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CHAPITRE III

Les caractères intrinsèques et le plan d'attaque du problème. — Le rêve et la veille, catégories ouvertes et non fermées se pénétrant réciproquement. — La courbe de complication croissante du rêve. Etat initial : rêve représentatif ; adjonction progressive de processus psychologiques de plus en plus compliqués : cours de pensées, émotions, facultés de l'âme, processus psychiques spéciaux ; état final : rêve conscient et jlirigé. — Mise en œuvre des matériaux du rêve ; utilisation "de la rêverie et des visions hypnagogiques pour l'interprétation des phénomènes oniriques.

Après cet exposé des caractères extrinsèques du rêve, passons à l'étude de ses caractères intérieurs. La question du rêve est extraordinairement touffue et variée et ce serait une mauvaise méthode de l'aborder ex-abrupto dans toute sa complexité : diviser le sujet et sérier les difficultés nous a paru nécessaire. Le but de ce chapitre est d'exposer le plan suivant lequel nous avons tenté de le faire.

L'embarras provient bien certainement en partie de la complexité du sujet lui-même, mais il a été singulièrement augmenté par la confusion introduite par les philosophes et qui résulte .de ce qu'ils n'ont pas tenu compte des variétés infinies sous lesquelles se présente le rêve. Chacun a sa manière de rêver et est porté à étendre à tous les rêves ce qu'il a observé sur les siens.

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Quoi d'étonnanl dès lors qu'il ne puisse se rencontrer avec ceux qui onl fait de même, en prenant aussi pour point de départ leurs rêve- personnels peut-être tout différents. Quand un psychologue a trouvé dans un de - is rêves la trace de quelque faculté de l'âme, il la considère désormais comme un attribut du rêve ; attribut in>eparable qui s'y retrouvera toujours comme si le rêve était un. J'ai l'avantage d'avoir des rêves de toutes les espèces, ou peut-être seulement la bonne fortune de l'avoir remarqué et cela m'a amené à envisager la question du rêve sous un jour particulier.

On a opposé l'état de rêve à l'état de veille comme on oppose l'une à l'autre deux choses inconciliables, sans remarquer qu'il y a non un, mais des états de rêve, que ce qui est vrai pour l'un ne l'est pas pour l'autre, et qu'aucune formule unique ne peut caractériser le rêve dans tous ses rapports avec les facultés de l'âme. En opposant comme des entités indécomposables le rêve à la vie active, on commet la faute de traiter une catégorie verbale comme un objet concret. En créant les mots sommeil et veille, rêve et vie réelle, on a effacé les ressemblances, les formes communes et entraîné l'étude dans de fausses voies en les présentant à l'esprit comme choses opposées, inconciliables, tandis qu'au contraire le sommeil et la veille, le rêve et la pensée éveillée se pénètrent dans toute leur étendue.

Les mots sont un instrument de pensée admirable sans leauel nous serions réduits à l'intuition immédiate et privés de toutes les ressources du raisonnement progressif dont ils sont la condition essentielle ; mais ces outils merveilleux sont des armes à deux tranchants qui peuvent grandement nuire aux conquêtes de la pensée si on ne les manie pas avec une grande prudence. Quand on groupe sous un vocable un ensemble de phénomènes, on accentue leur ressemblance, on les exagère et on ex a aère en même temps les différences qui séparent ce

groupe des voisins : on forme une catégorie fermée là où il y avait catégorie ouverte.

En réalité, au lieu que le rêve et la pensée éveillée soienl des états opposés tels que l'un commence là où finit l'autre, il faut concevoir un sommeil sans rêve comme un état initial qui se modifie par progression continue, par addition graduelle des éléments de la pensée éveillée.

Le rêve comporte une série de gradations pouvant être représentée par une courbe continue entre le point d'origine qui est le sommeil' sans rêve et une asymptote qui est la rêverie de l'homme éveillé. Au degré le plus inférieur, ainsi que l'ont montré Leroy et Tobolowska, se trouve le rêve représentatif, formé d'images qui ne différent de celles que provoquent les impressions sensorielles que par leur caractère d'illusions hallucinatoires. L'activité psychique se borne dans la forme la plus simple de celle espèce à un jugement de connaissance du tableau, sans émotion nécessaire, sans participation active du rêveur qui reste simple spectateur de son rêve, sans intervention de pensées concomitantes ou consécutives.

C'est ici que prennent place les hallucinations dites hypnagogiqùes qui ne sont, à mon sens, que de courts rêves réduits à l'apparition d'un seul tableau et pendant une phase de sommeil encore si peu accentué qu'elles produisent le réveil, en sorte que pour un temps très court on assiste éveillé à la vision de son rêve.

Si de cette forme la plus simple nous passons progressivement aux formes de plus en plus évoluées, nous voyons ce rêve représentatif simple réduit à des tableaux isolés et indépendants se compliquer de diverses façons. Un premier fait est la soudure de ces tableaux en scènes continues. Cette soudure est-elle uniquement le résultat d'un travail ultérieur de coordination comme le veut Foucault ou est-elle, au moins dans une certai-

ne mesure, contemporaine du rêve lui-même ? Nous n'avons pas à trancher ici cette question, il suffit de la poser ; mais nous aurons à l'étudier plus tard.

D'autre part, ces tableaux du rêve et les scènes auxquelles ils donnent lieu par leur évolution propre et leur soudure, se compliquent par l'adjonction de phénomènes nouveaux : c'est d'abord la pensée qui s'ajoute aux visions hallucinatoires, se superpose à elles, se loge dans leurs intervalles et établit entre elles des relations plus intimes que la simple consécution.

On a dit que dans le rêve toute pensée s'objectivait en tableaux en ce sens qu'il suffisait qu'elle apparût dans la conscience pour prendre la forme de tableaux hallucinatoires ou d'actes accomplis. Cela est vrai souvent, mais non toujours, tant s'en faut ; et je montrerai dans la suite par de nombreux exemples (rêve de la grosse de limes et de Mrs Toothsmooth), la vérité de cette assertion. Ainsi un deuxième degré de complication consiste dansl'adjonction de pensées aux tableaux et scènes du rêve.

Les degrés de complication ultérieurs fort nombreux proviennent de l'adjonction progressive des phénomènes psychiques caractéristiques de la pensée à l'état de veille qui tous peuvent se rencontrer dans le rêve à des degrés infiniment variés depuis la simple indication se réduisant à une trace à peine perceptible jusqu'à un taux atteignant et même dépassant parfois ce qui se rencontre à l'état de veille.

A la plupart des rêves se surajoutent des émotions variées (joie, peur, crainte, colère, angoisse), ou des sentiments divers (sympathie, aversion, doute, croyance, admiration, étonnement, indignation, mépris), ou même des pseudo-sensations (chaleur, froid, contact, douleur, volupté), des sensations olfactives, gustatives, etc..

Dans un bon nombre de rêves, des facultés de l'âme d'ordre plus ou moins élevé manifestent leur interven-

tion (mémoire, hypermnésie, imagination, attention, volonté). Dans d'antres cas, se montrent des processus psychiques d'une nature plus particulière (automatisme cérébral ; célébration inconsciente, cérébration créatrice, raisonnement. Il n'est pas jusqu'à l'observation et même jusqu'à l'expérimentation qui ne puissent se rencontrer dans le rêve (voir pour cette dernière les rêves du bras pincé, du banquet chez le prince de M..., et du poteau télégraphique).

L'application de ces diverses facultés se fait d'ordinaire comme dans la veille, mais parfois elle est faussée, sinon même inversée et alors surviennent des phénomènes de paramnésie, d'illusion du temps, de fausse logique.

Certains rêves empruntent un caractère particulier à des déformations d'une nature spéciale (symbolisation, dramatisation, multiplication, dédoublement de la personnalité, etc.).

Toutes ces conditions sont comme autant de variables indépendantes qui peuvent prendre place dans la formule psychique du rêve affectés de coefficients d'intensité extrêmement variés et se combinant entre elles de façons très diverses, ce qui permet à cette formule de revêtir des aspects différents en nombre presque infini.

Nous aurons donc à étudier en eux-mêmes ces divers éléments psychiques en montrant comment, à quel degré, sous quelle forme, ils s'introduisent dans les rêves et quel caractère ils leur impriment.

Les variétés de rêves sont infinies et ce serait une tentative vaine de s'efforcer de les réduire à un nombre limité de catégories. Cela n'empêche pas que certains processus psychiques plus ou moins exceptionnels se rencontrant dans certains rêves leur donnent une allure particulière. Ces rêves se trouvent ainsi caractérisés par les particularités qu'ils mettent en relief et, tout en reconnaissant qu'ils ne constituent en aucune façon des

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formes distinctes, irréductibles aux types communs, il est permis de prendre avantage de cette circonstance

pour étudier les processif particuliers dont ils fournissent un exemple. C'est ce qui nous a amenés à les grouper sous le nom de « Rêves catégorisés ».

Sous ce chef, nous étudierons les rêves généraux, circulaires, récidivants, multipliants, simultanés, ambitieux, contradictoires, stéréotypés, symboliques, divinatoires, prémonitoires, prophétiques, provoqués, suggérés : les lèves de double, les rêves du type dit « de Maury guillotiné », etc..

Dans cette courbe continue, à laquelle nous avons fait allusion, qui représente la complication progressive du rêve, il est cependant deux* point- singuliers qui méritent d'être signalés dès maintenant : ce sont le rêve conscient et le rêve dirigé.

Le rêve conscient est caractérisé par le fait que le rêveur sait qu'il rêve ou, tout au moins, soupçonne qu'il rêve, se demande s'il ne rêve pas.

Le rêve dirigé (qu'il ne faut pas confondre avec ce qu'Hervey de Saint-Denis désignait sous ce nom et que nous étudierons sous le nom de rêve suggéré), est celui où le rêveur, non seulement sait qu'il lève, mais agit sur son rêve, le dirige à sa volonté. A un premier degré, le dormeur exerce sa volonté seulement sur ses propres actes, va où il veut, fait ce au'il veuï. au milieu de personnages qui jouissent de la même Liberté que lui et dans un décor sur lequel il n'a point d'action. A un degré plus accentué, il fait mouvoir à son gré les personnages et dispose les tableaux et les scènes. C'est presque la rêverie, avec cette seule différence que les tableaux et les scènes ont, par leur caractère hallucinatoire, l'objectivité de choses réelles, et non, comme dans la rêverie, l'aspect plus terne d'images mentales ou de simples pensées.

En étudiant dans le premier chapitre de cet ouvrage

la méthodologie du rêve, nous nous sommes occupés uniquement de la manière de colliger des matériaux irréprochables. Disons ici quelques mots de la question de leur utilisation, pour laquelle les philosophes semblent s'être abandonnés au hasard de leur inspiration.

La difficulté de l'étude du rêve tient à ce que, lorsque l'objet de l'observation est présent, le jugement, le sens critique sont absents ou sommeillent, et, lorsqu'ils se réveillent, l'objet à observer a disparu.

Il y a là une difficulté que les psychologues ont tenté de tourner ou de vaincre par des moyens divers en faisant appel à rohservation, à l'expérimentation, à l'introspection, et surtout, il faut bien le dire, à des hypothèses reposant sur des impressions subjectives bien difficiles à justifier. L'auteur de ce livre a bien souvent, lui aussi, fait de même ; mais, toutes les fois qu'il l'a pu, et de façon plus systématique qu'on ne l'avait fait avant lui, il a cherché la réponse aux questions diverses dans certaines conditions appartenant à l'étal Je veille, présentant avec le rêve des analogies suffisantes et où l'attention et le jugement ont conservé leur contrôle. Ces conditions sont les visions hypnagogiques, l'état de distraction et la rêverie. Les premières nous fourniront d'utiles renseignements sur les rêves les plus simples, rêves représentatifs ; la dernière, sur les plus compliqués, rêves conscients, dirigés.

Nous devrons donc faire appel à la rêverie pour la discussion des rêves supérieurs et faire précéder l'élude des rêves représentatifs de celle des visions hypnagogiques. Nous ne considérons pas en effet la vision hypnagogique, ainsi que l'ont fait la plupart des auteurs, y compris Maury, comme un phénomène psychique indépendant ayant, avec le rêve, des analogies plus ou moins lointaines ; elle est pour nous inséparable du rêve représentatif, tant par sa nature intime que par sa place dans le sommeil.

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