OBSERVATION XLIX
De P. C. — L'auteur de cette observation songe un jour qu'il doit dessiner sur son cahier, le tendemain, des figures d'histoire naturelle, et s'inquiète parce qu'il aura peu de temps. Dans la nuit suivante il fait un rêve dont voici le premier tableau :
« Je sors de la classe de M. X..., qui m'a mis à la porte. J'en suis très content, parce que j'aurai le temps de faire mes figures d'histoire naturelle. »
Le désir est en quelque sorte aux aguets pour saisir les occasions par lesquelles il pourra se réaliser. C'est ce qu'on voit nettement dans l'observation XIV (p. 64). F. J. n'a pris que sur le tard le goût et l'habitude du travail : aussi ^es études n'ont pas été très brillantes. Or, l'élève qui réussit mal conserve cependant un désir, au moins obscur, et une espérance, au moins vague, de succès scolaires. Et ce désir et cette espérance s'attachent à tout ce qui pourrait leur donner une chance de réalisation. C'est pourquoi F. J. rêve qu'il est maintenant l'élève d'un nouveau professeur, qu'il n'a fait qu'apercevoir dans la cour du lycée, et avec ce nouveau professeur il fait une bonne composition, pour laquelle il est classé premier.
J'ajoute enfin à cette série d'observations relatives à l'influence du désir sur la construction du rêve un tableau d'un rêve personnel qui montre comment le désir utilise des images récentes et appelle même des images plus anciennes pour arriver à se réaliser.
Foucault. 12
OBSERVATiaN L
Je me trouve au cercle de Nevers. Après quelques faits qu'il est inutile de rapporter, je passe dans une pièce où il n'y a personne. C'est la bibliothèque, mais une bibliothèque bizarrement arrangée. Les livres, peu nombreux, sont sur des rayons ayant la forme de coffres à bois allongés, et placés à côté d'une petite cheminée prussienne, dans laquelle brûle un peu de feu. Je ne m'étonne pas de cette disposition, car je sais que le bibliothécaire du cercle est mon collègue M. M..., et je comprends qu'il a dû adopter cette disposition afin d'avoir sous la main à la fois du bois pour entretenir le feu, et des livres. Je m'installe dans un fauteuil, afin de profiter des livres et du feu. Le feu se ranime, et je me penche à gauche vers les livres afin d'en choisir un... — Mes souvenirs s'arrêtent là sur ce point. Je n'ai pas, en notant le rêve fout de suite après le réveil, l'impression que mon examen de la bibliothèque se soit trouvé interrompu par le réveil, et je n'ai pas le souvenir d'avoir lu le titre d'un seul livre : je sais seulement qu'il se trouvait là des livres brochés à 3 fr. 50, dont le dos értait-fatigué.
L'origine de ce tableau de rêve est dans une conversation que j'ai eue la veille avec mon collègue M. M... et qui portait sur les bibliolhèques organisées dans les classes. Pourtant le souvenir de cette conversation ne ferme pas toute la matière du rêve: il se trouve lié à une scène localisée au cercle qui ne se rapporte pas à la conversation de la veille. Mais, quelques mois auparavant, j'ai entendu M. M... parler du cercle de Nevers, qu'il a fréquenté autrefois avec quelque assiduité. Cette conversation ancienne forme un deuxième élément de mon rêve. Enfin M. M... n'est pas bibliothécaire du cercle, qui n'a pas peut-être même de bibliothécaire, mais il est membre de la commission
d'achats de la bibliothèque de la ville, et il pourrait eu devenir le bibliothécaire, comme Ta été il y a quelques années un autre professeur du lycée.
Tels sont les matériaux du rêve. Quant à la force organisatrice, elle réside dans la tendance qui m'a porté à arranger les images en vue d'un avantage personnel. L'image de la conversation de la veille étant présente à mon esprit pendant le sommeil, il s'est posé, dans la subconscience, un problème pratique qui aurait pu se formuler ainsi : comment pourrais-je profiter des bibliothèques dont m'a parlé M. M...? Et c'est pour résoudre ce problème que le souvenir de la veille s'est déformé, que des souvenirs anciens ont été évoqués, modifiés et combinés à leur tour pour être utilisés,
• Les observations qui précèdent suffisent pour montrer que le désir agit sur le cour» et sur la combinaison des images dans la vie subcon^iente du 'sommeil, et qu'il agit de façon à construire, au moyen des représentations disponibles, des tableaux imaginaires dans lesquels il se réalise. Mais on peut se demander maintenant si tous les désirs sont capables de jouer ce rôle dans la pensée subçonsciente. Nos désirs, en effet, peuvent être classés en plusieurs groupes : les uns sont acceptés comme raisonnables et nous faisons des efforts pour les réaliser, mais la réalisation en est ajournée ou rendue impossible par les circonstances; les autres sont repoussés par notre raison, nous les blâmons et nous essayons de les refouler, mais ils reparaissent néanmoins avec une force variable.
Il n'y a pas lieu de parler des désirs qui se réalisent aisément, car ceux-là perdent leur caractère propre de
désirs : ils sont à peine sentis comme désirs pour la raison qu'ils sont satisfaits dès qu'ils sont formés. C'est pourquoi c'est dans la maladie qu'on désire la santé, c'est dans la pauvreté qu'on désire la richesse, et, d'une façon générale, le désir n'a quelque vivacité qu'à la condition de rencontrer des obstacles. Mais ces obstacles peuvent être de deux sortes : ils peuvent provenir, soit de circonstances indépendantes de notre volonté, soit de notre volonté même.
En fait, ces deux sortes de désirs me paraissent également propres à organiser les images et à construire des tableaux de rêves. En ce qui concerne les désirs acceptés par la volonté, je ne citerai pas d'observations nouvelles : j'ai cependant dans ma collection des faits qui montrent que des désirs profonds, que je considère comme légitimes et pour la réalisation desquels j'ai fait beaucoup d'efforts stériles, trouvent dans le rêve une satisfaction imaginaire, obtenue par des moyens directs ou par des moyens détournés. On comprendra sans peine que je ne les cite p.as. Je me borne à faire remarquer que ceux de mes élèves qui l'êvent de succès scolaires ne sont pas ceux qui sont le plus accoutumés à en remporter. Un élève brillant ne rêve pas qu'il a fait un bon devoir, qu'il est premier en composition, etc. C'est quand on meurt de faim que l'on rêve d'une table abondamment servie, et quand on souffre de la soif que l'on rêve de boissons délicieuses. Les désirs qui se réalisent en rêve sont ceux qui ne peuvent pas se réaliser autrement: la joie du rêve est la joie de ceux qui n'en ont pas d'autre.
Quant aux désirs que nous repoussons pendant la veille pour des raisons morales, ils prennent pendant le sommeil leur revanche de cette défaite. Comme le
dit Delbœuf, « A certaines heures de la journée, le plus juste des hommes commettra sans remords les plus abominables forfaits : il deviendra voleur, assassin, incestueux, parjure*. » Par suite, nous ne sommes pas responsables de nos rêves*.
Il est facile de comprendre pourquoi des désirs que nous repoussons pendant la veille reparaissent pendant le sommeil.- C'est que les facultés morales supérieures sont suspendues, comme les facultés proprement intellectuelles; Tesprit' endormi ne' critique pas plus les actions que les croyances. De là résulte que le champ dans lequel s'exerce notre activité imaginaire du sommeil est beaucoup plus large que pendant la veille; toutes les forces mentales et morales que la raison maîtrise pendant la veille sont déchaînées dans le sommeil.
Celte action du désir sur la formation du rêve explique aussi que les tableaux de rêve contiennent souvent, sinon des incohérences à proprement parler, du moins des inventions étranges et saugrenues. Il est exagéré de dire que le désir ne connaît rien d'impossible, mais il méconnaît souvent les lois de la réalité.
Enfin le désir explique aussi un fait que l'on a souvent signalé dans le rêve : la multiplication. Il s'en rencontre un exemple dans le rêve de Tasplenium de Delbœuf. Au moment où il retrouve les deux lézards qu'il a sauvés du froid, il est étonné de voir avec eux deux autres lézards qui se disputent les débris d'asple-