IV. — Cérébration créatrice
Les rêves sont en grande majorité incohérents, illogiques, décousus, et manquent de cette juste mesure, de •cet équilibre qui sont un des caractères essentiels du Beau. Dans certains cas, pas très exceptionnels, le rêveur a cependant l'impression qu'il voil des choses •de tout point admirable et garde cette impression au réveil. Comme ces visions ont été enfantées par son imagination, il faut donc que celle-ci soit capable d'engendrer dans le rêve des productions ayant une réelle valeur artistique. Du moins, est-ce ainsi qu'on juge ■d'ordinaire. Cela paraît d'autant moins impossible que l'imagination joue dans ce cas le rôle principal et beaucoup s'accordent à reconnaître avec Charles Nodier et Hervey de Saint-Denis que l'imagination n'a que dans le rêve toute son ampleur, toute sa puissance, toute sa liberté, parce qu'elle y est dégagée des entraves que lui imposent la froide logique et les préoccupations matérielles. Xous aurions donc en rêve des facultés, des •énergies dues à l'état onirique égales ou supérieures à celles de l'état de veille. En réalité, tout cela s'explique •d'une tout autre façon et bien simplement.
Cette statue, ce monument, dont nous admirions dans notre rêve, la beauté d'ensembïe, le détail, le fini, ne sont en réalité que des images mentales médiocres et surtout sans aucune précision et c'est l'aberration de l'état de rêve qui seule leur prête ces qualités admirables qui excitaient notre enthousiasme.
Pour le prouver, je propose une petite expérience que •chacun pourra sans doute reproduire avec le même suc-
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ces. Je ne suis en rien dessinateur et si je voulais dessiner un sujet quelconque, disons je suppose : une jeune femme allaitant un enfant, je ne ferais qu'une production informe. Cependant rien ne m'est plus facile que d'évoquer en fermant les yeux une pareille peinture, aussi belle que si elle était sortie du pinceau d'un Raphaël. Je la regarde avec attention, fixe dans ma mémoire les détails et me dis : « je vais sur le papier reproduire le souvenir de cette image ». Mais rien de bon ne sort de mon crayon. Je renouvelle l'expérience, je revois le tableau, puis brusquement ouvrant les yeux je le projette en quelque sorte sur la feuille de papier pour en suivre les contours ; peine perdue, je m'attache à un détail en particulier, mais il ne trouve pas sa place sur la grossière esquisse déjà tracée : c'est trop grand, ou trop petit, ou disposé d'une façon un peu différente. Je referme les yeux pour le revoir, le retrouve en effet, mais quand je rouvre les yeux, il est. une seconde fois un peu différent de ce qu'il était à l'épreuve précédente, si bien que finalement je jette mon crayon»-ç£ rononce. Est-ce ma mémoire seulement qui est en cléfaut ? Je n'en crois rien. Et, en y regardant de près, je me persuade que si mon image mentale queje trouve si belle était photographiée telle que je la vois, je rirais moi-même du jugement que j'ai porté sur elle. Ce qui est beau, c'est ma pensée, et cette beauté je la crois réalisée par un assemblage de formes et de couleurs qui n'a avec cette beauté idéale qu'une relatioa très lointaine. Cela ressemble à ce qui se passe quand nous voyons de loin dans un dessin d'une tapisserie desfigures belles et ayant grand caractère ; approchonsnous et regardons-y de plus près, la figure s'évanouit et nous ne trouvons qu*un assemblage insignifiant de ta-ohes colorées représentant tout autre chose et où nous avons peine nous-mêmes à retrouver ce que nous y avons vu il n'y a qu'un instant. Cela n'empêche pas
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qu'un dessinateur de profession pourrait tirer parti de ces vagues suggestions, mais c'est au talent du peintre, c'est-à-dire à une faculté dépendante de l'état de veille qu'il faudrait rapporter le résultat. En pareil cas, le rêve suggère et le talent éveillé exécute. C'est ainsi que Léonard de Vinci déclare avoir eu grand bénéfice à s'inspirer des nuages et des murs tachés de boue. Il recommande cette pratique aux artistes. « Par là, ditil, ils peuvent recevoir des suggestions pour des paysages, des tableaux de bataille et « une infinité de choses » qu'ils peuvent ensuite préciser à la perfection. » Les visions du rêve ne sont rien de plus que ces nuages et ces taches de boue.
L'illégitimité de notre impression au réveil apparaît dans certains cas où nous gardons un souvenir assez précis de ce qui faisait l'objet de notre admiration pour pouvoir le soumettre à la critique de l'état de veille et où nous constatons la médiocrité pour ne pas dire plus de ce qui soulevait notre enthousiasme.
Hervey de Saint-Denis en a fourni un excellent exemple. ^l)/^> iWty
Rêve de la Composition Poétique. — Un de ses amis avait rêvé qu'il se sentait en verve, que des vers charmants naissaient pour ainsi dire d'eux-mêmes sous sa plume, qu'il venait surtout d'improviser une petite pièce qui lui semblait un chef-d'œuvre. La joie l'éveille ; la crainte d'oublier stimule sa mémoire ; il récite tout haut en s'éveillant les deux dernières strophes (les seules qu'il ait pu se rappeler) il les répète, il les écrit les yeux à demi-ouverts. Quelle est donc sa surprise de lire ensuite, à tête reposée, ce que voici :
Le cygne aux ailes d'or étalait sa richesse Et courait dans les fleurs au lieu de voltiger ; Moi, je voulais cueillir la forme enchanteresse
De celle qui fuyait comme un sylphe léger. L'air était parfumé de sable aux couleurs vives, Et le sentier neigeux se perdait dans les lys. Je glissais mollement comme une ombre qui passe, Le cœur noyé d'amour et les yeux éblouis.
Hervey explique le phénomène d'une façon très judicieuse : « Cette incohérence dans les idées, ce singulier oubli de la rime, il ne s'en était même pas aperçu avant de s'éveiller. Des images séduisantes par leur éclat, par leur étrangeté féerique captivaient trop vivement son attention pour qu'il pût la fixer ailleurs. Il croyait poursuivre une forme enchanteresse à travers un jardin magique. Il croyait lui-même avoir des ailes. Son cœur débordait de sensations délicieuses. L'ivresse morale était à son comble. Ses vers suivaient le désordre de ses pensées ; les mots qu'il employait le charmaient parce que n'ayant ni le temps ni la liberté d'en peser la valeur intrinsèque, il confondait dans le même enthousiasme et ce qu'il avait voulu rendre et ce qu'il avait réellement rendu. »
Je puis confirmer ce jugement par un exemple provenant de mon entourage.
Rêve des Yeux Bleus. — Mon frère Charles m'a raconté qu'il avait été en rêve transporté d'admiration par une expression qu'il avait imaginée pour décrire les charmes d'une femme séduisante. Au réveil, il se rappela cette expression qui le transportait. La voici : « Elle avait les yeux bleus jusqu'aux genoux ! »
Mais il est des cas où l'on ne saurait expliquer par une illusion de jugement la qualité scientifique ou artistique des productions du rêve. Ce sont ceux où ces productions retenues au réveil et soumises à la critique de l'état de veille, présentent une réelle valeur non seulement au jugement du rêveur, mais à celui des autres
personnes. A cette catégorie appartiennent les productions littéraires, scientifiques, musicales ou autres qui peuvent être transcrites au réveil avant que le souvenir s'en soit perdu. Un certain nombre d'exemples classiques sont cités à cette occasion par tous les auteurs. Hervey de Saint-Denis rapporte que Cardan (Jérôme), philosophe-mathématicien du xvi8 siècle, prétendait avoir enfanté en songe un de ses ouvrages, mais la chronique relate ses excentricités et sa croyance à l'astrologie. Voltaire aurait rêvé une variante de son premier chant de la Henriade ; il est à remarquer toutefois qu'il n'a pas jugé à propos de substituer cette variante à son texte primitif. Le physicien J.-B. Biot aurait travaillé plusieurs fois utilement en rêve. Condorcet, Condillac, Franklin, Burdach, auraient aussi tiré un parti utile de leurs rêves. Coleridge aurait conçu dans ses rêves d'opiomane son célèbre poème de « Kubla Khan ». Nietzsche soutient que la tragédie doit aux lèves une partie de ses éléments.
Tout cela est fort admissible ; le rêve peut en effet fournir des suggestions dont on peut tirer parti après le réveil, mais ce qu'il faudrait montrer c'est le rêve produisant à lui seul une œuvre de valeur.
Le seul cas satisfaisant à cette exigence semble être celui de Tartini dans sa Sonate du Diable. Le maestro s'étant endormi, fortement préoccupé de la composition d'une sonate, cette préoccupation le poursuivit dans le sommeil ; au moment où il se croyait en rêve livré de nouveau à son travail et désespéré de son peu d'inspiration, il vit tout à coup le diable lui apparaître, saisir son violon et jouer la sonate tant désirée avec un charme inexprimable d'exécution. Il se réveilla dans le transport de sa joie, et nota immédiatement, de mémoire, le morceau qu'il avait terminé en croyant l'entendre.
Ces lignes étaient écrites quand m'a été révélée par
la lecture de l'ouvrage d'Havelock EUis la version authentique de la Sonate de Tartini : on va voir combien elle diffère de la version classique rapportée ici et combien les réserves ci-dessus étaient justifiées. La voici, telle que je la trouve dans l'ouvrage d'Havelock Ellis, empruntée à Lalande, dans son « Voyage d'un Français en Italie », publié en 1765. Lalande rapporte que Tartini déjà vieux, lui raconta qu'il avait eu dans sa jeunesse un rêve dans lequel il vendait son âme au Diable, et, dans ce rêve, il donna son violon au Diable pour voir ce qu'il en pourrait faire. « Mais, dit-il, quel ne fut pas mon étonnement quand je l'entendis jouer, avec une habileté consommée, une sonate d'une si exquise beauté qu'elle surpassait les rêves les plus audacieux de mon imagination. Je fus ravi, transporté, enchanté, la respiration me manqua et je m'éveillai. Saisissant mon violon, j'essayai de reproduire les sons que j'avais entendus. Mais ce fut en vain. Le morceau que je composai : « La Sonate du Diable » fut le meilleur que j'eusse jamais écrit, mais comme il était loin de celui que j'avais entendu en rêve ! »
Il devait en être loin en effet et probablement très supérieur à la musique entendue en rêve, laquelle devait être quelque composition comparable autant qu'il est permis de comparer la musique à la poésie, aux vers d'Hervey de Saint-Denis reproduits ci-dessus et la paternité légitime de la sonate que Tartini nous a laissée doit être rapportée non à la composition onirique, mais à l'enthousiasme d'ailleurs illégitime, engendré par elle et qui avait excité les facultés créatrices du compositeur.
En tout cas, on peut dire maintenant que la légende de la sonate de Tartini a vécu.
Tous les autres cas rapportés de production géniale dans le rêve me laissent de même un peu sceptique. Je me méfie que l'imagination de l'homme éveillé y ait
•processus psychiques particuliers 359
•eu sa part. Cela esi si tentant de présenter à l'admiration des lecteurs ou des auditeurs un exemple merveilleux et exceptionnel. On remarquera que tous les cas cités sont passablement anciens et qu'on n'en rencontre plus aujourd'hui où l'on est mieux pénétré du sentiment que les règles rigoureuses appliquées dans les sciences exactes doivent être employées aussi dans la philosophie.
Le cas de Vuillemin, rapporté plus haut, échappe à ce reproche. Mais il faut remarquer qu'il ne s'agit pas là d'une composition magistrale, mais seulement d'un petit problème d'écolier que celui-ci avoue lui-même n'être pas au dessus de ses forces dans les conditions ordinaires de la vie éveillée.
Mais ces quelques cas fussent-ils tous vrais, que je me refuserais à y voir la preuve d'une puissance supérieure des facultés créatrices dans le rêve et je crois qu'il faut invoquer ici la même explication statistique qui nous a servi, T. I, p. 346, à expliquer les prétendues prouesses du raisonnement dans le rêve pour rendre compte des cas où le rêveur s'est montré capable de construire un raisonnement irréprochable.
A côté des images sensorielles, existent, dans la conscience, des images de mouvements, et, dans la mémoire, des souvenirs de ces images qui peuvent intervenir dans Je rêve.
Voici un rêve que j'ai fait plusieurs fois successivement vers la même époque et qui me causait l'impression très agréable d'avoir découvert une innocente supercherie qui me permettait de provoquer l'étonnement et l'admiration de la galerie.
Rêve du Bras Tendu. — Xous sommes là plusieurs dans une salle de gymnastique, montrant chacun notre force et notre adresse dans divers exercices et en particulier dans celui du bras tendu. Or, j'ai revêtu sous
mon maillot une sorte de corset #cuirassé présentant sous l'aisselle droite une courte gouttière horizontaleoù le haut du bras peut se loger et prendre appui dans la position du bras tendu. Quand mon tour est arrivé, j'enlève au-dessus de ma tête un poids de 40 kilogs que j'abaisse lentement vers la position du bras tendu. On sait que ce n'est qu'à l'approche de l'horizontale que ce mouvement réclame un effort musculaire considérable pour arrêter le poids dans son mouvement de descente. Or, juste à ce moment, mon bras vient prendre appui dans la gouttière et arrête sans effort le poids dans la situation voulue. Et je ris dans ma barbe tandis quemes camarades se regardent, stupéfaits d'une pareille prouesse. J'ai là des images très nettes d'attitude, de contractions musculaires et de mouvements ; je me sens le tronc légèrement infléchi en arrière, bien calé sur la hanche droite ; je sens la contraction énergique du biceps et des muscles du poignet ainsi que le contact de la gouttière avec la base de mon bras qui s'appuie sur elle fortement.
Ces images de mouvements, étudiées avec beaucoup de pénétration par Jean Philippe, sont fort différentes des images sensorielles. Elles sont moins précises, moins définies, extrêmement variables suivant les individus, très obscures chez la plupart, claires seulement chez quelques privilégiés, au premier rang desquels il faut mettre les gymnastes, .et, pour des images de mouvement plus particuliers, les violonistes, les pianistes, les dactylographes, ainsi que les acteurs de travaux manuels plus ou moins comparables.
Cependant Kôhler fait remarquer que les actes réclamant une intervention sensorielle minutieuse et compliquée tels que la lecture et l'écriture se présentent rarement en rêve sinon sous une forme fruste et imparfaite.
En rêve, les mouvements s'accomplissent le plus souvent comme dans la vie éveillée sans être précédés
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d'images spéciales, la considération du but à atteindre suffit, les ordres nécessaires étant envoyés à nos muscles sans participation de la conscience qui en prend connaissance en quelque sorte du dehors quand ils sont effectués. Mais, dans certains cas, il n'en est pas ainsi, par exemple dans certains rêves de vol, de saut, ou autres analogues. J'en ai donné quelques exemples personnels dans les rêves de la Toupie et des Escaliers. Jean Philippe cite le cas remarquable d'un lutteur oui concevait en rêve des coups inédits inconnus de luimême et des autres, et qui, parfois irréalisables, se sont montrés dans quelques cas efficaces, ainsi que le prouva l'expérience après le réveil, tandis que d'autres coups médités à l'état de veille s'étaient trouvés à l'application ne pas répondre aux prévisions du jugement. Je ne pense pas qu'il y ait là l'indice d'une supériorité, même exceptionnelle, de l'état de rêve sur l'état de veille, pour la conception de coups efficaces. Leur nombre est trop restreint pour obliger à chercher aux cas cites par Jean Philippe une cause différente de celle que nous avons invoquée ci-dessus. Tout au plus pourrait-on dire, dans le cas particulier de ce lutteur, que la suppression des objections que le raisonnement aurait élevées à l'état de veille contre la probabilité de réussite d'un coup étranger aux règles ordinaires, a laissé à l'imagination la liberté nécessaire pour en élaborer la construction.
Je crois pouvoir conclure de ce qui précède que les produits de la cérébration oniricfue n'ont que très exceptionnellement, si même jamais, une valeur réelle, objective, et si parfois cette qualité est présente, elle est due au hasard d'associations d'idées heureuses bien plus qu'à une sélection judicieuse exercée par le sens critique et le jugement.
Mais si je conteste l'hyperacuité des facultés créatrices dans le rêve, je ne nie pas leur existence.
Il est parfois dans le rêve des actes de cérébration créatrice donnant lieu à des productions d'un certain intérêt. Ces productions ne sont point à la hauteur de ce dont le sujet serait capable à l'état de veille et c'est sur ce point que je me sépare des partisans de l'hyperacuité des facultés dans le rêve. Mais elles peuvent présenter une certaine suite, une certaine logique plus ou moins boiteuse et surtout un imprévu de conception assez piquant, mais dû simplement à l'absence de tout contrôle sur les associations d'idées d'où elles dérivent. Ces productions ne se cantonnent pas dans le domaine scientifique, littéraire ou artistique, comme pourraient le faire croire les exemples ci-dessus, elles s'étendent aussi aux sciences morales, voire à la sociologie. A l'appui de cette affirmation, je rapporterai les deux rêves personnels ci-dessous, très démonstratifs à cet égard.
Rêve du Prophète. (28 Mars 1914). — Le rêve débute par une série de tableaux qui ne seraient pas sans intérêt à d'autres points de vue, mais que je ne détaillerai pas afin de ne pas trop allonger ces descriptions ; j'en dirai seulement ce qui est nécessaire pour bien situer, par rapport au sommeil et par rapport aux épisodes précédents du même rêve, celui que je dois particulièrement décrire. C'est une série pouvant être ramenée à onze tableaux, dont plusieurs ne font pas que passer mais poursuivent un développement plus ou moins long.
La scène se passe dans Long-Island, au nord du pont de Brooklyn, dans des sortes de faubourgs industriels où je déambule à la recherche de je ne sais pas trop quoi, en compagnie de diverses personnes. Ici se place une lacune, correspondant peut-être à une période de longueur indéterminée de sommeil sans rêve. Je suis encore en Amérique, mais où ? je n'en ai aucune idée et je ne me pose pas la question. (Ce second rêve n'a
de lien avec le précédent que celui-ci, que je continue à chercher quelque chose, mais je ne sais pas quoi ; d'ailleurs, je n'^i pas conscience d'avoir eu, dans le second rêve le souvenir du premier). Je marche le long d'un quai suivant un large cours d'eau et bordé de maisons. De l'autre côté, en face, sont des maisons aussi, mais qui ont leur pied dans l'eau. A mesure que j'avance, le quai se rétrécit et finit par se réduire à une étroite corniche courant le long des maisons et sur laquelle j'ai mille peine à me tenir. Enfin cela me devient tout à fait impossible et je retourne à reculons vers une partie plus praticable où se trouve un petit •appontement. Au moment où j'y arrive, une femme qui nageait dans le cours d'eau est en train d'y accoster, -elle est sommairement vêtue, mais non point nue. Je m'adresse à elle pour savoir comment on fait pour aller vers les maisons situées au-delà. J'apprends d'elle qu'il faut me mettre à l'eau et nager comme elle-même. Je lui fais remarquer que les objets qui se trouvent dans mes poches, ma montre, mon portefeuille, mon couteau vont se trouver détériorés : « Vous pouvez, me répond-elle, faire un paquet de vos vêtements et l'attacher sur votre tête, mais ici nous ne nous préoccupons point de cela ». Pendant ce colloque, je glisse et tombe à l'eau tout habillé. Je me résigne donc à nager dans cette condition ; je nage longtemps devant moi, allant d'une rive à l'autre, en zigzag et cherchant toujours je ne sais quoi. Le cours d'eau continue à être bordé de maisons formant une rue ininterrompue sans trace de quai, comme les petites rues de Venise, mais d'une Venise des pays du Nord à teintes grises avec des maisons à pans de bois et en surplomb comme dans les petites rues au Moyen-Age. Je n'aperçois aucun habitant et toutes ces maisons sont fermées. Cependant, à un moment, sur ma droite, j'en aperçois une
qui est ouverte et qui contient quelques personnes : c'est une épicerie. J'y accoste et me renseigne, mais je continue à ignorer le sujet de ma question. On me désigne pour toute réponse une petite église très modeste qui se voit à bonne distance sur la gauche et que j'avais déjà remarquée, et on me la désigne par un nom que j'ai su pendant mon rêve, mais que je ne puis pas me rappeler. Tout ce que j'en sais, c'est qu'il y avait le mot « chrétien » dans cette désignation, quelque chose comme seraient les Business christians ou Christians scienlists, mais ce n'est pas cela. Je me remets à l'eau, je nage vers la chapelle et aborde sur une sorte de terre-plein assez vaste. Là, je retrouve à mes côtés la femme que j'avais rencontrée à l'appontement. Elle me désigne comme but de ma recherche qui est en même temps le sien une sorte de vénérable patriarche qui se trouve à quelques pas de là assis sur un tronc d'arbre. Il a une figure ascétique, une très longue barbe grise, les traits d*un Juif et il est vêtu.
J'éprouve un très grand embarras pour décrire exactement la suite de ce rêve. La partie visuelle se limite à deux ou quatre tableaux : celui de ma compagne dévêtue, celui de la salle de classe où le patriarche donne son enseignement et de quelques épisodes durant cette classe. Le rêve n'est en rien auditif. Les idées échangées ne le sont pas par l'intermédiaire de mots et de phrases. Je suis par moments avec mes interlocuteurs dans la situation d'une personne qui converse, mais les idées échangées semblent résulter d'une sorte de langage intérieur. Ces réserves faites, comme la narration serait extrêmement laborieuse s'il fallait tenir compte de ces conditions, j'en donne en quelque sorte la traduction libre en langage ordinaire, mais je garantis que cette traduction est fidèle et n'ajoute rien aux pensées et aux impressions qui sont nées pendant l'état de rêve. J'ai pris un soin particulier à éviter toute défigu-
ration par la méthode que j'ai indiquée au premier chapitre de ce livre.
Le patriarche nous fait donc connaître que la loi morale qu'il enseigne condamne le port des vêtements (je rappelle que lui-même est vêtu, mais cette contradiction ne me choque en rien). Le port des vêtements, assure-t-il, ne saurait se justifier que par leur utilité pour préserver du froid ; mais cette utilité est fallacieuse, car ce sont les vêtements qui sont responsables de la sensation de froid : celui qui va nu n'a jamais froid. Cependant (nouvelle contradiction) il autorise une couverture portée sur le bras durant le jour ou à la manière d'un péplum et dont on peut s'envelopper pendant la nuit. L'on doit se coucher où l'on se trouve quand le sommeil survient : le lit est condamné.
Comme première application de son système, iî ordonne à la femme qui est à mes côtés de se dévêtir ; elle y consent pour la partie inférieure du corps, mais ne veut pas découvrir sa poitrine. Quant à moi, suis-je nu ou vêtu, je l'ignore ; je suis là, participant à tout, mais je ne me vois pas.
Nous voici maintenant dans la salle de classe où le patriarche explique sa loi morale. Cette classe ressemble à celle de quelque petite école primaire avec des tables et des bancs jadis noirs et vernis par un long usage. Lui-même est assis devant un pupitre sur une estrade.
La première application de sa loi se fait aux dépens de la femme qui est venue avec moi. Par punition pour sa résistance, elle est amenée toute nue et étendue sur une table. Dans son prêche, il explique le sens de cette punition, mais il déclare que les auditeurs ne doivent pas arrêter leurs regards sur elle, pas plus qu'ils ne doivent les en tenir obstinément éloignés, car l'une et l'autre de ces manières de faire est contraire à la loi
3GÛ LE RÊVE
morale qui ordonne de ne tenir aucun compte de la nudité.
Le reste de son système m'est expliqué presque sans tableaux visuels par le langage intérieur et le voici.
L'exclusivisme dans les relations sexuelles est mauvais en soi, mais aucune règle formelle ne l'interdit. Toute personne voulant persister dans le système de la famille monogame est libre de faire ainsi, mais s'attire, au lieu de l'estime, la réprobation des gens de bien. C'est en effet une des formes de l'égoïsme et de la propriété personnelle exclusive. Les convenances personnelles peuvent et doivent intervenir dans le choix des relations sexuelles pour ne pas verser dans l'entière promiscuité animale, mais il convient de tenir compte dans une large mesure des désirs d'autrui par application de cette sorte de bienveillance qui fait que dans la société on ne marchande ni les sourires, ni les poignées de mains bien qu'on ne les accorde ni au premier venu 'ni à ceux pour qui l'on éprouve une aversion particulière.
La mère doit donner des soins à son enfant lorsqu'il est tout petit et lié à elle par une relation physiologique étroite, en particulier l'âge de son lait ; mais dès que l'enfant est en état de trottiner tout seul, la femme ne doit pas lui accorder plus d'attention qu'à tout autre bébé rencontré par hasard, mais elle doit à tous également sa bienveillance, sa protection et ses soins, et il en est de même pour les hommes. L'inceste n'est pas même représenté par un mot puisque les parents ont perdu bien avant qu'ils soient arrivés à l'âge adulte toute trace de distinction entre leurs enfants et les autres jeunes gens d'âge semblable.
Le réveil a eu lieu à un moment de cette élucubration muette que je ne saurais préciser, mais il a été un réveil bien franc, avec l'impression d'un changement très accusé par rapport à l'état de rêve qui le précédait. Ce-
lui-ci n'était en rien un rêve conscient ; à aucun moment je ne me suis dit que je rêvais ; encore moins est-il un rêve dirigé : j'ai eu durant toute sa durée le sentiment d'une certaine liberté d'action, mais j'ai non moins celui que les autres acteurs du rêve avaient la leur et que l'existence des objets formant le cadre de L'action ne dépendait pas de ma fantaisie. C'est donc bien un rêve de cérébration constructive dans le sens où j'ai défini ces expressions et c'est à ce titre qu'il justifie la narration que je viens d'en faire. Qu'on ne me prête pas d'ailleurs l'arrière-pensée que la loi morale et le système sociologique qu'il décrit aient en eux-mêmes une valeur et un intérêt réels. Cela est hors de question. Il n'y a pas lieu non plus de rechercher ici, car cela n'aurait d'intérêt que par rapport à un autre chapitre de ce livre, quelle peut être l'origine de ces singulières pensées. Je dirai seulement que j'ai eu quelquefois des conversations sur des sujets de ce genre, mais que je ne connaissais pas la thèse plus ou moins analogue soutenue par Paul Adam dont l'existence ne m'a été révélée qu'à l'occasion d'une narration de ce rêve a une tierce personne.
Rêve du Fouet Symbolique. (Nuit du 15 au 16 mai 1914. — Le rêve commence par divers épisodes inutiles à rapporter ici et dont je dirai seulement qu'il me fut facile de les rattacher à des souvenirs d'ailleurs assez anciens et que rien à ma connaissance n'avait réveillés dans la journée précédente. Puis la scène change du tout au tout et je suis tenté de croire que cette interruption correspond à quelque courte phrase de sommeil sans rêve. Je me vois maintenant marchant le long d'un chemin en assez mauvais état qui serpente au milieu des champs. Tout à coup durant que je marche, une idée se présente à moi, c'est celle d'un fouet. Je dis une idée, car c'est bien une idée pure ; il n'y a
pas de fouet dans ma main ni dans celle de quelque charretier dans le voisinage ni nulle part dans ce qui est pour moi le monde extérieur. Je ne vois même cette idée amenée par aucune association ; elle a surgi spontanément dans mon cerveau et elle m'apparaît comme un symbole d'un si haut intérêt que je m'arrête saisi avec l'impression que je viens de faire une découverte d'importance capitale ; j'en suis comme transporté d'aise. A ce moment, j'aperçois au loin dans le champ qui est à ma gauche Mlle G... qui avait déjà joué un rôle dans les épisodes précédents de ce rêve. Je l'appelle et fais de grands gestes pour l'inviter à accourir tant j'ai hâte de lui communiquer ma découverte. (A noter que Mlle G... est ma collaboratrice et que je cause souvent avec elle de science et de philosophie). Au moment où elle arrive, se trouve là, le long du chemin, une de ces longues pièces de fer qui forment les rails des petits chemins de fer d'exploitation agricole. Dans ma main, se trouve, je ne sais comment, un morceau de craie, je me baisse et avec cette craie je dessine sur le rail un long fouet dont la lanière décrit une large courbe et revient vers le manche auquel son extrémité (la mèche du fouet) vient s'accoler. Et sur ce diagramme, je lui fais ma démonstration, Les membres de phrases entre parenthèses sont ceux que je crois utiles pour rendre mon idée claire, mais qui n'avaient place dans le rêve que sous forme de sous-entendus : « Ce fouet, lui dis-je, s'agite violemment ; sa lanière cingle l'air et sa mèche inflige des corrections cuisantes à ceux qu'elle frappe. Mais dans ses mouvements elle vient parfois s'accoler au manche et y reste définitivement fixée, le fouet continue de s'agiter, la lanière donne des secousses qui réussissent, non à détacher la mèche du manche, mais à la rompre en en laissant un fragment attaché à celui-ci. Une nouvelle mèche se reforme au bout du fouet, le fouet continue de s'agiter et la lanière de frapper de
tous côtés. Mais de nouveau elle s'accole au manche et le même l'ait se reproduit. Cela continue ainsi indéfiniment. Ce fouet avec tous ces fragments de lanière accolés au manche est le symbole de l'humanité. L'extrémité de la lanière qui frappe de tous côtés représente les classes dirigeantes de la société qui exploitent et maltraitent les classes inférieures, mais de temps à autre (par l'effet des révolutions sociales) ces classes dirigeantes s'effondrent pour laisser la place à d'autres (qui audessous d'elles aspiraient au pouvoir). Ce sont ces classes déchues que représentent les bouts de lanière restés attachés au manche (dans une situation inférieure) mais ces derniers, tout comme la lanière principale, grandissent, s'allongent et forment autour du manche des ramifications qui s'accroissent (pour égaler la lanière principale et reconquérir un rôle dirigeant). Un réveil brusque suit immédiatement cette démonstration. Ce rêve est bien remarquable car il est un extraordinaire mélange de choses absurdes et niaises, et de vues qui ne sont pas sans un certain sens. Otez-lui certaines parties, il n'est plus qu'un tissu de stupéfiantes absurdités ; modifiez-en certaines autres, il devient acceptable et ne manque pas d'originalité et de piquant. C'est bien là le caractère le plus fidèle du rêve, c'est ce mélange de sensé et d'absurde où se révèle l'exercice de toutes les facultés de l'âme, à la seule exception du sens critique qui nous fait apprécier chaque chose à sa juste valeur. A noter qu'il ne s'agit là nullement d'un rêve dirigé ou d'une de ces .méditations confuses que l'on fait dans un demi-assoupissement. C'est un rêve parfaitement franc où les images ont un caractère nettement hallucinatoire et qui a été suivi d'un réveil parfaitement net. Pour en marquer fidèlement le caractère, il faut ajouter que ma démonstration de la signification symbolique que j'ai dû faire ici par des phrases bien balancées et grammaticalement complètes, se réa-
lisait dans mon rêve par le moyen de pensées condensées se transmettant à mon auditrice sans le secours de paroles résonnant aux oreilles. Ma narration écrite, bien que ne reproduisant pas ce caractère, n'en traduit pas moins fidèlement le sens des pensées.
Les opérations mentales qui interviennent dans les rêves de ce genre (Tartini, Yuillemin, etc.) me paraissent pouvoir être désignées avantageusement sous la dénomination de cérébration constructive ou créatrice. Je dis cérébration pour marquer qu'il ne s'agit pas là d'une opération où intervient une volonté appliquée à ^on objet avec une certaine constance, une certaine assiduité ; l'opération mentale poursuit son développement en nous, en quelque sorte indépendamment de nous ; elle possède une certaine spontanéité personnelle ; nous en sommes les spectateurs plutôt que les auteurs conscients et, si j'osais employer cette comparaison pour me mieux faire comprendre, je voudrais rapprocher l'ange des ténèbres qui inspira à Tartini sa sonate, du démon de Socrate qui lui chuchotait à l'oreille ses propres pensées. Je dis constructive ou créatrice, parce qu'au lieu de simplement nous montrer des tableaux plus ou moins intéressants ou émouvants, elle construit, crée une œuvre qui reste et que l'on retrouve au réveiL
Les produits de cette cérébration appartiennent principalement à l'art poétique, à l'art musical et à la science mathématique. Il semble qu'on en puisse entrevoir la raison. Dans les premiers, ce qui intervient c'est l'intuition qui procède par jets plus ou moins intenses, mais de courte durée ; dans la dernière, la pensée suit des voies étroites et inflexibles et procède sans demander l'aide de facultés multiples. Il n'en serait pas de même dans une question de physique, de chimie ou de biologie où, en dehors du trait de lumière que l'intuition peut toujours fournir, les progrès nécessitent l'intervention incessante de l'observation et du sens critique.
Il résulte de faits exposés dans ce chapitre qu'interviennent dans le rêve certains processus qui lui sont communs avec l'état de veille : l'automatisme cérébral, la cérébration inconsciente, le raisonnement et la cérébration créatrice. Les deux premiers opèrent dans le rêve comme dans la veille pour la raison que leur siège est l'Inconscient, lequel est le même chez l'homme endormi et chez l'homme éveillé. Contrairement aux précédents, le raisonnement et la cérébration créatrice présentent, selon la condition du sujet éveillé ou endormi des ressemblances et des différences. De même qu'en ce qui concerne l'imagination (qui d'ailleurs joue ici un rôle essentiel) la ressemblance consiste en ce que, tant à l'état de veille que dans le rêve, c'est l'association des idées qui fournit le matériel et cette association n'est pas d'une autre nature dans le rêve que dans la veille et elle n'y est pas moins riche ni moins fertile. La différence consiste en ce que le triage des matériaux fournis se fait à l'état de veille par le contrôle du sens critique, du jugement, qui sont déficients dans le rêve ; dans cette dernière condition, ce triage est livré au hasard ou dirigé par des influences émotives qui n'ont rien de ce qu'il faut pour orienter le choix vers le Beau ou le Vrai. Dans le rêve,, les proportions relatives du Vrai et du Faux, du Beau et du Laid sont affaire de chance et soumises aux lois du calcul des probabilités.
Les cas de problêmes résolus en rêve ou de compositions artistiques comme la Sonate de Tartini correspondent aux plus ou moins longues séries monochromes du jeu de la roulette, heureuses pour le joueur qui a choisi la couleur momentanément favorisée. Mais il n'y a pas plus de règles pour raisonner juste en rêve qu'il n'y a de martingale à la roulette pour gagner à coup sur ou même pour augmenter si peu que ce soit ses chances de gain.