‹ Le RêveChapitre 4 sur 30 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

LES MÊMES. — JEAN d'HAUTECOEUR.

Jean d'Hautecœur paraît.

JEAN

Bonjour, Madame!

HUBERT

Ah ! quel honneur

Pour mon humble logis!

JEAN

Bonjour, Hubert !

HUBERT

Je trembie...

Tout n'est pas terminé, Monseigneur.

JEAN, souriant.

Il me semble

•Que je ne vous ai pas fait de reproche encor.

Rassurez-vous.

Apercevant Angélique qui n'a pas quitté sa place, mais s'est jcvce.

La voilà, je suppose.

La fée aux doigts légers, qui pose Des traits si délicats sur la soie et sur l'or!

Intimement à Hubert et à Hubertine.

Votre enfant, n'est-ce pas ?

HUBERTINE, de même.

Notre fille... adoptiv*

HUBERT, de même-

Trouvée un jour de neige à demi-morte, là, Sous le porche, au-dessous de Saint-Agnès... Voilà L>ouze ans !

HUBERTINE

J'entends encor sa chère voix plaintive !

JEAN

Une bonne action que le Seigneur bénit, Un frêle oiseau tombé dans un doux nid?

A lui-mém* Une enfant trouvée ! Ah ! pauvre àme!...

Haut Montrez-moi, maintenant, Madame, Cette broderie!

Il s'assied. Hubertine et Angélique étalent devant lui le panneau de broderie. Après un court silence

Ah ! C'est très bien, c'est très bien !

HUBERT

L'écusson manque encor, mais la belle devise

Des Hautecœur est là!

JEAN

Mes ancôlrcs l'ont prise Et l'ont su pratiquer d'un cœur humble et chrétiea.

Après un instant de contemplation, il se lève

<( Si Dieu veut, je veux. »

Oui, cette parole est belle!

Elle nous vient de Jean Cinq d'Hautecœur ! Un saint homme!

Pendant une peste cruelle,.

Il pria tant que Dieu le fit vainqueur Du terrible fléau. — Pour ramener la vie Aux corps déjà glaces par l'agonie, Il se penchait vers eux, Les baisait sur la bouche et n'avait rien qu'à dire Aux mourants : « Si Dieu veut, je veux ! » On voyait les mourants sourire ; Car, dès qu'il les touchait des lèvres seulement, Les malades étaient guéris soudainement.

VOIX dans l'air autour d'ANGÉLIQUE

<( Et dès qu'il les touchait des lèvres seulement» Les malades étaient guéris soudainement ! »

ANGÉLIQUE, comme en extase

Que c'est beau !

JEAN, la regardant

Cette enfant? On dirait qu'elle écoute Quelque céleste voix avec ravissement !

ANGÉLIQUE, de même <( Et dès qu'il les touchait des lèvres seulement, Les malades étaient guéris soudainement !...)>

HUBERTINE

Son âme s'abandonne toute.

A de si beaux récits, Monseigneur, et parfois Comme vous l'avez dit, elle écoute des voix!

JEAN, intéressé de plus en plus En vérité !

HUBERT, ironique avec bonhomie L'aiguille reste oisive, Et l'esprit flotte à la dérive !

ANGÉLIQUE, confuse

Oh ! père, allons!

HUBERT à Jean

C'est par ce vieux livre poudreux Trouvé sur ces rayons après un siècle ou deux Que son âme naïve est sans cesse attirée...

JEAN

C'est?...

Il prend le livre

Ah ! « La Légende Dorée » ?

Je connais ces récits d'une naïve foi!...

Gardant le livre et s'approchant d'Angélique avec une grande bonté.

Ainsi, vous les aimez, mon enfant, ces martyres, Ces vierges, ces héros, qui n'avaient d'autre loi

Qu'aimer, prier, souffrir, mourir; dont les sourires Désarmaient ou bravaient la fureur des bourreaux J

ANGÉLIQUE, ardemment

Oh! Monseigneur, il n'est pas de livres plus beaux!

Il me semble qu'elles sont miennes, Ces saintes au regard si doux !

Comme des sœurs et des gardiennes, Je les sens vivre autour de nous!

Je les vois dans le blanc cortège Des nuages sous le ciel clair, Telles que des flocons de neige, Sans nombre elles passent dans l'air!

Dans les chapelles embaumées .;

Elles montent, par les beaux soirs, Dans les transparentes fumées Des trépieds et des encensoirs !

Elles me sont toujours présentes Dans la joie et dans le chagrin.

Mon cœur, à leurs voix bienfaisantes, S'emplit d'un calme souverain!

JEAN, avec mélancolie

'Heureuse, heureuse enfant ! Puissiez-vous dans la vie

Demeurer à jamais innocemment ravie

rPar ces fantômes doux et par ces pures voix !

LE H EVE if

Ignorez que le monde a des heures cruelles,

Ne connaissez jamais les attaches mortelles ;

La paix fleurit plus haute aux champs les plus étroits f

(Il présente son anneau à Angélique, qui s'agenouille et baise l'anneau.)

Adieu, mes amis! si quelques soins vous retardent, N'en prenez point souci. Que pour la Fête-Dieu Seulement tout soit prêt.

A Angélique Que vos saintes vous gardon I Ma fille! — Aimez, vivez, endormez-vous en Dieu !

(Il sort. Hubert sort avec lui. Les deux femmes restées seules, se remettent à l'ouvrage près de la lampe qu'Hubertine a allumée. Le crépuscule vient pendant ce qui suit, puis la luueéclaire doucement le jardin.)

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