III. — Ql E DEVIENT LE SOUVENIR Dl" RÊVE? — LcS SOUVC
nirs des rêves sonl très fugaces ; ceux que l'on recueille au réveil deviennent impossibles à retrouver dès quelques heures plus tard si on ne les inscril pas ou si on ne se les raconte pas. Pourquoi en est-il ainsi, tandis que nous gardons le souvenir d'actes de la vie réelle qui n'ont pour nous guère plus d'intérêt?
Une première explication de cette particularité reconnue de tous peut être recherchée dans le fait que les tableaux de nos rêves n'entrent pas dans la conscience par la voie de la perception. Or, c'est un fait connu que la perception accentue le souvenirj Les gens du type visuel se souviennent mieux «les choses qu'ils ont vues que de celles qu'ils ont entendues et c'est l'inverse pour ceux du type auditif. Pourtant l'idée peut être la même une fois qu'elle a pris place à ce titre dans la conscience, qu'elle doive son origine à une perception visuelle ou à une perception auditive. Donc, le fait que tel ou tel organe des sens a été frappé est pour quelque chose dans la vivacité et dans la durée du souvenir. De même, on se rappelle mieux une phrase que l'on se lit à haute voix que si on la lit seulement des yeux, en raison de ce qu'alors il y a double perception pour la même idée. L'absence de toute perception sensorielle, au moins reconnue comme telle, comme substratum des tableaux du rêve, peut donc être une des causes pour lesquelles ces tableaux s'effacent rapidement de la mémoire. D'ailleurs, il en est de même Dour la rêverie, qui opère comme le rêve sur des conceptions et non sur des perceptions, et ne nous met devant les yeux que des actes représentés, par oppositions aux actes effectués de la vie active.
~Vné autre raison paraît pouvoir être cherchée dans la nature des associations d'idées qui déterminent l'apparition des tableaux de ces rêves dans la conscience endormie. Pendant la vie éveillée, l'association d'idées
est une source de pensées extrêmement riche, mais le sens critique, la notion de l'à-propos, de futilité, qui veille en nous, ne laisse pas prendre place dans la conscience à toutes les idées proposées par l'association. Le pius grand nombre d'entre elles, celles qui n'ont comme excuse qu'un lien associatif trop léger, trop bizarre, trop détourné, celles qui sont trop dépourvues d'intérêt, sont aussitôt chassées pour laisser la place à celles de ces idées qui ont une relation plus logique avec ce qui occupait antérieurement la conscience et surtout à celles qui présentent pour nous plus d'intérêt. Il résulte de là que si nous voulons retrouver oar la mémoire évocatrice une idée appartenant à l'état de veille, nous pouvons y arriver en général sans trop de difficulté en suivant la voie des liens associatifs qui nous paraissent les plus logiques et les plus naturels.
Parmi ces liens, prennent place au premier rang la localisation dans le temps et dans l'espace. Or, dans le rêve, presque toujours la localisation dans le temps fait défaut et les localisations dans l'espace sont le plus souvent inutiles ou trompeuses, inutiles si le lieu où nous avons vu la personne est une création onirique qui ne nous rappelle rien, trompeuses, si ce lieu est pour la personne à tel point aberrant qu'au lieu de nous la rappeler il ne peut qu'égarer noire recherche.
Ainsi, si je veux me rappeler le nom d une personne avec laquelle je suis en relations, j'évoquerai lé souvenir de mon laboratoire, d'une salle de cours ou des couloirs de la Sorbonne, ou bien au contraire celui d'un salon, selon que cette personne appartient à mes relations professionnelles ou à mes relations mondaines, tandis que je suis privé de ces ressources quand il s'agit du rêve, qui peut me présenter aussi bien une dame en toilette de soirée assise à la table auprès du microscope ou un de mes confrères de l'Institut, septuagénaire, en train de valser sous la lumière des lustres. On comprend
sans peine que cet exemple pourrait cire diversifie a l'infini.
Ainsi, les faits de la vie réelle se rattachent tous les un- aux autres d'une manière plus ou moins directe et chacun a une place logique dans l'ensemble. Il n'en est pas de même pour les tableaux des rêves. S'ils sont si difficiles à retrouver par la mémoire évocatrice lorsqu'ils ont une fois abandonné la conscience, c'est parce qu'aucun lien logique ne leur assigne parmi les idées de la vie réelle une place déterminée, qui limite et oriente la recherche, et. d'autre part, parce que les liens a--ociatifs qui les unissent aux idées qui traversent notre cerveau pendant la vie réelle s<ml h grêles, m imprévus, si détournés, que l'on a très peu de chances de les retrouver. Le hasard est ici plus efficace que la logique et il arrive fréquemment qu'une association d'idées imprévue fait surgir dans la mémoire un tableau de rêve que l'on avait vainement cherché à retrouver.
IV. — QUEL FONDS PEUT-ON FAIRE SUR LEXACTITUDE DES SOUVENIRS DES RÊVE- ?
Nous avons déjà effleuré quelque peu ce sujet dans le premier chapitre et signalé une partie des objections soulevées par ceux qui nient la possibilité d'obtenir sur le rêve des documents tout à fait certain-. Nous avons vu que Foucault a présenté de très judicieuse- remarque- sur les déformations de- rêves de notation différée. surtout lorsque le délai dépasse une journée. Nous iPons même plu- loin que ce philosophe dans cet ordre d'idées, invoquant ici les très curieuses observations publiées par J. Philippe sur les déformations que subissent par l'action du temps, non pas des souvenirs de rêves, mais des souvenirs de la vie réelle comptés parmi les plus solides et les plus concrets.
Voici, rapidement résumée, l'observation de J. Philippe :
Dans une petite église de Bretagne, il avait un jour contemplé longuement un autel de bois sculpté el en avait emporté un souvenir très précis. Ce souvenir revint à sa pensée plusieurs fois et à intervalles pas trop longs, en sorte qu'il avait conscience de l'avoir conservé parfaitement net, précis el exact. Quel ne fui pas son étonnement, étant un jour revenu en Bretagne, de retrouver ce même autel notablement différent de ce qu'il avail cru : el les différences ne portaient pas seulement sur des détails de faible importance. X'en est-il pas de même a fortiori pour les souvenirs des rêves?
Je pense que notre principal ennemi en l'espèce est l'imagination qui nous présente des variantes de notre souvenir que nous distinguons très bien de celui-ci au moment même, mais que nous confondons avec lui à distance.
On trouvera au chapitre de la paramnésie des développements sur cet argument, ainsi que des exemples à l'appui.
Cependant ces objections, en dépit de leur valeur no vont pas jusqu'à démontrer que l'on ne puisse obtenir des souvenirs de rêve tout à fait dignes de foi. Les déformations et l'incertitude qui en résultent ne se produisent que quelque temps après le réveil ; et si l'on prend les précautions que nous avons indiquées, on peut constituer sur les rêves une documentation d'un caractère parfaitement scientifique.
Nous dirons donc comme conclusions générales de ce chapitre, non démontrées, mais se présentant comme la déduction raisonnable de faits observés en dehors de tout esprit de système, que :
1° S'il est vrai que l'on rêve beaucoup plus qu'on ne croit et qu'une grande partie de nos rêves semble inexistante parce qu'elle ne laisse pas de trace dans le souvenir, cependant le sommeil sans rêves occupe une bonnepart de nos nuits.
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2° S'il est vrai que des- rêves en apparence très longs peuvent n'avoir qu'une durée très courte, il n'est pas juste de dire qu'il en est ainsi de tous les rêves ; certains emploient à se dérouler une durée comparable à celle qu'exigerait dans la vie éveillée l'accomplissement des mêmes scènes.
3° S'il est vrai que le souvenir dus rêves soit très fugace, il est inexact de dire que tous les rêves s'oublient au fur et à mesure de leur production et que tous ceux dont on se souvient appartiennent à la phase de réveil ou aux quelques minutes qui la précèdent. Beaucoup de rêves remontant à une phase de la nuit relativement éloignée sont retrouvés spontanément au réveil ou rappelés à la mémoire plus ou moins longtemps après par des associations d'idées ou par l'hypnose.
4° S'il est vrai que le souvenir des rêves est sujet à des déformations qui le rendent trompeur ; il est cependant possible en prenant les précautions convenables de le fixer en lui conservant exactement ses vrais caractères