SCÈNE V HUBEUT1NE, ANGÉLIQUE
ANGÉLIQUE, tout en travaillant
Ali ! que son cœur est bon et simple sa parole, Mère, mais qu'il a l'air triste mortellement!
HUBERTINE
C'est qu'il a souffert d'un mortel tourment
Dont rien ne le console !
Monseigneur fut autrefois marié..
Sa jeune femme, hélas ! mourut, mettant au mondas
Un fils dont la tendre amitié N'a pu guérir encor cette douleur profonde.
ANGÉLIQUE
Ce fils?...
HUBERTINE
Il est à l'évéchc, dit-on.
Depuis" un mois.
ANGÉLIQUE
Vous le connaissez?
HUBERTINE
Non.
Dans la ville non plus on ne le connaît guère 11 est très simple et vit très soiilaire.
ANGÉLIQUE
Et que fait-il?
HUBERTINE
On croit Que Monseigneur veut qu'il soit prêtre Mais qu'il a refusé.
ANGÉLIQUE
Nous le verrons peut-être...
HUBERTINE
Jl est beau comme un ange et riche comme un roi.
ANGÉLIQUE, à elle-même, s'arrêtant Beau comme un ange et riche comme un roil
Le fils de Monseigneur !
Elle s'arrête encore
Moi, je voudrais...
Elle rêve HUBERTINE
Fillette ? Te voilà partie encor, folle lête, Avec tes saintes!
ANGELIQUE
Non ! elles ont fui dans l'air Mais, voilà bien des soirs Agnès me laisse un rêve Qui toujours recommence. — Oh! je voudrais...
Elle rêve HUBERTINE
Achève !...
Que vois-tu donc passer là-bas dans le ciel clair? J'ai toujours partagé ton plaisir ou ta peine Dis-moi tout.
ANGÉLIQUE
Je voudrais... Je voudrais... être reine
HUBERTINE
Oh ! Vaniteuse !
ANGELIQUE
Je voudrais Epouser un prince au riant visage Et j'en vois très distinctement les traits!
En confidence Nous serions tous deux presque du même âge. Nous irions, vêtus de velours et d'or; De joyeux vassaux nous rendraient hommage ; Nous partagerions entre eux un trésor î
Nous serions très bons, très purs; nos pensées S'épanouiraient telles que des lis ; Nous serions très doux aux âmes blessées : Par nous tous les vœux seraient accomplis.
Et puis je voudrais..., je voudrais encore Que mon beau seigneur m'aimât follement Et moi l'adorer comme l'on adore Le divin Jésus au Saint-Sacrement.
Enfin, je voudrais ne jamais connaître
Le triste réveil d'un rêve si beau,
En mon plein bonheur mourir, pour renaître
Au ciel, à jamais libres du tombeau!...
HUBERTINE, très vivement, comme effrayée
Ah ! c'est le démon, c'est l'orgueil qui te conseille ;
Prends garde, mon enfant.
Sur ton fragile esprit que ton bon ange veille!
Le mal si vite est triomphant !
ANGÉLIQUE
Est-ce mal d'aimer?...
HUBERTINE
Non ! mais lever la richesse î Y songes-tu? Pauvre, rêver Un prince pour époux! PrineesseJ j '| rii
Pourquoi pas?
ANGÉLIQUE
Avec une foi profonde
Il viendra me trouver !
Il viendra, ceint d'une auréole, Souriant, blond comme Jésus ; La musique de sa parole Entraînera les cœurs émus.
D'un cortège d'anges suivies Devant lui mes saintes ravies Comme moi se prosterneront Et l'aimeront !
Car il viendra ! Tout me le fait comprendre.
Il paraîtra, dira: Je viens te prendre. Alors, je lui dirai : Je t'attendais ! Prends moi!
HUBERTINE
Ah ! malheureuse enfant, tais toi !
Qu'oses tu dire?
Qui met dans ton esprit cet étrange délire ?
ANGÉLIQUE
Lui !... Cependant, je ne l'ai jamais vu !.. Ou plutôt, si, pardonnez-moi, ma mère... Oui, déjà plusieurs fois un fantôme est venu. Une ombre, là, debout dans la nuit claire. Et tandis que chantaient en mon àmemes voix,
Me regardant...
Pendant ce qui précède, Félicien apparaît, se penchant regardant à travers la baie vitrée du fond.
Ah ! là !.. Là ! Tenez !.. Je le vois!.»
Félicien disparaît. Hubertine a regardé trop tard pour l'apercevoir. Angélique est restée souriante, en extase. La toile tombe rapidement.