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I. — Nature du Contenu

Ce qui suit, dans ce chapitre, ne s'applique pas exclusivement au rêve représentatif, mais aussi aux éléments représentatifs des rêves plus complexes. En sorte que, quand cette étude sera terminée, celle des rêves complexes sera bien avancée, puisque nous connaîtrons tout ce qu'il y a d'essentiel dans leurs éléments constitutifs.

Donnons tout, de suite la formule qui est la conclusion de ce paragraphe : le contenu des rêves représentatifs est essentiellement formé de souvenirs de toutes catégories (souvenirs d'impressions sensorielles, souvenirs d'images mentales, souvenirs d'images verbales) ou de parties de ces souvenirs réduits en éléments aussi petits qu'on voudra réassociés et recombinés de la manière la plus fantaisiste et la plus inattendue.

L'observation journalière la plus banale montre que les images des rêves sont celles de personnages, d'animaux, d'objets divers : arbres, maisons, lieux généralement familiers rappelant les personnages, les animaux, et les objets que nous rencontrons tous les jours dans la vie éveillée.

Une preuve négative en est fournie par le fait rapporté par Félix Hément que les sourds-muets de naissance n'ont aucune représentation mentale de sons.

6ions actuelles, sensorielles ou cénesthésiques qu'elle appelle présentants. Cette division, acceptée par Havelock Ellis ne nous paraît pas avoir l'intérêt qu'il lui accorde par le fait que dans les rêves réels, ces deux catégories théoriques sont le plus souvent intimement mélangées, les deux ordres de causes intervenant simultanément pour produire un effet unique ; c'est dans le sens de Bernard Leroy que le terme représentatif est employé dans cet ouvrage.

Quand ils rêvent qu'ils causent, c'est toujours sans entendre et en employant les procédés de langage qui leur sont habituels, que ce soit la parole, la mimique, ou la dactylologie. Fréquemment, ils rêvent tout haut d'une manière intelligible, parlant leurs réponses comme ils savent le faire à l'état de veille, ce qui montre qu'il n'est dans le rêve rien qui n'ait été préalablement dans la veille.

Parfois nos images de rêves reproduisent les objets mêmes qui meublent notre vie réelle, nous reconnaissons des parents, des amis, notre chien, le cheval du voisin, les objets les plus divers, une table, une voiture, une marmite, des lieux souvent fréquentés. La présence des souvenirs est ici certaine, bien que les conditions où nous les rencontrons et les accessoires de la scène puissent être plus ou moins nouveaux. Mais dans bien des cas se présentent en rêve des individus, des animaux ou des objets, des lieux et des rues qui semblent autant de créations nouvelles. Remarquons d'abord que si ces êtres sont nouveaux pour nous en tant qu'individus, ils nous sont connus en tant qu'espèce. Si ce n'est pas tel homme, tel chien ou telle rue, c'est un homme, un chien, une rue : il y a donc là aussi la place pour des souvenirs. Mais ceux-ci paraissent n'être pas tout, il semble y avoir là intervention d'une faculté créatrice qui nous révèle quelque chose d'inattendu. Xon pas toujours, mais quelquefois, on reconnaît que cet être nouveau comprend des éléments empruntés à des souvenirs. Dans cette figure en apparence nouvelle, tel trait, le nez, les yeux, la barbe, la chevelure, la carrure, la démarche ou quelque attitude remarquable se montre la copie exacte de ces mêmes traits particuliers chez quelque personne de nous connue. Il en est de même pour les animaux et les choses et ce qui nous confirme alors dans l'idée que ce rapprochement n'est pas illégitime, c'est que le plus souvent en cherchant dans notre mé-

moire, nous nous rappelons avoir eu notre attention attirée par ce même trait caractéristique de la personne ou de l'objet connu.

Hervey de Saint-Denis a fort bien saisi ce caractère des images du rêve. Il prend l'exemple de deux scènes : Tune de corrida espagnole, l'autre d'un intérieur de ferme normande et montre que le cadavre ensanglanté du lorrero gisant sur l'arène dans son flamboyant costume pourra être transporté par le rêve au milieu des paysans normands attablés, sans que ceux-ci y fassent la moindre attention. C'est fort juste, mais l'intricalion des deux images peut se faire par parties beaucoup plus menues, et rien n'empêche que le rêveur mette les boutons dorés de la casaque écarlate du torrero au corsage de la fermière normande et, sur l'arène de Madrid, un bol de cidre en guise d'épée entre les mains du torrero.

D'autre part, il va trop loin quand il suppose que l'on pourra prendre dans le souvenir d'un cheval maigre la maigreur de ce cheval (à moins que par l'image verbale du mot maigreur) pour l'attribuer à un personnage humain appartenant à un autre cliché.

Voici un cas où l'on pourrait être tenté d'attribuer à un tableau de rêve une origine abstraite plus ou moins comparable à celle qu'invoque Hervey de Saint-Denis :

A une certaine époque de ma vie, il m'est arrivé de faire fréquemment le rêve suivant :

Rêve de la Toupie. — Je prends un solide point d'appui sur le sol par un vigoureux coup de talon, et, laissant l'autre jambe à demi repliée ou croisée sur la première, je m'incline légèrement et me mets à tourner, décrivant un cône dont mon talon est le sommet et dont l'axe du corps trace la surface courbe à la manière d'une génératrice. Ce mouvement de rotation autour •de l'axe idéal du cône s'accompagne d'un mouvement

de rotation de même vitesse angulaire autour de l'axe du corps, en sorte que ma face et ma poitrine restent toujours tournées vers le haut et vers l'axe idéal du cône. Ce mouvement est d'ailleurs assez lent : un tour en quelques secondes. Au fur et à mesure qu'il continue, l'angle du cône devient de plus en plus ouvert, jusqu'à ce que l'axe de mon corps soit incliné à 45 degrés environ. Mais à mesure que l'inclinaison devient plus forte, j'ai de plus en plus de peine à maintenir ce singulier équilibre et la sensation très agréable qui accompagne le mouvement dans la première période finit par engendrer une certaine angoisse comme celle qui s'attache à la sensation d'une chute imminente. Bientôt en effet, malgré des efforts qui ont leur siège dans mon talon, seul point d'appui sur le sol, je m'écroule, et me relève d'ailleurs sans m'être fait aucun mal. Je suis souvent entouré d'une galerie d'admirateurs de cette performance, mais aucun ne peut m'imiter et je m'en étonne, voyant là un mouvement très naturel, et, pour prouver qu'il en est ainsi, je recommence aussi souvent qu'on me le demande. Dès que j'ai pris la position un peu inclinée, je commence à tourner en cône, et c'est ce mouvement qui s'oppose à la chute. Tout le monde verra là la représentation du mouvement d'une toupie : celle-ci lancée avec force tourne d'abord avec une grande vitesse autour de son axe sur sa pointe, puis quand ce mouvement se ralentit, elle commence à s'incliner et décrit le mouvement conique expliqué ci dessus. Elle aussi agrandit peu à peu l'angle de soi cône et s'écroule lorsque cet angle est devenu tro grand. La seule différence entre son mouvement et li mien est que le premier comporte une rotation autou de l'axe propre de l'objet, beaucoup plus rapide qn dans le second. Mais il faut remarquer que cette rota tion est si rapide qu'elle n'est pas perçue par l'observa' teur.

Faut-il voir dans ce rêve la réalisation abstraite d'un mouvement ?

En observant mes propres sensations quand j'étais en présence d'une toupie lancée, j'ai remarqué ceci : c'est que j'imite le mouvement de la toupie au moyen des muscles de mon propre corps qui opère non pas des contractions véritables d'une certaine amplitude en rapport avec celle des mouvements de la toupie mais des esquisses de mouvements à peine ébauchés et contenus dans l'ordre de grandeur des mouvements représentatifs. Mon corps tout entier réalise une représentation musculaire des mouvements de la toupie qui ne se traduit extérieurement que par une oscillation imperceptible et des contractions locales tout à fait inaperçues. C'est là une réaction un peu exceptionnelle et personnelle. Mais chacun a observé sur soi des réactions du même genre dans des circonstances plus banales. Ainsi lorsqu'arrêté sur le bord de la route, on regarde défiler des troupes marchant au pas avec un rythme, une cadence souvent accentués par le tambour ou les trompettes, on sent dans ses jambes et dans presque tout son corps des contractions contenues se succédant suivant le même rythme. Elles sont quelquefois même assez accentuées pour être perceptibles du dehors.

C'est cette image motrice essentiellement concrète qui est pour moi l'origine des représentations du rêve après qu'elle a été évoquée de la même manière que toute autre image mentale d'origine sensorielle. Non, le rêve n'opère pas sur des abstractions, sur des qualités sans substratum, mais sur des images aussi morcelées et aussi déformées que l'on voudra, mais toujours concrètes.

Comme exemple de la combinaison des éléments hétéroclites pour constituer des visions en apparence indépendantes des souvenirs, je citerai le rêve personnel suivant (j'en emprunte le récit à mon travail de 91) :

Rêve de l'Homme à la Tête de Bois. — Je voiss'avancer vers moi trois ouvriers peintres, l'un tirant,, les autres poussant une petite charrette chargée des ustensiles de leur métier. Au moment où ils passent devant moi, je vois paraître une sorte de morceau de bois brut, jaunâtre, fendillé et comme recouvert de longues fibres mal adhérentes. Cet objet s'avance, et, au moment où il passe devant la figure de l'un des ouvriers, il se jette sur elle et s'évanouit ; mais aussitôt l'homme m'apparaît avec une tête de bois, une face immobile, jaune, profondément ravagée et rendue plus étrange par ces mêmes fibres sillonnant sa surface bosselée. Il me regarde un instant avec des yeux terrifiants, puis la vision s'évanouit. Je me réveille presque au même moment et me rappelle avoir remarqué le matin, en la mettant au feu, une bûche écorcée, fendillée, revêtue encore des fibres dissociées de la partie interne de l'écorce.

L'explication de mon rêve n'est pas douteuse : j'ai eu deux visions indépendantes : celle (venue je ne sais d'où) de trois ouvriers tirant leur charrette et celle de la bûche remarquée le matin, et elles se sont fusionnées en une qui, de ce fait, est devenue imaginaire. Mais si j'avais tout à fait oublié cette remarque minuscule d'une bûche mal écorcée, ce qui serait arrivé sans doute pour peu que le rêve eût «tardé de quelques jours, si, en outre, les deux visions n'avaient pas été un instant distinctes, j'aurais pu croire que mon cerveau avait enfanté de toutes pièces l'image d'un homme à la tête de bois.

Ce qui est particulièrement intéressant et peut-être extrêmement exceptionnel dans ce rêve, c'est le fait que j'ai assisté de visu à cette introduction d'une des images dans l'autre, puisque j'ai vu le morceau de bois recouvert de fibres d'écorce se jeter sur la figure humaine et substituer sa propre substance à celle de cette figure.

Lorsque le matin j'avais manié cette bûche d'un aspect particulier, son image, qui frappait mes yeux sans fixer mon attention, se trouvait par cela même, ainsi que nous le verrons dans un prochain chapitre, dans la condition la plus favorable pour reparaître en rêve. C'est ce qui arriva la nuit qui suivit cette impression, mais des éléments constituant l'image mentale de cette bûche, un seul entra en jeu, celui de sa structure superficielle, et cet élément, s'accrochant à celui do l'image mentale d'un personnage quelconque, lui communiqua son propre caractère et détermina la singulière figure qui m'était apparue.

Voici deux autres cas qui, bien que moins évidents, appartiennent à la même catégorie.

Rêve du Singe. — Une nuit, je vois un personnage de moi bien connu, mais avec les traits d'un mulâtre et le corps d'un singe. Au réveil, je me rappelle avoir remarqué la veille un mulâtre dont la figure m'avait intéressé, et quelques jours auparavant, j'avais longtemps regardé un enfant qui jouait de la façon la plus plaisante à imiter les poses et les allures d'un singe.

Rêve du Commissaire. — Une autre fois, j'ai affaire à un commissaire de police. Son profil, vivement accentué, me frappe sans éveiller d'ailleurs le moindre souvenir. Mais au réveil, je le reconnais : ses traits sont ceux d'un artiste de la Comédie Française que j'avais vu la veille récitant une poésie.

De pareils exemples sont très nombreux dans mes souvenirs, et l'on en trouvera de plus ou moins analogues abondamment dans tous les auteurs, mais il n'y a aucun intérêt à les mentionner, car il ne s'agit pas de prouver, mais d'expliquer, et pour cela ces exemples suffisent. Le lecteur sera bien plus solidement convaincu en retrouvant chez lui-même des faits analogues que

par une abondante documentation étrangère à sa personne.

Les faits de ce genre doivent jouer un grand rôle dans nos rêves et leur communiquer, même en dehors des visions terrifiantes du cauchemar, ce qu'ils ont de bizarre et de saugrenu. On mélange de la façon la plus complexe les éléments fournis par le souvenir pour former des personnages nouveaux et des scènes nouvelles.

J'ai cité quelques cas relatifs à la personne même des acteurs, mais leurs costumes subissent des changements analogues et il en est de même du théâtre et des décors. Combien de fois il m'est arrivé en cherchant comment j'avais pu fabriquer un décor en apparence imaginaire, d'y retrouver les éléments les plus hétérodites empruntés à mes voyages ou à ma première enfance, mêlés à des souvenirs récents.

Recherchons donc maintenant d'une façon plus spéciale d'où peuvent provenir les éléments constitutifs des rêves représentatifs.

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