VII. Rêves ambitieux
Tandis que les aspirations ambitieuses de toutes catégories (richesse, puissance, gloire, supériorité intellectuelle, prouesses amoureuses) sont très habituelles dans la rêverie, il est tout à fait rare qu'elles trouvent place dans le rêve, du moins chez les gens sains d'esprit. Un peut même dire que l'absence de telles aspirations peut être ajoutée aux autres caractéristiques du rêve. P. Borel, à qui l'on doit cette remarque, l'a étayée sur un certain nombre d'observations, portant sur quatre-vingt-dix écoliers, dans lesquelles il oppose à une longue sei'ie de rêveries mégalo-maniaques un seul cas de rêve présentant ce caractère, et encore d'une façon peu accentuée. Il constate la même rareté dans les observations citées par les auteurs. Il en trouve la raison dans cette théorie développée par Bergson que le rêve a pour condition essentielle le désintéressement. Or, se désintéresser des événements qui se passent autour de soi n'est-ce pas le contraire de la préoccupation d'y jouer un grand rôle ? Pareil désintéressement est donné comme étant caractéristique de la rêverie. Mais à mon sens, il n'est pas de même nature. Celui de la rêverie consiste plutôt dans une désolidarisation entre le rêveur et le monde ambiant actuel mais non entre lui et le monde de sa rêverie auquel son moi continue de se mêler de la façon la plus active. Dans le rêve, le moi est effacé, sinon absent, tandis que dans la rêverie du mégalomane, il domine et s'impose.
La tendance à la magnification dans le rêve, signalée par Le Lorrain et admise par Vaschide et Havelock Ellis, peut se rencontrer quelquefois, mais nous n'admettons nullement qu'elle y soit un caractère commun ou même fréquent. En outre, ainsi que le fait remarquer fort justement Borel, celte magnification, quand elle existe, ne porte pas sur le moi du rêveur, mais sur
les objets qui l'entourent, ce qui ôte à l'observation cidessus toute portée. Seule la magnification souvent réelle du ton émotif pourrait jouer ici un rôle indirect.
Borel fait remarquer fort justement que cette absence d'aspirations ambitieuses dans le rêve se concilie mal avec la théorie de Freud, et, en fait, plaide éloquemment contre elle. J'ajouterai qu'inversement, elle plaide en faveur de notre théorie, car les désirs ambitieux appartiennent au premier chef à la catégorie des idées dont on épuise à l'état de veille toute l'énergie potentielle en les ramenant sans cesse dans sa pensée pour en caresser la réalisation imaginaire.
Par contre, dans la condition pathologique réalisée par la paralysie générale, le délire des grandeurs caractéristique de cette maladie se fait jour dans le rêve aussi bien que dans l'état de veille. Il peut arriver même qu'il se manifeste d'abord dans le rêve, en sorte que le délire onirique précédant celui de l'état de veille peut être pris pour la cause de celui-ci ; mais il est plus probable qu'il n'est qu'un effet précoce de la maladie au début de son évolution. Un cas, rapporté par Faure, en fournit un exemple bien caractéristique. (Voir ch. xvi le Rêve du Banquier Espagnol).
La conclusion de tout cela est, qu'à proprement parler, en tant que catégorie méritant une rubrique spéciale, le rêve ambitieux ou mégalomaniaque est inexistant en dehors des conditions pathologiques.