OBSERVATION LXXII
Ma fille avait à cette époque près de dix ans, et un jour il fut décidé que le lendemain elle et son frère reviendraient de classe avec une personne de bonne volonté qui les accompagnerait jusqu'à une petite distance de la maison, et qu'ils feraient seuls le reste du trajet. La nuit suivante, ma fille fit ce rêve :
« J'ai rêvé que c'étaient deux messieurs à cheveux rouges, et M. C... (un professeur) qui devaient nous reconduire jusqu'au bas de la rue de TÉcole-Normale. Mais, au lieu de nous conduire au bas de cette rue, ils nous laissèrent dans une rue dont j'ignore le nom et qui débouche sur la route de Paris, en dehors de Nevers. La nuit venait, et nous étions seuls, mon frère et moi, dans cette rue. Il arriva un homme à mauvaise figure qui nous dit : « Venez avec moi, je serai votre protecteur. — Mais je ne peux pas, répondis-je, car j'ai encore mes parents et j'espère les retrouver. » L'homme, sans me répondre, nous emporta. Je frémissais à la pensée de ne plus voir mes parents, et Marguerite. Par bonheur, il me demanda mon adresse, et je lui donnai le nom d'une rue opposée à la rue Louis- Vicat (où nous demeurons). Alors il passa par la ^ue Louis- Vicat, croyant que je lui avais dit la vérité. En arrivant devant notre maison, je me mis à crier de toutes mes forces et à tirer la sonnette. L'homme, craignant qu'on ne descende et qu'on ne le mène eix prison, s'enfuit, etc. »
Les moyens trouvés dans les rêves que je viens de citer sont d'une grande simplicité, on pourrait , même dire d'une grande pauvreté. Il n'y a pas lieu d'en être surpris : l'imagination puissante est le génie, et les inventions géniales sont rares. Ce qui fait, à mes yeux, l'intérêt des inventions pauvres que je viens de rapporter, c'est qu'elles nous font assister à la naissance du travail Imaginatif. Elles montrent comment,
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d'une façon subconsciente, un désir ou une peur suggèrent des moyens d'action. Uinvention pratique dont il s'agit ici, et sans doute toute invention, toute synthèse imaginative, ne s'explique donc pas seulement par les lois de l'association : parmi les images qui peuvent être appelées à la conscience et combinées ensemble pour constituer une représentation nouvelle, il s'opère une sélection; celles qui sont choisies 5ont celles qui répondent aux besoins du moment, et ces besoins jouent ainsi le rôle de forces organisatrices.
J'ai signalé en parlant du désir ce fait que l'on voit souvent se réaliser dans le rêve des désirs qui, dans l'état de veille, sont refoulés par les circonstances ou bien réduits à l'impuissance par la volonté. Cela ne veut pas dire que les désirs du rêve sont toujours opposés à ceux de la veille, ni que les désirs de la veille ne peuvent point agir dans le rêve, mais seulement que la sphère de nos désirs s'élargit démesurément dans le rêve : il n'est guère de désir si obscur, si fugitif, si refoulé qu'il soit, qui ne soit capable de reparaître dans le rêve et d'y ménager des événements par lesquels il se réalise. Et, comme les désirs refoulés par les circonstances ou par la volonté sont innombrables, on comprend que ce soient ceux-là qui agissent le plus fréquemment dans le rêve. — Il en est de même pour la peur. Il est des craintes qui sont légitimes, normales, parce qu'elles se rapportent à des dangers réels : nous nous efforçons, pendant la veille, d'envisager ces dangers de sang-froid pour chercher les moyens de les écarter, ou pour nous préparer à prendre une attitude convenable lorsque les événements fâcheux qui nous menacent se seront réalisés. Ce sont les craintes rai-
sonnables. Mais il est aussi beaucoup de craintes déraisonnables, qui se rapportent à un péril qui ne nous menace pas sérieusement, ou qui est sans gravité, ou qui n'esta redouter à aucun de ces deux points de vue. Le seul examen des observations que j'ai données plus haut montre que les deux sortes de craintes peuvent se réaliser dans le rêve, mais que les craintes déraisonnables sont de beaucoup les plus nombreuses. La peur se comporte à ce point de vue comme le désir.
La cause générale de cette place prépondérante occupée dans le rêve par les désirs refoulés et les craintes déraisonnables me paraît résider dans la suspension, ou TafFaiblissement des pouvoirs de contrôle et de direction pendant le sommeil : toutes les forces que la raison de rhomme éveillé repousse dans la subconscience reparaissent lorsque l'action des facultés critiques est supprimée. Et il n'est pas étonnant que ces forces se présentent dans le rêve sous une multitude de formes déraisonnables : il n y a qu'une façon d'être bien en équilibre au point de vue intellectuel et moral, il y a cent façons de se tromper ou de mal agir.
Les percepiions du temps de veille laissent "après elles des images qui reparaisseilt pendant le sommeil, tout aussi bien que dans la veille ultérieure. Lors*^ qu'elles reparaissent dans la veille, soit comme images non reconnues, soit comme images reconnues ou souvenirs, on peut s'apercevoir qu'elles ont souvent, et peut-être toujours, subi des déformations \ Mais ces déformations ont coutume d'être assez légères pour qu'on ne les remarque pas. Il se produit pendant le sommeil des modifications beaucoup plus considérables, si bien que, en comparant les images et les scènes du rêve avec les images et les scènes de la veille d'où elles proviennent, on remarque ces modifications. — On a pu voir déjà, notamment dans le précédent chapitre, que ces modifications sont dues pour une part à l'action des sentiments. Mais je crois que les sentiments, quoique jouant dans ce travail un rôle
1. Voir Philippe, Vimnge mentale', Stern, Zar Psychologie fier Aussage, 1902; Wceschiier, môme titre, Archiv fur die gesamLe Psychologie, I, p. 148, 1903.
de première importance, ne sont pas les seules forces qui transforment, groupent ou dissocient les images pendant le sommeil : je crois que Ton peut voir dans toute image de la veille, ou dans tout groupe d'images reproduisant un état de conscience de la veille, une force capable de se développer en vertu d'une spontanéité propre et de former en se développant une de ces séries dont l'esprit saisit au réveil un lambeau plus ou moins étendu.
L'étude du développement spontané des images présente des difficultés, car cette force propre des images mêle son action à celle des sentiments d'une façon si constante qu'il n'est pas aisé de séparer les deux genres de faits.
Mais, en étendant la recherche à d'autres opérations qui concernent la vie des images pendant le sommeil, je me suis convaincu que cette force de développement spontané est réelle et qu'on peut en saisir et en décrire les effets.
§ 1. — Quelles images reparaissent dans le rêve?
On trouve dans le rêve un bon nombre d'images qui reproduisent des perceptions ou des groupes de perceptions récentes. L'expérience de n'importe quel homme fournit déjà sur ce point des indications que l'on pourrait trouver décisives. Mais il existe aussi des renseignements plus précis sur la question. M. Mourly- Yold, professeur à l'université de Christiania, a fait des expériences sur les images visuelles récentes- dans le rêve '. Il se proposait d'étudier les transformations
1. Einige Expérimente iiber Gesichtshilder im Traum, Zeitschrift
QUELLES IMAGES REPARAISSEfîT DANS LE RÊVE? 207
que subissent ces images. Mais, à part Tintérêt que présentent ses expériences à ce point de vue, elles sont particulièrement décisives sur la place qu'occupent les images récentes dans le rêve. Les personnes qui faisaient ces expériences regardaient, avant de s'endormir, pendant deux, cinq ou dix minutes, un objet qui leur avait été envoyé oii remis dans une « boite à surprise ». M. Mourly-Vold a bien voulu me donner quelques informations sur la proportion des rêves relatifs aux objets perçus :
« 1. Petit chien noir, sur fond blanc. 19su jets : 4 sans rêves ou avec des rêves oubliés; 12-13 avec des rêves relatifs au stimulus.
« 2. Petite fleur jaune-blanche, sur fond noir. 16 sujets : 2 sans rêves, 12 relatifs au stimulus.
« Peut-être les nombres des* cas positifs sont-ils ici un peu plus élevés que d'ordinaire. »
En tout cas, on voit que les images récentes forment un premier groupe parmi les images du rêve.
Un deuxième groupe est formé par des images qui sont anciennes, mais qui, depuis le jour où elles ont été acquises, ont été si souvent employées par Tesprit qu'on ne peut pas leur assigner de date. De ce nombre sont notamment les images des pereonnes et des objets que nous voyons tbus les jours, et les images verbales, auditives et motrices, de notre langue maternelle. Ce sont là des images familières^ ou usuelles.
C'est une question de savoir si le rêve contient aussi des images anciennes. J'entends par là des images véritablement anciennes, c'est-à-dire des images qui
fiir Psychologie und Physiologie der Sinnesorgaiie, XIII, p. 66-74,
ont été acquises par Tesprit depuis un grand nombre d'années et qui n'ont plus été, depuis celte époque, saisies par la conscience. On ne peut pas considérer comme images véritablement anciennes celles qui datent de notre enfance, mais ont été rappelées à l'esprit fréquemment depuis celte époque lointaine, et ont pris ainsi, dans la conscience dont elles ont été les objets, une force nouvelle qui les dispose à reparaître r^les souvenirs familiers de notre enfance ne sont pas des images anciennes, ce sont des images usuelles. — Pilez*, puisVaschide* ont soutenu que, plus le sommeil est profond, plus le rêve nous reporte à des époques éloignées. Cela est possible, mais ne sufGt pas pour établir que les images anciennes sont fréquentes dans les rêves. Maury rapporte quelques observations qui montrent que les images oubliées de Tenfance peuvent revenir dans le rêve^ De même le rêve de Y Asplenium de Delbœuf comprend une et peut-être deux images datant d'un bon nombre d'années*. Ce sont là des faits intéressants, à coup sûr, mais ils sont exceptionnels, et l'on est peut-être trop porté à les généraliser. Ils prouvent seulement que les images anciennes peuvent exister dans le rêve, mais qu'elles y sont rares.
De tout cela il résulte que, toutes choses égales d'ailleurs, les images qui ont le plus de chances de
i. Pilez. Quelques conlributions à la psychologie du sommeil chez les sains d'esprit et chez les aliénés, Annales médico-psychologiques, IX, p. 66-75, 1899.
2. Vaschide. Recherches expérimentales sur les 'réves^ Comptes rendus de l'Académie des sciences, 17 juillet 1899, CXXIX, p. 183-180.