II. — Cérébration inconsciente
La cérébration inconsciente a quelques points communs avec l'automatisme cérébral, mais elle en diffère essentiellement en ceci qu'au lieu d'opérer toujours sur des groupements tout faits, sur des enchaînements tout préparés, elle élabore du nouveau. Pour inconsciente et rudimentaire qu'elle est, elle a cependant les allures de la pensée libre. L'automatisme cérébral soulève par le maillon terminal un bout de chaîne déjà existant, tandis que la cérébration inconsciente forge maille par maille une chaîne nouvelle.
La cérébration inconsciente se peut définir un processus psychique (perception, image, cours d'idées) qui se déroule hors de la portée de la conscience qui n'a connaissance que de ses résultats, lesquels apparaissent dès lors avec la fausse apparence de la spontanéité.
Pour le faire comprendre, j'en donnerai quelques exemples très simples et très nets empruntés à l'état de veille et à la pathologie. Ces exemples, en même temps •qu'ils éclairent la définition de la cérébration inconsciente fournissent la preuve irréfutable de son existence. Ils sont de Binet et je les puise dans l'ouvrage de P. Meunier et R. Masselon.
Une hystérique est piquée de neuf coups d'épingles sur sa main cachée derrière un écran. La main est anesthésique, les coups d'épingle ne sont pas sentis ; cependant, si l'on demande à la malade de dire un nombre,
elle dit le nombre neuf. A une autre. Ton fait tracer avec sa main, anesthésique ainsi que tout le membre supérieur, le mot « Salpétriére ». Elle n'a rien ressenti de ce que Ton lui faisait faire et d'elle-même elle dit avoir vu apparaître en blanc sur noir le mot « Salpétriére ».
Ces deux exemples montrent que certaines sensations peuvent déterminer des images mentales, quoique n'étant pas parvenues aux centres supérieurs qui en permettraient la reconnaissance. Ils montrent la cérébration inconsciente d'une manière très évidente, mais sous une de ses formes les plus simples, car il n'y a ici que perception non-perçue si l'on peut ainsi dire, qu'image évoquée, sans que la cause évocatrice soit reconnue.
L'état d'hypnose nous fournit des faits analogues, mais un peu plus complexes.
Un journaliste est mis en état d'hypnose et l'on détermine chez lui une série d'impressions sensorielles. Or iui crie à l'oreille : « Des soldats ! ». Il crie : « En avant marche ! ». On frappe des coups de gong, il dit : « Marguerite entre dans la chapelle ». On le pique à la joue droite avec une épingle, il fait une grimace ; puis à la joue gauche, il crie : « Des mouches ! ». On lui présente un verre rouge, il crie : « Oh ! l'incendie ! » On frappe trois coups sur la table, il se croit transporté au théâtre. On lui présente un verre bleu, il assiste à une exposition du blanc et noir. On produit un son de cloches, il se croit dans une gare et crie sur le ton de l'employé le nom de la station.
Cet exemple éclaire la nature des transformations que suivent les vagues impressions sensorielles du dormeur pour évoquer des images mentales. Si nous le retenons ici, c'est parce qu'il nous montre la cérébration inconsciente dans une de ses manifestations un peu plus complexe que dans les cas précédents. Dans le premier cas, en effet, il y avait ressemblance exacte entre la réponse du sujet et l'impression non perçue. Ici, au contraire, la
différence entre l'une et l'autre est assez grande pour que l'on puisse soupçonner une série d'images intercalaires on un bref cours de pensées s'évoquant les unes les autres dont la première est suscitée par l'impression sensorielle et dont la dernière suscite la réponse.
Cela nous entraînerait trop loin de suivre la cérébralion inconsciente dans ses manifestations à l'état, de veille. Je me contenterai de rappeler que mon très éminent collègue, Henri Poincaré, confiait à la cérébration inconsciente la solution de formidables problèmes de mathématiques ; lorsqu'il s'était vainement épuisé à la chercher, il les abandonnait avec la confiance de voir un jour la solution surgir dans son cerveau au moment où il y penserait le moins.
Passons maintenant à l'étude de la cérébration inconsciente dans le rêve, lie retenant de ce qui précède que la démonstration de l'existence incontestable de ce processus.
Les faits sur lesquels on s'appuie pour affirmer la cérébration inconsciente dans le rêve se ramènent tous à peu près à ceci : on s'est endormi le soir sur quelque travail inachevé et l'on est tout surpris de le trouver au réveil plus avancé qu'il n'était avant le sommeil. C'est généralement une leçon à moitié sue par un écolier, qui se trouve la savoir beaucoup mieux au réveil quoi qu'il n'ait pas conscience d'en avoir rêvé ; ou bien c'est un problème dont la solution se présente au réveil comme si elle avait été trouvée en rêve.
Dugas émet l'opinion, à notre avis souvent justifiée, que la cérébration inconsciente n'a rien à faire dans la plupart des cas de ce genre et que les effets qu'on lui attribue sont pure illusion. En réalité, la leçon apprise était déjà fixée dans la mémoire au moment où l'on s'est endormi et le rêve n'y a rien ajouté ; mais le sommeil a apporté son repos et a supprimé les défaillances de
mémoire qu'occasionnait la fatigue lorsqu'on cherchait avant de s'endormir à réciter la leçon.
Parfois cependant l'esprit reste pendant le sommeil préoccupé de la leçon à apprendre ou de la question â résoudre et alors prend place un vrai travail de cérébration inconsciente favorisé par un monoidéisme qui permet à l'attention de rester fixée sur son objet sans effort : l'activité consciente e.t réfléchie de la veille se survit à elle-même sous forme automatique, affranchie du contrôle et de la gêne des autres séries de représentation, qui coexistaient avec la série dominante.
Dans d'autres cas, le travail du rêve n'est pas inconscient. On rêve qu'on continue à travailler, et l'on recueille au réveil le fruit du travail de la nuit.
On m'a rapporté de nombreux exemples, citons seulement celui-ci raconté par Macario.
« Une jeune maîtresse de musique, en se mettant à étudier quelques morceaux difficiles, était bien souvent obligée d'interrompre ses études avant de parvenir à vaincre toutes les difficultés. Dans ces conditions, elle aurait remarqué que chaque fois qu'il 'lui arrivait de rêver qu'elle étudiait un de ces morceaux, elle se trouvait tout à fait capable de le jouer en perfection, quoique le soir en allant se coucher elle ne le sût qu'à moitié. Le professeur Macario a constaté personnellement la vérité de cette assertion.
A ces cas, un peu anciens et d'authenticité incertaine, j'en ajouterai d'autres plus récents et plus dignes de confiance.
Pierre Bovet rapporte deux cas de travail utile fait pendant le rêve.
Rêve de la Leçon sur le Misanthrope. — J. G., écolier neufchàtelois, rassemble en rêve toutes les connaissances éparses dans son subconscient sur le Misanthrope et en forme un ensemble qui lui permet d'obtenir une note
presque passable à un examen sur ce thème, bien que la veille au soir, il eût la conviction qu'il serait tout à fait nul s'il venait à être interrogé sur ce sujet. Même, il retrouve les dix derniers vers, exactement récités et cela s'explique par sa grande mémoire visuelle, qui, dans son rêve, lui a remis sous les yeux la page où il a pu les lire.
2° Rêve de Levaux. — Henri Jaccard, professeur au collège d'Aigle, cherche l'étymologie des noms de lieux tels que Levaux avec ses variantes et ne songeant qu'à la racine vallée qui ne fournit pas la solution désirée, il y renonce. En rêve, il rumine ce sujet et ses pensées aboutissent à une solution qui se résume dans les équations : =level = levaux, level = niveau, donc levaux = niveau, et cette étymologie se montre apte à expliquer tous les cas. Level, en anglais, signifie niveau. Mais M. Jaccard ne sait pas l'anglais. Il faut croire cependant qu'il avait eu, à quelque occasion, connaissance de ce mot, qui était resté dans son subconscient.
Un exemple non moins remarquable et d'une authen ticité certaine, malgré sa notation longuement différée, m'a été communiqué par le professeur Vuillemin, de l'Université de Nancy et. quoique je l'aie publié dans le Bulletin de l'Institut Général Psychologique (13), je demande la permission de le rapporter tout entier sans rien changer à la narration de l'auteur, même lorsqu'elle s'écarte du sujet de ce chapitre :
Un Rêve d'Ecolier. — « Il s'agit d'un rêve remontant à trente-sept ans, qui m'a frappé au point qu'il est toujours présent à ma mémoire.
« Elève de rhétorique, je me piquais d'occuper un rang honorable dans les sciences, où la concurrence était alors restreinte dans les classes de lettres. Je n'avais guère qu'un rival à redouter.
(( J'avais prolongé ma veillée en poursuivant la solution d'un problème de géométrie que je devais remettre le lendemain ; je m'étais couché avec un certain dépit de me trouver inférieur à moi-même.
<( Vers le matin, je rêve que je me rends au collège avec mon devoir inachevé. Chemin faisant, je rencontre mon émule, auquel j'expose mes tentatives infructueuses. Il me jette un regard de pitié, prend un crayon, griffonne sur un mur, que je vois encore comme si j'y étais, les données avec lesquelles je me débattais et, sans hésiter, me montre la solution. Je ne saurais préciser si l'effort mis sur le compte d'un tiers me réveilla ou si je repris* mon somme. Je penche vers la seconde alternative, attendu que mon réveil fut calme. Je me rappelai mon rêve, ie vérifiai l'exactitude de la solution qu il m'avait suggérée et je la transcrivis sur ma copie qui fut bien notée par mon professeur.
« J'étais en âge de réfléchir. Je m'assurai que je n'avais pas vu antérieurement dans u« livre la solution en question. Ce n'était pas une simple réminiscence ; le problème était nouveau pour moi.
« Voici l'explication que je propose. Fatigué d'une veille trop prolongée, mon esprit avait perdu son élasticité. Engagé dans une impasse, il se perdait dans l'imbroglio qu'il avait forgé sans avoir la force de reprendre la question à son origine. Un sommeil réparateur dissipa les nuages que j'avais amoncelés. Ce fut un trait de lumière et le problème m'apparut brusquement dans sa simplicité avec sa solution évidente, que je mis inconsciemment à l'actif du rival dont je redoutais la primauté. Le dédain de mon émule était le reproche de ma conscience d'avoir créé des difficultés dans un problème dont la solution élégante entrait dans mes moyens habituels.
(( Je m'étais endormi avec la vague obsession qu'un camarade trouverait facilement la solution qui m'échap-
pait. Je repris en songe le problème à son point de départ. Tout en oubliant le détail des opérations dans lesquelles je m'étais égaré je gardais la conscience d'être un esprit confus, auquel il fallait substituer un esprit clair pour atteindre le résultat cherché. Le sommeil avait rendu la lucidité à mon esprit. Opposant ma nouvelle mentalité à celle qui me désolait, je l'incarnai dans la personne de mon condisciple. L'illusion était favorisée par le rapide passage du premier état de conscience au second. Je garde le souvenir le plus net de l'angoisse avec laquelle je suivais le raisonnement qui faisait la lumière ; j'avais l'impression que si l'autre allait moins vite, j'allais arriver en même temps que lui. L'autre n'était que mon esprit dispos se substituant à mon esprit fatigué. »
Il y a là peut-être une part à faire à la cérébration inconsciente puisque les phases successives du raisonnement ont échappé à l'esprit du rêveur. Mais il se peut aussi que cela soit à mettre sur le compte de l'oubli, en sorte que le phénomène psychique tout entier serait à attribuer au raisonnement dans le rêve et non à la cérébration inconsciente. Bien plus, si l'on suppose que, dans le cas de Macario aussi bien que dans celui de Vuillemin, les phases intermédiaires du rêve aient tout à fait disparu de la mémoire du rêveur, de telle sorte que, seules, la leçon sue ou la solution du problème fussent restées dans la mémoire, on aurait mis à bon droit ces acquisitions sur le compte de la cérébration inconsciente. Etant données la fragilité des souvenirs du rêve, la fréquence de l'oubli de nombreuses scènes, il y a là une objection inquiétante à la légitimité de l'attribution des résultats de ce genre à la cérébration inconsciente dans ]^ rêve.
Si donc la cérébration inconsciente est incontestable à l'état de veille, il ne nous semble pas qu'elle soit suffi-
sammenl démontrée dans le rêve par les exemples précédents et leurs analogues.
Voici cependant quelques rêves personnels qui me paraissent bien difficiles à expliquer, si l'on ne fait intervenir la cérébration inconsciente. Le premier est celui du Visiteur Importun, le second est u;i rêve assez touffu où un court épisode paraît seul mettre en jeu la célébration inconsciente, je le rapporterai tout entier sans m'en tenir strictement à l'épisode relatif à la question actuelle pour ne pas donner à ce dernier un relief c : lificiel qui altérerait son caractère.
Rêve de Talence. — Je me trouve à Roscoff où je viens de jouer un rôle dans diverses scènes de querelle avec des Bohémiens. Brusquement, à la suite d'une lacune comme il en existe dans tous les rêves, je me trouve dans un compartiment de chemin de fer avec ma femme, en route pour Talence, faubourg de Bordeaux, où j'ai un ami très cher.
(Je m'interromps ici pour dire que ce n'est là que le retour d'une pensée que j'ai eue souvent à l'état de veille, en discutant avec mon ami les possibilités d'un tel voyage que nous désirons l'un et l'autre.)
Sur les banquettes sont dispersés nos petits bagages à main. Je me penche fortement à la portière, malgré les objurgations de ma femme, qui trouve cette attitude dangereuse, et je prends plaisir à voir défiler les bords de la voie tout parsemés de fleurs champêtres. Le train marche à une allure folle ; mais tout à coup sa vitesse diminue et des gerbes d'étincelles jaillissent sous le wagon. Je n'en vois pas l'origine mais je devine que c'e>t un essieu qui chauffe et prend feu. Heureusement, presque à ce moment, le train ralentit et s'arrête à une grande gare. Je n'en sais pas le nom. Peut-être est-ce Bordeaux, mais peu importe. Je descends et signale l'incident au chef de gare qui m'écoute à peine et me ré-
pond qu'il n'a pas sous la main un homme sachant dételer les wagons. Je l'abandonne à ses affaires et descends en ville, portant ma part des petits paquets. J'arrive à un hôtel où je les dépose et m'informe de l'heure du repas. « A sept heures », me répond l'hôtesse. — « C'est bon pour ce soir, lui dis-je, mais le repas du matin ? » — ■ « Demain à midi», me répond la femme. Cette réponse me surprend. — « Il ne s'agit pas de demain, lui dis-je, mais d'aujourd'hui. A quelle heure le grand déjeuner? » Elle parait surprise de ma question et me répond de nouveau : « Ce soir, à sept heures ou demain à midi ». « Cette bonne femme est bornée pensai-je. Pourquoi me répond-elle ce soir, ou demain, quand je lui parle de ce matin ? » J'ai l'impression qu'il est quelque chose comme dix heures du matin et, comme il me reste quelque temps avant l'heure du déjeuner, je pars me promener le long d'un grand fleuve qui n'est séparé de l'entrée de l'hôtel que par la largeur de la route. Mais avant de partir : « Dans quelle ville sommes-nous ? » demandè-je à quelqu'un. « A Lyon », me répond le personnage. Je le quitte en haussant les épaules, ayant la conviction formelle qu'il se moque de moi, car ce grand fleuve coule de l'est à l'ouest et non du nord au sud. Ce ne peut être que la Garonne, et je dois être à Bordeaux.
Je pars donc me promener en descendant le cours du fleuve ; puis, au bout d'un temps que j'estime en rêve à une demi-heure environ, me sentant très faim, je regarde l'heure à ma montre ; je constate avec stupéfaction qu'il est trois heures (trois heures de l'après-midi, puisque nous sommes en plein jour). Je me hâte de faire volteface pour gagner l'hôtel, me demandant avec inquiétude si à cette heure tardive je trouverai encore de quoi manger. Tout en marchant, je fais réflexion que j'ai été bien stupide de croire qu'il pouvait être dix heures du matin, puisque je savais fort bien aue le train n'arrivait à Bordeaux qu'à 1 h. 53 (je sais l'origine dans mon rêve de
cette heure si précise ; c'est celle où devait arriver à sa destination, d'ailleurs toute différente, une personne qui, quelques jours avant, avait consulté en ma présence l'indicateur), et je suppute en moi-même : 1 h. 53, disons deux heures avec le petit retard obligatoire, un quart d'heure pour gagner l'hôtel, un quart d'heure pour les pourparlers avec l'hôtesse et voilà bien une demi-heure que je marche ; cela fait le compte, il est bien trois heures.
Tandis que je fais route le long du fleuve, une bande de gamins se met à mes trousses en criant sur l'air de « Conspuez » : « Talence sur Manouba ». Je me demande ce que cela peut signifier ; je n'y comprends rien. Pourquoi ces gamins s'acharnent-ils après moi ? cela ne me cause ni surprise ni inquiétude ; mais que peut être ce Manouba ?
(Je m'interromps ici encore pour dire que ce nom de Manouba ne m'est pas étranger ; c'est le nom du bateau sur lequel Garros est revenu de Tunis à Marseille après sa traversée de la Méditerranée en aéroplane. Je l'ai appris hier, tandis qu'on me lisait l'article du journal, où le fait est relaté. Je me rappelle m'être demandé à ce moment ce qu'était ce Manouba qui avait donné son nom au navire, quelque ville d'Orient sans doute, mais la question est restée pour moi sans réponse). Je m'imagine dans mon rêve que ce doit être quelque infime affluent de la Garonne passant à Talence et dont je n'ai pas eu jusqu'ici la moindre notion. (Je m'interromps encore pour ajouter qu'à l'état de veille, je n'ai pas connaissance' qu'il y ait aucun cours d'eau à Talence où je suis allé une fois) .
Continuant d'avancer, je rencontre un ecclésiastique qui me crie à l'unisson avec les gamins : « Talence sur Manouba ». Je l'aurais volontiers interrogé, mais je m'abstiens de le faire, remarquant que le prêtre, au lieu d'accentuer la pénultième syllabe du mot « Manouba »
comme les gamins, met l'accent sur la dernière syllabe, d'où je conclus qu'il n'est pas de la région et qu'il ne saurait sans doute pas me renseigner. Je reprends donc ma route vers l'hôtel ; mais en ce moment je m'éveille et mon rêve prend fin.
Tel est ce rêve, aussi banal que pas un. Il est bien dans la note habituelle, avec ses lacunes, son décousu, ses rapprochements imprévus et grotesques, son mélange de vague et de précision. Si je l'ai raconté tout entier sans me borner à l'épisode remarquable et sans mettre ee dernier en relief, c'est pour montrer que des problèmes délicats, y compris ceux de la cérébration inconsciente peuvent se trouver cachés au milieu d'épisodes plus ou moins intéressants au point de vue littéraire, mais insignifiants au point de vue philosophique et qu'il faut une étude, je dirai presque une dissection pour les faire apparaître, les mettre en lumière.
Parmi les particularités remarquables se trouve la conviction très forte que la ville où j'ai débarqué ne saurait être Lyon, parce que le fleuve qui l'arrose coule de l'est à l'ouest. La notion de l'orientation des objets qui m'entourent est si solidement établie en moi qu'elle suffit, même en rêve, à déterminer ma conviction en dépit du témoignage de gens en situation d'être bien renseignés. C'est là un trait particulier de mon psychisme. Dans un travail antérieur (Essai sur la Constitution des idées. Rev. gén. Se. 13), j'ai insisté sur cette particularité.
Mais le point sur lequel je veux ici attirer l'attention est celui relatif à l'heure. En apparence, il n'y a rien d'étrange dans tout ce que j'ai rapporté. Au moment où j'arrive à l'hôtel, il doit être environ 2 h. 1/4, mais je l'ai tout à fait oublié et je me crois à dix heures du matin. La maîtresse d'hôtel au contraire le sait fort bien, d'où les coq-à-1'àne de notre conversation. Elle me répond comme une personne qui sait que midi est passé depuis longtemps, et moi je l'interroge comme une per-
sonne persuadée que nous sommes encore loin avant miili. — Eh bien, si l'on veut bien y réfléchir, cela est parfaitement inconciliable, pour la bonne raison que la maîtresse d'hôtel et moi nous ne faisons qu'un. Cette brave femme qui, dans la réalité, aurait le droit d'avoir son opinion différente de la mienne, n'en a plus le droit dans mon rêve, où elle n'a plus d'existence individuelle el n'est qu'une deuxième effigie de ma propre personne. Ainsi dans mon rêve, je suis un être en deux personnes : l'hôtesse et le voyageur. Rien ne m'empêche de jouer sous ces deux lormes deux rôles différents, mais ce qui semble vraiment impossible, c'est que je connaisse sous l'une de ces deux formes une chose que j'ignore sous l'autre.
Je crois cependant pouvoir expliquer cela en admettant qu'il puisse y avoir pendant le rêve, comme pendant la veille, des états de subconscience susceptibles d'exercer ou non leur influence sur nos actions. Une critique approfondie est nécessaire pour bien voir le fond des choses. Le rêveur se voit lui-même dans son rêve sous la forme du personnage qu'il est en réalité, et qui constitue pour lui un moi parfaitement net et précis. Les objets qu'il voit en rêve, et qui forment le cadre de l'action (maison, rue, place, meubles, plantes et animaux) qui jouent tous dans l'action quelque rôle passif, sont des émanations de sa pensée, réalisées sous une forme concrète, tangible pour lui, mais ce ne sont pas des extériorisations de sa personne.
Il peut en être de même des personnages humains autres que lui, tant que ceux-ci se bornent à jouer un rôle muet dans l'action : le serviteur qui lui ouvre une porte, ou qui lui sert son repas, l'assassin qui le poursuit font partie du cadre, ou si l'on veut, des figurants de l'action, mais ils ne sont pas lui, ils agissent poussés par des motifs qu'il ignore ou qu'il devine, mais leurs gestes peuvent être aussi indépendants de lui que le mouvement
d'un train en marche ou d'un oiseau qui vole. Il en est tout autrement quand un de ces personnages vient à parler, c'est-à-dire à exprimer par des paroles une pensée. Cette pensée a son siège apparent dans le cerveau de l'interlocuteur, mais son siège réel dans le cerveau du rêveur lui-même, d'où elle se transporte à son msu dans celui de l'interlocuteur.
Rien de surprenant dès lors que le rêveur ne s'étonne point que son interlocuteur sache des choses qu'il ignore lui-même ; mais le philosophe qui, à l'état de veille, scrute ce cas psychologique, a le droit de s'en étonner, et le devoir d'en chercher l'explication.
Cette explication, je le répète, se trouve peut-être dans l'existence ,chez Te rêveur, d'états de subconscience dont il faut scruter les effets.
Pour cela, examinons ce qui se passe à l'état de veille. J'avoue n'avoir pas pour le moment de souvenirs précis sur lesquels étayer ce que je vais dire ; aussi dois-je faire quelques réserves sur des explications qui n'auront toute leur force que lorsqu'elle seront fondées sur des observations définies, observations que je compte bien faire quand l'occasion s'en présentera, maintenant que mon attention est éveillée, pour les saisir au vol.
J'estime que tout souvenir absent de la conscience nette mais qui n'est pas complètement effacé vu qu'il pourra surgir plus tard sous l'influence de quelque image évocatrice, peut être considéré comme existant dans le domaine du subconscient. Là, son rôle peut être double : il peut être ou assez éloigné de la conscience nette pour ne pas plus influencer nos actions et nos pensées que s'il était totalement aboli : ou bien il peut être assez près de nous pour influencer nos actes à notre insu, sans entrer encore cependant dans le domaine de la conscience nette.
Voici un cas imaginaire. J'ai traversé en me promenant un village, sans apporter une attention particulière
à ses maisons, à ses rues, à ses carrefours. Plus tardr j'aborde ce même village par quelque autre côté, et, ayanl perdu ma route, je cherche à m'orienter. Ne se peut-il pas qu'en pareille circonstance, tantôt je reste aussi perdu, aussi désorienté que si jamais je n'étais passé par la tantôt au contraire, qu'un je ne sais quoi inconscient et inexpliqué me dirige et me fasse retrouver la bonne voie plus aisément que par les simples procédés habituels d'orientation. Je pense que des cas de ce genre se rencontreraient aisément chez des personnes retournant après de longues années dans des lieux qu'elles ont habités dans leur toute première enfance, à l'âge où l'éclosion de la mémoire définitive est encore à peine ébauchée.
J'estime que le rêveur, dans le rêve ci-dessus, passe successivement par ces deux états. Dans sa pensée, la notion de l'heure réelle existe à l'état subconscient, et cette connaissance subconsciente se manifeste extérieurement lorsque, dans le dialogue, elle inspire les paroles de l'hôtesse, tandis qu'elle reste inactive lorsqu'elle dicte les paroles du voyageur jusqu'au moment où celui-ci \<iit cette notion inconsciente pénétrer dans sa conscience sous l'influence d'un incident évocateur. Ici, cet incident est l'acte de regarder l'heure à sa montre.
Quoi qu'il en soit de ces explications, je considère que le rêve de Talence apporte une preuve de la réalité de la cérébration inconsciente dans le rêve aussi incontestable que les observations citées plus haut de Binet sur la cérébration inconsciente chez les hystériques. On ne saurait contester en effet que la notion qu'il est trois heures de l'après-midi existe chez moi dans le rêve, puisqu'elle inspire les réponses de l'hôtesse et cette notion est inconsciente puisque, lorsque je fais appel au témoignage de ma conscience, celle-ci affirme énergiquement qu'il est dix heures du matin.
Voici un autre rêve, plus récent, qui fournit un exemple non moins suggestif du même phénomène.
Rêve de Mistress Toothsmooth. — (Nuit du 20 au 21
janvier 1915).
Je me vois dans le couloir qui, dans ma maison, sépaiv la cave à charbon de la cave à vin. Un demi-jour y règne. A côté de moi, sur un haut escabeau, est couchée en rond une petite tigresse. Je dis tigresse pour abréger, mais en fait elle a la couleur brun sale de mes chiens de berger et une tète qui est tout à fait celle d'un chat ; le poil est long et soyeux comme celui de ce dernier animal. Je la regarde en m'interrogeant et prononce mentalement les mots : carnassier, félin, mais pas celui de tigresse ; je sais d'ailleurs que l'animal est femelle. J'ai le sentiment qu'il est dangereux, mais que je n'ai pas grand chose à craindre de lui, parce qu'il m'aime et ne voudrait pas me faire de mal. Je me hasarde donc, non sans quelque appréhension, à lui caresser les flancs, puis la tète, prenant plaisir au contact de son pelage soyeux. L'animal gémit doucement et entre nous s'établit un dialogue muet où les questions n'atteignent pas mes lèvres et où je lis dans ma pensée les réponses dont ses gémissements sont le signe et l'accompagnement. Je lui demande pourquoi elle se plaint ; elle me répond « qu'elle est fatiguée de n'avoir que du pain et voudrait de la viande ». Je réponds que cela est bien difficile, car on li ouve mal aisément des déchets et' des bas morceaux, et que ma femme, trouvant que ses chiens lui coûtent déjà fort cher à nourrir, n'acceptera pas ce supplément de dépense. Ma femme apparaît un instant dans le couloir comme évoquée par cet appel à son opinion, puis disnaraît. Je conseille alors à ma tigresse de sortir la nuit dans les rues de Sceaux et de manger tous les chats qu'elle rencontrera. A ce moment apparaît dans mon esprit limage mentale fortement extériorisée d'un coin
de rue (celui qui fait l'angle de la rue Houdan et de la rue du Docteur Berger), éclairé par un réverbère avec un passant attardé qui se hâte et je me dis que les randonnées de ma tigresse risqueraient de soulever quelque émoi,, en sorte que la valeur de mon conseil m'apparaît douteuse. A ce moment, je détourne la tête et aperçois dans le couloir d'énormes quartiers de viande qu'on a apportés là pour la consommation de la famille. Sans m'étonner de leur ampleur disproportionnée, j'ordonne qu'on les enlève pour ne pas exciter la convoitise de la tigresse. La viande disparait. Cependant la tigresse, que je continue à caresser, se fait de plus en plus câline, et, dans un ron-ron plus significatif, je devine quelque chose. Je prête l'oreille, le ron-ron continue et j'entends ceci : « Je voudrais que tu m'appelles Mistress Toutmuss ». Elle dit cela sur le ton d'un enfant demandant timidement une faveur exceptionnelle. Je me demande ce que peut signifier ce nom que j'orthographie mentalement comme ci-dessus et que je me prononce à moi-même : Toutt Mouss, et dont je sais seulement (comment ? pourquoi ?) qu'il est anglais. Je me creuse la tête. Pour Tout, je ne trouve rien. Mouss me fait penser aux pamplemousses que j'ai mangés en Amérique, mais je n'arrive à établir aucune relation entre ces fruits et le désir de ma tigresse. Peu après réveil.
A peine réveillé, j'étudie mon rêve et trouve tout d'abord dans mon esprit la question que je m'étais posée ,m sujet du nom : Toutmuss. Pendant que les autres épisodes me reviennent à la mémoire, un éclair jaillit dans mon cerveau ! Le Tout de Toutmuss doit s'orthographier Tooth et veut dire dent ; pour Muss, ma perplexité reste entière ; la relation avec pamplemousse ne me satisfait pas du tout. Mais presque aussitôt, second éclair ! Ce Muss doit s'orthographier smooth et veut dire doux. Le nom entier est donc Toothsmooth, qui veut dire dent douce, que la tigresse réclame en récompense de
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«a douceur à mon égard, comme elle pourrait réclamer celui de pâtée de retours.
Ce très curieux Fève prête à d'intéressantes remarques :
1° Cherchant l'origine de ses diverses particularités, je trouve ceci :
a) J'ai deux chiennes de berger qui ont nettement prêté à ma tigresse La couleur de leur pelage. Hier, elles se soûl cruellement battues et ma femme a fait devant moi la remarque que la plus jeune avait une denture terrible avec ses crocs longs et aigu-.
b) La difficulté de se procurer des déchets de viande pour nos animaux : chiens, chats et poules revient journellement sur le tapis.
c). Hier, avant de m'endormir, pour renouveler une expérience que je fais quelquefois, je me suis appliqué à repasser toutes les péripéties de mon dernier voyage eu Amérique pour voir si elles orienteraient mon rêve cl j'ai à cette occasion repensé aux pamplemousses. M'est revenue aussi en mémoire une conversation que j'ai eue sur le bateau avec une dame anglaise :
Moi : « How do you like the voyage ? »
Elle : « Very pleasant, indeed, and the sea is so smooth ! » La mer était très calme en effet.
Ce mot smooth m'a frappé parce qu'il n'est pas la traduction littérale d'un des termes par lesquels nous exprimons en français que la mer est calme et, depuis, il m'est revenu souvent en mémoire.
Je n'ai pas rêvé d'Amérique, mais deux points de ses souvenirs sont intervenus dans mon rêve : les pamplemousses et le « smooth ».
2° A noter le tableau du coin de rue avec le réverbère et le passant attardé. Il a beau former une image mentale fortement extériorisée, il n'a à aucun degré le caractère hallucinatoire, car je sais, durant qu'il occupe mon esprit, qu'il n'est rien autre chose qu'une pen-
sée, une prévision, que je conçois en dehors de moi, tandis que je suis dans le couloir de ma cave.
3° Mais le trait le plus curieux est bien ce qui concerne le nom de Mistress Toothsmooth et c'est à cause de lui que je place ici ce rêve dans sa narration intégrale, l'intérêt des autres épisodes étant relatif à d'autres chapitres de cet ouvrage.
Voilà un nom singulièrement approprié à la circonstance et pourtant, tel que je l'orthographiais dans mon cerveau de rêveur il était entièrement dénué de sens. Si l'on met de côté l'explication hautement invraisemblable par coïncidence, il faut donc reconnaître que j'ai fait une opération intellectuelle intelligente sans le savoir. C'est pour des cas de ce genre que l'on fait appel à l'Inconscient (voir ici le rêve du Yortex et le rêve de Levaux). Il faut donc admettre que des cours de pensées partant d'un point de départ pour aboutir par des voies logiques à un résultat raisonnable peuvent se poursuivre en nous en dehors de la conscience. Les réduire à des rapprochements très frustes, des intuitions, des résultats de prime-saut, n'allège pas beaucoup la difficulté.
En retournant le problème dans ma pensée, je me demande si l'on ne pourrait pas faire appel, dans quelques-uns au moins des cas de ce genre, et surtout dans le rêve, à des oscillations de la mémoire aboutissant à son annihilation momentanée tout comme des oscillations de l'attention peuvent aboutir à des absences. S'il en est ainsi, on pourrait admettre que j'ai formé durant mon rêve le mot Toothsmooth par une opération intellectuelle intelligente et consciente qu'une oscillation de la mémoire a l'ait disparaître presque complètement, n'en laissant subsister que la conclusion. Mais cela est entièrement hypothétique, et en fait, je ne trouve dans mes souvenirs les plus fouillés aucun indice de cette opération intellectuelle supposée.
Les cas analogues aux deux ci-dessus sont nombreux (voir le rêve du Canot Aéroplane) ; mais aucun de ceux que je connais ne paraît poser, sinon résoudre la question, d'une manière aussi nette. En voici un, par exemple, d'Hervey de Saint-Denis.
Rêve du Discours Copié. — Hervey rêve qu'il a fait le brouillon d'un discours et qu'il le retranscrit au propre. Quand il est arrive au bout de la phrase qu'il écrit, sa mémoire infidèle ne lui permet pas d'aller plus loin. Alors il jette les yeux sur son brouillon et lit la phrase cherchée.
Ici la phrase copiée est bien aussi à la fois ou alternativement dans l'inconscient et le conscient. Elle est dans l'inconscient avant qu'il jette les yeux sur son brouillon et dans le conscient lorsqu'il l'a lue sur celui-ci. Mais ici le phénomène me paraît d'une autre nature et beaucoup plus simple que ceux des rêves de Talence et de Mrs Toothsmooth ; c'est le cas d'un souvenir qui, alternativement, s'évade de la conscience et y reparaît, selon que telle ou telle association d'idées l'efface ou le ramène. Le souvenir des phrases de son brouillon est lié par association à la vue de celui-ci. Le fait n'est pas plus extraordinaire que cet autre si banal : nous quittons notre chambre pour aller chercher quelque chose ; arrivés là où nous devons le trouver, nous ne savons plus ce que nous étions venus chercher. Alors nous retournons à l'endroit d'où nous sommes partis et le seul fait de nous trouver dans la condition où nous étions au moment où cette idée nous est venue une première fois, la fait surgir de nouveau dans notre esprit.
Voici un rêve personnel analogue à celui du Discours Copié, mais qui va nous suggérer une explication d'une autre nature.
M 1(1 1 l RÊVE
Réj e du Bureau de [feçrutement. - (Nuit du 29 au 30 janvier 1915).. Ce que je vais rapporter ici
h ot que le premier épisode, seul intéressant du point de vue qui nous occupe dans ce chapitre, d'un long rêve ne comprenant pas moins de cinq épisodes et quinze tableaux. Je me vois dans une salle appartenant au bureau de recrutement de Brest, salle que je n'ai jamais vue d'ailleurs et qui ne ressemble à rien que je connaisse. A une table est assis un personnage que je sais être le colonel ; à côté de lui, un scribe griffonne je ne sais quoi. Je viens d'exposer au colonel une requête qui a été agréée et je cause familièrement avec lui : je lui explique que j'ai exercé à Roscoff les fonctions de médecin gratuitement et par charité. Mes regards tombent sur quelques feuillets étalés sur la table et j'y lis la formule d'une pommade médicinale. Celle-ci est composée d'un mélange de céruse et de talc. Sans remarquer qu'une pareille pommade serait toxique par le sel de plomb qu'elle contient, je la trouve étrange et me demande pour quelle affection elle a pu être formulée. Pour le savoir je consulte le feuillet précédent et j'y lis que c'est pour une tumeur du cuir chevelu.
Il est à remarquer que jusqu'ici je n'ai pas à proprement parler lu les feuillets. Le tableau hallucinatoire me les présente couverts d'un griffonnage quelconque qui m'en montre juste assez pour savoir que c'est de l'écriture, et la notion de ce qui est écrit naît dans mon cerveau à l'inspection de la page écrite sans passer par l'intermédiaire des signes de l'écriture. Cependant, voulant être mieux renseigné, je continue la lecture du feuillet, et ici le phénomène change complètement de caractère. Je vois très nettement les signes de l'écriture qui se photographient en quelque sorte sur ma rétine et non-seulement je les voyais en rêve, mais maintenant encore, après le réveil, je les vois avec netteté. Mais au
premier abord, durant le rêve, je n'arrive pas à Saisir leur signification. Il y a trois mots. Le premier est do cinq lettres ; la première el la quatrième sont réduites à un simple point et méconnaissables ; la deuxième et la troisième sont formées par deux jambages allongés vers le bas ,1e second un peu plus long que le premier, la cinquième lettre est un jambage allonge vers le haut ; le second j)io| est le mot des assez lisiblement écrit ; du troisième mot assez court, seule est reconnaissable la deuxième lettre qui est un / assez bien bouclé. Je me demande ce que cela signifie. Péniblement et après quelques efforts d'application, j'arrive à déchiffrer les trois mots : Appel des (hisses. Tout cela se passe durant mon rêve et est retrouvé tel par le souvenir au réveil, lequel n'a lieu qu'assez longtemps après lorsque -: sont développés quatre autres épisodes suites du précédent.
Il me semble que ce rêve fournit une solution à laquelle on n'avait point songé du problème du rêveur lisant une lettre ou copiant un manuscrit et obligé de recourir au brouillon pour y prendre connaissance progressivement de ce qu'il a à écrire. On peut faire appel, comme nous l'avons vu, à la subconscience, au dédoublement du moi, à des oscillations de l'attention ou de la mémoire. Mais voici que se présente une explication toute différente, non pas générale certainement, mais applicable à certains cas. Ce qui fait la difficulté du problème, c'est que le rêveur doit connaître le contenu de la lettre antérieurement à sa lecture, puisque cette lecture, n'ayant pas de réalité objective, ne peut rien lui apprendre sur ce contenu ; et alors on se demande pourquoi il a besoin de ce simulacre de lecture pour connaître le contenu de la lettre. C'est ainsi que se pose la question pour l'ordonnance de la pommade et pour la nature de la maladie dans le rêve ci-dessus. Mais pour les trois derniers mots, il n'en est plus de même. Ici la
connaissance du sens de ces trois mots n'est pas antérieure à la vue des signes ; c'est celle-ci, au contraire, qui précède la connaissance du sens, puisque pendant un temps appréciable le rêveur voit les signes et les discute en lui-même avant d'arriver à une interprétation quelconque. Il faut donc admettre que dans ce cas un tableau hallucinatoire a présenté au rêveur les signes d'écriture plus ou moins déformés, comme il aurait pu lui présenter un cheval boiteux ou une chaise cassée. Et c'est en retrouvant, sous ces signes mal formés, les vraies lettres qu'ils représentent, que le rêveur a pu se faire une idée de la signification des mots. Appliquant cette logique, qui ne fait pas plus défaut dans le rêve que dans la veille, il se laisse guider dans cette interprétation, pour peu qu'elle soit élastique, par le désir de rattacher le sens des mots lus ou devinés aux circonstances de la scène. Le plus souvent, il y parvient, vu la complaisance du sens cn'tinue dans le rêve, mais parfois il n'y réussit qu'à moitié ou pas du tout, ce qui est le cas dans le rêve ci-dessus. Car si les mots : « Appel des classes » ont quelque à-propos par rapport à la salle de recrutement, ils n'en ont aucun par rapport à la pommade et à la tumeur du cuir chevelu, auxquelles ils sont bien plus étroitement liés qu'à la salle de recrutement.
En résumé, il faut admettre que, dans certains cas au moins, le rêveur lisant une lettre ou copiant un manuscrit ne lit pas sa propre pensée à travers des signes d'écriture qu'il fait naître pour la circonstance, en les modelant avec plus ou moins de précision sur ce qu'ils doivent représenter, mais qu'au contraire, il projette sur le papier des signes d'écriture comme il pourrait faire de toute autre image visuelle. De tels signes ont toute chance de ne rien représenter, tout comme la production du singe dactylographe. Mais avec un peu de complaisance, en usant largement des similitudes de
toutes sortes comme dans les jeux de mots et les calembours, il arrivera, en général, à extraire de ces signes un sens plus ou moins acceptable, plus ou moins satisfaisant, au moins pour son esprit peu exigeant de rêveur. Au réveil, il n'en serait peut-être plus de même ; mais à ce moment, tout souvenir précis de la page écrite a disparu et il ne reste plus dans la mémoire qu'une interprétation, désormais invérifiable.
Ainsi, les rêves de la catégorie du Discours Copié ne sont pas très caractéristiques sous le rapport de l'intervention de l'inconscient dans le rêve ; leur explication met en jeu d'autres phénomènes et je considère comme beaucoup plus suggestif en ce qui concerne la question de la cérébration inconsciente mes rêves de Talence et de Mrs Toothsmooth. Dans ce dernier en effet, ce qui se cache dans la subconscience n'apparaît à aucun moment dans le rêve sous une forme compréhensible et c'esl au réveil seulement que la conscience le fait apparaître non sans effort. Dans le rêve de Talence, il ne s'agit pas d'une notion alternativement oubliée et retenue, mais d'une protestation du moi conscient contre une affirmation contraire qui ne peut provenir que de l'inconscient.
Des cas plus ou moins analogues se rencontrent dans certains des rêves où l'on discute, où l'on se renseigne (rêve de Mussidan, de Maury), et dans les rêves de doubles où deux << Moi » coexistent et souvent ne sont point d'accord. Yuillemin dans la critique de son rêve a effleuré cette question. Nous y reviendrons à l'occasion des rêves de doubles.
Havelock Ellis explique ce phénomène de duplication de la personnalité que Delbœuf a désigné par l'expression très heureuse d'altruisation.
D'après Ellis, le cerveau du rêveur est traversé comme celui de l'homme éveillé par des courants d'idées jplus ou moins divergents ou même opposés ; l'homme
3 i l LE RÊVE
éveillé les accueiire comme telles, les discute avec lui- Diême ; le rêveur fait autrement : lorsque le personnage dans lequel il a placé son moi a une pensée, si une pensée plus ou moins divergente ou contradictoire se fait jour dans son esprit, il l'applique à tel autre personnage plus ou moins connu de lui, susceptible de par sa nature d'émettre l'idée en question. Si des paroles exprimant sa propre pensée résonnent à son oreille, sa logique de rêveur, qui a certaines exigences à côté de tolérances excessives, fait surgir dans la scène le personnage qui eût pu prononcer ces paroles, et celui-ci, en raison des conditions hallucinatoires du rêve, devient pour Je rêveur un être en chair et en os comme lui-même.
11 y a certainement du vrai dans cette opinion qui d'ailleurs n'est pas nouvelle. Ellis cr:>it tout expliquer par elle, mais néglige d'autres points de vue non moins importants. Dans l'Opinion ci-dessus, l'idée du rêveur précède et conditionne l'apparition du personnage dans lequel il place la seconde effigie de son moi dédoublé. Pour moi, il en est autrement ; dans bien des cas du moins, l'apparition du second personnage est spontanée, due au hasard de l'association des idées et du résidu de leur force évolutive potentielle. Et c'est l'apparition du personnage qui conditionne l'entrée en scène d'idées et d'opinions en rapport avec sa nature.
Je rappellerai, à la fois comane exemple pour illustrer ma thèse et comme preuve à l'appui de sa démonstration un rêve déjà cité, le Rêve de la Lucarne. Si la thèse de H. Ellis était vraie, il faudrait qu'avant l'entrée en scène de ma femme, j'aie éprouvé le besoin de me disculper devant moi-même pour l'apparente incorrection de ma situation. Or, il n'en est pas ainsi, puisque je sais fort bien que je ne suis pour rien dans ce qu'elle a d'incorrect. Tout autre devient ma condition psychique si les hasards du rêve font apparaître
ma Eemme derrière la lucarne : alors il est naturel que j'éprouve le besoin de me disculper parce que les apparences sont contre moi, et que ma féminine ne lit pas dans ma conscience pour en connaître la parfaite tranquillité.
11 serait intéressant de déterminer sur quels phénomènes de la physiologie des cellules corticales reposent les manifestations de l'inconscient. Si l'on admet les idées que nous avons développées au chapitre V, on incline à penser que les manifestations de l'inconscient ne sauraient être autre chose que ce que nous avons appelé les idées incomplète-, c'e-t-à-dire celles à l'expression desquelles manque une partie de leurs éléments constitutifs et le plus souvent sans doute la représentation verbale. qui leur donne leur précision et leur dessin définitifs. Il n'est pas impossible que des chaînons d'idées incomplètes, exprimées insuffisamment pour se manifester à la conscience inattentive du rêveur, mais suffisamment pour s'évoquer les unes les autres, aboulissent à une dernière idée qui, elle, se déploie complètement dans la conscience et y apparaît alors comme engendrée ex-nihilo. Les notions de Conscient et d'Inconscient ne deviendront prafaitement claires que lorsqu'elles auront été ramenées à des éléments de cette nature.
Les rêves où l'on raisonne sont fréquents. Havelock Ellis va jusqu'à dire que le raisonnement est un phénomène essentiel, inséparable du rêve. Cela me paraît fort exagéré. Par contre, l'on ne saurait souscrire à lidée soutenue par Freud que le raisonnement est absent du rêve et que ce qui en donne l'illusion n'est qu'une succession d'images mentales. Le plus souvent, les jugements que l'on porte sont de prime-saut justes ou
faux selon le cas, souvent guidés par la nature de l'émotion concomitante. Une chose paraîtra belle ou laide, juste ou fausse, attrayante ou effrayante selon la nature de l'émotion qu'elle fera naître en nous, ou de l'émotion qui règne en nous à ce moment sous une influence étrangère cénesthésique ou autre. Mais ce ne sont pas là des raisonnements, c'est-à-dire des séries de propositions s'étageant les unes sur les autres, se prêtant les unes aux autres un mutuel appui.
De vrais raisonnements se rencontrent dans certains rêves. La question est de savoir quel caractère ils empruntent à la condition où se trouve le sujet qui les forme. Il n'est pas besoin d'une longue statistique pour reconnaître que certains raisonnements de rêve sont faux ou même absurdes, tandis que d'autres nous étonnent par leur justesse et leur précision. Selon qu'on a envisagé ceux-ci ou ceux-là, on a nié ou affirmé l'intervention du sens critique, du jugement, de la logique dans le rêve.
Certains auteurs insistent avec complaisance sur la puissance et la justesse du raisonnement dans le rêve, qui iraient dans certains cas jusqu'à faire découvrir des solutions que l'esprit eût été à peine capable d'atteindre à l'état de veille. Dans la plupart des cas, au contraire, sautent aux yeux l'incohérence et l'absurdité des raisonnements que l'on fait en rêve.
Voici un exemple personnel que je veux rapporter parce qu'il montre ces deux qualités contraires coexistant et prouve que l'esprit est capable des plus ridicules absurdités dans le moment même où il fait ces raisonnements qui nous émerveillent.
Rêve des Deux Horloges. — Je suis dans la rue de Rennes à un balcon d'une maison située quelque part vers la rue du Vieux-Colombier, je regarde à ma droite et j'aperçois l'horloge de Saint-Germain-des-Prés, qui
se trouve (contrairement à la réalité) me faire face. Je constate qu'il est onze heures moins un quart, puis je tourne la tète à gauche et par hasard, sans l'avoir cherché, nies yeux tombent sur le cadran de l'horloge de la gare Montparnasse. Les aiguilles marquent onze heures moins dix, et je me mets à ratiociner. Pourquoi ces deux horloges marquent-elles des heures différentes Y L'une d'elles, me dis-je, est sans doute mal réglée ; puis brusquement, une idée admirable surgit dans mon cerveau : suis-je bête, me dis-je, c'est la différence des méridiens. Mais cette différence d'heure correspond-elle bien à la différence des méridiens ? Pour le savoir, au lieu de supputer la distance des deux horloges, je mène par la pensée un rayon de chacune d'elles au centre de la terre et comme, dans mon rêve, je vois sans m'en étonner la terre beaucoup plus petite qu'elle n'est, je trouve que ces deux rayons font entre eux un angle appréciable, et cet angle est précisément de trente degrés comme celui des grandes aiguilles des deux cadrans. Cela me satisfait d'abord, puis une nouvelle objection surgit dans mon esprit. L'aiguille de l'horloge fait deux fois le tour du cadran pendant que la terre fait un tour, donc l'angle devrait être deux fois plus grand sur le cadran de l'horloge que sur la terre ; s'il est seulement égal c'est donc bien qu'il y a, comme je le pensais tout d'abord, une erreur dans le réglage des deux horloges. On voit quels raisonnements Drécis et justes j'ai poursuivis dans ce rêve, tandis qu'à côté de cela je commettais sans m'en apercevoir une triple absurdité : la première d'évaluer à trente degrés la différence de longitude entre la gare Montparnasse et Saint-Germain des Prés ; la seconde de comparer le mouvement de la terre non à celui de la petite aiguille de l'horloge qui va en effet deux fois plus vite, mais à celui de la grande qui va yingt-quatre lois plus vite : la troisième de ne pas avoir remarqué qu'en tout état de cause, l'horloge de la gare
Montparnasse aurait dû être en retard et non en avance sur celle de Saint-Germairi-des-Prés, car je voyais» dan- mon rêve la première exactement à l'ouest de la
seconde, cette dernière idée ayant son origine sans doute dan- le fait que lorsque je prends le train à la gare Montparnasse, c'est toujours pour me rendre à l'ouest de Paris ».
Pour expliquer ces faits contradictoires que, sous une autre forme, tous les philosophes ont constatés, on a invoque, tantôt une acuité merveilleuse des fonctions cérébrales pendant le rêve, y compris le jugement, tantôt leur défaillance, et il y a dans la présence simultanée de ces deux conditions opposées une contradiction qui n'a pas été éclaircie.
La chose est à mon sens très facile à expliquer à la condition que l'on place la question sur un autre terrain.
Si l'on fait abstraction des états émotifs qui peuvent fausser le jugement, d'ailleurs aussi bien à l'état de veille que dans le rêve et qui ne sont point à considérer dans la question qui nous occupe, on peut dire que le rêveur utilise correctement les éléments actuellement présents dans sa conscience, aussi bien les principes subjectifs de jugement que les matériaux objectifs, images, souvenirs, etc. Ces éléments sont ceux auxquels a été ouverte la porte de la conscience par l'association des idées. Il en est de même à l'état de veille : on ne saurait raisonner qu'avec les documents objectifs et les principes subjectifs de jugement actuellement présents dans la conscience et c'est toujours l'association des idées qui les introduit. Mais une différence capitale consiste en ceci. Chez l'homme éveillé, l'association des idées n'est pas sous la seule dépendance du hasard, elle est dirigée, contrôlée, par suite de ce fait que le pen- | seur voit de loin le but vers lequel il marche et rejette par un acte de sa volonté les documents objectifs et les
principe- subjectifs de jugement qu'il reconnaît inutiles pour l'atteindre. En outre, il sait qu'en dehors de ceux (documents et principes) actuellement dans sa conscience, il en est d'autres auxquels il peut faire appel et qu'il sait où chercher. Chez le rêveur, au contraire, l'association des idées est abandonnée à elle-même, c'est-à-dire au hasard, e'est-à-dire à des causes multiples, menues et non systématisées. En outre, il vise, non pas un but iixe et lointain, mais un but immédiat qui se déplace sans cesse, d'où l'allure zigzagante et indécise de sa pensée ; mais surtout il ignore qu'il existe autre chose dans l'univers que ce qui est actuellement dans sa conscience, en sorte qu'il lui est impossible de faire appel aux documents objectifs et aux principes subjectifs de jugement en ce moment absents et qui lui seraient cependant nécessaires pour juger juste. Il résulte de là que la justesse de ses jugements, la suite et la valeur de ses raisonnements sont affaire de hasard et c'est pour cela qu'ils sont le plus souvent incorrects, rarement justes, quelquefois d'une absurdité extraordinaire, en révolte contre les exigences du plus élémentaire bon sens.
A titre d'exemple et pour montrer l'infinie variété des formes que peut prendre le raisonnement onirique, je citerai encore deux rêves personnels.
Rêve des Fillettes Encombrantes. (7 Février 1914). — Je me vois à la caserne faisant mon service militaire : j'ai donc une vingtaine d'années et cependant je m'étonne d'y voir bien clair, sachant que je suis victime de celte affection de la vue qui, dans la réalité, ne m'a pris qu'au voisinage de la soixantaine. Je note cela en passant comme exemple de confusion du temps, mais ce n'est pas le point essentiel. Je passe sur un bon nombre d'épisodes plus ou moins singuliers qui allongeraient inutilement le récit. A un moment, entre dans.
la cour de la caserne un pensionnat de fillettes en jupes courtes, toutes dans le même costume et marchant deux à deux, .à la file, conduites sans doute par quelque maîtresse que je ne vois pas. Elles traversent la cour et montent avec précipitation un perron de quelques marches pour s'entasser dans une petite salle où je sais qu'elles vont entendre une conférence du Dr Bénibarbe Je me dis que j'aimerais y assister, puis je me fais cette réflexion : « cela va être bien gênant pour moi en raison de la différence de taille, car je suis adulte et ce ne sont que des fillettes, aussi vont-elles bien me gêner ». Et de fait, il en est ainsi, car, gravissant le perron avec les dernières, je me trouve serré au milieu d'elles, ne voyant et n'entendant rien car ma tête atteint à peine 1" niveau de leur ceinture. Et cela m'apparaît comme une conséquence fort déplaisante mais parfaitement naturelle du fait que ce sont des fillettes et que je suis un adulte. A noter que lorsqu'elles sont entrées dans la cour, elles m'ont paru notablement plus petites que moi. En scrutant les impressions de mon rêve, je crois discerner la cause de cette singulière déformation de jugement. Lorsque j'ai aperçu pour la première fois les fillettes dans la cour, elles étaient de plain-pied avec moi ; au contraire, quand je me vois auprès du perron, prêt à monter la première marche, regardant la porte d'entrée de la salle où je vais pénétrer, ma tête est a la hauteur de la ceinture de celles qui, au sommet du perron, sont en train de franchir la porte. J'ai là dans les souvenirs de mon rêve un tableau très net, tandis que les phases intermédiaires du mouvement sont vagues dans mes souvenirs. C'est aussi très nettement en coïncidence avec ce tableau que je place dans les souvenirs de mon rêve le jugement bizarre que j'ai signalé. J'ai transporté, ou plutôt prolongé cette situation relative du niveau de ma tête avec celui de la ceinture des fillettes jusqu'au moment où nous nous sommes trouvés
ensemble dans la salle par ce qu'avait disparu de ma conscience (si jamais elle y avait pris place) cette notion élémentaire qu'en montant moi-même les escaliers à leur suite j'élevais d'autant le niveau de ma tête au-dessus de celui de leur ceinture.
Rêve du Poteau Télégraphique (nuit du 24 au 25 juin 1914). — Je sors d'une excavation souterraine telle que serait un chantier du métropolitain où j'ai dû commettre quelque méfait que je ne me rappelle pas, car je cherche à m'enfuir. Je n'éprouve cependant aucune anxiété, je suis et l'entrecroisement de deux larges voies mal entretenues, creusées de profondes ornières dans un sol noirâtre pétri de parcelles de charbon telles qu'on en ren* contre aux ahords des faubourgs industriels. Sur les côtés sont quelques maisons et de vagues chantiers clos par des palissades en bois. Il fait nuit, mais une nuit très claire permettant de distinguer fort bien les alentours. Devant moi et à ma droite le ciel et l'horizon sont visibles, mais à gauche ils sont masqués par une haute maison dont en marchant je longe la façade. Cette maison forme l'angle de deux voies perpendiculaires l'une à l'autre et je n'ai plus que quelques nas à faire pour quitter celle où je me trouve et aborder l'autre. Aussi à mesure que j'avance, la portion gauche du ciel et de l'horizon que me cache l'angle de la maison se dégage progressivement ; ainsi vois-je apparaître sur la gauche au-delà de la voie qui est devant moi, partant de terre et barrant le ciel, d'abord un grand poteau télégraphique, puis un second, puis une haute cheminée d'usine. A ce moment, sans que l'idée de rêve conscient se formule nettement dans mon esprit, je me dis que ces apparitions ne correspondent à rien de réel, je m'inquiète de leur cause et je me demande si ce ne serait pas la pensée de ces objets qui en ferait apparaître l'image devant mes yeux. Cependant, je ne
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un- rappelle point avoir pensé à des poteaux télégraphique- ou à une cheminée d'usine avant d'avoir vu ce qui me suggère ces réflexions. Aussitôt je me décide à soumettre le cas à une vérification expérimentale et je me dis : « je pense que la portion d'horizon encore cachée et qui va se découvrir dans un instant me montrera un poteau télégraphique ». Je continue d'avancer et en etïet c'est un poteau télégraphique chargé de ses fils qui m'apparaît, et au moment même je me réveille.
Voilà un rêve fort exceptionnel montrant un cas d'expérimentation dans le rêve faite par le rêveur luimême et il vient à l'appui de l'idée que les tableaux hallucinatoires du rêve seraient précédés de pensées si brèves qu'elles ne seraient pas reconnues et qui se transformeraient en tableaux hallucinatoires d'origine en apparence spontanée. Cependant la démonstration ne me paraît pas parfaite, il peut y avoir eu simple coïncidence entre l'objet de la pensée et celui de l'hallucination. Pour rendre cette coïncidence si invraisemblable qu'on puisse la repousser a priori, il aurait fallu qu'au lieu de penser à un poteau télégraphique qui avait toute chance de se rencontrer dans le tableau, j'eusse pensé à une chose très différente comme un minaret, une cascade ou un éléphant. Mais dans le rêve on n'est pas si avisé que cela et voilà pourquoi la conclusion restera douteuse jusqu'à ce que se présente une occasion bien improbable de refaire la même expérience d'une façon plus judicieuse.
Mais cela intéresse plutôt la question de l'origine des tableaux du rêve. C'est au chapitre VI où il en a été question que ce rêve pourrait trouver place sous ce point de vue. (Voir également ici le rêve de l'Echope Brûlée).
Si j'ai rapporté ici le rêve du Poteau Télégraphique, c'est parce qu'il présente un très curieux exemple de raisonnement sans poser d'ailleurs de question nou
\elle et sans modifier notre conclusion. On trouvera au •chapitre des conclusions générales un exposé de notre opinion en ces matières auquel le lecteur peut se référer.