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CHAPITRE IV

HALLUCINATIONS HYPNAGOGIQUES ET LUEURS ENTOPTIQUES

I. — Lueurs entoptiques : images accidentelles, phosphènes. lueurs s. str.

II. — Images hypnagogiques. Opinion des auteurs à leur endroit. Observations personnelles. Opinions de Maury, de Bergson, d'Hervey de Saint-Denis ; théorie de l'auteur. Facteur invoqué par Mourly-Vold : son insuffisance. — Nature vraie et d finition de l'image hypnagogique. Ses Tapports avec le rêve représentatif simple et l'hallucination pathologique.

Pour les raisons qui-' nous venons d'indiquer dans le précédent chapitre, nous allons étudier l'hallucination hypnagogique, non comme un phénomène différent du rêve, quoique présentant avec lui quelques analogies, ainsi qu'on l'a fait jusau'ici, mais comme un rêve véritable du type représentatif se présentant dans une condition particulière qui en facilite l'étude objective.

Cette étude réclame la connaissance préalable d'un phénomène capital, non seulement par :-es relations d'origine avec les hallucinations hypnagogiques, mais par son rôle dans le rêve : ce sont les lueurs entoptiques.

I. — Lueurs entoptiques. - Le- images perçues par l'œil ont toute- leur siège dans la rétine et sont, au sens strict de ces mol-, des images ri- Unie nues. Mais ces images rétiniennes sont de deux sortes : les unes sont objectives, c'est-à-dire produite- par un objet actuellement préseni au devant de l'œil et lui envoyant des rayons lumineux qui produisenl \u\e image semblable à cet objel : le- autres sont subjectives, c'est-à-dire indépen-

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dantes de la présence actuelle d'un objet dont l'image serait la représentation.

Un caractère absolu distingue les unes des autres. Les images subjectives, étant totalement localisées dans la rétine et indépendantes de tout objet autre que la rétine, sont lices à celle-ci et la suivent dans tous ses mouvements. Quand on dirige le regard en haut ou en bas, à droite ou à gauche, elles montent ou descendent, passent à droite ou à gauche, docilement, invariablement, aussi souvent que l'on veut. Et il est forcé qu'il en soit ainsi puisque, tant qu'elles durent, elles font partie intégrante de la rétine. Quand on porte en haut le regard préalablement dirigé en avant, on a conscience du déplacement de l'axe optique et, si l'image perçue reste sur l'axe optique, on en conclut nécessairement qu'elle s'esl déplacée vers le haut. Au contraire, quand un objet réellement présent en face de l'œil forme une image objective sur la rétine, si on porte le regard en haut, l'image subit sur la rétine un déplacement et, comme l'on a conscience que l'axe optique a opéré un mouvement précisément égal et inverse, on a le sentiment que l'objet esl resté immobile.

Ce caractère permet, en cas de doute, de distinguer les images subjectives de celles produites par un objet réel. Si, dans une nuit obscure ou enfermé dans un souterrain, vous apercevez une vague lueur, portez le regard dans diverses directions : si la lueur semble rester immobile, ou a des mouvements autres que ceux de l'œil, c'est qu'elle est réelle ; si elle suit les mouvements de l'œil, c'est qu'elle est due à une de ces lueurs entoptiques dont il va être question.

Les images subjectives sont de trois sortes : les lueurs çntoptiques, les phosphènes et les images accidentelles. Nous devons donner quelques indications au sujet de chacune d'elles.

Les images accidentelles, dites aussi secondaires, con-

sécutives ou postérieures, sont celles que l'on perçoit lorsque l'on ferme les yeux après avoir regardé pendant quelques secondes un objet brillant. On voit alors une image ou une successions d'images de l'objet, soit positives soit négatives, soit présentant ces caractères successivement ou alternativement. Elles ont été longuement étudiées par les physiologistes et l'on sait qu'elles sont produites par l'excitation, puis la paralysie consécutive des éléments rétiniens aux points impressionnés. Nous aurons à revenir sur leur rôle dans les phénomènes qui nous intéressent ici.

Les phosphènes sont de deux sortes, ayant ceci de commun qu'ils sont causés par une excitation mécanique de la rétine. Les uns, que l'on pourrait appeler phosphènes immédiats, se montrent quand on appuie avec une pointe mousse, comme celle d'un crayon, ou simplement avec l'ongle, sur un point du globe oculaire, aussi éloigné que possible de la cornée.

Ils ont la forme d'un cercle rougeâtre avec un centre noir : c'est l'œil du diable des enfants. Cette image est intermédiaire, par sa nature, aux images rigoureusement subjectives et aux objectives.

Elle est objective, par le fait que sa cause est actuellement agissante, subjective par le fait qu'elle ne représente ni la couleur,- ni la forme de l'objet, et dépend seulement un peu de la forme de la surface de contact. Ici pas plus qu'ailleurs, rien n'est absolu. Ces phosphènes n'ont point d'intérêt dans la question qui nous occupe ici ; nous les laisserons de côté.

Les autres, que l'on pourrait appeler phosphènes consécutifs, se produisent quand on frotte énergiqimment les yeux à travers les paupières fermées. Ils naissent pendant la friction, mais persistent après que celle-ci a cessé, et sont alors vraiment subjectifs. C'est un semis de figures colorées, à dispositions plus ou moins géométriques comme les dessins de certaines tapisseries, ani-

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mées d'un vif mouvement de tourbillon : ou bien ce sont des nuages colorés qui s'enflent, se contractent, passmi. font place à d'autres, etc., etc. C'est à ces phosphènes, plutôt qu'aux lueurs entoptiques, . que me paraissent s'appliquer les noms de chaos lumineux, poussière lumineuse du champ visuel, attribués par Helmoltz aux lueurs entoptiques. Ces phénomènes sont fugaces et n'interviennent que peu ou point dans les images dont il sera question plus loin.

Les lueurs entoptiques,' s. sir., au contraire, nous intéressent à ce point de vue et, étant moins .connues, devront nous arrêter un peu plus longtemps. Helmoltz a proposé pour elles le nom de lumière propre de la rétine, désignation à rejeter, comme présentant un danger de confusion avec la lueur oculaire, qui est tout autre chose, puisqu'elle consisterait en une lumière émise par l'œil, sans être perçue par lui, tandis qu'elle serait perceptible pour les autres. Les animaux dont l'œil est pourvu d'un tapis émettent une lueur bien connue, produite par la concentration et la réflexion d'une lumière ambiante trop faible pour être perçue lorsqu'elle reste diffuse. Elles ont été décrites par Helmoltz, d'une manière qui me paraît médiocrement exacte, par suite d'une confusion partielle avec les phosphènes de la seconde catégorie. Peut-être aussi la différence vient-elle en partie de ce que chacun n'a vu que les siennes, et qu'elles sont différentes chez les divers individus.

Parmi ces lueurs, il en est qui ont une origine plus ou moins morbide, tenant à des modifications dans la pression ou dans la composition chimique du sang : on les observe principalement après les exercices violents, dans la fièvre, ou après l'insrestion de certaines substances ; les autres sont spontanées, et leur origine n'est pas bien élucidée. Après les avoir beaucoup observées, je me suis fait à leur sujet, l'opinion que voici.

On sait que les images accidentelles, dont il a été

question ci-dessus, après s'être produites, disparaissent, puis reparaissent un instant après, disparaissent encore, et ainsi de suite, plusieurs fois. Si l'on se procure successivement, à intervalles 1res rapprochés, des images accidentelles d'objets différents, la dernière est dominante, mais les précédentes ne sont pas abolies cependant ; et l'on voit les unes et les autres se montrer, soit successivement, soit ensemble, ou réunies en groupes partiels diversement constitués.

Les impressions produites sur la rétine par les excitations- qui ont déterminé ces images accidentelles ne sont perçues comme telles que si l'on ferme les yeux pour les observer. Elles n'en existent pas moins, à titre d'impressions non perçues, si on néglige de fermer les yeux et si on continue à regarder autour de soi.

D'autre part, si, pour l'observation commode du phénomène, on recherche comme excitant des images accidentelles des impressions lumineuses violentes, les impressions ordinaires, médiocrement intenses, n'en produisent pas moins des images accidentelles proportionnées à leur intensité.

Ainsi, les impressions lumineuses de toute nature produisent une excitation de la rétine qui persiste longtemps après leur disparition : c'est une sorte d'ébranlement qui se continue à la manière des ondulations d'une lame vibrante, entretenue peut-être par l'impulsion du. sang dans les vaisseaux du fond de l'œil.

Toujours est-il que, lorsque les yeux sont fermés et plongés dans l'obscurité, le champ visuel n'est pas noir ;• il est coloré d'une manière difficile à décrire et sans doute variable suivant les individus. Chez moi, la nuit, pendant le repos au lit, c'est un semis de taches contiguës de forme quelconque, le plus souvent estompées et fondue- les unes dans les autres par leurs bords ; mais la région estompée peut être assez étroite pour que la limite des taches soit nette en certains points. Il n'y a pas;

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de fond noir et les parties noires de cette mosaïque occupent tics places déterminées comme les taches coloréesvoisines et pas plus étendues qu'elles. L'intensité de la couleur est en général faible, sauf en certains points, à certains moments, où se rencontrent des aires plus vivement colorées. La couleur dominante est le rouge ; puis, viennent à peu près avec la même importance, le jaune,, le bleu, le blanc et le noir avec les variétés infinies deleurs combinaisons ; le vert m'a paru moins fréquent.

Tout cela semble immobile à une observation brève : du moins n'y a-t-il pas là ces mouvements rapides d'ondulations, de dilatations, de rétrécissement, de tourbillonnement ou de translation rectiligne que montrent les phosphènes obtenus par compression large ou friction du globle oculaire. Cependant, si l'on examine un peu plus longtemps, on voit que le tableau est le siège de changements perpétuels : telle tache s'accroît ou s'atténue et disparaît, telle autre se montre à sa place et ces changements sont assez rapides pour que le tableau ne soit jamais le même pendant plusieurs secondes, bien qu'on n'ait pas l'impression d'une agitation vive des éléments qui le constituent.

Les lueurs entoptiques n'ont pas d'ordinaire des formes précises et variées, des contours découpés et continus qui permettent de leur trouver, comme aux nuages de l'atmosphère, une ressemblance plus ou moins nette avec des objets divers, montagnes, glaciers, villes incendiées, géants ou animaux monstrueux dans des attitudes impressionnantes. Quand on cherche, étant parfaitement éveillé, à découper par l'imagination, dans le semis de taches qui occupent le champ visuel, une figure ou une scène quelconque, on n'y arrive généralement point.

IL — Les Images hypnagogiquès. — Les images hypnagogiques sont beaucoup moins fréquentes que les

lueurs entoptiques cl beaucoup de personnes n'en ont jamais observé. Elles ont été décrites par Maury. J'en ai eu souvent à une certaine époque et puis les décrire d'après des observations personnelles.

Dans certaines conditions d'excitation cérébrale, au moment où le sommeil commence à obnubiler la conscience, qui cependanf esl encore présente, on voit apparaître brusquement un objet, le plus souvent une figure d'homme ou d'animal, non point vague et nécessitant une intervention notable de l'imagination pour être reconnue, mais d'une précision de contour parfaite et d'une intensité telle qu'il n'y a vraiment aucune différence avec l'image que fournirait l'objet réel correspondant, présenl et bien éclairé, devant les yeux ouverts. Il y a ceci de particulier cependant, que limage n'a pas de cadre, n'est pas entourée d'objets meublant le fond : elle est isolée sur un fond uniforme, généralement noir. La seule différence avec l'hallucination consiste en ce que l'observateur est assez conscient et sain d'esprit pour reconnaître la nature subjective de l'image.

Les images hypnagogiques sont différemment interprétées par les psychologues : les uns les considèrent comme des images rétiniennes, les autres comme des images mentales ayant leur siège dans l'écorce du cerveau. Aucune de ces opinions n'est démontrée. II y aurait cependant un grand intérêt à savoir ce qu'il en est, car il pourrait y avoir là un moyen de vérifier l'idée de Bergson sur l'origine entoptique des rêves. La ressemblance dans les caractères et les conditions de formation sont telles entre les images hypnagogiques et celles qui peuplent nos rêves que l'explication applicable aux premières pourra être étendue aux secondes.

Depuis quelque dix-huit mois que j'avais fait, en moimême, les remarques qu'on vient de lire, j'attendais l'occasion d'observer à nouveau des images hypnagogiques pour examiner un point que je n'avais pas songé

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à observer à l'époque où j'en avais eu. Je savais bien le moyen de m'en procurer, mais je préférais attendre, car ce moyen n'est pas sans dangers pour la santé et surtout pour l'intelligence.

Cetle occasion s'est présentée à moi il y a quelques jours (1) et je donne tout de suite le résultat de mon observation : les images hijpnagogiques suivent les mouvements des yeux; elles sont donc rétiniennes.

Voici maintenant le détail de l'observation. Un soir, à Roscoff, ayant travaillé fort avant dans la nuit et pris plusieurs tasses de café, j'ai eu, au moment où je m'endormais, tout une succession d'images hypnagogiques : quatre fois successivement, pendant deux à quatre secondes chaque fois, avec des intervalles de une à deux secondes, m'est apparue la figure d'une personne que je connais. J'ai fait aussitôt plusieurs mouvements ■des yeux dans les divers sens et constaté avec une certitude indiscutable que l'image se déplaçait comme l'œil : elle est donc liée à la rétine et a son siège dans la rétine, tout comme les images accidentelles ou les lueurs entoptiques. Il n'y a aucune raison, en effet, pour qu'une représentation purement mentale suive les déplacements de l'œil. Il est même certain qu'il n'en est pas ainsi. Je me souviens avoir eu dans mon enfance des cauchemars qui me réveillaient, et j'accusais, la présence de l'objet qui m'effrayait sur le côté, à ma droite, tandis que je regardais devant moi les personnes accourues pour me rassurer.

Dans une lettre qu'il m'a adressée, à la date du 16 janvier 1914, M. Bernard Leroy fait à ces conclusions l'objection suivante :

« Chez les hystériques, dans certaines conditions, l'on peut provoquer des hallucinations visuelles par simple suggestion : il est évidemment impossible de concevoir

(1) Ces lignes, écrites il y a une dizaine d'années, ont été Teprises pour le présent ouvrage.

des hallucinations plus indépendantes que celles-là de tout trouble rétinien ; or, plusieurs observateurs (Janet notamment, je crois) ont remarqué que ces hallucinations se dédoublent si l'on fait dévier un des globes oculaires du malade. Il est vrai que, dans ce cas, il s'agit d'une hallucination vue les yeux ouverts, localisée au milieu des objets du monde réel : lorsque ces objets paraissent doubles, l'hallucination se dédouble aussi, suivant en quelque sorte le mouvement de ses points de repère extérieurs ».

L'objection ne me semble pas décisive : on a émis l'idée et je la crois juste, que les hallucinations des hystériques et autres avaient le plus souvent dans l'espace ambiant un substrat uni matériel, quelquefois extrêmement ténu, au point même d'être invisible pour d'autres yeux que ceux du malade, mais présent cependant et reconnaissable pour lui : ce peut être un reflet, une ombre projetée ou moins encore ; mais cela suffit pour expliquer qu'elles ne suivent pas le regard, qu'elles restent attachées à un point déterminé de l'espace et qu'elles se dédoublent quand les yeux se placent dans la condition de strabisme.

.Mai- revenons a mon observation. J'ai profité de la circonstance pour faire au sujet des images hypnagogiques de- observations plu- détaillées et constaté le- faits suivant-.

Tant que l'image hypnagogique dure, elle a tous les caractères d'une image réelle et on ne lui devine aucun substratum ayant figure de lueur entoptique. Mais, quand elle se dissipe, ce dernier apparaît, avec des caractère- passablement inattendus. Le contour extérieur n'avait rien de précis et ne présentait qu'une ressemblance très éloignée avec l'objet de l'image ; mais, dans la répartition de- taches colorées dont l'ensemble formait la lueur entoptique. je reconnai— ais les traits du visage. Je les reconnaissais par leur conformité de couleur et de situa-

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lion avec l'image disparue, mais il me semble que, dans l'état ordinaire, un pareil assemblage de taches colorées n'aurait pas évoqué en moi l'idée de la personne dont l'image hypnagogique était le portrait.

La pari de la lueur entoptique peut môme se réduire, •dans certaines circonstances, à bien moins encore qu'il n'a été dit plus haut. J'en ai eu la preuve bien nette.

La quatrième et dernière apparition de l'image hypnagogique différait des précédentes : elle présentait la ligure de la même personne, mais quelque peu déformée en caricature. Les lèvres, très grosses, étaient saillantes en avant et formaient un gros bourrelet rouge. Or, après qu'elle eut disparu, je constatai que le substratum entoptique se réduisait à une simple tache rouge occupant la place de la bouche et à peu près de la même forme : il n'y avait rien pour le reste du visage. Ainsi, cette lueur entoptique rouge, survenant à ce moment, une ou deux secondes après la disparition de l'image hypnagogique précédente, avait suffi à évoquer celle-ci dans sa totalité, sauf modification du trait qu'elle tenait plus étroitement sous sa dépendance

Il résulte de cela que des lueurs entoptiques peuvent servir de substratum à des images hypnagogiques et, par suite, aux images du rêve ; qu'il n'est pas nécessaire qu'elles présentent une ressemblance étroite avec l'objet dont elles suscitent l'image et que ia couleur joue ici un rôle qui peut être plus important que celui de la forme. Mais il s'en faut de beaucoup que l'élément entoptique constitue la totalité de l'image. Celle-ci est complétée par une image mentale avant son siège dans l'écorce cérébrale, et cette dernière a, de beaucoup, la plus grande part dans la constitution de l'image totale. La première est comme une vague ébauche, sans contours nets, sans détails, sans précision même dans la localisation des taches colorées qui la constituent, permettant à peine de reconnaître l'objet qu'elle représen-

te : la seconde ajoute tout ce qui manque à la première pour former une représentation parfaite de l'objet.

Quelle est la part d'individualité de ces deux éléments constituants de l'image mixte ; quel est le rôle précis de chacun d'eux dans sa formation ?

Deux opinions sont en présence : celle de Maury et de Bergson, d'après laquelle l'image rétinienne, entoptique, est antérieure à l'image mentale et évoque celleci ; et celle d'Hervey de Saint-Denis. Ce philosophe qui a désigné les visions entoptiques sous le nom assez impropre d'idées-images, et leur a trouvé une ressemblance assez étroite avec le rêve, admet que l'image mentale est non seulement la première en date," mais la seule existante, l'image rétinienne n'étant qu'une projection, une objectivation, si l'on pouvait ainsi dire, de l'image mentale.

Ces deux opinions sont également inexactes. Maury se fonde, pour soutenir la sienne, sur ce qu'il a vu parfois les taches colorées entoptiques correspondant aux différentes parties de l'image hypnagogique précéder celle-ci. Nous verrons plus loin que cela ne prouve nullement leur rôle évocateur. D'autre part, j'ai fait remarquer que lorsqu'on étudie, étant parfaitement éveillé, les lueurs entoptiques que l'on perçoit, on a beau s'évertuer à leur chercher des ressemblances avec des objets divers ou des figures quelconques d'être» réels ou fantastiques, on n'y arrive généralement point. J'ai constaté aussi que, dans l'observation relatée plus haut, la lueur entoptique laissée derrière elle par l'image hypnagogique disparue ressemblait à celle-ci juste assez pour être reconnue comme cadrant avec elle, mais pas assez pour évoquer l'idée de l'objet représenté par l'image. Dès lors, comment admettre que ce chaos coloré informe ait, chez le dormeur ou l'homme assoupi, une vertu évocatrice plus effective que chez l'homme éveillé qui se prête à ces évocations et les sollicite ?

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L'idée d'Hervey de Saint-Denis est encore moins admissible. L'observation de Maury, de la lueur entoplique précédant l'image hypnagogique lui est fatale. D'autre part, l'observation que j'ai faite, que la lueur qui reste après la disparition de l'image hypnagogique suit les mouvements de l'œil la condamne non moins sûrement.

On conçoit, en effet, qu'une image mentale puisse s'extérioriser au point de sembler vue avec la même netteté qu'une image hypnagogique ; mais, en l'extériorisant, nous la lccalisons qu/Mque part dans l'espace et non sur notre rétine, fîQjdr la bonne raison que nous faisons ainsi pour nos vnages rétiniennes elles-mêmes, que nous projetonsvWu-delà de notre rétine et que nous localisons dans l'espace extérieur, en sorte qu'il n'y a aucune raison U$ur\qu'une image cérébrale ainsi extériorisée suivais mouvements du globe oculaire.

Voici, à mom sens, comment les choses se passent, aussi bien dans le rêve que dans la vision hypnagogique.

Quand on est assoupi ou endormi, deux sortes entièrement indépendantes de phénomènes se produisent, ayant leur siège les uns dans la rétine, les autres dans l'écorce cérébrale.

Ces derniers sont des représentations mentales d'objets divers ou de scènes variées : ce sont les perceptions recueillies pendant la veille qui, inhibées par les impressions intercurrentes, ont été placées, en quelque sorte, dans un état d'inactivité temporaire, sans que leur potentiel énergétique ait été complètement dépensé'. Quand par suite de l'absence d'impressions actuelles sur les sens assoupis, elles cessent d'être, en quelque sorte,, comprimées, elles entrent en activité sous la forme d'images mentales en apparence spontanées. Ces images mentales, aussi multiples que variées, apparaissent, disparaissent, se poussant les unes les autres, se détruisant

«•H se renforçanl par interférence -clou les hasards de leur rencontre, mais, en tout cas, plus ou moins vagues et mobiles.

D'autre part, passenl dans la rétine les lueurs enloptiques, combinaisons indéfinimenl variées de taches colorées mobiles sans ressemblance frappante avec des objets définis. Ces lueurs, pour être spontanées, n'en affectent pas moins la rétine de la même manière que si elles étaient produites par la vue d'objets réels de forme et de couleur appropriées, impressionnant la rétine dans les conditions habituelles. Ces impressions arrivent dans l'écorce et s'y transforment en perceptions, en images, au lieu même où sont les images mentales cidessus mentionnées. Et les deux sortes errent, se croisent, se superposent tout en restant absolument indépendantes, bien que la conscience assoupie ne fasse point de distinction entre elles.

Tant qu'il n'y a pas entre les images des deux catégories une ressemblance assez grande, leur indépendance persiste ; mais que, par hasard, deux images, l'une mentale, l'autre d'origine entoptique, venant à passer l'une devant l'autre, se trouvent présenter une conformité suffisante, instantanément, elles s'accrochent, se fusionnent en une image mixte, solide, à la fois beaucoup plus intense et mieux extériorisée : c'est l'image hypnagogique.

Je ne saurais mieux comparer le phénomène qu'à ce qui se passe quand on regarde deux images stéréoscopiques d'un même objet en louchant de manière à les fusionner ; tant qu'on n'y est pas arrivé, les deux images restent indépendantes et sont flottantes, sans relief ; dès qu'on a pu les amener, pendant une fractions de seconde, sur les points correspondants des deux rétines, instantanément elle se fusionnent, deviennent fixes et accusent le relief si accentué que l'on connaît.

Ainsi, l'image hypnagogique est mixte et comprend

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deux éléments d'origine différente et indépendante : un élément rétinien, lueur entoptique, et un élément corlical, image mentale-; elle doit à celui-ci sa signification précise en tant que représentation d'un objet donné, à celui-là sa forte extériorisation, et au fait de leur jonction, son intensité et sa fixité relative.

Les images hypnagogiques dont il a été question «usqu'ici, sont des phénomènes intenses et passablement exceptionnels ; mais elles ne sont que la condition extrême de phénomènes moins frappants et plus communs.

Pendant les longs mois qui se sont écoulés avant que j'aie obtenu les images hypnagogiques dont j'ai donné plus haut l'observation, je ne manquais pas, chaque soir, au moment de m'endormir ,de me mettre en état d'attention expectante pour saisir les images qui pour^ raient se présenter. Je ne me suis tenu pour satisfait que le jour où j'ai eu les images parfaites décrites cidessus. Mais auparavant, un très grand nombre de fois, tous les soirs presque, j'avais obtenu des images moins accusées, plus ternes et plus fugitives, que je reconnais aujourd'hui pour des images hypnagogiqes atténuées. Je propose de les appeler ombres hypnagogiques, le mot ombres étant pris ici dans un sens analogue à celui qu'on lui connaît dans l'expression ombres chinoises. Ces ombres hypnagogiques étant beaucoup plus fréquentes et faciles à obtenir que les images du même nom, et surtout ne nécessitant pas une obnubilation bien sensible de la conscience, il m'a été souvent possible de' les voir apparaître sur un champ de lueurs entoptiques que je surveillais et dont j'analysais les divers éléments.

Leur étude confirme de tous points les conclusions énoncées plus haut. Il m'est arrivé maintes fois de voir brusquement une figure se montrer en un point du champ KïÙ rien ne me faisait prévoir l'apparition de quoi que c .* soit, où la disposition des taches n'avait rien de caractéristique, rien qui permît à mon jugement de reconnaître

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une ressemblance avec un objet défini et en particulier avec celui dont l'apparition venait nie surprendre. El cependant, après la disparition de l'ombre hypnagogique, je reconnaissais nettement quelles taches avaient été le support des parties les plus saillantes. Je me rappelle la chose en particulier pour une ligure de soudard dont le casque de cuivre avait pour support une tache jaune que j'avais remarquée avant l'apparition de la figure, mais qui ne m'avait nullement suggéré l'idée d'un casque.

Et cependant je n'avais fait aucun effort d'imagination pour voir apparaître une figure casquée et ne pensais nullement à quelque chose de ce genre.

Je veux terminer par une remarque destinée à couper court à certaines interprétations qui pourraient venir à l'esprit au sujet de l'apparition hypnagogique relatée dans ce travail. La personne dont l'image m'est apparue habite à quelque deux cent cinquante lieues de Roscoff. Interrogée par lettre elle me répond qu'elle est on parfaite santé et qu'il ne lui est rien arrivé de remarquable ni au moment même ou son image m'est apparue, ni quelque peu avant ou après.

Donc, rien de commun avec la télépathie.

A une date relativement récente, Mourly-Vold a proposé une explication des images hypnagogiques qui n'est qu'une extension à ces dernières de sa théorie sur le rôle des sensations cutaneo-musculaires dans le rêve.'D'après lui, « si une telle vision fait apparaître une figure grimaçante, cela ne peut s'expliquer que par une contraction, une gêne musculaire dans les muscles correspondants de la face ».

Qu'il en soit ainsi quelquefois peut-être, on peut l'admettre, mais pour prouver ou'iine telle explication ne saurait être généralisée, il suffit de faire remarquer que les visions hypnagogiques représentent souvent des animaux ou des objets inanimés quelconques.

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Les hallucinations hypnagogiques sont presque toujours visuelles. Cependant ce n'est pas là un caractère absolu. Théoriquement on peut supposer que toute impression sensorielle subjective peut servir de base à une telle hallucination ; mais, en fait, celle-ci n'a quelque chance de se réaliser que si ces sensations subjectives ont à la fois une certaine fréquence et une certaine diversité. Ces conditions sont nécessaires pour qu'elles aient chance de rencontrer dans les centres corticaux où elles voisinent avec les images mentales, des images auxquelles elles puissent s'accrocher.

Le sens de l'audition fournit par les bourdonnements d'oreilles des sensations subjectives très nombreuses presque continues chez beaucoup de sujets, mais généralement si monotones qu'elles passent inaperçues. Cependant, je ne serais pas éloigné de considérer comme hallucinations hypnagogiques auditives certains mots ou bouts de phrases qui parfois résonnent à notre oreille comme si quelqu'un les avait prononcés à haute voix derrière nous.

Peut-être serait-il permis aussi de se demander si les sensations musculaires correspondant aux esquisses de contraction qui se produisent dans le larynx et dans la langue corrélativement avec la parole intérieure, ne pourraient pas être évocatrices d'hallucinations hypnagogiques auditives. La même question pourrait se poser aussi peut-être pour les sensations cutaneo-musculaires et même très exceptionnellement pour les sensations olfactives et gustatives.

Ces dernières remarques sont présentées ici moins en vue de leur intérêt pratique relativement aux théories du rêve que pour assigner aux hallucinations hypnagogiques leur caractère véritable qui est très général.

Nous venons, dans les pages qui précèdent, d'étudier les visions hypnagogiques en elles-mêmes ; il faut les

envisager maintenant dans leur- rapports avec le sommeil et avec le lève.

Maury qui le premier a étudié à fond les images hypnagogiques et leur a donné leur nom ne me paraît pas cependant avoir bien mis en lumière leur trait dominant.

Ce qui distingue essentiellement la vision hypnagogique d'une image mentale même accrochée à une lueur entoptique dans le rêve, c'est que, si sa formation a lieu à l'état de sommeil, sa constatation a lieu à l'état de veille. Tout le phénomène se passe dans une étroite région de part et d'autre du point critique qui sépare la veille du sommeil. Au moment où nous nous endormons, l'obnubilation des sens se nroduit peu à peu et l.i conscience que nous avons de nous-mêmes disparaît par un évanouissement progressif évoquant l'idée d'un baigneur qui s'avance dans l'eau et, à un moment, perd pied. Mais nous sommes encore si peu engagés dans le sommeil, si près du point où notre pied pourra de nouveau prendre contact avec le sol, que la moindre excitation suffit à nous faire reoasser à l'état qe. veihe et c'est ce qui arrive par le fait même de la vision hypnagogique ; son apparition nous réveille et c'est à l'état de veille avec conscience de nous-mêmes et de notre condition psychique que nous examinons le phénomène pendant les quelques secondes (au plus une demi-minute) où il persiste avant de s'évanouir. Xous avons tout le temps de reconnaître sa nature, de nommer intérieurement l'objet représenté et de constater son caractère illusoire. Mais bientôt, ayant été à peine réveillés, nous nous rendormons, une vision hypnagogique, la même ou tout autre, reparaît et le phénomène recommence, tout entier confiné, comme je l'ai dit, autour de la position d'équilibre entre la veille et le sommeil. La vision hypnagogique diffère donc des visions des rêves et des hallucinations pathologiques en ce que leur ca-

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ractère illusoire est parfaitement reconnu, au moins chez les personnes qui ne sont pas dépourvues de toute capacité de s'examiner.

Ces conditions sont nécessaires à la production de ce phénomène, car si l'on n'était pas endormi, la lueur entoptique serait prise pour ce qu'elle est et passerait à côté des images mentales sans s'accrocher à elles. Il faut être endormi et dans la condition exigée par le rêve pour que la vision entoptique et l'image mentale puissent s'accrocher l'une à l'autre sans que notre bon sens proteste au nom des différences considérables qui existent en réalité dans le dessin, dans l'aspect de l'une et de l'autre.

Dans l'hallucination vraie, pathologique, qui se produit et se poursuit à l'état de veille, c'est l'altération mentale, l'atténuation du sens critique sous l'influence de l'excitation cérébrale ou de toute autre cause perturbatrice qui place le malade dans l'état de réceptivité où ne sont le? gens normaux que lorsqu ils sont endormis.

Les visions hypnagogiques nous ont mis sous les yeux, avant même que nous ayons aborde l'étude du rêve, deux des facteurs qui entrent en jeu dans la formation de celui-ci. Elles vont nous fournir, dans les chapitres suivants, des suggestions utiles pour l'interprétation des phénomènes à étudier.

En résumé, l'hallucination hypnagogique peut être définie : un rêve représentatif de la forme la plus simple, réduit à une seule image ayant pour substratum objectif une lueur entoptique, et se produisant au moment où le sommeil, à peine commençant, est interrompu par l'image hallucinatoire qui, avant de se dissiper, persiste quelques instants dans la conscience éveillée, permettant ainsi le contrôle de cette dernière.

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