‹ Le rêve: études et observationsChapitre 69 sur 136 · Taine, Vinlelligencef I, p · texte numérisé non relu

Taine, Vinlelligencef I, p

Foucault.

qu'elle est abandonnée par son cocher et qu'elle reste seule dans la voiture arrêtée « pendant environ deux heures ». Mais il en est presque de itaLême pendant la veille; les minutes d'angoisse nous semblent durer des heures et Tattente allonge considérablement le temps. Tout au plus peut-on admettre que le dormeur, manquant des moyens par lesquels Fhomrne éveillé peut rectifier ses illusions, est encore plus porté à s'exagérer la durée de Tennui*.

Cette illusion de la durée que Ton rencontre dans les observations de rêves et qui provient pour une partie de la construction consécutive au sommeil, et pour une aulre partie des conditions dans lesquelles se développe la pensée du sommeil, explique le fait que, après le réveil, nous localisons nos souvenirs de rêves dans les différentes parties de la nuit, soit dans les dernières minutes du sommeil quand le rêve est simple, soit plus loin dans le' passé quand le rêve est complexe, mais toujours de façon à ce que le rêve se termine par le réveil; c'est ainsi que l'on croit que le rêve a commencé quelques minutes avant le réveil ou un quart d'heure avant, ou une heure, suivant la complexité et le nombre des événements et suivant la durée dont ils auraient besoin pour se produire s'ils étaient réels; c'est ainsi que l'on croit même avoir rêvé toute la nuit.

i. Voir, sur toute cette question de l'illusion de la durée, J. Tobolowska, Étude sur les illusions du temps dans les rêves de sommeil normaly thèse de médecine, Paris, 1900.

§ 4. — Autres opérations de construction.

La mise en ordre objectif des tableaux du rêve est sans contredit l'opération la plus importante de la construction consécutive au sommeil : elle donne déjà au rêve la physionomie d'un drame, et parfois même les tableaux se suivent assez naturellement pour que l'esprit peu exigeant du rêveur qui se réveille se trouve satisfait. Mais le plus souvent l'enchaînement chronologique des événements fait apparaître des difficultés ou des impossibilités au point de vue de la localisation, de la succession causale, etc. Alors, de deux choses Tune : ou le travail de construction s'arrête, et le rêveur constate l'étrangeté et l'incohérence de son rêve; ou le travail se continue, et d'autres opérations s'accomplissent. ^

Dans les observations déjà citées, on trouve des indications au sujet de ces opérations complémentaires. Par exemple, on voit comment s'effectue la localisation spatiale dans l'observation XIII (p. 61). Le premier tableau ^représente le commencement d'un voyage à Dijon; le second tableau commence ainsi : « A Dijon probablement,.. » La scène du second tableau, une conversation sur une place, se trouve fixée à Dijon par une sorte de raisonnement inconscient, en tout cas par un raisonnement qui n'a pas été signalé par l'observateur. C'est visiblement le premier tableau qui détermine la localisation du second, et la réserve efxprimée par le mot « probablement » fournit la preuve qu'il s'agit là d'une opération logique destinée à relier les deux tableaux et par suite consécutive au sommeil. — Le premier tableau détermine aussi la localisation du

troisième. Mais j'ai déjà donné sur ce point, en commentant ce rêve, les explications nécessaires. Je me borne à faire remarquer maintenant que la localisation des deux derniers tableaux a pour but d'unifier le rêve autant que possible au point de vue local.

A propos de Tobservation XXVIIl (p. 105), j'ai déjà signalé la dualité du premier tableau. On voit facilement comment la première partie de ce tableau détermine le lieu attribué à la deuxième partie. L'observatrice visite une église où se trouve un reposoir comme pour le Jeudi saint : cette partie du rêve reproduit un souvenir récent. « Près de ce reposoir il y avait de grands cercueils de pierre qu'on m'avait chargée de mesurer, etc. » Cette seconde partie reproduit, avec modifications, le souvenir d'une lecture de la veille. Les deux scènes élémentaires s'unissent, la seconde (dont le lieu réel était le Panthéon) s'unit à la première et se trouve localisée dans une église visitée récemment.

J'ai montré aussi, à propos de l'observation V (p. 43), comment, en rêvant que je vais à un rendez-vous à la Sorbonne, ce tableau détermine la localisation dans la Sorbonne d'une scène qui reproduit le souvenir d'un événement ayant eu lieu à Bordeaux, et transforme le veslibule de la Sorbonne en une salle de conférences publiques.

D'autres observations encore, parmi celles que j'ai rapportées jusqu'à présent, fournissent des indications sur la manière dont s'effectue la localisation. Il est inutile de pousser plus loin cet examen, car la preuve me semble faite que : 1° la détermination des lieux, quand elle se fait, a pour but d'unifier le rêve complexe; 2° un des tableaux étant accepté par l'esprit

comme constituant une partie des événements du rêve, les autres tableaux tendent à occuper, soit le même lieu, soit un lieu conforme aux événements du tableau directeur.

Parmi les autres opérations de construction, je peux signaler encore les additions, les suppressions et les substitutions. Dans un rêve ordinaire, on peut deviner parfois des additions qui se sont effectuées après le sommeil en vue de relier les tableaux. Mais ce sont les rêves de notation répétée qui donnent sur ce point les indications les plus précises. Ce sont d'ailleurs les seuls qui permettent d'étudier les substitutions et les suppressions.

Dans l'observation XVIIl (p. 73), la première notation commence ainsi : « Je rêve que je suis dans une voiture, conduite par un cocher, sur une route; il fait clair. Tout à coup le cocher s'en va, et me laisse. Comme je sens mes bottines qui me bles&ent, je les retire. » Après une longue station, la personne qui a fait le rêve s'impatiente, descend de voiture, et, nupieds, va à là recherche du cocher, qu'elle trouve attablé dans une guinguette. Elle lui fait des reproches, puis retourne à la voiture, et voit le cheval, dételé, qui broute dans un pré. Avant de remonter en voiture, elle cherche un endroit, pour satisfaire un besoin. Ce passage s'est résumé dans la seconde notation, et voici ce qu'il est devenu : « J'étais en voiture, sur une route. Mon mari, je crois, conduisait. A un. moment donné, je me suis arrêtée pour un petit besoin. Mon mari, je crois, a dételé le cheval. »

La comparaison de ces deux récits montre un échantillon des diverses modifications que je viens de distinguer.

166 lA CONSTRUCTION DU REVE APRES LE SOMMEIL

D'abord, on peut remarquer dans la deuxième notation une substitution importante : ce n'est pkis un cocher qui conduit la voiture, c'est le mari. Cette substitution a pour but de rendre le fait plus conforme aux habitudes de la veille, car M. B... avait ordinairement un cheval et une voiture et se piquait d'être un habile conducteur. D'ailleurs cette substitution peut se faire d'autant plus facilement que le marf" figure dans la seconde partie du rêve.

Comme conséquence de la suppression du cocher, toute la partie du rêve qui se rattache au cocher disparaît dans la seconde notation : son départ brusque et inexpliqué, la station prolongée dans la voiture, et ce qui s'y rapporte, la recherche du cocher, la guinguette, les reproches, tous ces détails sont oubliés. Or, il faut remarquer que cet oubli n'est pas un fajt fortuit : toutes ces images tombent de la mémoire parce qu'elles ne sont pas utiles pour unifier lô rêve et qu'elles sont même embarrassantes. En effet, le sujet du rêve tel qu'il se présente dans la seconde notation est le suivant : M""* B... fait une promenade en voiture, et la promenade est interrompue par un besoin à satisfaire. Les différentes images relatives au cocher cadrent mal avec les représentations centrales : c'est pourquoi elles sont rejetées, par une sorte de choix instinctif et inconscient, comme des matériaux inutiles ou gênants.

Enfin, si bref que soit devenu le récit dans la seconde notation, il contient cependant deux additions importantes. Au lieu que le cocher s'en aille sans que ce départ soit expliqué, c'est maintenant M"'*' B... qui fait arrêter la voiture parce qu'elle a un besoin à satisfaire. De plus, au lieu de retrouver le cheval dételé sans qu'on voie comment et par qui il l'a été, elle raconte

maintenant que c'est son mari qui a dételé le cheval : toutefois , il subsiste quelque incertitude sur ce point, une réserve est faite indiquant que cette explication paraît douteuse. — En tout cas, on voit que ces deux additions ont pour but d'expliquer des faits qui restaient obscurs, c'est-à-dire d'établir une coordination logique qui n'existait pas.

La seconde partie du rêve contient des modifications du même .genre, parmi lesquelles il y a lieu de signaler deux additions : au lieu de trouver immédiatement une grande pièce sale et sentant mauvais, M°^f B... voit maintenant une femme en bonnet blanc, elle lui demande les cabinets, la femme lui montre une porte, bref, tout devient maintenant plus précis et plus semblable à ce qu'aurait pu être la scène, dans la réalité. De plus, l'inscription « Bureau » se trouve maintenant sur une porte vitrée, et ce détail contribue à donner plus de précision à l'ensemble.

Dans les observations XIX (p. 75), XX (p. 77) et XXI (p. 79), on voit de même des différences entre la première et la deuxième notation, et elles ont toutes pour but de corriger le premier récit par l'addition d'un détail explicatif, ou de le compléter pour rendre les faits plus semblables à la réalité, ou de substituer (obs. XX) un cas familier à un autre qui ne l'était pas; et les détails qui sont oubliés sont aussi ceux qui étaient inutiles.

Ainsi la construction du rêve a coutume de rester inachevée. Mais l'analyse qui vient d'en être faite suffît à nous montrer dans quel sens et par quelles opérations elle s'effectue. On peut même deviner approximativement ce que certains rêves deviendraient si cette construction était poussée jusqu'au bout. Par

exemple, il me semble que, si le rêve de l'observation VIII (p. 51) avait évolué jusqu'à son terme naturel, il se serait présenté à peu près sous la forme suivante :

« Je me trouvais à Paris, chez Gabrielle L..., qui faisait cuire des poires. Nous causions. M""** V... est arrivée ensuite : elle nous a montré le livre dans lequel sa fille apprenait à lire. Enfin, je suis rentrée à la maison, pour soigner Cécile qui avait la fièvre typhoïde. »

De même^ le rêve de Tobservation XUI (p. 61) aurait pu prendre à peu près cette forme :

« J'allais à Dijon. A la gare, j'ai rencontré le facteur, qui m'a remis deux lettres, dont l'une contenait deux photographies. La gare était très encombrée, et j'ai vu partir plusieurs trains avant de trouver place dans un train allant à Dijon. Arrivé à Dijon, j'ai rencontré deux jeunes gens, dont l'un m'était connu. Nous avons causé sur une grande place mal éclairée. »

Il aurait suffi, pour que ces deux rêves prissent cette forme ou une forme analogue, de quelques opérations supplémentaires, semblables en tout point à celles dont la réalité a été établie.

Conclusion

L'analyse qui précède nous explique maintenant ce caractère si commun des rêves qu'on appelle l'incohérence. Le monde des rêves est ordinairement incohérent, c'est-à-dire que les choses paraissent s'y passer contrairement aux lois du monde réel et de la raison. Par exemple, il y a incohérence au point de vue du temps si l'on se trouve d'abord enfant, puis brusque-

ment adulte, ou inversement. Il y a incohtïrence au point de vue de Tespace si l'on se trouve à un moment à Paris, Tinstant d'après à Marseille, etc. D'une façon générale, il y a incohérence toutes les fois que Tcnchainement des événements imaginaires est tel qu'il ne pourrait pas se produire dans le monde réeL

Or, si Ton considère, dans les rêves de notation immédiate, les tableaux en les prenant un à un, on voit que les événements imaginaires s'y développent sans incohérence. On y trouve bien, il est vrai, des bizarreries, des conceptions saugrenues; mais, sMl est difficile que tous les événements de ces tableaux se réalisent, cela n'est pourtant pas impossible. D'ailleurs, j'aurai plus tard (ch. v) l'occasion d'expliquer qufi ces bizarreries ont leur source dans quelque désir. Il est exagéré de dire que le désir ne connaît rien d'impossible, mais il est vrai qu'il s'attache à beaucoup de fins pratiquement inaccessibles. De là les détails étranges que l'on rencontre assez souvent dans l' in lérieur même d'un tableau de rêve. D'autres étrangetés peuvent se présenter aussi dans un tableau orgnoisé pendant le sommeil sous l'influence de la force de développement spontané des images (ch. vi).

Le rêve ne peut donc être proprement incohérent qu'à la condition d'être complexe. S'il comprend une pluralité de tableaux séparés, s'il est formé par la rencontre de plusieurs séries indépendantes qui s'organisent tant bien que mal postérieurement au sommeil, le rêve doit être incohérent toutes les fois que l'arrangement des scènes qui le composent n'est pas achevé. Et comme il est rare que cet arrangement soit achevé, comme l'observation et la notation du rêve ont coutume d'interrompre le travail d'organisation, on com-

prend que les rêves complexes soient toujours incohérents. Il peut arriver que, par un hasard exceptionnel, les tableaux composants s'enchednent naturellement à la façon des événements de la veille. Mais la plupart du temps les tableaux sont difficilement compatibles, et, même si la construction n'était pas interrompue, ils ne parviendraient pas à former un drame suivi. Supposons que Ton prenne au hasard trois ou quatre paragraphes dans des livres différents et qu'on les mette en succession en vue de former un ensemble : même si l'on ajoute quelques détails pour les relier, ou si l'on en supprime quelques autres, on n'obtiendra presque jamais une suite logiquement satisfaisante. Il en est de même pour le rêve complexe. L'esprit qui dort écrit plusieurs livres à la fois, mais sans savoir ce qu'il fait. Lorsqu'il se réveille, il lit ce qu'il a écrit, mais il lit la dernière page de chacun de ces livres.. S'imaginant qu'il a dû écrire quelque chose de raisonnable, il cherche à comprendre ces pages en les assemblant, parfois même il essaie des assemblages différents, ou bien il fait quelques corrections, mais il renonce bientôt à ce travail de coordination et il détourne son attention de ce qu'il appelle la folie des rêves.

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