CHAPITRE V
Relation de la pensée avec les couches corticales de la substance cérébrale. — Décomposition des idées en éléments simples. — Idées concrètes, générales, abstraites. Eléments des idées concrètes : situation dans l'espace, forme, couleur, son, odeur, saveur, expression verbale, fournis par les cinq sens y compris le sens musculaire et en particulier celui des muscles de l'œil et du larynx. Eléments des idées générales et abstraites : ils se ramènent à ceux des idées concrètes avec prédominance de l'image verbale. — Les neurones corticaux correspondent individuellement aux éléments d'idées comme les touches d'un piano aux éléments constitutifs d'une composition musicale. Evocation des idées les unes par les autres, mémoire. — Relation entre les exigences du fonctionnement psychologique et les possibilités du fonctionnement physiologique des neurones. — Nécessité d'un aiguillage de l'influx nerveux. Insuffisance de la théorie de l'amœboïsme. Union des prolongements neuroniques par juxtaposition, par boutons d'Auerbach, par articulation, jamais par continuité directe. — Théorie de la chronaxie de Lapicque. Tout neurone, y compris les neurones corticaux, a une chronaxie particulière qui constitue sa caractéristique fonctionnelle Individuelle. Hétérochonaxie et propagation sélective des influx. Mode vibratoire des neurones et propriétés des jonctions interneuro niques. — Hypothèse de la parachronisation momentanée des modes vibratoires dans la coaction des neurones ; formation des idées, évocation des idées par perception sensorielle et par association. — Hypothèse des reliquats. Hypothèse de la localisation des reliquats : elle éclaire les phénomènes de l'habitude, de l'éducation, de la mémoire et les règles de l'association des idées. — Résumé.
Avant d'aborder l'étude plus intime des rêves, il n'est pas inutile d'exposer notre opinion sur la constitution des idées, parce que cette conception interviendra à chaque pas dans l'explication des phénomènes : en l'exposant ici dans un chapitre spécial, nous éviterons de fâcheuses répétitions. D'autre part, nous avons cédé à la tentation, peut-être imprudente, d'imaginer, en nous tenant aussi près que possible des faits acquis de
l'histologie et de la physiologie, une théorie qui nous permît de relier notre conception de la constitution des idées à la structure et à la physiologie des centres corticaux. Cet exposé devait venir à la suite de celui relatif à la constitution des idées, et c'est à cet ensemble que nous avons consacré ce chapitre.
Est-il utile de dire qu'il se composera surtout de suggestions et d'hypothèses, seules possibles dans une matière où il est et sera peut-être à jamais interdit de rien affirmer ?
Les neurones corticaux sont l'organe de la pensée. En dehors des spiritualistes impénitents avec lesquels nous ne pouvons nous accorder, personne ne mettra eu doute cette proposition qui repose sur les inductions les plus légitimes appuyées sur des faits d'observation incontestables. Dans le cerveau, l'attribution aux couches corticales des fonctions psychiques est démontrée par l'anatomie comparée et par la physiologie. Dans les ■couches corticales, qui voudra nier que les fibres soient plutôt en rapport avec la conduction, laissant aux cellules la fonction élaboratrice ? La seule objection derrière laquelle on puisse se retrancher consisterait à dire que le neurone est la condition et non l'organe de la pensée, laquelle aurait une existence oroDre et immatérielle en dehors de lui. Cette distinction ne pourrait se discuter qu'en faisant intervenir des considérations métaphysiques que nous préférons laisser de côté.
Quand on compare l'infinie variété des idées au nombre relativement restreint des neurones corticaux, on se rend compte que le seul moyen d'expliquer le jeu de la pensée par le jeu des neurones est de décomposer la première en éléments constitutifs relativement peu nombreux dont la combinaison puisse donner toutes les idées, comme celle des quelque cinquante éléments chimiques simples donne toutes les substances de l'univers, comme les notes de quelques gammes donnent toutes
les mélodies ei harmonies de la musique, comme les vingt-cinq à trente lettres des alphabets donnent Jes mots de toutes les langues.
Cette décomposition des idées en éléments constitutifs peu nombreux, j'ai tenté de l'établir dans un travail précédent (Delage 1913) dont je crois utile de reproduire ici, en les résumant, les principaux points. Je tiens à spécifier que cette décomposition des idées, je l'ai élaborée en dehors de toute opinion préconçue, à une époque où je ne songeais pas au parti que j'en pourrais tirer un jour.
Dans le travail auquel je fais allusion, je me suis placé à un point de vue rigoureusement subjectif, examinant par une introspection aussi pénétrante que possible en quels éléments se décomposent les idées plus ou moins complexes. Les résultats auxquels je suis arrivé me paraissent pouvoir être généralisés sous cette réserve que le coefficient à appliquer à chaque variable de la formule doit différer selon les personnes. Chez un visuel-localisateur comme moi. les coefficients visuel et topographique ont une valeur très élevée ; il en sera autrement chez ceux du type auditif et autrement encore chez ceux qui ont l'esprit analytique et abstrait, chez lesquels l'élément verbal deviendra prédominant. Ces réserves faites, j'exposerai sous une forme dogmatique les résultats auxquels nfa conduit le travail en question, que le lecteur a d'ailleurs la possibilité de consulter.
Les idées peuvent se classer sous trois chefs : ellessont concrètes, générales ou abstraites. Les idées concrètes sont représentatives d'un objet déterminé comme « mon ami Durand », « le marronnier au coin du champ de mon voisin », « le portrait de la Joconde ». Les générales sont représentatives d'une catégorie d'objets concrets, comme un chimpanzé, le fond de- mers, un moteur à pétrole. Les idées abstraites sont celles-
CONSTITl TION DES IDÉES ET BASE PHYSIOLOGIQUE 89
où tout élément représentatif concret fait défaut, du moins en apparence, telles que la bonté, la jurisprudence, la Trinité.