CHAPITRE PREMIER
METHODES
Nature de la science du rêve. — La certitude des souvenirs du rêve. Objections de Marcel Foucault. — Les procédés de notation. Dangers de la notation différée. — Les trois méthodes : introspective, objective et expérimentale. Seule, la méthode introspective va au fond des choses.
Les sciences historiques différent des sciences d'observation en ce que, dans celles-ci, l'observateur a directement sous les yeux l'objet de son étude et qu'il peut, avec plus ou moins de facilité, reproduire et recommencer toute observation insuffisante ; dans celles-là, au contraire, le fait soumis à l'étude ne peut jamais être reproduit, et l'historien l'étudié, non pas directement, mais par l'intermédiaire de documents contemporains des faits passés. Il peut chercher des documents qui auraient échappé à la sagacité de ses devanciers, il peut les contrôler les uns par les autres, il ne peut pas en créer de nouveaux.
La science du rêve occupe, sous ces rapports, une situation intermédiaire entre l'histoire et la biologie. Elle est une science d'observation en ce que l'observation y
joue le rôle essentiel, mais elle est une science historique en ce sens que le rêve écoulé ne peut jamais être reproduit et qu'il est étudié, non directement, mais par l'intermédiaire du souvenir.
Xous ne présentons pas celte remarque pour le vain plaisir de faire un rapprochement plus ou moins original, mais pour examiner dans quelle mesure cette particularité de la science du rêve influe sur le degré do certitude qu'on y peut atteindre.
De nombreux auteurs ont insisté sur l'infidélité des souvenirs du rêve. Marcel Foucault a fait, à ce sujet, d'intéressantes expériences. Sur le journal de ses rêves, • qu'il tient régulièrement, il a examiné comparativement les rêves notés dès le réveil et ceux inscrits plus tard, en général le lendemain seulement : or, il a constaté que les premiers se composent de tableaux indépendants, qui se suivent sans lien, tandis que dans les seconds, ces mêmes tableaux existent, mais unis entre eux par des liens logiques, grâce auxquels ils se trouvent agencés en une petite histoire, plus ou m'oins suivie. Le vrai rêve est celui du récit immédiat, et tout ce qui se trouve en plus dans le récit différé, écrit cependant avec le même souci de l'exactitude. y a été inconsciemment et illégitimement introduit par cette logique qui est un besoin de l'intelligence humaine. Or, dît-il, si de telles différences existent entre le récit différé et le récit immédiat, des différences égales, sinon plus grandes, doivent exister entre ce dernier et le rêve lui-même.
Ce raisonnement nous paraît contestable ; c'est, en somme, une induction, c'est-à-dire une opération comparable à l'extrapolation des mathématiciens ; l'extrapolation est légitime, mais à la condition que la variation des états successifs soit régulière. Or, il n'en est pas ainsi dans le cas présent. Dans le récit différé interviennent, intercalées entre celui-ci et le premier souvenir, des opérations psychiques, des préoccupations, des
METHODES
actes infiniment variés et multiples, qui n'existent pas entre le rêve et le récif immédiat. Le point essentiel est d'empêcher l'introduction, entre le rêve et le premier récit, des actes psychiques, relatifs à l'état de veille. Aussi, je considère comme tout à fait imprudent le procédé recommandé par Maury et généralement adopté, qui consiste à se faire réveiller et aussitôt se redresser sur son lit ou dans son fauteuil, allumer la lampe, prendre le papier, la plume et l'écritoire, et inscrire son rêve. Les souvenirs du rêve, tout le monde l'a constaté, sont d'une fragilité extrême ; c'est comme une fine poussière, que le moindre souffle peut déranger. Il y a, dans les préparatifs d'inscription que je viens de décrire, plus qu'il n'en faut pour altérer ou même effacer partiellement les souvenirs du rêve. La façon dont je procède, et que je recommande, est toute différente. J'ai ' sous mon traversin un crayon et un large carnet, où je me suis appris à écrire sans voir ; mais je me garde bien de les prendre trop vite et je me garde aussi de me faire reveiller, préférant de beaucoup le réveil spontané, qui est plus lent, moins brutal, et qui trouble moins l'ordre des pensées. Dès que je me sens au sortir d'un rêve prendre peu à peu conscience de la vie réelle, je m'abstiens d'ouvrir les yeux et de faire le moindre mouvement, je tiens rigoureusement éloignées de mon esprit les préoccupations de la journée qui va commencer. Je m'efforce de revivre mon rêve, je dis revivre et non me raconter, et l'on va voir pourquoi. Je le revis, de manière à incruster dans ma mémoire les tableaux qui le constituaient avec le genre et le degré d'émotion qui les accompagnait et à fixer aussi (et c'est là le plus difficile) le Sentiment intérieur des relations qui les unissaient entre eux et qui constituaient la logique non déformée du rêve. C'est alors seulement que je me hasarde, et toujours sans bouger ni ouvrir les yeux, à me le raconter à moi-même, en me méfiant de
la traitrîse des mots et des embûches que tend, à chaque instant, sous me»- pas, la logique de la syntaxe. Je m'efforce de respecter, autant qu'il es1 possible, le décousu de la première impression et le caractère imprécis de certains traits et de certaines relations. Et c'est seulement quand, par une répétition plusieurs fois recommencée, j'ai fixé le récil dans mon esprit, que je me décide à l'inscrire. Mais alors, l'inscription immédiate est beaucoup moins nécessaire et je puis très bien la différer jusqu'au lever. D'ailleurs, je ne manque pas de tenir ma pensée attachée à celle narration durant les opérations du lever et de la toilette : je puis alors écrire le rêve dans mon cabinet avec beaucoup plus de certitude d'être exact que, avec leur méthode, Maury et ceux qui l'ont imité. Grâce à ce procédé, j'ai dans ma télé. à condition de me les répéter quand la circonstance s'en présente, des souvenirs de rêves remontant à plusieurs années et aussi frai- qu'au premier jour.
Cependant, il ne serait Das Drudent de différer trop longtemps l'inscription, et il est tout à fait dangereux d'accorder une complète créance aux détails d'un rêve écrit de longues années après qu'il a eu lieu, même (je dirais presque surtout) si on l'a ravivé dans sa mémoire par des narrations successive-. Par des exemples 1res probants, M. Foucault a démontré qu'il se fait, dans le cerveau, un travail inconscient, qui se poursuit et s'accentue presque indéfiniment, en dépit de notre désir le pi ii- sincère de rester fidèle à notre première impression cl que. par ce travail, le rêve devient toujours plus schématique, plus logique et mieux adapté aux circonstance- de notre vie réelle. Jean Philippe a montré l'existence de pareilles déformations, même pour les souvenir- de la vie réelle (voir ch. II).
Il est un écueil. ou plutôt un piège auquel j'ai failli quelquefois me prendre et que je veux signaler, tant pour assurer que je m'en suis écarté avec autant de soin
METHODES
qu'il m'a été possible que pour éviter aux autres d'y tomber : quand on se raconte son rêve, l'imagination travaille en même temps que la mémoire, et quelquefois peut substituer ou surajouter au tableau du rêve des scènes, des épisodes créés de toutes pièces par sa fantaisie. Dans l'inscription immédiate, on discerne ces derniers très aisément et il n'y a aucun risque de confusion, mais dans l'inscription différée il pourrait en être autrement. Aussi faut-il avoir grand soin, lorsque ces tableaux surajoutés par l'imagination surgissent dans la pensée, de les marquer d'une étiquette très apparente, qui permette de les reconnaître sûrement et de les écarter au moment de l'inscription du rêve.
La grande difficulté n'est pas tant d'étudier les rêves par l'intermédiaire de leur souvenir, que de juger avec le psychisme de l'état de veille les phénomènes qui ont évolué avec un psychisme passablement différent. C'est pour cela qu'il est d'une mauvaise méthode de laisser le psychisme de l'état de veille se substituer brutalement et complètement à celui du rêve avant de fixer le souvenir de celui-ci. Il faut, au contraire, profiter avec soin de cet état de demi-réveil qui constitue la transition entre les deux, dans lequel on possède juste assez le contrôle de sa volonté pour repasser le rêve qui vient de se dérouler, au lieu de s'abandonner à l'occupation, beaucoup plus agréable, d^ le continuer en le dirigeant.
Je conclurai de ce qui oré-J.dc qu'en dépit des difficultés du problème, et en prenant certaines précautions judicieuses, on peut arriver à un degré très suffisant de certitude dans le jugement de ses propres rêves.
On voit que la méthode qui a été la nôtre, et dont nous avons fait application pour arriver aux conclusions personnelles que l'on rencontrera dans cet ouvrage, est celle de l'introspection.
G LE RÊ\ I.
Foucault met en lumière, très judicieusement, certains inconvénients inévitables de la méthode introspective :
<( Le psychologue qui veut analyser ses rêves peut avoir une façon personnelle de rêver et courrait le risque de faire des généralisations prématurées s'il ne vérifiait ses hypothèses sur d'autres personnes. De plus, il peut subir l'influence de ses hypothèses et être conduit, le plus sincèrement du monde, à trouver en lui ce qu'il s'attend à y trouver : ce danger est peut-être encore plus grave que le précédent, en raison du caractère instable et fugitif du rêve. On ne peut même pas éviter le danger dont il s'agit en se débarrassant de ses hypothèses, car les faits n'ont de sens que par rapport aux hypothèses qu'ils viennent confirmer ou démentir ; et, si l'on pouvait rejeter toute idée préconçue, le remède serait pire que le mal. »
C'est pourquoi nous avons toujours cherché à contrôler, par des interrogatoires parmi les personnes de notre entourage, les conclusions auxquelles l'introspections nous avait conduit.
Quant à lintrospection d'autrui. il faut aussi naturellement l'utiliser, mais il est nécessaire d'y apporter une certaine prudence.
Maeder, érigeant en système un procédé déjà utilisé par Freud, a mis en œuvre une méthode que l'on pourrait appeler introspective indirecte, et qui mérite d'être signalée en raison de son originalité. Il prie le sujet de raconter son rêve le plus exactement possible, et, à chaque tableau décrit, à chaque épisode, a chaque objet ayant pris place dans le rêve, il lui demande d'énoncer, sans choisir, les idées que ce tableau, cette scène ou cet objet suscite dan- son esprit, que ces idées soient relative- a des faits, a des souvenirs ou à des émotions, et surtout si elles paraissent désagréables à dire. Le principe de cette méthode est que l'image mentale, extériorisée dans le rêve, a été suscitée dans Pes-
METHODES
prit par une association d'idées et que, en parcourant le môme chemin en sens inverse, on a chance de retrouver l'idée qui a servi de point de départ.
Cette méthode est intéressante et originale, mais elle prête le flanc à une objection grave : c'est que l'image mentale du rêve peut évoquer par association des idées autres que celles qui lui ont donné naissance ; elle peut en évoquer plusieurs, et il faut se fier à l'introspection du sujet, individu quelconque, inhabile à cet exercice difficile, pour juger si l'idée originelle a été ainsi exactement retrouvée.
La grande difficulté est de savoir dans quelle mesure on peut accorder confiance aux rêves d'autrui. D'une manière générale, je crois que l'on peut se servir des rêves de ceux qui se sont adonnés à leur étude en montrant qu'ils en comprenaient la difficulté, mais toujours avec une certaine prudence, c'est-à-dire en acceptant franchement la plupart des assertions, tout en se réservant de discuter les plus délicates.
Quant aux rêves des personnes qui n'ont ni la connaissance de la psychologie ni le sentiment de l'importance des moindres détails, on n'en peut tirer parti que pour les indications de la nature la plus grossière.
A cette méthode subjective qui utilise l'introspection ou la narration des rêves d'autrui, s'en opposent deux autres : la méthode objective et la méthode expérimentale.
La méthode objective consiste à juger des rêves, non <-v-> par la seule narration qu'en fait le rêveur, mais par ses signes extérieurs. Elle a été appliquée par Vaschide et quelques autres. A l'inverse de ce qui se passe dans l'introspection, le rêveur et l'observateur sont deux personnes différentes : ce dernier se tient auprès du dormeur et l'observe. Il note avec soin la profondeur du sommeil, déterminée au moven des différents esthésiomè-
très (1), l'activité de la respiration et de la circulation, par l'ampleur et la fréquence du pouls, la position du dormeur, son aspect, les variations de sa physionomie, ses gestes, ses paroles, ses cris, ses changements d'attitude, et jusqu'aux moindres contractions des muscles de son visage, en marquant, avec précision, la succession et l'heure exacte de tous ces indices. Cela fait, au réveil, spontané, ou provoqué à tel ou tel moment de l'observation, il interroge le dormeur et lui fait raconter ses rêves, mais sans lui demander autre chose que l'exposé pur et simple des tableaux qui se sont présentés à lui, des scènes où il a été témoin ou acteur, et des émotions éprouvée-, se chargeant lui-même de tirer les conclusions qui résultent du rapprochement des rêves et de leur manifestation extérieure.
Divers chercheurs (Santé de Sanctis, Heerwagen, Jastrow, Child), ont employé une méthode qui paraît, au premier abord, cire un compromis entre les méthodes subjective et objective, mais qui, en réalité, se rattache nettement à cette dernière, car elle n'emprunte à la méthode subjective que des éléments si grossiers, que la finesse de l'introspection n'entre pas en jeu : c'est la méthode des questionnaires. Un questionnaire imprimé est envoyé à un grand nombre de personnes, qui répondent si elles le veulent bien. Les réponses sont classées et résumées dans des tableaux. Cette manière de faire présente l'avantage de fournir des réponses très générales, mais elle n'intéresse guère que les caractères extrinsèques du rêve, ou, parmi les intrinsèques, les plus superficiels. Il ne saurait être question, en effet, de faire appel à une introspection délicate, et les questions po-
(1) Santé de Sanctis et Neyroz ont fait sur ce sujet une série de recherches systématiques au moyen de l'esthésiomètre de Griesbach. Par une pression progressive des pointes, ils déterminent la réaction subconsciente qui mesure la profondeur du sommeil, puis le réveil. Le dormeur est alors interrogé sur les rêves déterminés par ses excitations.
MÉTHODES 9'
sont relatives seulement à la fréquence du rêve, à son intensité, à sa nature générale, à la précision du souvenir, à ses caractères émotifs, à ses relations avec les occupations journalières, etc. Les réponses sont ensuite groupées suivant l'âge et le sexe des sujets.
La méthpjiejexjDé^^ consiste à déterminer des
lèves au moyen d'impressions sensorielles, soit par l'emploi d'un mécanisme approprié (sonnerie ou boîte à musique déclanchée par un mouvement d'horlogerie, ainsi qu'a fait Hervey de Saint-Denis), soit plus souvent, à l'imitation de Maury, par l'intervention personnelle d'un observateur. On cherche ainsi à communiquer au dormeur des impressions sensorielles déterminées, à des moments notés de façon précise, puis on l'abandonne à lui-même pendant le court temps nécessaire pour que le rêve puisse s'accomplir ; alors on le réveille et on l'interroge. Ces impressions sensorielles et la nature des rêves qu'elles peuvent susciter sont faciles à deviner : on passe devant les yeux fermés des lumières blanches ou colorées : on produit des sons varies : on prononce à l'oreille des mots impressionnants ou des noms familiers, on répand des substances odorantes, on provoque des variations de température générales ou localisées, on pratique des attouchements, des chatouillements dans le dessein de faire naître des rêves ayant quelque ressemblance avec la cause évocatrice. Le physiologiste norvégien Mourly-Vold a institué tout un système d'expériences faisant intervenir des impressions musculaire- : ce sont des liens, maintenant tel ou tel membre dans telle ou telle position, des gants emprisonnant les main^. des bûches chargeant le dos de leur poids ; enfin, il n'est pas jusqu'au goût et à l'odorat que l'on n'ait fait intervenir de la façon oui se devine sans qu'il soit besoin d'insister davantage.
Ces méthodes ne sont nullement exclusives les unes des autres. Hervey de Saint-Denis. Maury et la plupart
des auteurs oui fait appel à la fois à la méthode subjective et à la méthode expérimentale, et celte dernière ne saurait se passer d'avoir recours, Je moins possible d'ailleurs, aux indications introspectives fournies par le dormeur. Mais il n'en est pas moins vrai que chaque auteur utilise de préférence l'une ou l'autre de ces méthodes, et que chaque ouvrage peut être rapporté à l'une d'elles.
Ces réserves faites et, étant admis qu'il ne s'agit pas de séparation exclusive, on peut faire remarquer que la méthode subjective est la première en date et de beaucoup la plus exploitée. C'est seulement dans les ouvrages modernes que la méthode expérimentale et surtout la méthode objective ont été appliquées d'une manière assidue et aussi exclusive que les conditions le permettent.
Cela a été considéré par quelques auteurs, en particulier par Vaschide, comme un grand progrès, et rien n'est plus naturel. N'est-ce pas à l'introduction de l'observation et de l'expérimentation dans les sciences et à leur substitution aux spéculations métaphysiques des anciens philosophes que sont dus les progrès gigantesques qu'elles ont faits dans les temps modernes, opposés aux progrès si lents qu'elles faisaient dans les temps anciens.
On fait à la méthode introspective le juste reproche d'être trop personnelle et de proposer des conclusionincontrôlables, par la raison qu'il est impossible de pénétrer dans le cerveau de celui qui les a formulées pour en comparer les éléments et en vérifier la justesse. Il est donc quelques psychologues qui, emboîtant le pas à .l'école psycho-physiologique de Pavlof (1), jugent avec un certain dédain les travaux sur le rêve établis par la méthode introspective, assurant qu'il n'y a de juste et
(1) Voir ici Delaere et Marie Goldsmith : L'argument de la continuité.., Cf. p. XII.
MÉTH0D1 - II
de solide que ce qui a été établi par les moyens de l'observation et de l'expérimentation.
L'auteur de ce livre, ayant passé sa vie, par obligation professionnelle, à observer et expérimenter, n'est pas suspect de ne pas rendre justice à la valeur de ces procédés d'investigation, mais il estime qu'il serait abusif de ne pas faire leur part aux autres méthodes. L'observation et l'expérimentation sont excellentes, mais encore faut-il qu'elles puissent s'exercer sur l'objet même de l'étude. C'est ce qui n'a pas lieu dans le cas présent. Il leur faut une base matérielle, aussi ne peuvent-elles nous renseigner que sur les manifestations extérieures du rêve ou sur ses relations avec ses causes matérielles immédiates. Mais tout cela, ce sont les à-côtés de la question, ce sont les contingences ; tout ce qui est essentiel dans le problème actuel, c'est-à-dire la psychologie du rêve, le jeu des facultés de l'âme dans l'état onirique, tout cela est justiciable complètement de l'introspection et d'elie seule. Et quelles que soient les préventions contre elle, force nous est bien de l'accepter, parce qu'elle est le seul moyen d'étudier le problème.
D'ailleurs, ces préventions contre l'introspection me paraissent tout à fait injustifiées, et je ne crains pas de •dire qu'elles sont une forme de snobisme scientifique. Il n'est pas juste de prétendre que l'introspection est rigoureusement personnelle et invérifiable, car les cerveaux des penseurs sont faits de la même substance, agencée de la même façon, et les formes de la pensée sont suffisamment semblables dans tous les cerveaux humains pour qu'il soit possible de vérifier en soi les assertions reposant sur l'introspection d'autrui. Assurément, cela n'a pas la précision d'un raisonnement mathématique ou d'une observation physique, mais en a cependant assez pour qu'on puisse tirer parti d'une méthode crui rachète par la finesse et la pénétration ce qui lui manque peutêtre du côté de la possibilité de se démontrer à autrui.
Ce qui esl essentiel dans la question du rêve, ce ne sonl pas les caractères extrinsèques de celui-ci, ni les réactions motrices résultanl des émotions qui l'accompagnent, seules choses accessibles à l'observation extérieure : ce n'est pas non plus sa relation de causalité avec les impressions sensorielles antérieures ou concomitantes, -cilles choses accessibles à la méthode expérimentale: ce qui est essentiel, c'est la forme de la pensée et si 'ii mode d'évolution dans le rêve, e'est le jeu des diverses facultés de l'âme dans cette condition d'activité si particulière. Or, tout cela ne peut être étudié que par l'introspection. D'ailleurs, l'introspection n'est-elle pas une forme de l'observation au même titre que celle utilisée dans les sciences physiques et naturelles. Si elle n'emploie pas la balance ou le microscope, c'est qu'elle s'exerce non par l'intermédiaire des sens, mais par l'application directe de la pensée ; et cela résulte, sans ((lie nous y puissions rien changer, de la nature même
Ide l'objet qui lui est soumis ; mais ce n'est pas là une différence essentielle oui autorise a tenir en méfiance l'observation psychique quand on accorde sa confiance à / l'observation sensorielle.