique suffisamment par les conditions de Fobservation. — Mais le tableau III, qui a été saisi après les autres par l'attention rétrospective, est composé à son tour de trois autres tableaux qui ont dû s'organiser pendant xjue je notais les deux premiers. La scène bizarre à laquelle j'assiste dans ce tableau est le souvenir, d'ailleurs modifié, d'un récit qui me fut fait dans une lettre par un camarade il y a plus de quinze ans; or, environ deux mois avant le rêve, j'avais retrouvé et relu cette lettre en cherchant une autre lettre égarée. Les images relatives au jardinage se rapportaient à un projet de tracer un jardin pendant le
mois de septembre suivant, et l'image de la terre détrempée par la pluie provenait de ce que, pendant la nuit même à la fin de laquelle j'ai noté ce rêve, j'avais été réveillé par le bruit de la pluie. Je suppose donc qu'^ la fin du sommeil, la scène de la demande en mariage, celle du jardinage et celle de la pluie se développaient d'une manière indépendante et qu'elles se sont organisées pendant que je notais les deux premiers tableaux. Quant à ces deux tableaux, ils sont probablement simples l'un et l'autre. Le tableau II est le souvenir modifié d'une excursion récente hors de Paris. Les mots bizarres du début du tableau I reproduisent sans doute des souvenirs récents : j'avais eu l'occasion de parcourir des livres espagnols, et j'avais été surpris, n'ayant jamais appris l'espagnol, de comprendre des phrases entières.
Ainsi l'ordre subjectif tend bien à déterminer Tordre objectif, en ce sens que le tableau qui est saisi le premier est considéré comme représentant des événements qui se sont passés immédiatement avant le réveil; le tableau qui est saisi le deuxième est localisé dans l'espace de temps précédent, et ainsi de suite. Mais r influence de cette loi se trouve compliquée par une autre loi qui vient à la traverse et que l'on peut formuler ainsi : les tableaux, quel que soit leur ordre subjectif, reçoivent Tordre objectif qui est le plus propre à eu faire un ensemble cohérent^ C'est par suite de cette dernière loi qu'un tableau manifestement interrompu est toujours placé en dernier lieu. En vertu de la môme loi un tableau principal peut être encadré entre les autres tableaux s'il se trouve que la coordination est parla mieux assurée.
i58 LA CONSTRUCTION DU RÊVE APRÈS LE SOMMEIL
§ 3. L'jLLUSlON DE LA EL'RÉE.
L'étude de la eoastruction du rêve au point de vue chronologique m'amène à dire quelques mots de l'illusion qui se produit fréquemment au sujet de la durée du rêve. C'est un des points de la psychologie du rêve qui ont été le plus fréquemment étudiés, et c'est une des rares questions que l'on peut regarder comme à peu près résolues.
D'abord il faut faire une distinclion qui a été souvent négligée: il faut distinguer la durée pendant laquelle les représentations du rêve ont occupé Tesprit, et la durée que l'esprit qui se rend compte de son rêve attribue aux événements, c'est-à-dire la durée psychologique ou réelle et la durée objective ou apparente.
Les représentations apparaissent-elles et disparaissent-elles pendant le rêve avec une rapidité plus grande que pondant la veille? Rien n'autorise à répondre à cette question par l'affirmative ou, comme dit M. Clavière*, « rien ne nous force à admettre une rapidité foudroyante et quasi mystérieuse de la pensée dans le rêve ».
La question de savoir quelle est la vitesse de la pensée dans le rêve reste ouverte, mais l'observation faite par M. Clavière, au moyen de son réveille-matin à sonnerie répétée, porte à croire que les images du rêve ne se succèdent pas plus vile que celles de la veille.
1. Clavière, La rapidité de la pensée dans le rêve, Revue philos.,