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II. — Causes des tableaux oniriques

Une première distinction est tout d'abord à établir entre les tableaux représentatifs apparaissant au cours d'un rêve et pouvant par suite devoir en partie leur origine aux images oniriques antérieures par l'intermédiaire de l'association des idées, et les tableaux qui, prenant place dans la conscience soit à l'origine du sommeil, soit après une lacune, ne sauraient rien devoir de leur entrée en scène à l'association des idées et aux images ayant occupé la conscience à l'instant d'avant. Commençons par les premières.

A) Origine des tableaux consécutifs à des images oniriques antécédentes.

Il résulte de ce qui précède que la cause ordinaire et en quelque sorte normale des rêves représentatifs réside dans 'les souvenirs laissés par les impressions sensorielles.

Cependant, il est bien des cas où nous ne pouvons trouver dans une vision de rêve aucune trace d'un souvenir quelconque, pas plus dans les éléments constitutifs des parties que dans leur ensemble. Assurément, cela est en grande partie imputable à l'imperfection de notre mémoire ou à notre défaut de pénétration dans la décomposition des ensembles en éléments ou dans la reconnaissance des ressemblances éventuelles. Mais je pense qu'il ne serait pas légitime de chercher à tout expliquer de cette façon. Il convient d'admettre que dans bien des cas nos rêves nous présentent des images, des animaux, des objets où rien, ni l'ensemble, ni les parties ne sont empruntés à ce que Hervey de Saint- Denis appelle si heureusement les clichés-souvenirs. Pour nous en convaincre, il suffit de faire appel à ce procédé auquel nous aurons recours encore bien des fois, consistant à rechercher dans la rêverie la solution •de questions en apparence insolubles dans le rêve. Si, me plongeant dans cet état particulier, je cherche à me procurer des images mentales d'objets divers, le résultat sera bien différent selon que ces objets seront des individus particuliers ou des représentants anonymes d'une espèce. Je puis me représenter les premiers tels qu'ils sont, mon ami Dupont, ou mon cousin Durand, ou le chien Médor, ou la maison de mon député. En général, une image mentale, toujours la même, répondra à ma sollicitation. Si, au contraire, je cherche à me représenter une image de la deuxième catégorie, un ramoneur, un lévrier, un cheval percheron, un bouquet d'arbres, je peux en obtenir des images mentales aussi nombreuses que variées.

Mettons-nous à 'l'œuvre et prenons le cas du cheval

percheron par exemple : le voici qui apparaît devant mes yeux, je le vois par le profil gauche, il est noir, les crins de la queue sont onduleux et brillants, il tourna vers moi sa tète et a l'oreille dressée. A mon commandement, le voilà qui détourne la tète, couche les oreilles, devient blanc, tourne vers moi le derrière et me décoche une ruade. Ma fantaisie change encore : le voilà à l'abreuvoir, se désaltérant dans une vaste auge en granit rouge. Elle change de nouveau : le voilà qui s'avance à ma droite, traînant une lourde charrette, il remue la tête de haut en bas et agite les sonnailles de son collier. Ai-je fait appel, pour obtenir ces images, à des clichés-souvenirs ? Ai-je péniblement agencé des couleurs, des formes, des attitudes et des situations emrpruntées à des images concrètes restées dans ma mémoire ? Point du tout. Pourquoi cela? Parce que j'ai vu dans ma vie tant de chevaux de toutes races et de toutes robes, dans tant de conditions et d'attitudes que cela est devenu pour moi une 'idée générale, une catégorie que je manie avec toute facilité pour lui donner tous les aspects qu'il plaît à ma fantaisie et il me suffit de lui ajouter les traits particuliers au cheval percheron pour réaliser en images mentales tout ce qui me passe par la tête à cette occasion.

Et il en est de même pour toutes les idées générales, à la seule condition qu'elles appartiennent à une catégorie qui me soit familière. Mais celte condition est nécessaire. Un aéroplane est une catégorie aussi générale qu'un percheron. Cependant, tant que je n'en avais vu qu'un, l'image mentale d'aéroplane se fusionnait toujours avec le souvenir précis de cette vision et aujourd'hui encore je n'en ai pas tellement vu qu'il ne me soit plus facile de m'en représenter un en conformité avec un de mes clichés-souvenirs que d'en imaginer un de toutes pièces.

Je pense qu'il en est de même dans le rêve et que les-

imagos mentales d'objets appartenant à cette catégorie générale peuvent ne rien devoir en particulier à quelque souvenir précis bien qu'elles doivent tout à l'ensemble des souvenirs de même nature.

Bien plus encore que pour les objets inanimés et les personnages, en est-il ainsi pour les actes de ces derniers.

Un personnage vu en rêve est la reproduction d'une personne vue ou provient de la combinaison d'un petit nombre d'éléments de cette nature ; mais quand ce personnage marche, parle, crie, agit de manière ou d'auire, cela peut très bien n'être le souvenir d'aucun acte particulier de ce genre. Ces actes si banaux n'ont plus pour nous, en quelque sorte, la personnalité propre aux faits moins fréquents, ils sont devenus en nous des sortes d'entités, des abstractions ; ils constituent comme un fonds commun oùJes acteurs de nos rêves puisent à leur gré, et nous ne saurions reconnaître ce qu'ils y ont pris au milieu des innombrables formes presque pareilles. Si nous voyons en rêve, en train de danser, un personnage que nous n'avons jamais vu qu'assis gravement à sa table de travail, il est clair que nous prendrons ailleurs l'acte de danser pour le lui appliquer ; mais je ne suis pas convaincu que nous lui appliquions le souvenir, même inconscient, d'une certaine autre personne dansant. Il pourra en être ainsi par hasard, mais bien plus souvent nos innombrables impressions visuelles de personnes dansant se sont tondue* dans notre cerveau en une idée pure qui peut être éveillée par association, de la même manière qu'un souvenir précis.

Ce qui me porte à juger ainsi, c'est ce que nous observons dans la rêverie. Elle nous présente d'ordinaire des personnages réels, mais nous leur faisons faire mille choses bizarres auxquelles ils n'ont jamais songé, nous créons les circonstances les plus singulières, au

milieu desquelles nous les faisons s'agiter comme dans un roman. Or, dans cet état, nous sentons que nos personnages et généralement aussi le milieu où ils se meuvent, sont empruntés à la vie réelle, mais leurs actes nous semblent bien purement imaginés et tirés d'un fonds qui n'est pas celui où s'accumulent nos souvenirs.

Les impressions sensorielles qui alimentent les souvenirs sont le plus souvent visuelles, mais aucun des autres sens n'est incapable de fournir de telles images. En rêve, on entend des sons, des paroles, de courtes phrases et (pas toujours, mais quelquefois), on sent la douleur des coups, la chaleur du feu et le froid de la bise ; on perçoit le goût des aliments, les odeurs, etc. (Voir le rêve de l'Echope Brûlée).

Parmi ces souvenirs, il faut faire une place importante à ceux des images verbales. Un souvenir verbal, celui de mots prononcés par nous pu entendus, ou d'une courte phrase, apparaît quelquefois en rêve.

Tout cela est assez exceptionnel, mais je le cite pour montrer le caractère général des rêves représentatifs.

Enfin, il est une dernière origine qui mérite plus d'attention qu'on ne lui en a accordé, car elle est susceptible de fournir l'explication de certains cas énigmatiques.

Les images du rêve ne sont pas seulement empruntées aux souvenirs d'impressions sensorielles, les conceptions mentales s'y retrouvent également. Pendant une lecture , pendant l'audition de tout ce qui se dit, se raconte autour de nous, il se forme dans notre esprit des images mentales ; la plupart tombent aussitôt dans l'oubli complet et définitif, mais quelques-unes, plus intenses ou associées à une émotion plus vive ou recevant cet avantage des circonstances occasionnelles dont nous aurons à parler plus loin, vont prendre place dans la mémoire à côté des clichés-souvenirs, et celles-là peuvent revenir dans nos rêves.

Je puis citer trois exemples caractéristiques de rêves dont les tableaux unt leur origine non dans des impressions sensorielles, mais dans des conceptions mentales, ces dernières provenant elles-mêmes, soit d'impressions sensorielles, soit de simples méditations.

Rêve de Rouletabille. — Mme V... me raconte le fait suivant :

Elle lit chaque jour, dans le journal « Le Matin », un roman de Gaston Leroux, intitulé « Rouletabille à la guerre », publié en feuilleton par ce journal. Elle est seule à le lire et n'en a jamais parlé aux personnes de son entourage. D'autre part, le feuilleton n'est pas illustré, en sorte que les images mentales qu'elle se forme pendant la lecture sont bien des conceptions pures ne devant rien autre chose à des impressions sensorielles que l'image rétinienne des points noirs sur fond blanc constituant le feuilleton imprimé. C'est une de ces conceptions qui lui apparaît en rêve, sous forme de tableau hallucinatoire, reproduisant de façon incontestable l'image mentale qui s'est formée à l'état de veille pendant que la conception s'élaborait.

Je laisse maintenant la parole à Mme V..., supprimant seulement de son récit ce qui est sans intérêt pour le cas en discussion :

« J'en suis à ce moment de ma lecture où Gaulow, seigneur du Château noir, cause avec son épouse. Ils sont mariés du matin. Gaulow se fait aimable et s'efforce d'apprivoiser Johannah qui, elle, ne l'a épousé que pour rentrer en possession des plans de la mobilisation bulgare que Gaulow a pris. Johannah sait que Rouletabille va venir la sauver. Ce ne peut être que par la fenêtre fermée comme elles le sont en Orient par un grillage en bois. Gaulow prie, menace ; enfin accorde à Johannah cinq minutes de solitude pour se remettre de son émotion et, pendant ces cinq minutes, Rouleta-

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bille apparaît et tache de faire sauver Johannah par la fenêtre. Entrée inopinée de la maîtresse des cérémonies. Voyant un inconnu avec Johannah, elle suppose qu'à eux deux ils ont tué Gaulow ,et, par ses cris elle ameute les serviteurs du château. Rouletabille et Johannah n'ont que le temps de se laisser glisser par une corde qui pend sous la fenêtre. Cet épisode a pris, je pense, cinq ou six feuilletons. La nuit, je rêve ce qui suit :

Je me trouve, ainsi que Johannah, dans la pièce où a eu lieu la scène ci-dessus. Mon rêve continue en quelque sorte le roman. Gaulow rentre et se met dans une colère affreuse en voyant que Johannah s'est sauvée. Il s'en prend à la maîtresse des cérémonies qui se jette a plat ventre à terre, s'excuse, déclare qu'elle a tout fait pour empêcher la fuite. — (Lacune). — Beaucoup de gens courent sur une route dont le sol est jaune, couleur d'argile. Devant, à gauche, je vois le donjon.

Au réveil, repassant mon rêve, je constate que la pièce où se passe l'action m'est bien connue : c'est exactement celle que je me suis représentée pendant ma lecture : un peu sombre, une fenêtre devant moi, iermée par un treillage comme celui que mettent les treillageurs pour faire grimper le lierre ; à droite, une porte ; à gauche de la porte une banquette un peu luisante commme si elle était recouverte de cuir ; de l'autre côté de la porte une banquette où sont assis Gaulow et Johannah. Je vois Gaulow comme une silhouette un peu sombre, mais sans pouvoir distinguer rien de ses traits ni de son vêtement (dans le roman, il est beau, jeune, habillé de noir). La maîtresse des cérémonies est grosse et petite, enveloppée de voiles de tulle blanc, avec quelque chose de rouge qui pend sous le menton comme une cravate (à l'exception de ce dernier détail surajouté, elle correspond exactement à l'image mentale formée pendant ma lecture). Toute les fois que je vois la dite maîtresse des cérémonies, je vois en même temps un

peu au-dessus d'elle, à sa droite, son nom, la yen-khiehkadine, écrit en italiques, au milieu d'un fragment en caractères ordinaires, comme cela était vraiment dans le feuilleton. Je n'avais pas eu la patience en lisant d'épeler ce nom hérissé de consonnes. La route jaune, ainsi que tous ces gens qui courent ne correspondent en rien à mes images mentales durant la lecture, mais le donjon est bien tel que je l'ai vu par la pensée à ce moment ».

Ainsi, à la seule exception de la cravate rouge, de la route jaune et des gens qui courent, tous les tableaux •de ce rêve, non pas les actes, non pas les jeux de scène, mais le cadre et les acteurs sont la représentation fidèle d'images mentales intervenant de la même façon que font d'habitude les souvenirs de choses vues.

Voilà pour les images mentales qui se sont formées pendant une lecture.

Voici maintenant un rêve personnel (nuit du 21 au 22 juin 1914) où l'on va voir apparaître en rêve deux personnages dont la conception s'est formée pendant l'audition d'une lecture à haute voix faite par une fier- •ce personne. Ici rien ne reparaît du cadre qui renfermait la conception à l'état de veille, mais les personnages agissant dans ce cadre sont indubitablement reconnaissables et aucun doute ne peut exister sur leur origine.

Rêve des Pithécanthropes. — On m'a lu hier soir à la veillée, les premiers chapitres d'un livre d'Edmond Haraucourt, intitulé « Daàh ». L'auteur y retrace l'histoire d'Adam et d'Eve, non ceux des livres saints, mais tels que peut nous les faire concevoir l'anthropologie préhistorique. Ce sont deux sortes de pithécanthropes, petits, lourds, trapus, velus, dont la face et la démarche rappellent plus celles d'un gorille que celles d'un

être humain, et l'auteur nous les présente dans les forêts de l'époque préglaciaire.

Ils în'apparaissent en rêve dans un champ et dans les temps modernes, puisque je sais sans me rendre compte comment j'ai pu l'apprendre, qu'ils se trouvent là après avoir sauté dans une gare de Paris sur une locomotive en partance à côté du mécanicien et du chauffeur dont l'effroi a paralysé les protestations. A quelques lieues de la ville, ils ont sauté sur la voie pour prendre la fuite ,et maintenant ils sont là cherchant au contraire pour revenir à Paris le seul chemin qu'ils aient pu observer, c'est-à-dire la voie du chemin de fer. Je suis avec eux et, toujours sans savoir pourquoi, je dois comme eux rentrer à Paris par le même chemin. Nous marchons ensemble à la recherche de la voie du chemin de fer, ils sont à quelques pas devant moi, l'homme plus gros à droite, la femme à gauche. Je ne vois que leurs dos velus, de couleur marron sale, et ils ont la démarche décrite par l'auteur et caractérisée par l'incurvation du dos en avant, l'allure balancée et le point d'appui qu'ils prennent de temps à autre sur le sol à l'aide de la main gauche. Xous trouvons enfin la voie sur laquelle ils sautent avec une grande agilité en franchissant un talus et nous commençons à cheminer vers Paris. Un train vient à passer et j'éprouve un:* grande inquiétude au sujet de la façon dont ils sauront se garer d'un danger dont ils ne peuvent avoir aucune idée, mais très judicieusement, ils se plaquent contre le talus, si rapproché de la voie que le train en passant nous bC>\e tous les trois. Mai^ après quelque cent pas, protestations d'un garde-barrière. — Réveil.

Enfin, voici un dernier rêve où la conception mentale qui a fourni le tableau ne doit son origine, au moins immédiate, à aucune impression sensorielle.

Rêve de la Petite Mendiante. — Mon rêve me présente une petite mendiante endormie sur le seuil d'une porte, la nuit, dans une rue de village que je reconnais fort bien. Or, au réveil, je constate, sans la moindre difficulté, que tout le tableau est la fidèle reproduction de l'image mentale qui s'était spontanément dessinée dans mon esprit pendant que je composais une petite poésie où ce tableau prenait place.

B) Origine des tableaux non conditionnés par des images antécédentes.

A l'état de veille, les images mentales ont deux origines : les impressions sensorielles et l'association des idées. Aux impressions sensorielles, il faut ajouter les impressions cénesthésiques, c'est-à-dire celles qui ne dérivent pas des organes des sens spéciaux, en particulier les impressions générales et viscérales. Nous reparlerons en temps et lieu de ces dernières. Qu'il soit entendu une fois pour toutes, qu'à moins de mention spéciale, lorsque nous parlons des impressions sensorielles, les cénesthésiques sont sous-entendues.

Je considère qu'à l'état de veille, au moins dans les conditions ordinaires, il n'y a pas d'autre source d'images mentales que celles que nous venons de signaler : les impressions sensorielles et l'association des idées. Une idée, et par conséquent une image mentale, ne saurait se présenter dans la conscience si elle n'y a été amenée de l'une de ces deux façons, sauf la réserve exceptionnelle (p. 40 et suiv.). Quand une idée semble surgir spontanément dans la conscience, si l'on cherche bien, on voit que celte spontanéité n'est qu'apparente ; le plus souvent, on la trouve reliée à celle qui occupait la conscience avant elle par un lien associatif, quelquefois d'une ténuité extrême et orienté dans la direction la plus imprévue ; et cela nous autorise à penser que lors-

que nous no trouvons pas ce lien, c'est que par sa ténuité on son étrangeté il échappe à notre examen.

Dire qu'il y a dans la subconscience des idées toutes faites qui errent et qui peuvent entrer dans la conscience par un crochet imprévu de leur petite promenade, c'est fort joli comme figure de rhétorique, mais cela ne supporte pas l'examen. Les idées n'ont pas d'existence intrinsèque en dehors de la conscience de celui qui les pense. J'ai soutenu ailleurs (1) que les caractères latents des animaux et des plantes imaginés pour expliquer certains mystères de l'hérédité sont des caractères absents. Je dirai de même, objectivement parlant : toute idée qui n'est pas actuellement dans la conscience est inexistante. Elle peut être en voie de se former en raison de ce qu'il ne lui manque qu'un presque rien qui va se réaliser dans un instant. Mais ce presque rien suffit pour que l'idée soit aussi absente que le nom de quelqu'un qu'on a sur le bout de la langue, mais qu'on ne peut pas énoncer.

Cette notion d'idée incomplète qui, dans le langage ordinaire, ne correspond à rien de précis, devient au contraire parfaitement claire si l'on accepte la conception que nous avons développée au chapitre V : que toute idée se compose d'un certain nombre d'éléments constitutifs essentiels. Tant que quelques-uns de ces éléments essentiels manquent, elle est inexistante en tant qu'idée reconnaissable.

Dans le rêve, il semble bien au premier abord qu'il en soit de même et que toute image provienne d'une impression sensorielle ou soit amenée par association. Mais ici prend place une difficulté qui nous oblige à creuser davantage la question.

(1) Yves Delage : L'hérédité et les grands problèmes de la Mo. logie générale, 8°, Paris 1395.

Yves Delage et Goldsmitt : Les théories de l'évolution, in-18, Paris 1909.

A l'étal de veille, nos sens sont ouverts sur le dehors. Pendant le sommeil, il n'en est pas de même ; ils sont sinon abolis, du moins très alourdis. D'autre part, lorsque l'on passe de l'état de veille à l'état de sommeil, la continuité des idées est toujours rompue. Il y a un moment aussi court que l'on voudra où la conscience est vide. Pour affirmer ce point que j'ai spécialement étudié sur moi-même, je me fonde sur ceci : au moment de m'endormir, je pense à quelque chose ; je m'endors ; puis, me réveille peu d'instants après ; sauf de très rares exceptions, il ne m'arrive pas de trouver dans un rêve la continuation de mes précédentes pensées : ou bien, je ne trouve trace d'aucune image onirique, d'où je conclus que ma conscience était vide, puisque le temps est trop court pour admettre l'excuse de l'oubli, ou bien je trouve un rêve quelconque sans aucun rapport avec mes précédentes pensées. Si cela n'arrivait que quelquefois, on pourrait le mettre sur le compte ■de la difficulté à retrouver un lien associatif ténu et détourne. Mais les liens associatifs, s'ils ont quelquefois ce caractère, ne sont pas nécessairement ainsi. Le plus souvent, on les retrouve aisément conduisant d'une pensée à l'autre dans la rêverie. Comment se ferait-il qu'on ne retrouvât presque jamais celui qu'on cherche dans la circonstance que j'indique ? De là, je conclus qu'au moment où l'on passe de l'état de veille à celui de sommeil, la conscience est vide pendant un temps plus ou moins long. Dés lors, la première image du rêve ne naît point par association avec une idée préexistante. Faut-il donc admettre qu'elle a nécessairement pour origine quelqu'une de ces infimes impressions sensorielles que permettent les sens assoupis ? Peut-être, mais j'en doute et je me demande s'il n'y a pas une autre explication à chercher. Je dois ici faire appel à l'hypothèse et je ne donne ce qui suit que sous bénéfice d'inventaire, comme une suggestion dont il sera peut-être possible de

tirer parti, quand nos connaissances sur ces questions seront moins rudimentaires.

a) Origine spontanée des images oniriques.

S'il n'existe pas, en dehors du langage figuré, d'idées toutes formées errant on ne sait où et capables de pé; nétrer dans la conscience d'elles-mêmes, si l'on renonce à demander aux sens assoupis plus qu'il n'est raisonnable, d'où peut provenir la première image onirique qui succède à la chute dans le sommeil, ou celle qui vient après une interruption du rêve, celle qui prend naissance dans la conscience vide ?

On peut se demander si, pendant le sommeil, des images de rêves ne peuvent pas se former spontanément par reviviscence d'idées ayant occupé la conscience pendant la veille. Sous cette forme vague, il n'y a là qu'une idée banale mille fois émise, mais peut-être est-il possible de lui donner plus de valeur en la creusant, en la précisant et en l'affermissant sur des fondements physiologiques.

J'ai déjà établi dans un travail antérieur (91) et l'on trouvera développée au chapitre XIII cette notion, qu'une idée qui, en raison d'un refoulement volontaire ou d'une inhibition par des idées intercurrentes n'a pas dépensé tout son potentiel énergétique, tend à reparaître dans la conscience pour achever de le dépenser. Que devient cette notion examinée à la lumière de la théorie que nous avons établie du chapitre V ?

Lorsqu'un groupe de neurones correspondant aux éléments constitutifs d'une idée est entré en vibration synergique, il tend à épuiser l'énergie qu'il a reçue du dehors en continuant à vibrer jusqu'à épuisement de cette énergie et à maintenir ainsi dans la conscience l'idée correspondante. Si une idée intercurrente survient et chasse la précédente de la conscience pour

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prendre sa place, c'est qu'un autre groupe de neurones entre en action synergique et, par sa vibration hétérochrone à celle du groupe précédent, éteint la vibration de celui-ci en la contrariant, en interférant avec elle en tous les points où il la rencontre au niveau des jonctions neuroniques. Le groupe ainsi inhibé repasse à l'état de repos ou plutôt à l'état de non-fonctionnement synergique : il est inhibé. Mais on peut admettre que lorsque cet état d'inhibition cessera, il aura tendance à reprendre la vibration synergique par suite de quoi l'idée correspondante reprendra place dans la conscience. En effet, le résultat de cette inhibition n'est pas d'anéantir l'état vibratoire dans les neurones qui en sont l'objet, mais de l'empêcher de s'épancher au dehors ; la vibration du corps du neurone se propage dans tous ses prolongements, mais là au lieu d'en trouver quelques-uns ouverts par où elle puisse s'écouler et ainsi se dépenser elle les trouve tous fermés et, au niveau de toutes les jonctions interneuroniques se réfléchit sur elle-même et retourne vers le corps neuronique où elle entretient l'état vibratoire qui l'a engendrée. Une grossière comparaison fera comprendre ce que peut être un tel phénomène : une pierre lancée dans une nappe d'eau tranquille et illimitée y détermine des ondes qui s'éloignent indéfiniment et s'épuisent rapidement, laissant l'eau repasser après elles à sa condition de calme primitif ; mais, si en un point se dresse une paroi, les ondes se réfléchissent sur elle et retournant vers leur lieu d'origine, y entretiennent plus longtemps une agitation systématisée.

Comment peut-on concevoir la reprise des vibrations synergiques après leur suspension momentanée ? Si on actionne un diapason et qu'on l'abandonne alors à lui-même, il continue à vibrer jusqu'à épuisement de l'énergie qui lui avait été communiquée. Si, après

l'avoir actionné, on l'arrête en immobilisant une de ses branches, son énergie potentielle non encore dépensée se résout en mouvements moléculaires non orientés, discordants qui ne se traduisent par aucun mouvement molaire perceptible. Si on rend aux branches leur liberté, la vibration ne reparaît pas parce que la modification n'est pas réversible : les mouvements moléculaires dispersés ne peuvent se réorienter de nouveau pour dépenser sous forme de vibrations coordonnées l'énergie potentielle qu'ils contiennent. Mais on peut concevoir un mécanisme établi de telle sorte que cette réorientation se produise : quand on arrête une montre en immobilisant son balancier, elle repart de nouveau dès qu'on libère celui-ci. Le cas n'est pas tout à fait comparable, mais il suffit à illustrer ma pensée. On a dans l'organisme humain des exemples de reviviscence de mouvements après cessation de l'inhibition. Les lueurs entoptiques de l'œil peuvent être considérées comme la reviviscence chaotique des innombrables images secondaires consécutives aux illuminations de la rétine pendant, son fonctionnement normal. Tant que la rétine reçoit des perceptions lumineuses, ces lueurs ne se perçoivent pas, mais elles apparaissent dès qu'elle est plongée dans l'obscurité pendant le repos de l'œil derrière les paupières fermées. Il pourrait en être demême pour les neurones corticaux. Tant que la conscience est occupée par des images fortes venant d'impressions sensorielles ou d'idées retenant notre attention, ces faibles lueurs entocérébrales^ si l'on pouvait dire ainsi pour rappeler leur analogie avec les lueurs entoptiques, ne sont pas perçues( ou du moins ne le sont que rarement, lorsqu'elles ont une intensité exceptionnelle). C'est pour cela que je les ai écartées plus haut en parlant du fonctionnement de la pensée à l'état de veille chez l'individu normal. Mais dans le sommeil, quand la conscience est vide, et que ses portes d'entrée

sont largement ouvertes, il peut en être autrement. Cela se peut concevoir comme un retour à l'état synergique (parachronique) des vibrations d'un groupe onirique qui ont été désorientées par des ondes hétérochrones les assiégeant de toutes parts et surtout par l'entrée de divers de ses neurones constitutifs dans des associations momentanées différentes.

Il faudrait un hasard presque impossible pour réaliser la réapparition de l'idée, si tous les neurones nécessaires pour la former devaient reprendre individuellement le mode vibratoire qu'ils avaient pendant cette association. Mais il suffît que quelques-uns reprennent pour une raison quelconque ce mode vibratoire pour que les autres soient entraînés à le reprendre aussi par un. effet d'association tel que je l'ai décrit au chapitre V, puisque chacun a une mémoire fraîche de ce mode de vibration.

On pourrait se demander également si, pendant le sommeil, des neurones ne pourraient pas trouver un excitant suffisant pour entrer en action dans la constitution chimique du plasma intercellulaire et extra-vasculaire qui les baigne.

Si le sang est en gros un liquide homogène, il s'en faut de beaucoup qu'il ait cette qualité d'une manière rigoureuse dans toutes ses parties simultanément. A mesure qu'il circule dans les tissus et les parenchymes glandulaires il leur abandonne certains de ses éléments et en reçoit d'autres, produits du catabolisme ou de l'élaboration fonctionnelle spécifique en ce qui concerne les parenchymes endocrines. Ces dernier produits sont d'une extrême activité, tous diffusent lentement et, après quelques tours complets du sang, se trouvent finalement répartis de façon homogène dans toute sa masse. Mais, tandis qu'ils progressent vers cette répartition homogène, d'autres, incessamment déversés dans des points différents, maintiennent cette hétérogénéité.

Il en résulte que le plasma sanguin qui circule dans le réseau capillaire voisin d'un neurone et qui fournit le plasma extra-vasculaire en contact immédiat avec lui, peut être passablement différent à un moment donné de celui qui circule à ce même moment au voisinage d'un autre neurone, et il n'y a rien d'impossible à ce que des substances excitantes très actives, comme beaucoup de ces produits endocrines et autres, se trouvent à un moment donné à un degré de concentration suffisant au voisinage de quelques neurones épars çà et là, pour les faire entrer en vibration ou pour les mettre en état de répondre, par une vibration fonctionnelle, à une excitation si faible qu'elle laisse indifférents les neurones voisins. La quantité de caféine qui meuble de rêves très actifs le sommeil d'un malade et la quantité de morphine qui en maintient un autre dans un sommeil lourd et sans rêves, sont, une fois diffusées dans toute la masse du sang, d'un ordre de grandeur qui peut ne pas différer beaucoup de celui des ^substances hypothétiques auxquelles nous faisons appel ici.

En résumé, nous pensons qu'il n'est pas impossible d'admettre que la reviviscence, entièrement spontanée ou favorisée localement par l'hétérogénéité de la composition chimique du sang, du mouvement vibratoire de quelques neurones, aidé de ce processus de mise en branle qui intervient dans l'association des idées, puisse faire surgir pendant le sommeil sans rêves quelquesunes de ces images oniriques simples dont il est question dans ce chapitre.

Si, à l'état de veille, l'origine par association ou par perception sensorielle est infiniment plus fréquente, peut-être cependant n'est-il pas impossible que, dans certaines circonstances, des images se forment dans la conscience, devant leur origine spontanée à ces mêmes processus.

b) Origine des tableaux oniriques consécutifs à des impressions sensorielles ou cénesthésiques.

Il s'agit ici, on le comprend bien, non des -souvenirs •de ces impressions, mais de ces impressions elles-mêmes, actuelles, contemporaines du rêve qu'elles évoquent.

Lueurs entoptiques. — Parmi les impressions sensorielles, il faut faire une place à part à certaines d'entre elles qui, pour n'avoir pas une origine extérieure, n'en sont pas moins aussi parfaitement objectives que si elles avaient une telle origine : je veux parler des lueurs entoptiques.

Xous avons dans un précédent chapitre longuement défini ce phénomène et montré son rôle dans la formation des images hypnagogiques, si voisines des images oniriques du rêve. Il n'est guère douteux que ces lueurs peuvent être évocatrices de tableaux •de rêves tout comme n'importe quelle impression sensorielle actuelle. Cependant, ici, la démonstration semble être presque impossible par le fait que ces lueurs entoptiques ne peuvent être reconnues au moment de leur action ni par l'observateur qui ne les voit pas, ni par le rêveur qui est hors d'état de les connaître et de les juger.

J'ai démontré plus haut (chap. IV), la part que prennent les lueurs entoptiques aux visions hypnagogiques €n montrant que celles-ci suivent les mouvements des yeux comme celles-là. L'idée m'est venue qu'il y aurait intérêt à faire cette même expérience pendant le rêve pour en tirer éventuellement la même conclusion. J'ai donc attendu, non sans impatience, l'occasion d1un rêve conscient dans lequel l'idée de faire cette expérience me viendrait. Cette occasion s'est présentée à moi dans la nuit du 17 au 18 janvier 1914.

J'ai fail un ou plutôt plusieurs très longs rêves remplis de tableaux que je ne décrirai pas, pour m'en tenir à celui, perdu au milieu des autres, qui seul nous intéresse ici :

Rêve du Banquet chez le Prince de M... — Il y a réception chez le Prince de M... Je me rends à une salle de banquet située au milieu d'un jardin. Pour y arriver, je dois traverser une passerelle en bois franchissant un large fossé et je porte entre les mains une sorte de soupière blanche sans couvercle. Au moment où j'aborde la passerelle, le rêve devient conscient et je me dis : « Je sais que je rêve, voici l'occasion attendue de faire l'expérience que j'ai méditée. » Donc, je m'arrête, je tiens la soupière bien immobile, fixe mes regards sur elle, puis les porte brusquement à gauche. Je constate que la soupière ne suit pas le mouvement des yeux. « Bien, me dis-je, l'expérience est faite ; tâchons de ne pas l'oublier ». Au réveil, l'esprit encore un peu alourdi, je me rappelle tous ces détails et me félicite de mon succès. « La conclusion s'impose, me dis-je, la vision hallucinatoire de cette soupière n'avait pas pour base une lueur entoptique blanche occupant la macula, puisque, quand j'ai porté les yeux à gauche, la vision n'a pas suivi le regard ».

Mais en y réfléchissant de plus près, je reconnais l'absurdité de cette conclusion et me reproche d'avoir été assez naïf pour envisager la possibilité de cette expérience et m'appliquer si fort à la réaliser, car une chose reste incertaine et le restera toujours, c'est si mes globes oculaires ont fait dans mon sommeil le mouvement que je leur ordonnais. Et il est même infiniment • probable que ce mouvement n'a pas plus été exécuté que ceux de marche vers la passerelle ou d'extension des bras pour soutenir la soupière. En sorte que, fina-

lement, le problème reste non résolu et je le crois parfaitement insoluble.

Telle fut ma conclusion au moment de la discussion intérieure de ce rêve, mais voilà que deux jours après, j'en ai fait un second qui tranche, par un détour inattendu, la question qui me paraissait insoluble.

Rêve des Trois Petits Pains. — Je me vois à Roscoff, dans la chambre du gardien du Laboratoire, Ch. Marty, aujourd'hui défunt depuis cinq ou six ans. Sur un guéridon sont placés trois petits pains qui brillent d'une lumière assez vive dans la demi-obscurité de la chambre. A ce moment, je me réveille et, me sentant parfaitement éveillé, je voi$ encore le guéridon et les trois petits pains. L'idée surgit dans mon cerveau de réaliser l'expérience souhaitée. Aussitôt, je porte les yeux à gauche et à droite, les petits pains suivent le mouvement. J'écarte faiblement les paupières et vois au même point une tache blanche, mais déjà la forme s'estompe, la lueur blanche dure encore quelques secondes et peu à peu disparaît, la chambre est plongée dans une obscurité absolue. Peu après, et tandis que je médite sur ces faits, ma pendule sonne quatre heures, nous sommes au milieu de janvier et la nuit est vraiment absolue dans la chambre, dont les volets sont d'ailleurs fermés et où il n'y a pas de veilleuse.

L'image perçue après le réveil a les caractères d'une vision hypnagogique et c'en est une. L'identité de nature, de forme, de couleur et de situation entre l'image qui accompagne le réveil et celle qui était présente dans le rêve immédiatement contigu, montre qu'elles ne sont qu'une seule et même chose : c'est une vision de rêve qui s'est continuée à travers le réveil et jusqu'au delà de celui-ci en une vision hypnagogique. Celle-ci ayant suivi les mouvements du regard, conformément à la règle, ainsi que nous l'avons vu au chapitre IV, il

en est de même de la première ; l'une et l'autre qui n'en font qu'une, sont donc liées à la rétine et ont pour substratum une lueur entoptique. Ainsi, grâce à cette circonstance hautement exceptionnelle, à ce hasard si heureusement favorable, est désormais démontré objectivement ce fait, >que l'on ne pouvait que soupçonner et que l'on pouvait croire indémontrable, qu'une 'vision de rêve peut avoir pour base une lueur entoptique. La démonstration est unique, parce qu'il faut pour la réaliser un concours de circonstances exceptionnel. Mais cela n'empêche pas qu'on ait le droit de généraliser la conclusion et de déclarer que, bien souvent, des visions de rêve doivent avoir pour base une lueur entoptique.

Cette observation me semble sans précédent, du moins sous sa forme complète, c'est-à-dire en y comprenant les mouvements des yeux qui ont démontré la nature entoptique de l'image au réveil. Mais en compulsant les observations des auteurs, j'en trouve dans le livre de Mme de Manacéïne un certain nombre qui me paraissent pouvoir être rapportés au même cas, sauf que les observateurs n'ont pas fait le mouvement vérificatoire des yeux, faute d'avoir su quelles eussent été leur signification et leur importance.

Rêve du Petit Chien Jaune. — L'auteur conte un rêve du docteur Meyer qui, marchant sur le bord d'un canal noir, se voit assailli par un petit chien jaune clair. Celui-ci voulut le mordre ; la frayeur le réveilla et il vit en ouvrant les yeux l'image de ce même chien maintenant noir au lieu d'être clair.

Rêve de V Assomption. — Le professeur Burdach rêve que sa fille, morte récemment, est élevée au ciel, et, en s'éveillant, il continue de voir, les yeux ouverts, h forme de sa fille s'élevant dans les airs.

Rêve de l'Eclair. — Gruithuisen rêve qu'il voit un éclair. Réveillé aussitôt, il continue de voir une ligne faiblement lumineuse, puis la place où elle se trouvait apparaît plus foncée que les parties avoisinantes.

Rêve des Livres Ambulants. — Une autre fois, il rêve qu'il cherche un livre dans sa bibliothèque, et, devant ses yeux ouverts, les dos des volumes continuaient a courir de gauche à droite.

Rêve du Cercueil. — Un cas analogue est communiqué par le professeur Strùmpell : une dame rêve qu'un cercueil se trouve dans sa chambre et qu'une masse de fleurs bleues sort de sa couverture. Se réveillant, elle continue de voir le cercueil et les fleurs.

Rêve du Drapeau Russe. — L'auteur cite un exemple personnel semblable : le drapeau russe vu en songe et vu encore après le réveil pendant quelques secondes les yeux ouverts dans la chambre obscure, où le drapeau brille vivement de ses couleurs naturelles.

Ce sont là, à mon avis, de façon indubitable, des visions hypnagogiques ou, si l'on préfère, hypnopompiques, continuant des visions de rêve et, s'il est permis, généralisant mes observations, de dire que les premières avaient pour base une lueur entoptique, il en est de même des dernières.

A remarquer que, dans certains des cas cités, à l'ouverture des yeux, la couleur complémentaire s'est substituée à la couleur primitive, phénomène fréquent et bien connu des physiologistes dans les images accidentelles.

Il est impossible de préciser dans quelles limites les observations ci-dessus peuvent être étendues, mais j'ai le sentiment que les lueurs entoptiques sont à la base de beaucoup de visions de rêves et non pas de toutes.

Je pense que certaines sont de simples images mentales projetées d'une façon purement psychique, tandis que d'autres plus rares, plus lumineuses et peut-être plus fortement extériorisées ont pour base des lueurs entoptiques. Dans ce cas, la lueur entoptique est liée à l'image mécaniquement et, dans le rêve lui-même, nous verrions l'objet se déplacer selon les mouvements de nos yeux ; mais il ne se déplace pas parce que nos yeux pendant le sommeil restent immobiles. De ces constatations résultent certaines conséquences sur lesquelles il convient d'attirer l'attention. Prenons pour 'objectiver les choses, le cas du rêve des Trois Petits Pains. Dans ce rêve, le guéridon avec les petits pains était placé plus bas que mon visage et à gauche. Je regardais les pains ; ceux-ci, s'ils avaient été réels, auraient donné leur image sur la macula, ce qui montre que la lueur entoptique occupait le centre de la rétine. Je me suis réveillé à ce moment ; mais supposons que je ne me sois pas réveillé et que le rêve eût continué. Supposons que j'aie rêvé que je marchais dans la chambre, me déplaçant par rapport au guéridon, ou simplement que je tournais la tête d'un autre côté. Si ces mouvements eussent été réels, l'image m'eût paru se déplacer sur ma rétine et comme elle ne se déplaçait pas, il en résulte qu'il m'était interdit par cela même de rêver que je me déplaçais par rapport aux petits pains ; ou bien il aurait fallu que je rêvasse en même temps que les petits pains se déplaçaient par eux-mêmes ou étaient transportés par une main étrangère pour se maintenir dans la direction nouvelle de mon regard, ou encore, que, tout en me déplaçant, je laissais mes regards fixés sur eux. Voilà des liaisons d'images qui n'avaient point encore attiré l'attention. Mais les lueurs entoptiques ne sont pas toujours immobiles sur la rétine. Supposons' donc que celles-ci se soient déplacées pour se porter d'un certain côté, cela m'aurait forcément entraîné

RÊVES REPRÉSENTATIFS SIMPLES 15i

•à rêver soit que je me déplaçais, soit que quelqu'un déplaçait les petits pains de telle façon que leur image parcourût sur ma rétine précisément le trajet accompli par la lueur entoptique dans son déplacement. Et voilà encore une cause à laquelle on n'a pas songé pour expliquer les modifications et transformations d'un tableau de rêve par déplacement du rêveur ou par intervention de nouveaux personnages. Cette cause agit à la manière d'une impression sensorielle, c'est-à-dire d'une façon beaucoup plus impérative qu'une simple association d'idées, ces dernières intervenant en la circonstance pour donner au déplacement du rêveur ou à l'intervention du nouveau personnage sa signification particulière. Si, par exemple, l'association d'idées fait intervenir le désir d'un livre placé dans la bibliothèque voisine, je me serai déplacé pour aller le prendre ; si cette association fait surgir l'idée de ma servante, c'est elle qui sera entrée dans la chambre pour emporter les petits pains.

Les lueurs entoptiques ne se modifient pas seulement en se déplaçant ; mais elles changent de forme et de couleur ; de pareils changements 'pourraient expliquer que les petits pains se transformassent sur le guéridon même en un chat ou en une théière. Enfin, la ressemblance entre la forme vraie de la lueur entoptique et celle de l'objet auquel elle sert de substrat um n'est, comme nous l'avons vu, que très approximative et peut-être la même tache qui me faisait voir ces trois petits pains aurait pu me faire voir d'emblée un chat blanc, si l'association d'idées précédente eût été favorable à cette seconde image plutôt qu'à la première. 11 n'est pas utile, je crois, d'insister davantage pour montrer la nature et l'importance de cette source de tableaux oniriques.

Qu'on me permette de citer encore, avant d'abandonner ce sujet, un rêve personnel où les considérations -précédentes permettent d'expliquer par le jeu éventuel

des lueurs entopliques des particularités qui ne laisseraient pas d'être assez troublante?, si l'on n'avait point celte ressource pour en trouver la raison.

Rêve du Canot-Aéroplane. — Je me trouve à Roscotï, au bord de la mer, à quelque distance du laboratoire. Tout à coup, mon attention est attirée par le bruissement bien connu d'un aéroplane en pleine course. Je lève la tête, et j'aperçois assez haut dans l'air un singulier aéroplane formé d'un simple panier d'osier cubique, dans lequel se lient assis mon distingué collègue à la Faculté des sciences, M. K... Point d'ailes ; comme engin propulseur, une hélice qui tourne à l'arrière du panier au bout d'une longue tige. L'appareil s'avance rapidement vers la mer. A ce moment, mon attention est détournée par un canot automobile qui accoste au rivage sous mes pieds. Je dirige de nouveau mes yeux vers l'aéroplane, et le retrouve aussitôt, mais il a changé d'aspect. C'est une sorte de long et lourd canot automobile de la forme des voitures de course. Mais ce qui le fait progresser, c'est toujours la même hélice qui, tout à l'heure, actionnait le panier. Ce singulier aéroplane, que dirige toujours M. K..., continuant d'avancer est maintenant au-dessus de la mer.

Tandis que j'examine l'appareil, brusquement celuici changeant de marche, pique du nez en bas en chute verticale, mais bientôt se relève et fait une boucle audacieuse. Je reste muet de surprise. L'appareil fait une seconde boucle, puis une troisième, mais à chacune d'elles, il perd un peu de hauteur, et, à la troisième, il fait dans la mer un terrible plongeon, en éclaboussant violemment l'eau autour de lui. Là-dessus je me réveille.

Voilà un rêve parfaitement banal, el qui ne semb'c en rien digne de retenir l'attention.

Cependant, si nous y regardons de près, il y a uni

RÊVES REPRÉSENTATIFS SLMPLES 153

fait étrange dont l'explication ne s'aperçoit pas au premier coup d'œil.

Ce fait, c'est la surprise du rêveur de voir M. K... exécuter à l'improviste son triple looping the loop, quand en réalité M. K... n'est qu'une seconde effigie de la personnalité du rêveur lui-même. Celui-ci peut prêter à M. K... l'ombre d'une figure corporelle indépendante, mais il ne peut pas lui prêter même l'ombre d'une âme indépendante. Cette âme de M. K..., c'est celle du rêveur lui-même ; dès lors, on ne conçoit pas bien comment M. K... peut prendre une décision dont le rêveur ne soit pas préalablement averti. Cette difficulté qui se présente très fréquemment a été exposée dans un travail antérieur (Delage 13) et elle sera discutée plus loin avec tous les détails qu'elle mérite (voir rêve de Talence). Mais, ici, dans ce cas tout particulier, elle comporte une explication beaucoup plus simple dont la clé est fournie par les lueurs entoptiques. Il suffit d'imaginer que la lueur entoptique servant de substratum au canot de M. K... ait parcouru sur ma rétine, en cabriolant, une trajectoire grossièrement conforme à celle du looping the loop.

Bergson (01) a attribué à ces lueurs entoptiques un rôle non seulement capital, mais même exclusif dans les images visuelles du rêve. Son idée fondamentale consiste à assigner aux lueurs entoptiques dans le rêve, exactement le rôle que deux ans plus tard, et sans connaître sa conférence, je leur ai donné dans les images hypnagogiques. Il ne fournit pas la démonstration de son idée, mais celle-ci reçoit une confirmation de la preuve expérimentale que j'en ai donnée pour les images hypnagogiques en raison de la similitude de ces deux phénomènes. L'idée de Bergson est certainement juste, mais je la crois très exagérée. Il déclare qu'une image visuelle de rêve ne saurait exister sans un substratum de lueur

entoptique. Or, cela n'est certainement pas exact. Les lueurs entoptiques fortement dessinées, les seules auxquelles Bergson fasse appel, sont bien loin d'être aussi générales qu'il le croit ; elles se présentent à l'état où il les décrit chez des personnes ayant une certaine fatigue de la rétine ou un peu de cette choroïdite chronique qui ne manque guère chez les grands myopes, mais elles sont absentes ou exceptionnelles chez les personnes qui ont une vue normale et très solide, en sorte que s'il n'y avait pas d'autre facteur, les rêves visuels seraient beaucoup plus rares qu'ils ne le sont. Havelock Ellis, qui en parle sans les désigner sous leur nom, va jusqu'à dire qu'elles sont spéciales aux enfants. C'est aller beaucoup trop loin ; mais il n'en reste pas moins vrai que beaucoup de gens à vue normale les ignorent complètement. Or, certains d'entre eux, je m'en suis assuré, n'en sont pas moins très aptes à rêver.

On peut apporter à l'idée de Bergson un renfort, en faisant remarquer qu'en l'absence de ces lueurs entoptiques très marquées, les seules dont il parle, des différences de coloration formant des taches passagères à peine perceptibles dans le champ visuel suffisent pour servir à l'accrochage d'une image mentale plus ou moins conforme. Ces ombres colorées peuvent être si peu distinctes qu'il faille presque un effort d'abstraction pour les limiter et cependant, même à cet état rudimentaire, elles peuvent servir à l'accrochage d'images mentales. On sait en effet que chez les vrais hallucinés le substratum de l'hallucination, quoique toujours présent, peut être à peine défini, à peine reconnaissable.

A un autre point de vue la théorie de Bergson est inexacte, en ce sens que la lueur entoptique n'est pas la cause de l'image mentale visuelle, elle ne sert pas à la produire, mais seulement à l'extérioriser plus forte-

ment et à lui communiquer un caractère plus franchement hallucinatoire. Je vois la preuve de cette assertion dans le fait que les lueurs entoptiques n'ont que tout à fait exceptionnellement une forme assez précise pour évoquer une image mentale ainsi qu'il est facile de s'en assurer en les surveillant à l'état de veille. La lueur entoptique et l'image mentale coexistent, nées indépendamment l'une de l'autre et cette dernière est très peu exigeante, se contentant du moindre prétexte pour s'extérioriser et découpant elle-même sur le chaos des lueurs entoptiques les plus imprécises et les plus rudimentaires ce qui lui est nécessaire pour constituer une forme à laquelle elle puisse s'adapter. Je suis atteint d'une affection très grave de la vue, par suite de laquelle, selon les périodes de la maladie, les lueurs entoptiques sont sujettes, dans mon œil gauche, à de très grandes oscillations. Tantôt, elles sont très accentuées, tantôt, elles disparaissent presque, et cependant, j'ai observé que mes rêves visuels ont une fréquence et une vivacité à peu près constantes, indépendantes de cette situation. Par contre, j'ai, à de brefs intervalles, des sensations de grandes flammes dans la région centrale •de l'œil droit et dans la région périphérique de l'œil gauche, et cependant il ne m'arnve presque jamais de rêver d'incendies ou de choses analogues.

Les mouvements des lueurs entoptiques qui nous ont servi à expliquer certains déplacements spontanés des objets prenant place dans les tableaux de nos rêves vont nous fournir la preuve de l'exactitude de cette assertion que j'ai présentée un peu plus haut comme «'appuyant sur une conviction intuitive , savoir qu'il est des tableaux de rêve, et en grand nombre, qui, contrairement à l'idée de Bergson, ne doivent rien à des lueurs entoptiques. Nous avons vu en effet que les visions oniriques ayant pour base une lueur entoptique suivent les déplacements spontanés de ces dernières ou parta-

gent leur immobilité. Pour que l'opinion de Bergson se vérifiât, il faudrait donc que tous les mouvements el déplacements des personnages qui meublent nos rêvescorrespondissent à des déformations el déplacements semblables des lueurs entoptiques auxquelles ils sont liés. Or, c'est là une chose absolument inadmissible pour la raison que les déformations et déplacements des lueurs entoptiques sont rigoureusement quelconques, tandis que les mouvements et déplacements des personnages sont nettement systématisés, leurs gestes, leur marche, se règlent les uns sur les autres, se conforment à certaines obligations provenant de la nature de la scène et de leurs relations mutuelles.

On pourrait objecter, il est vrai ,que les gestes et lesmouvements de ces personnnges sont en réalité quelconques et que nous établissons entre eux une systématisation artificielle par l'interprétation que nous leur donnons après coup. Mais quelle que soit l'élasticité de cette faculé d'interprétation, elle paraît insuffisante pour donner à un ensemble complètement arbitraire l'illusion d'une certaine logique. En particulier, on ne pourrait expliquer que le plus souvent les mouvements des êtres animés ont lieu dans le plan horizontal aussi bien dans nos rêves qu'en réalité sur le sol, tandis que les déplacements des lueurs entoptiques se font aussi souvent dans le sens vertical ou dans des directions obliques quelconques. Si les choses se passaient comme le pense Bergson, il faudrait ajouter à la liste des rêves catégorisés un type de rêves d'assomption ou de lévitation.

De tout cela, je crois pouvoir conclure que l'élément essentiel des visions hallucinatoires du rêve est l'imagementale, et que les lueurs entoptiques sont seulement, des facteurs accidentels de renforcement et d'extériorisation et nullement le primum movens nécessaire, comme le croit Bergson.

Des remarques analogues pourraient être faites en ce qui concerne les bourdonnements qui sont à l'oreille ce que les lueurs entoptiques sont à l'œil. Je suis malheureusement très sujet à ce désagrément et. ces bourdonnements sont assez variés d'intensité et. de tonalité pour ne pas passer inaperçus à la manière des impressions constantes monotones. Cependant, je ne fais que très exceptionnellement des rêves auditifs.

(3) Impressions sensorielles. — Le rêveur ne perçoit pas comme telles les impressions fournies par ses sens Le dormeur dont l'oreille est frappée par le son du tambour ou le grondement du tonnerre, ne sait pas qu'il tonne ou que l'on joue du tambour. S'il dort sans rêver, tout se passe comme si rien ne s'était produit, comme si la communication entre l'organe des sens et les •centres nerveux était interrompue. S'il rêve, ces perceptions peuvent prendre place dans son rêve, mais d'une façon presque toujours déformée.

Des expériences précises ont montré a divers observateurs : Maury, Vaschide, Mourly-Vold et beaucoup d'autres, que les excitations sensorielles provoquées pendant le sommeil peuvent évoquer des images oniriques.

Les exemples à l'appui de cette notion sont nombreux et trop classiques pour que nous nous attardions à en donner la nomenclature. Nous en citerons seulement un ou deux de chaque espèce. Le sentiment de faim provoque des rêves sympathiques : ainsi le baron de Trench en prison rêve de tables somptueusement garnies, Maury soumis à la diète assiste à des banquets. Chacun a éprouvé que la sensation de froid peut faire rêver de chutes dans l'eau ou d'exposition à la bise glacée. La piqûre d'un moustique fit, dit-on, rêver Descartes d'un coup d'épée. Faut-il rappeler ici le trop célèbre rêve dé Maury qui interprête comme un coup fatal du couteau de la guillotine la chute du ciel du lit

sur sa nuque ? Maury, au bruit de pincettes que l'on fait vibrer auprès de lui, rêve de tocsin pendant les journées de Juin 1848 ; une lumière passée devant les yeux du dormeur le fait rêver d'incendie ou de coucher du soleil ; Ilervey de Saint-Denis utilise certains parfums répandus autour de lui par un domestique pendant qu'il dort pour se faire suggérer des rêves de lieux et de personnages dont il a antérieurement associé l'image à l'impression de ces parfums (voir rêve du Yivarais).

Y) Impressions cutaneo-musculaires . — Aux influences des cinq sens, dont aucun ne manque à l'appel, il faut ajouter celles du sens musculaire.

Depuis longtemps, on admettait sans conteste que les sensations cutaneo-musculaires comptaient au nombre des causes immédiates évocatrices de rêves, mais on avait plutôt tendance à ne leur accorder qu'une importance médiocre et subordonnée. Mourly-Vold s'est efforcé de montrer que, bien au contraire, les sensations de cet ordre l'emportent de beaucoup à ce titre sur celles des autres sens. Il a fait sur cette question une étude très poussée reposant sur des expériences multiples et ingénieuses qui ont fourni des résultats intéressants. Xous croyons utile de profiter, de cette occasion pour présenter ici dans son ensemble cette intéressante théorie sans nous en tenir strictement à ce qui a trait au présent chapitre.

Dans ces expériences, faites sur lui-même et sur un grand nombre de personnes de bonne volonté, Mourly- Vold soumet les membres, pendant le sommeil, à des conditions anormales dont il détermine l'influence sur les rêves. De pareilles conditions ne sont pas entièrement réalisées en dehors de l'expérience, mais elles permettent d'inférer que les attitudes vicieuses et les pressions exagérées auxquelles les membres peuvent se trouver soumis dans le sommeil normal ont des effets

semblables. Il s'en est d'ailleurs assuré par l'observation en s'habituant à ne pas changer d'attitude au moment du réveil jusqu'à examen complet des rêves qui l'ont précédé.

Ses procédés expérimentaux ont été les suivants : maintenir le pied en extension par un lien ; serrer par des liens diverses parties des membres ; emprisonner la main dans un gant étroit qui la maintient fléchie ; lier une bûche sur le dos, etc., en maintenant cette action toute la nuit. Par des expériences de contrôle, il s'est assuré que l'effet sur les rêves est dû essentiellement aux sensations musculaires et que les sensations cutanées concomitantes ne jouent qu'un rôle insignifiant.

Il en est de même pour les sensations de larges surfaces, comme celles résultant du contact des couvertures ou de la pression du dos sur le lit. C'est ainsi qu'il est très rare qu'on rêve qu'on est couché. Il en donne cette explication, à mon avis bien douteuse, que la conscience est trop peu active pour percevoir une impression de large étendue et uniforme, tandis qu'elle perçoit une impression plus localisée. Au contraire, l'influence de la position courbée du membre se montre considérable.

Voici, d'après lui, les formes ordinaires sous lesquelles se présente cette influence ; nous avons préféré la présenter sous la forme d'un résumé qu'il en a donné lui-même, en dépit de son imperfection littéraire, pour être sûr de n'altérer en rien sa pensée.

« 1° La position du membre se retrouve dans le rêve à peu près telle qu'elle est dans la réalité, c'est-à-dire : on rêve « d'un état statique » correspondant à l'état statique réel du membre ; les autres parties du corps se règlent dans l'esprit du rêveur selon cet état particulier, de sorte qu'il trouve son corps entier dans l'état (statique) correspondant à un état (statique ) de la veille. Par

exemple, celui qui dort a la plante d'un pied courbée (flexion plantaire) ; il rêve qu'il est debout sur la pointe des pieds, peut-être regardant quelque chose.

« J'ajouterai que cette première sorte de rêves (1°) est beaucoup moins fréquente que la suivante (2°).

« 2° On rêve que le corps se trouve dans « un mouvement » où le membre en question joue un rôle prépondérant ; le membre présente — en rêve — un mouvement tel qu'une de ses positions dans ce mouvement correspond à sa position actuelle. Par exemple : celui qui dort a, comme dans l'exemple précédent, la plante d'un pied courbée ; il rêve qu'il danse, court, ou lait un autre mouvement, dans lequel a lieu une flexion plantaire.

« Ici, comme dans le cas précédent, les autres parties du corps se présentent à l'esprit de celui qui dort conformément a l'état perçu • du membre; mais voici la différence : dans notre cas (2°) la perception de l'état du membre est plus indistincte, de sorte que la différence entre Je membre fléchi, mais immobile, et le membre en mouvement n'est pas conçue ; en conséquence, la personne endormie interprèle sa perception selon V expérience la plus fréquente et comme elle exécute tous les jours beaucoup de mouvements où a lieu une flexion plantaire, tandis qu'elle se trouve assez rarement dans des positions immobiles où a lieu une telle flexion, elle se rêve surtout dans un mouvement où le membre (actuellement courbé) joue un rôle important. Pour expliquer ce point il faut, peut-être, aussi considérer une autre circonstance très importante : V exagération qui se trouve dans les rêves. Comme le champ de conscience est restreint en rêves, l'attention est très souvent attirée sur une seule sensation sans être contrôlée par la comparaison avec d'autres sensations, ainsi on exagère la sensation isolément conçue. Or, la sen- ! sation d'un mouvement d'un membre est, sans doute,

ccteris paribus, plus marquée que la sensation d'une tension musculaire sans mouvement ; donc, la conscience fatiguée qui aime à exagérer ce qu'elle sent conçoit la sensation indistincte (qui dépend, en réalité, d'un membre fléchi, mais immobile), comme si elle dépendait d'un membre en mouvement.

« Je suppose toujours ce que je regarde comme le plus ordinaire dans les rêves, c'est que les autres parties du corps ne s'accommodent pas réellement au membre en question, mais cette opération a Heu seulement dans l'esprit de celui qui rêve. Mais il y a des exceptions ; dans quelques cas, toute une extrémité inférieure ou toutes les deux extrémités inférieures ou même les extrémités supérieures conformément aux inférieures se courbent à cause de la flexion plantaire. Il y a dans ces cas une irradiation du mouvement d'une par tie des organes centraux aux parties voisines.

« 3° Au lieu de se trouver, lui-même, dans une position ou un mouvement, celui qui rêve voit une autre personne (ou un animal) dans la position ou le mouvement en question. Voici les faits psychiques qui rendent possible un tel changement de la personnalité. La vue d'un mouvement ou d'une position d'une autre personne est très souvent accompagnée d'une perception musculaire dans notre propre corps ; d'autre part nous avons à l'ordinaire une tendance à nous expliquer par des images visuelles ce que nous ressentons par les autres sens ; aussi en rêve où la fatigue domine, nous nous expliquons nos sensations musculaires par des images •d'autres personnes qui se trouvent dans les mêmes états musculaires que nous-mêmes.

« 4° On rêve quelquefois que les mouvements en question (Cf. n° 2) sont empêchés. Ce genre de rêves est un intermédiaire entre le n° 1 et le n" 2

« Parfois le membre fléchi se présente à celui qui rêve sous la forme d'un animal ou d'une chose morte qui

a quelque analogie avec le membre. Ce cinquième genre de rêves n'est, comme on s'en aperçoit facilement, qu'une transformation du troisième et donne lieu à la même explication psychologique que celui-ci. Vraisemblablement, cet effet de l'expérience est assez fréquent ; mais seulement, dans les cas où l'analogie est évidente, on peut prouver cette sorte de causalité.

« 6° Dans quelques cas, assez intéressants au point de vue psychologique, le membre perçu en rêve fait naître des pensées abstraites pouvant avoir avec le membre une certaine relation. Ainsi, la perception de quelques doigts peut faire qu'en rêve on s'occupe des nombres se rapportant au nombre des doigts intéressés, par exemple qu'on voit des choses dans une ou plusieurs quantités faisant des multiples du nombre des doigts en question. Cela accuse un calcul mental fait pendant le sommeil. J'ajouterai que dans le dernier exemple, très vraisemblablement les sensations cutanées collaborent avec les sensations musculaires. Sans doute, ce fait — des nombres rêvés à cause d'une sensation aux doigts — accuse la relation intime qui existe depuis notre enfance entre les nombres et les doigts de la main.

« Voilà les formes ordinaires des rêves musculaires ».

Ces idées sont ingénieuses et paraissent vraies pour une part, mais il nous semble que, ainsi qu'il arrive fréquemment, l'auteur a exagéré l'importance du facteur qu'il a étudié. J'en puis donner une preuve, qui, pour être négative. n*en est pas moins suggestive. Environ trente fois par an, je fais le double voyage Paris- Roscoff et Roscoff-Paris qui dure toute une nuit. Presque incapable de dormir sur le dos, je cherche à me placer sur le côté et, quand le compartiment est air complet, ce qui est habituel, j'en suis réduit à me recroqueviller dans mon fauteuil, les genoux sous le menton, dans une position qui paraît fort incommode à la

plupart des personnes, mais qui est la seule compatible pour moi avec le sommeil. La circulation s'en trouve gênée, les articulations sont fortement comprimées et je me réveille plusieurs l'ois par nuit à demi-ankylosé et obligé, pour me remettre, à faire quelques pas dans le couloir. Presque à chaque réveil j'ai le souvenir d'un rêve. Eh bien, je n'ai jamais constaté la moindre influence de cette position fortement contournée sur les tableaux de mes rêves ; dans tous ceux-ci, mon agilité est parfaite et rien de ce que j'y fais ne m'a paru pouvoir être rattaché à l'attitude forcée de mes articulations

Sans doute faut-il accorder aux sensations viscérales auditives, olfactives et surtout aux visions entoptiques et aux causes d'origine interne et de nature psychique une part plus importante dans l'évocation des images du rêve

Il faut remarquer en effet que l'image visuelle correspondant à une impression culaneo-musculaire n'est nullement définie par celle-ci d'une façon précise. Ainsi la sensation rachidienne qui fait rêver Mourly-Vold d'être bossu aurait pu aussi bien le faire rêver d'un fardeau porté sur son dos. Il faut donc que quelque chose d'autre soit intervenu pour déterminer, parmi les équivalents de la sensation tactile, celui dont le cerveau fera choix pour en faire le sujet d'une vision onirique.

c) — Impressions cénesthésiques, soit physiologiques soil pathologiques. — Les impressions cénesthésiques sont peut-être plus actives encore que les impressions sensorielles comme causes de rêves. On sait qu'on appelle cénesthésiques toutes les impressions vagues ou précises, diffuses ou localisées qui ont pour origine non pas l'un des cinq sens spéciaux, mais les points de l'organisme pourvus de nerfs sensitifs indépendants de ces cinq sens. Tels sont tous nos viscères.

164 ii Rêve

Les sensations cénesthésiques sont de deux ordres : les unes physiologiques, les autres pathologiques. Les premières sont les sensations correspondant à nos besoins organiques légitimes, tels que la faim, la *oif, les sollicitations à la miction et à la défécation et aussi les congestions génitales en rapport avec les besoins d'expulsion des produits sexuels (flux menstruel, érection). Il n'est pas besoin d'insister pour légitimer l'attribution de bien des rêves à ces sortes de sensations : on a faim, on rêve qu'on est assis à une, table bien garnie ; on a soif, on rêve qu'on se désaltère.

Freud rapporte un rêve qu'il peut évoquer à volonté même expérimentalement.

Rêve de la Soif. — « Si je mange, dit-il, le soir, des sardines, des olives, ou quelque autre mets très salé, j'éprouve dans la nuit une soif qui me réveille. Mais le réveil est précédé d'un rêve, toujours le même : je rêve que je bois à grands traits, j'ai la délicieuse jouissance que procure une boisson rafraîchissante quand on meurt de soif. Je me réveille et suis obligé de boire ».

« Chez les enfants atteints d'incontinence nocturne d'urine sans épilepsie. dit Paul Meunier (p. 85), la sensation de besoin est souvent perçue, mais est suivie immédiatement de sa satisfaction. La miction accomplie pendant le sommeil est généralement accompagnée d'un rêve toujours le même, où le sujet se voit à la recherche d'un endroit opportun, s'installe commodément auprès d'un mur et commence... pour s'éveiller presque aussitôt avec une anormale sensation de fraîcheur qui lui fait, reconnaître que tout était vrai dans son rêve, sauf le mur. »

A quelque différences près, le cas est le même pour la défécation. Enfin, tout le monde connaît l'obsession des rêves voluptueux auxquels conduit la continence exagérée.

Je crois devoir citer ici un rêve personnel qui est pour moi unique en son genre et qui fournit un exemple frappant de la possibilité du transfert par le rêveur de sa propre impression cénesthésique à un autre personnage de son rêve

Rêve du Besoin Transféré. — Je fais partie d'un groupe de personnes qui se rend avec moi je ne sais où, faire je ne sais quoi, mais qui présente une certaine urgence. A un moment, un de mes parents, M. M..., manifeste le désir de s'arrêter pour satisfaire un petit besoin ; mais aucun lieu propice dans le voisinage ; il insiste et se fait rabrouer à plusieurs reprises ; enfin on rencontre une écurie dont la porte est entr'ouverte. M. M... s'y précipite et la difficulté se trouve ainsi résolue. Peu après, réveil, et je constate chez moi-même le besoin très urgent qui tourmentait M. M... et dont je n'avais dans mon rêve rien perçu personnellement.

A côté des sensations physiologiques, il faut faire une place importante aux impressions cénesthésiques pathologiques. Tous les organes, tous les viscères peuvent en fournir ; de l'encéphale proviennent les sensations de céphalalgie et de céphalée ; de la gorge, les sentiments de strangulation et autres provenant des diverses variétés d'angines ; de la muqueuse nasale gonflée par le coryza l'impression d'étouffement ; des affections du larynx, des bronches, des poumons et des plèvres toutes les variétés de dyspnée et de gêne respiratoire ; de l'estomac malade ou surchargé les sensations de pesanteur, les nausées, les brûlures, les douleurs gastralgiques ; de l'intestin toutes les variétés de coliques ; du cœur lésé les sentiments d'oppression, de conslriction cardiaque, de douleurs précordiales ; du foie, des reins, de la vessie, des ovaires, de la matrice ou des testicules toutes les sensations pénibles que chacun connaît plus ou moins. Et il faut y ajouter les douleurs osseuses des syphiliti-

ICI) LE ItÊVE

ques ri celles provenant des traumatismes profonds, fractures, entorses, des loyers de congestion, des abcès, ele., etc.. Toutes re> sensations peuvent être évocatrices de rêves

On doit à Paul Meunier et Masselon une étude approfondie el très judicieuse de ces questions el c'est à leur excellent livre que j'emprunterai la plupart des exemples ci-dessoi s.

Ici, la partie lésée peut apparaître dans le rêve pour y jouer un rôle évident.

Vaschide et Piéron citent le cas d'une petite fille qui, atteinte d'angine, rêve qu'un camionneur se sert de son cou pour caler une lourde caisse en train de tomber.

Paul Meunier rapporte le cas d'une femme atteinte de pleurésie purulente qui rêvait fréquemment que les parois de sa chambre se rétrécissaient autour d'elle et que le plafond s'abaissait, la comprimant dans un espace de plus en plus étroit où elle ne pouvait plus respirer. L'opération de l'empyème fit disparaître les rêves en même temps que les accidents.

D'après le même auteur, dans les cas de fractures, le malade peut faire des rêves où le membre lésé est soumis à des conditions déterminant une gène plus ou moins douloureuse. Il en est ainsi lorsqu'il est dans un appareil plâtré et même à la période où la douleur réelle est devenue si faible qu'elle n'est plus perçue pendant la veille

Voulant illustrer seulement et non démontrer des phénomènes qui ne sont contestés par personne, nous pouvons nous en tenir à ces exemples. Mais ce qu'il est nécessaire de faire remarquer, c'est l'extrême délicatesse des sensations de cet ordre suffisantes pour déterminer des rêves. Ainsi, dans le cas cité ci-dessus de la petite fille prise par le cou sous une caisse, il n'y avait aucune gêne perceptible à la gorge au réveil et l'angine se déclara seulement quelques heures après.

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Meunier et Masselôn citent le cas d'une enfant de trois ans et demi qui raconte avoir rêvé d'un étau qui lui broyait la tète au point que pour le desserrer elle s'était meurtri le bras au fer de son lit. C'est après seulement que se déclarèrent à l'état de veille, des douleurs qui aboutirent à une méningite.

De tels faits, dont les exemples sont nombreux, Meunier et Masselôn concluent que nous percevons pendant .le sommeil des sensations cénesthésiques et sensorielles qui nous échapperaient à l'état de veille.

Dans bien des cas, le rêve déterminé par l'impression cénesthésique n'a, avec celle-ci, qu'une ressemblance nulle ou si lointaine qu'on ne reconnaît la relation de causalité que par la constance de la relation de succession. L'impression cénesthésique se transforme et évoque des tableaux en relation avec l'un des sens spéciaux, en particulier la vue. C'est ainsi que, d'après l'observation de Meunier et Masselôn, les troubles cardiaques déterminent des rêves où l'on voit du sang fit des flammes :

« La vision du rouge, soit immobile, soit en mouvement, soit indifférente, soit terrifiante, se rencontre dans les phases prémenstruelles. dans les affections cardiaques, les phases préméningitiques, les affections inflammatoires de l'œil, l'aura des attaques épileptiques ». Les troubles de la chlorose déterminent surtout des rêves auditifs probablement en relation avec les bourdonnements d'oreille qui les accompagnent.

Maury cite le cas d'un savant qui rêvait marcher dans J'eau toutes les fois que, même à son insu, il avait mangé de la graisse. Tissié, celui d'un ataxique qui faisait fréquemment un même rêve : il se voyait entouré d'eau et essayait vainement de fuir. Il ne pouvait marcher que difficilement.

Dans tous ces cas, l'impression sensorielle ou cénesthésique ne détermine que le caractère général du rêve,

l'application spéciale est déterminée par des éléments psychiques d'origine interne. Ainsi, la petite fille qui rêve que l'on cale une caisse avec son cou, aurait pu aussi bien rêver qu'un serpent lui serrait la gorge. Si elle a fait choix de cet épisode d'un camion chargé de caisses branlantes, c'est parce qu'une association facile a trouvé ce tableau tout prêt dans son magasin aux clichéssouvenirs. Meunier et Masselon assimilent fort justement ce qui se passe dans ces conditions à un phénomène de résonnance. L'impression sensorielle ou cénesthésique fait vibrer une corde et dans le magasin aux clichés-souvenirs, certaines cordes vibrent à l'unisson. Le souvenir auquel appartient la corde qui vibre le mieux se présente pour donner au rêve sa forme objective particulière. Un exemple très frappant est fourni par le cas suivant rapporté par Meunier et Masselon :

Rêve de V Ophtalmie cl Egypte. — « Un savant français fit en Egypte un voyage d'exploration au cours duquel il fut atteint d'ophtalmie. Après retour en France et guérison complète, dix années s'écoulèrent ; le savant ne songeait plus à son voyage passé qu'à de rares, intervalles, lorsqu'il s'aperçut, avec une certaine surprise, que l'Egypte et ses localités diverses lui revenaient en rêve avec une fréquence toute particulière. Cela dura quelque temps, et bientôt se déclara derechef l'affection ophtalmique dont il avait jadis souffert »

Les impressions cénesthésiques pathologiques toujours pénibles déterminent en même temps que certains éléments objectifs du rêve le ton émotif de celui-ci. Ce ton émotif est toujours l'angoisse, d'ailleurs sous des formes très diverses et à des degrés extrêmement variés.

Mais il est deux sortes d'impressions cénesthésiques qui ne peuvent déterminer que le ton émotif du rêve sans intervenir dans le choix des tableaux oniriques qui le constituent pour la raison qu'elles sont trop vagues et trop générales pour imposer une représentation ob-

jective quelconque. Ces deux impressions sont la méiopragie et l'euphorie. La première est ce sentiment de lassitude générale qui fait qu'on se dit patraque, mal en train, incapable de tout effort intellectuel ou physique et que l'on considère comme importunes toutes les manifestations de la joie. Elle se manifeste par une sorte de tristesse morose sans cause apparente ; elle est due à quelque vice diffus du fonctionnement physiologique ou au retentissement général d'un trouble physiologique local qui passe inaperçu. Elle donne des rêves triste* qui se réalisent sous la forme de rappels de quelque phase ou circonstance de l'existence ayant de même engendré la tristesse.

Meunier et Masselon en citent deux cas : celui de Mr J. M. généralement bien portant, chez qui des atteintes de méiopragie légère faisaient revivre dans ses rêves le temps de ses années d'internat liées dans son esprit à un mortel ennui (Rêve de l'Internat à Perpétuité). Et celui de Mr M., qui, dans des conditions analogues, se revoyait ramené à son temps de caserne (Rêve du Rabiot).

L'euphorie est l'inverse de la méiopragie : c'est ce senti nient de bien-être, de gaieté sans cause qui accompagne la santé parfaite et le bon fonctionnement de tous les organes. Je ne sache pas qu'on l'ait encore invoqué comme cause du ton émotif des rêves et c'est par simple induction que je la mentionne ici, mais cette induction me semble légitime. Sans avoir d'exemple bien caractéristique à citer à l'appui de cette idée, je dirai que je suis presque toujours optimiste dans mes rêves, c'est-àdire que ceux-ci se terminent à mon agrément ou à mon avantage ; or, je jouis d'une excellente santé. Auprès de moi. vit une personne qui souffre très souvent de légers malaises : elle est foncièrement pessimiste dans ses rêves : tout y tourne mal pour elle ; elle ne sort d'un «mbarras que pour tomber dans un autre. J'ai autour de

moi quelques autres exemples en conformité avec ceuxci. d'îles, il y a loin de là à une preuve, mais c'est pourtant une indication.

La question se pose maintenant de savoir quelle est l'importance pratique ou plutôt statistique de ces causes de rêves : j'entends les impressions sensorielles et cénesthésiques

D'après quelques-uns, elle serait considérable. Wundt et Meunier et Masselon vont jusqu'à dire qu'il n'y a nas de rêve qui n'ait son origine dans de telles causes. Ces derniers déclarent que « le rêve est le microscope de la sensibilité et que, loin d'avoir nos sens obnubilés pendant le sommeil, nous percevons avec une délicatesse exquise les impressions qui nous échappent pendant la veille ». Sans aller aussi loin, la plupart des auteurs y voient une source importante de rêves. A en juger par mon expérience personnelle, cela paraît très exagéré. Je fais presque chaque nuit plusieurs rêves et presque toujours j'en cherche minutieusement les causes. Il est très rare que j'arrive à leur trouver une origine sensorielle ou cénesthésique.

Tout en reconnaissant aux impressions sensorielles vaguement perçues pendant le sommeil une certaine valeur comme cause de rêve, je suis d'avis que l'importance de cette cause a été .énormément exagérée au détriment des causes psychiques, qui restent à mon avis de beaucoup les plus importantes. Combien de fois n'ai-je pas constaté sur mes enfants, sur les personnes de mon entourage et sur moi-même que les excitations sensorielles reçues par les organes des sens du dormeur n'arrivent pas à sa conscience, même déformées, et n'exercent presque jamais d'influence sur ses rêves. Voici à l'appui de cette opinion une observation qui a la valeur d'une expérience mille fois répétée avec des résultats négatifs.

Depuis plus de vingt ans, je vis dans une maison située au milieu d'un grand jardin, à l'extrême limite de

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la ville è1 tout le voisinage n'est qu'arbres et vergers. Tout l'été, «les l'aube, le ramage des oiseaux et le chant des coqs, auxquels se joint éventuellement l'aboiement de quelqu'un de me> quatre chiens, sont si bruyants — les fenêtres restant ouvertes toute la nuit — qu'ils gênent pour se rendormir si l'on vient à s'éveiller. Eh bien, pendant tout ce temps, bien que je fasse presque toujours plusieurs rêves par nuit, j'ai pu deux fois seulement (rêve du Chant du Coq, et un autre analogue que je n'ai pas rapporté) assigner un de ces bruits comme cause à un de mes rêves auditifs.

Voici un rêve qui, par une v<»ie précisément imerse. apporte un argument à l'appui de la même thèse.

Rêve du Clapotis (nuit du 6 au 7 mai 1915). ■ — Les épisodes antérieurs de mon rêvé m'ont amené à un chemin que je reconnais et je sais qu'au premier détour qui est tout proche il continue à travers des champs et des haies en serpentant sur les flancs d'une colline. J'avance et, le détour franchi, je me trouve contrairement à mon attente en présence d'une sorte de large fleuve ou de bras de mer auquel conduisent quelques degrés en pierre, et le chemin finit là. J'avance au bord de l'eau et me demande ce que je vais faire. A ce moment le rêve devient conscient, je me dis que je rêve et que j'en vais profiter pour me livrer à une intéressante expérience : je vais sauter dans l'eau pour voir quelle sera la suite de cette aventure. Cependant j'hésite ; l'eau est profonde et d'un vert pâle opaque qui n'a rien d'engageant : «Si je me trompais, si la situation était réelle, si j'allais me noyer ». Cependant, sentant que je sais nager et que je pourrai toujours regagner la rive, je me décide en prenant la résolution d'observer soigneusement mes impressions pour les écrire au réveil. Je m'attends à une sensation de froid qui sera sans doute très pénible. Je saute dans l'eau et j'observe. Rien qui

ressemble à l'impression de bain glacé que j'attendais : c'est une sensation à peine perceptible de légère fraîcheur Je flotte accroupi sans faire aucun mouvement de natation, la tête restant émergée, mais un vif courant m'entraîne, d'abord vers la gauche le long de la rive, puis vers le large à ma droite. En même temps, je suis surpris de constater autour de moi, dans cette eau tout à l'heure si calme, de petites vagues qui me fouetlent en produisant un bruit de clapotement très accentué et que j'écoute avec intérêt parce qu'il me surprend. Je me dis que cette sensation auditive doit avoir une cause objective en dehors de moi et de mon rêve et je me demande quelle elle peut être. A ce moment, je me réveille, et sans bouger ni ouvrir les yeux, tandis que le clapotis résonne encore à mon oreille, je continue à me poser la question qui s'était déjà dans mon rêve formulée dans mon cerveau. Je constate que je suis tranquillement couché dans mon lit et qu'aucun bruit proche ou éloigné ne frappe mon oreille ; je n'entends que le sourd bourdonnement d'oreille monotone et persistant dont je suis affligé et qui n'a rien de commun avec le bruit sec et intermittent du clapotis.

Ce rêve est intéressant à plus d'un titre, c'est un nouvel exemple de rêve conscient à rapprocher du rêve : « Pour voir ce qui en adviendra ». Quoique conscient, il est parfaitement complet et hallucinatoire, mais non dirigé en ce sens que si mes actes sont ce que je veux, je n'ai d'action ni sur l'ambiance ni sur les événements. Mais il est intéressant surtout parce qu'il est un exemple d'une condition rare permettant le contrôle de la raison éveillée sur les sensations du rêve ; et ce contrôle m'a permis de reconnaître que des impressions auditives intenses, très définies et parfaitement hallucinatoires étaient rigoureusement subjectives, sans causes matérielles extérieures au rêveur.

Je reste convaincu que nos sens ne recueillent pen-

dant le sommeil que peu d'impressions, qu'ils les transmettent à la conscience extrêmement atténuées et sous forme d'impressions beaucoup plus faibles que les images oniriques d'origine psychique, en sorte qu'elles n'influencent guère celle-ci.

Parmi les auteurs modernes, E. R. Thompson est un des rares qui soutienne une opinion analogue.

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