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CHAPITRE XIV

Le rêve, symptôme, cause, effet de la maladie. — Rêves dans . les maladies du système respiratoire, dans les troubles de la menstruation, dans les affections de l'appareil digestif, du système nerveux. — Cas où le symptôme onirique est si précoce qu'il devient prémonitoire par rapport à la maladie qui se déclare ultérieurement. — Rêves dans les intoxications : fièvres, plomb, alcool, opium, asphyxie, acide carbonique. — Rêves dans les vésanies ; épilepsie. — Rêves des criminels. — Le cauchemar, ses causes ; les moyens que l'on emploie pour le combattre sont précisément ceux qui conviendraient pour augmenter son acuité. Prophylaxie du cauchemar : méthode d'Hervey de Saint-Denis ; méthode de l'auteur.

Ce livre pourrait comprendre un chapitre concernant le rêve dans l'Histoire. J'ai renoncé à le faire. Le rêve a joué un certain rôle dans l'Histoire, mais ce qui intervient dans l'explication de ce rôle, c'es}. beaucoup moins la psychologie du rêveur, auteur piésumé du rêve en tant que rêveur, que sa psychologie en tant qu'homme éveillé et aussi celle des personnes qui en ont subi les effets.. Pour expliquer ces derniers, peu importe que le rêve ait été réel ou imaginé, arrangé ou exactement rapporté. La seule chose qui impoite, c'est son contexte, c'est le sens que lui donnent les circonstances. Au point de vue de la psychologie du rêve, thème essentiel de cet ouvrage, les rêves historiques n'ont aucun intérêt parce qu'ils n'ont qu'une auth aticité très incertaine et que l'on ne sait à peu près ri n des conditions et des circonstances qui ont présidé i leur formation. Mais nous avons consacré quelques lages au rêve dans la médecine, parce qu'ici nous avons des documents modernes et dignes de foi.

Dans ses rapports avec la médecine, le rêve se présente sous plusieurs aspects. Il peut être cause ou effet d'une maladie, et, dans ce dernier cas, peut fournir •d'utiles symptômes pour le diagnostic. J Enfin, il peut constituer la maladie elle-même avec un contre-coup plus ou moins intense sur la santé générale: c'est le cauchemar.

Il n'y a aucune difficulté à comprendre que le rêve puisse avoir des rapports assez étroits avec la maladie pour prendre place dans sa symptômatologie et être -utilisé pour son diagnostic. Nous avons vu en effet, en étudiant les rêves eénesthésiques, que la cénesthésie générale ou celle qui est spéciale aux différents viscères ou appareils de l'économie, peut déterminer des rêves en rapports étroits avec la nature de la cause/] Or, dans la maladie, c'est toujours par l'intermédiaire •des sensations générales ou viscérales, c'est-à-dire par la cénesthésie, que les troubles morbides déterminent ^des rêves. Les sensations vagues et mal définies, imprécises, intenses ou à peine senties, qui proviennent des organes lésés, évoquent naturellement des pensées en rapport avec leur nature et, dans une certaine mesure, l'allure générale du rêve symptomatique se laisse presque deviner, par exemple, lorsque la dyspnée provoque un rêve où le patient se voit engagé dans des souterrains bas et étroits, insuffisamment aérés. Mais dans d'autres circonstances, il n'en est pas ainsi et l'obser- 'vation révèle des relations que rien ne faisait prévoir, par exemple, les rêves d'incendies et de flammes dans les affections du cœur et des gros vaisseaux^

Les observations des médecins sont relativement peu •nombreuses et très éparses. Heureusement, un grand nombre d'entre elles ont été colligées dans les ouvrages de Tissié et de Meunier et Masselon, auxquels nous ferons dans ce qui suit de larges emprunts.

Dans les maladies de l'appareil respiratoire, la gêne

de la respiration provoque des cauchemars d'étouffement, de poitrine comprimée, de corps serré entre deux murs, de poursuite essouftée. Le rapport entre le rêve et la nature de l'impression cénesthésique qui sert d'intermédiaire à la maladie se comprend sans explication^ Comme exemple, nous pouvons citer le cas suivant de Tissié :

Rêve de la Femme Pleurétique. — « M... Sarah, 19 ans, pleurésie aiguë devenue purulente, entrée à l'hôpital le 2 novembre 1888, me dit que les cauchemarscommencèrent huit jours après ; ils se produisaient surtout dans l'après-midi, vers trois heures. Elle se voyait enfermée dans une chambre, les murs se rapprochaient les uns des autres ; elle ne voyait plus ni porte ni fenêtre, le plafond s'abaissait peu à peu ; elle ne pouvait respirer, elle étouffait. Elle avait froid sur tout le corps et ne pouvait parler, car la voix expirait sur ses lèvres. Elle entendait ses voisines de lit causer entre elles ; elle ne pouvait remuer. Sachant pourtant qu'elle avait le cauchemar, elle leur criait : « Mais réveillez-moi ». Celles-ci entendaient quelque chose, mais ne pouvaient distinguer ce qu'elle leur disait ; aussi ne la réveillaiton pas. Elle croyait cependant crier bien fort. Une ponction fut faite fin décembre, l'empyème fut pratiqué le 12 janvier 1889. Cette malade n'a plus eu de cauchemars depuis la fin du mois de mars ».

Il arrive parfois que la sensation pénible soit transférée par le rêveur à un autre être que lui-même. Ainsi,. M... Sarah, dans les derniers temps de sa maladie, rêvait qu'elle voyait son enfant se noyer.

Dans le cas suivant de Max Simon, c'est à un animal que le rêveur attribue le mal dont il souffre lui-même.

Rêve du Cheval Haletant. — « Une personne ayant de l'asthme depuis plusieurs années, et qui s'était en-

dormie dans un état d'anxiété respiratoire, se voit en rêve dans une rue montueuse, que gravit une lourde voiture : la chaleur est étouffante, les chevaux sont essoufflés ; ils ont beaucoup de peine à marcher et bientôt l'un d'eux s'abat. La respiration du pauvre animaj est haletante ; il est couvert de sueur. Le conducteur fait tous ses efforts pour relever le cheval abattu, et le dormeur vient lui prêter assistance. La personne qui fait ce rêve se réveille ; elle est elle-même en pleine transpiration et souffre d'une extrême oppression ».

Ce phénomène de transfert se conçoit aisément : n'éprouvons-nous pas, en voyant une autre personne ou un animal périr d'asphyxie, une gêne respiratoire due à un phénomène d'imitation ? (Voir le rêve du Besoin Transféré).

Les affections de l'appareil circulatoire provoquent de l'anxiété, la crainte d'une mort prochaine, des sensations de chute, des visions de sang et de flammes : les rêves sont courts, effrayants, même tragiques et se terminent par un réveil en sursaut. Morgagni signale la coïncidence de l'anévrisme du cœur avec les rêves d'incubesT

Les troubles accompagnant la menstruation chez les femmes nerveuses, sanguines, s'accompagnent de rêves pénibles où apparaissent des objets enflammés ou colorés en rouges, des scènes de meurtre ou de carnage.

Dans les troubles de l'appareil digestif, la surcharge alimentaire, l'indigestion, la gastrite provoquent des rêves angoissants : sensation de poids, vue de victuailles dont on est obligé de se gaver, fantômes, apparitions hideuses, etc.

Rêve de la Mangeuse de Gâteaux. — Maury cite le cas d'une jeune dame ayant de la dyspepsie qui rêvait qu'elle se trouvait dans la boutique d'un pâtissier, où elle voyait une foule d'acheteurs occupés à choisir des

gâteaux de diverses sortes. Elle-même ne tardait pas à les imiter et mangeait à satiété toute espèce de pâtisseries fortement aromatisées avec de la fleur d'oranger. Cette impression gustative d'abord agréable devenait bientôt extrêmement pénible ; c'était une sorte de sensation nauséeuse des plus insupportables ».

Les terreurs nocturnes des enfants sont le plus souvent signes de troubles intestinaux ou d'helminthes parasites de l'intestin.

Tissié rapporte que M. C..., porteur d'un ténia, souffrait de cauchemars. Ces cauchemars étaient de deux sortes, dans les uns, il se voyait tombant du haut d'une tour ou d'un rocher ; les autres figuraient une scène d'assassinat : il voyait un individu s'avancer sur son lit pour le poignarder ; il l'entendait venir à pas de loup, il sentait l'impression du froid de la lame et se réveillait en sursaut. M. C... qui n'avait jamais rêvé avant •d'avoir le ténia, ne rêva plus dès qu'il en fut débarrassé.

I ii autre malade de Tissié, atteint de cancer du pylore, rêve qu'il mange beaucoup de serpents. Rappelons ici le rêve du Petit Glouton.

[Les affections du système nerveux sont si diverses que les rêves qu'elles provoquent sont fortement polymorphes et présentent dans les différentes sortes des caractères spéciaux dignes d'être retenus.

Gallien rapporte le cas d'un homme qui, ayant rêvé qu'il avait une jambe de pierre, fut frappé un peu plus tard d'une paralysie du même côté.

Debacker, auquel on peut renvoyer pour la questioi des rêves chez les enfants, cite le cas de deux petites filles atteintes de chorée ; toutes deux avaient pendant la nuit des terreurs telles, que la garde pouvait à peine les retenir dans leur lit d'où elles voulaient fuir : l'une voyait des serpents sur lesquels elle se sentait couchée et qui la mordaient, l'autre entendait des voix l'accusanl d'avoir volé et voyait les gendarmes prêts à la saisir.

D'après une observation de Ladreit de la Charrière, un enfant présentait des symptômes de surdité d'origine centrait', mais on ne savait rien sur la nature de l'affection cérébrale. Remarquant que cet enfant avait les terreurs nocturnes à l'occasion de rêves où il entendait des voix, il avait peur, criait, et avait toujours 'oreille au guet, le praticien diagnostiqua un tubercule cérébral et pronostiqua la mort comme suite inévitable ie cette maladie. L'événement confirma à la fois le diagnostic et le pronostic et il est intéressant de noter jué c'est la nature des rêves qui a suggéré l'un et l'au-

\ D'après les observations de Tissié, chez les ataxiques, es fonctions génitales bien que totalement abolies à 'état dé veille peuvent se manifester dans le rêve, non seulement par des tableaux hallucinatoires, mais par les résultats matériels.

Dans bien des cas, le rêve, sans cesser d'être au sens strict, un effet de tu maladie, apparaît de façon si précoce et avant tout autre symptôme qu'il permettrait de la prévoir si l'on savait tirer partie de ses indications.

Il y a là une catégorie de rêves prémonitoires n'ayant rien de commun avec la notion mystique désigné habituellement sous ce nom et qui mérite de retenir l'attention du psychologue et du médecin.

• Arnaud de Villeneuve rêve être mordu à la jambe par un chien ; quelques jours après, un ulcère cancéreux se déclare à la même place.

Conrad Gesner rêve d'une piqûre de serpent, et voit survenir un anthrax à l'endroit même où il avait ressenti la douleur. Un autre malade allant être atteint d'amaurose voit les objets confus et comme entourés d'un brouillard dans les rêves qui précèdent l'apparition du mal. Un autre sujet rêve de scène épileptique et tombe en crise épileptique quelques jours plus tard. - Macario rêve qu'il a un violent mal de gorge. Bien

portant au réveil, il est atteint d'amygdalite intense quelques heures après.

Max Simon rapporte qu'une personne atteinte de bronchite chronique était avertie à l'avance des crises aiguës de son mal qui allaient survenir, par un rêve, toujours le même, où elle se voyait dans un endroit sauvage, loin de tout secours en présence d'un horrible danger. Puis, survenait un cavalier qui la poursuivait et, au moment d'être atteinte, la dormeuse se réveillait pouvant à peine respirer. Des mucosités encombraient les voies respiratoires. Le sommeil redevenait calme quand elles avaient été expulsées.

Artigues rapporte un cas où de façon très nette les rêves en relation avec la maladie précédèrent de loin les manifestations pathologiques de celle-ci : Jeanne G... devient sujette à des rêves effrayants, toujours les mêmes, dans lesquels elle se voit entourée de sang et de flammes et appelle sa mère à son secours. Ces rêves, d'abord espacés, deviennent si fréquents que la patiente se fait examiner, bien que, pour le reste, sa santé reste parfaite. On lui trouve une lésion cardiaque au début, d'origine rhumatismale, si exactement compensée, que la malade n'éprouve aucune gêne et ne change rien à sa vie de travail ; elle monte des étages, porte des fardeaux et cire des appartements. C'est seulement une année après le début des cauchemars qu'ayant couru pour se mettre à l'abri d'un orage, elle éprouve un violent essoufflement. De ce jour, la compensation fut rompue, les symptômes pathologiques habituels se déclarèrent elle dût entrer à l'hôpital où les cauchemars continué rent tandis que la lésion cardiaque achevait de s'aggra ver.

Faure rapporte l'observation d'un banquier espa gnol chez lequel se déclara une paralysie générale ave son symptôme habituel, le délire des grandeurs, au poin qu'où dût l'enfermer pour l'empêcher de dissiper s

fortune en opérations insensées. Or, avant qu'aucun trouble se fût manifesté dans sa mentalité et lorsqu'il n'avait encore rien perdu de sa prudence dans les affaires et de son appréciation exacte des choses, le délire des grandeurs commença à se manifester dans des rêves où il se voyait amassant une grande fortune par des opérations hardies qui toujours aboutissaient à la réussite.

Dans ces cas de rêves prémonitoires, il est bien évident que la maladie existait déjà, bien qu'elle ne se manifestât encore par aucun symptôme clinique, et le fait qu'elle pouvait, à une date si précoce, déterminer des rêves caractéristiques montre dans l'état de rêve une sensibilité perceptionnelle supérieure parfois à celle de l'état de veille, ainsi qu'on l'a constaté dans certains rêves cénesthésiques, et c'est là un point intéressant à retenir concernant l'exercice des fonctions cérébrales durant le rêve.

Les fièvres s'accompagnent en général de rêves pénibles souvent à forme obsédante.

D'après Artigues, P... souffrant d'accès de fièvre tierce, s'endormait régulièrement après la période de chaleur et faisait un rêve, toujours le même : ascension du Mont-Valérien, et se réveillait au moment où le stade de sudation mettait fin à l'accès de fièvre. Le songe n'a pas reparu quand la maladie a été jugulée par le sulfate de quinine.

Dans les intoxications, les rêves revêtent aussi une forme différente selon la nature du toxique : plomb, alcool, opium, asphyxie, air vicié (voir le rêve des Soldats de la Tour d'Auvergne).

Pour l'alcool, ce sont des animaux en mouvement : rats, chiens, êtres fantastiques qui s'acharnent à tourmenter le patient ; mais on a pu noter des particularités dépendant de l'espèce de l'alcool, éthylique, amylique ou autre, et de la nature du mélange (vin, bière,

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liqueurs). Havclock Ellis a constaté une action spécifique de l'alcool d'agave sur les images hypnagogiques, les hallucinations visuelles, les rêves visuels, probablement par l'intermédiaire des lueurs entopliques.

Même des enfants au sein, intoxiqués par leur mère, ou des hérédo-alcooliques ont manifesté la forme de rêve en rapport avec la nature du poison.

Les rêves des opiomanes se caractérisent par le fait que le ton émotif actuel du sujet à l'état de veille se conserve dans son rêve en s'exagérant et revêt un caractère différent selon que le patient est entreprenant ou apathique, optimiste ou pessimiste, porté vers telle ou telle jouissance, sauf dans les dernières phases de la maladie où il revêt un caractère uniformément terrifiant.

Sur les rêves des opiomanes, on trouvera d'utiles renseignements dans les livres de Roger Dupong, de Boris et aussi de Bonnetain bien que celui-ci ait pris la forme d'un ouvrage littéraire.

Les visions des opiomanes fournissent peu d'éléments à une étude sur le rêve, car le rêve joue dans la psychologie du fumeur d'opium un rôle subalterne et effacé, sauf peut-être dans les dernières phases de l'intoxication où il ne nous intéresse plus, parce qu'elles sont trop éloignées de la psychologie normale. Le fumeur d'opium en effet, plongé dans l'ivresse spéciale que lui fournit sa drogue, ne dort pas : il a les yeux ouverts et ses visions, même lorsqu'elles prennent un caractère hallucinatoire, n'appartiennent pas au rêve, mais à la rêverie. Cette rêverie est calme et lente, les tableaux qu'elle offre à l'imagination ne se présentent pas avec une fougue désordonnée ; bien au contraire, ils passent lentement et donnent tout le temps au fumeur de s'attarder à leur contemplation. C'est là ce qu'il recherche et ce qui en fait le charme pour lui, parce que ses visions, au moins au début, se modèlent sur ses inclinations.

Le tait que ces tableaux se déroulent lentement et qu'il îe faut pas plus de temps pour les décrire qu'il ne leur !U a fallu pour se développer dans la rêverie fournit mène un nouvel argument en faveur d'une idée que nous ivons soutenue, dans une autre partie de ce livre quand ious avons combattu la théorie de la vitesse foudroyane des rêves. Entre le rêve proprement dit et la médiation à l'étal de vrille, la rêverie de l'homme sain et elle de l'opiomane mettent deux termes intermédiaies, cette dernière étant plus voisine du rêve, et il est égilime de conclure de ce qui se passe dans la rêverie >ù la mesure de l'observation de la durée est facile au êve qui se soustrait à cette mesure.

Les rêves des vésaniques sont en rapport avec leurs ormes d'aliénation. On a observé des cas où ces rêves e montraient déjà avant qu'aucun désordre mental se oit manifesté. Evidemment, le terrain était préparé, nais l'on peut cependant se demander si dans quelques :as, des rêves terrifiants ayant une tout autre origine l'auraient pas pu être la cause déterminante de la maadie.

Dans la lypémanie, le rêve est triste et oppressif, ivec une impression .profonde et durable. Le réveil se ait généralement en sursaut ; il est accompagné de larnes ou de sueur ; dans la manie, les rêves sont bizarres, lésordonnés, fugitifs ; dans la démence, ils sont fuga- :es ; dans l'hypocondrie, ils sont terribles ; le sommeil sst agité, le réveil subit ; dans la stupidité, ils sont values, obscurs, incohérents et surtout tristes.

Esquirol, veillant des monomaniaques, apprenait en es écoutant quand ils dormaient quel était le sujet de eur délire.

Mme de Manacéïne cite le cas de deux hommes devems fous après avoir présenté des rêves obsédants, dans esquels l'un revoyait un fait qui s'était réellement pasié, un enfant écrasé sous la roue de sa voiture, tandis

que l'autre se croyait étranglé par se? camarades ou par le diable. Ces rêves n'étaient peut-être pas la cause totale de la démence ultérieure, mais ils en étaient probablement un facteur important.

Mignard montre le rôle du rêve dans lagenèse de certains délires. Il établit une catégorie de délires qu'il qualifie par le terme d'oniriques et qui ont pour caractère d'être des rêves vécus, c'est-à-dire des hallucinations à l'état de veille ayant tous les caractères des véritables rêves. Ces délires oniriques ont pour cause uniforme les intoxications de tout genre : insomnique, alcoolique, tabagique, cocaïnique, morphinique, etc.

Chaslin cite un cas de folie circulaire avec alternances d'excitation et d'abattement, chaque changement étant précédé d'un rêve présentant la couleur de la phase qui va survenir.

Dans d'autres cas, il y a alternance entre des phases de folie et de cérébration normale, précédées chacune d'un rêve annonçant la phase qui va se présenter.

Enfin, pour l'épilepsie, Tissié se demande si elle ne serait pas la manifestation d'un rêve en profondeur, laissant peu ou presque pas de souvenir après la crise.

Santé de Sanctis a fait une étude spéciale des caractères des rêves chez les criminels, qui se laissent aisément rapprocher des épileptiques et des déments. Les criminels rêvent peu, plus cependant dans le calme de la prison que pendant la vie libre et leurs rêves ne portent presque jamais sur les scènes de leur crime, constatation de haut intérêt qui montre, si l'on s'en rapporte à ma théorie, que les criminels, à l'exception sans doute des auteurs d'occasion de crimes passionnels, ne sont guère hantés par l'idée de leur crime, ou, s'il en est ainsi, la caressent plutôt qu'ils ne la repoussent. Ce sont des êtres de mentalité inférieure, affectés de débilité à la fois émotionnelle et morale, leurs songes sont quelconques ou de nature erotique et ces caractères

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s'accentuent à mesure que l'on s'élève sur l'échelle de la criminalité.

De tout ce qui précède, il résulte que la forme de -certains rêves est en rapport avec certains processus morbides. Bien que ces relations ne soient pas en général assez précises pour fournir des éléments de diagnostic ou de pronostic catégoriques, elles n'en procurent pas moins des renseignements utiles ainsi que l'ont montré divers médecins, et en particulier Vaschide et Piéron. Cependant, cette étude n'est qu'ébauchée et il ■est possible qu'en pénétrant plus profondément dans la connaissance du rêve et de ses rapports avec ses causes immédiates ou éloignées, on arrive à en tirer de précieux renseignements.

En al tendant, et pour constituer les matériaux de celle étude, lout médecin appelé près d'un malade manifestant des signes d'excitation cérébrale devra systématiquement l'interroger sur ses rêves.

Prophylaxie du Cauchemar.

Le cauchemar n'est que l'exagération d'un rêve pénible. En ce qui concerne ses causes, sa signification et les indications diagnostiques qu'on en peut tirer, il ne se sépare pas du rêve pathologique ordinaire et ne mérite pas d'étude spéciale. Il en est autrement en ce qui concerne sa prophylaxie et c'est sous ce point de vue qu'il va être examiné ici.

Il n'est point question, dans ce qui suit, du cauchemar accidentel contre lequel il n'y a rien à faire puisque rien ne le fait prévoir et qu'il n'est qu'un incident •désagréable dans une vie onirique normale. Il en est ^autrement quand le cauchemar devient habituel.

Chez certaines personnes très nerveuses, très imaginatives, le cauchemar est assez fréquent pour devenir un sujet d'inquiétudes par le trouble apporté au

sommeil et la surexcitation nerveuse qu'il entretient et exalte.

Analysons d'abord les faits.

Tranquille pendant le jour, vous commencez à devenir inquiet quand approche l'heure de dormir. A peine êtes-vous couché, la crainte de revoir la vision effrayante en ravive le souvenir ; vous la chassez, elle revient ; vous prenez un livre pour donner un autre aliment à vos pensées, peine perdue ; plus vous la repoussez, plus elle s'acharne à revenir jusqu'au moment où lesommeil vous livre sans défense. Alors s'engage la lutte inégale avec la vision redoutée : vous voilà dans la situation terrible de Lucius aux prises avec Smarra, ledémon du cauchemar. Tout lui est facile, il fend l'air, traverse les murailles, se fait petit pour vous atteindre ou immense pour vous terrasser, tandis que tout vousdéçoit, les portes se changent en étoffes flottantes, les issues pour fuir aboutissent à des impasses, vos jambes se dérobent, subitement amollies ; enfin, vous êtesatteint, saisi, vous voulez crier, la voix vous manque, vous vous réveillez en sursaut. Profitant de ce répit, vous rallumez la lampe, faites les plus violents efforts pour changer le cours de vos idées ; à peine endormivous reprenez votre rêve et le supplice recommence.

Après ce qui a été dit au chapitre xm, il apparaît clairement que vous avez tout fait pour provoquer votre cauchemar. En repoussant la vision avant de vous endormir, vous lui conservez les forces dont elle usera pour vous accabler. Bien plus, vous les doublez. Ces jets de pensée furtifs que vous hasardez craintivement vers elle, pour voir si elle est toujours là ravivent lesimpressions, en créent de nouvelles qui auront à dépenser leur énergie accumulée et entretiennent dans votre esprit un trouble favorable à la production du rêve redouté. Si saint Antoine retrouve chaque nuit ses-

visions tentatrices, c'est que tout le jour il les repousse, trop vertueux pour s'y abandonner jamais.

Mais, tout cela, le patient ne le sait pas et, comme de juste, pour se débarrasser de son mal, il fait appel à son médecin.

Les moyens de traitement ne manquent pas et tous les médecins savent ordonner en pareille circonstance la suppression des excitants alimentaires et autres (alcool, café, tabac, cocaïne, aliments de digestion difficile) et des excitants psychiques (lectures impressionnantes, contes effrayants) ; ils recommandent les calmants (opium et ses dérivés, chloral, valériane, fleur d'oranger, etc) ; ils donnent quelques sages conseils, comme une chambre bien aérée, des couvertures légères et, sur les pieds, un édredon bien chaud. Et ils ajoutent : surtout, pendant la journée, écartez avec fermeté et de façon impitoyable tous les assauts que l'idée effrayante viendra donner à votre imagination.

Eh bien, ce dernier conseil est funeste et suffira en général à rendre vaines les sages précautions d'un autre ordre.

Pour éviter le cauchemar, c'est tout l'opposé qu'il convient dé faire. Il vous faut le «oir rappeler son objet et y appliquer votre esprit, le dépouiller autant que possible du sentiment de peur qui l'accompagne, mais le retenir. Dès que Smarra se présente, accueillez-le, guidez-le vous-même par la pensée à travers toutes les pér ripéties du drame prévu, au lieu de vous laisser poursuivre par lui ; forcez-le, tant que vous êtes le maître, à accomplir sous vos yeux ce qui vous effraie si fort en rêve ; moquez-vous intérieurement de ses vains efforts pour vous tourmenter en constatant que vous êtes là bien à l'aise dans votre lit pendant qu'il croit vous étouffer en pesant de tout son poids sur votre poitrine ou vous entraîner à sa suite dans des chevauchées vertigineuses ; cherchez enfin à produire en vous, avec

•votre moi dédoublé, la scène d'un grand-père qui effraie ses petits-enfants avec des contes de l'ogre, tandis que lui-même reste indifférent ou moqueur. Puis, quand vous aurez fini, recommencez et recommencez encore jusqu'à en saturer votre esprit, jusque vous en écœurer et il y a tout à parier que le bâillement qui terminera la scène sera le prélude d'un sommeil calme et de songes indifférents.

En somme, nos impressions sont des accumulateurs d'énergie et si vous craignez leur fluide, il est prudent de les décharger avant de vous endormir.

C'est surtout à l'enfant, si sujets aux rêves, que cette méthode pourra servir, à la condition d'être appliquée par une mère intelligente et ferme. Celle-ci ne devra pas craindre de le réveiller quand l'ennui fermera ses paupières pour recommencer encore le conte du rêve jusqu'à ce qu'il ne réagisse plus du tout en entendant le mot qui provoquait ses terreurs. Si c'est un enfant qui, en rêve, voit, je suppose, un chat qui se jette sur lui, loin d'écarter le chat à coups de balai dès qu'il se présente comme un être malfaisant, il faut l'accueillir, le présenter à l'enfant en dépit de toutes ses terreurs, dix fois, vingt fois dans la journée, s'il le faut, en lui montrant bien entendu que l'animal est inoffensif et que ses terreurs ne sont pas justifiées. S'il s'agit d'un brigand dont la malencontreuse gouvernante lui aura conté les exploits terribles, il faudra dès le matin et plusieurs fois dans la journée les lui raconter de nouveau, exiger que lui-même les raconte jusqu'à en être fatigué, jusqu'à trouver monotone l'évocation de ces souvenirs dont la première apparition le troublait si fort.

Nous verrons au chapitre relatif au rêve dans la littérature comment un romancier, le docteur Henvic. a montré l'efficacité de ce moyen dans un cas particulièrement grave où son application était singulièrement scabreuse.

Hervey de Saint-Denis a eu aussi son attention attirée sur cette question et s'est attaché à la résoudre dans un intérêt personnel :

• Rêve de la Cravate-Serpent. — « Ayant rêvé une première fois, sans qu'il me soit possible de deviner par quel caprice de mon imagination, que j'avais senti un mouvement autour de mon cou, dans ma cravate, et qu'en y portant la main je m'étais aperçu que j'avais pour cravate un serpent, cette impression m'avait été horriblement désagréable, et la moindre réminiscence ramenait désormais ce rêve qui devenait ainsi mon cauchemar. J'avais bien le sentiment que ce n'était qu'un songe, mais le retour de l'illusion était si rapide que je n'avais aucun raisonnement à lui opposer. Je vis là l'occasion d'une expérience. Je pris une ceinture de cuir remplie de plomb de chasse, qui roulait et se déplaçait à chaque mouvement avec un frémissement très sensible ; et je me mis pendant plusieurs jours cet appareil autour de mon cou, aux heures où je ne craignais point d'être surpris par quelque visite dans un si singulier accoutrement. J'enlevais d'ailleurs et replaçais fréquemment cette singulière cravate, en prenant soin d'en retirer et d'y remettre de temps en temps quelques charges de plomb. Or, il arriva ceci : qu'au premier retour en rêve de cette sensation de frémissement qui précédait toujours l'impression pénible que j'ai décrite, je me souvins instantanément et du faux serpent et de son contenu, et des diverses notions accessoires qui s'y rattachaient ; de telle sorte qu'au lieu de voir se renouveler la vision redoutée, je m'imaginai d'abord que je détachais moi-même la cravate inoffensive, et puis que je chargeais tranquillement un fusil, tandis que deux chiens tournaient et sautaient autour de moi. Bientôt j'entrais en conversation avec un de mes amis, chasseur déterminé, dont l'association des idées avait très

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naturellement évoqué l'image. Mon rêve prit dès lors une tournure qui n'avait rien de désagréable. Il revint une nuit encore, dans des conditions analogues et enfin ne reparut plus ».

De même qu'Hervey de Saint-Denis, j'ai eu l'occasion d'appliquer cette méthode prophylactique pour chasser des rêves qui, sans être de véritables cauchemars n'en étaient pas moins fort désagréables (voir le rêve de la Randonnée Nocturne).

Depuis quelque temps, il m'arrivait de rêver qu'étant à l'autre bout de Paris, j'étais obligé, pour rentrer chez moi, de passer par un certain chemin dont la seule approche me causait un grand effroi. J'étais sûr d'y rencontrer des rôdeurs en quête d'un mauvais coup, des maisons louches par lesquelles j'étais obligé de passer ej qui me conduisaient toujours à une sorte d'abattoir ou plutôt de charnier où des personnages sinistres et couverts de sang travaillaient des bêtes mortes ou agonisantes. Bien que ce fut là un rêve pénible plutôt qu'un véritable cauchemar, j'ai voulu, à titre expérimental, comme il revenait assez fréquemment, faire sur lui l'essai de ma méthode. J'ai réussi à écarter ce rêve toutes les fois que je m'étais appliqué à me le ressasser avant de m'endormir.

L'application de ma méthode ne m'a donc pas moins bien réussi que la sienne à Hervey de Saint-Denis. Mais je n'ai eu pour cela ni à chercher d'ingénieux dérivatifs, ni à fabriquer l'équivalent de la ceinture de cuir avec des grains de plomb, qui n'aurait sans doute pas été facile à imaginer pour l'adapter au cas présent. Mon procédé est donc aussi efficace, plus simple et plus général que celui d'Hervey de Saint-Denis et il mérite d'être recommandé de préférence.

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