CHAPITRE XIII
Les théories d'ensemble, et spécialement celles ayant pour objet les causes qui déterminent l'entrée en scène de certaines images oniriques, à l'exclusion des autres, dans chaque cas particulier. — fL~Théorie de l'auteur. Nous ne rêvons pas des choses qui nous ont préoccupés et que nous avons retenues dans notre esprit par un effort de la volonté. Nous rêvons de celles qui nous ont surpris en état de distraction, de celles qui ont été inhibées par les impressions intercurrentes et de celles que nous avons assidûment refoulées. Rêve de la Rampe d'Escalier. Rêve du Télégramme de Chabry. Energie potentielle des idées, sa dépense progressive, résidu nondépensé de cette énergie : c'est ce dernier qui constitue l'énergie de reviviscence. — Objections et réponses. Rareté des rêves de la guerre actuelle. — Opinions des auteurs 6ur cette théorie. — II. Théorie de Foucault. Ses quatre lois, leurs ressemblances et leurs différences avec celles de la théorie de l'auteur. Sa théorie ne laisse aucune place à l'association des idées. — III. Théorie de Rergson : les lueurs entoptiques comme cause objective des rêves. Il est de toute impossibilité d'expliquer les rêves sans faire appel à des éléments subjectifs. Théories analogues : Tannery, Toulouse et Micmard. Kaploun.
— IV. Théorie rie Freud" : Le contenu manifeste et le contenu latent. Sous des apparences différentes se cachent toujours l'égoïsme et un désir infantile, qui doivent, pour se manifester, revêtir un déguisement. Les étapes successives : le Perceptif, l'Inconscient, le Préconscient, le Conscient, la Censure. — 'Modifications pour tromper la censure : la Condensation, le Déplacement, la SymbolisàSion, la Dramatisation. Elaboration ultérieure. — Preuves à l'appui : Rêve du Dîner empêché. Rêve de l'Ami Otto. Rêve du Furoncle périnéal. Discussion. Désir infantile refoulé. Causes évocatrices immédiates. Rêve de G'iethe. — Absence dp raisonnement dans le rêve. — Réponses aux obiections : Rêws relatifs à la mort d'une personne chère ; rêves sexuels. — Critique de la théorie.
— Absence de toute preuve digne de ce nom, la marche suivie dans l'explication étant entièrement arbitraire, indépendante de toute règle établie d'avance.
Sous le titre qui forme l'en-tête de ce chapitre nous examinerons non pas tout ce qui a été dit touchant la nature du rêve et les multiples facteurs nui interviennent dans sa production, mai- seulement les théories
d'ensemble et plus spécialement celles qui répondent à la question suivante : Parmi les éléments infiniment multiples et varies où le rêve puise les sujets des scènes qu'il évoque, qu'est-ce qui détermine le choix de ceux qui entreront en action dans un rêve donné à un moment donné ?
C'est peut-être là. en effet, la question la plus vaste, la plus pressante et la plus obscure. Parler de fantaisie, de hasard, de jeu des circonstances, c'est bientôt dit, mais cela n'explique rien et il y aurait grand intérêt à substituer quelque précision au vague d'une pareille réponse, à jeter quelque clarté sur ces phénomènes si obscurs.
Notis allons avoir à examiner principalement les idées de Foucault, celles de Freud, de Kaploun, de Bergson et celles de l'auteur de ce livre. Ce n'est pas à dire que beaucoup d'autres ne se soient pas préoccupe- de ce problème, mais leurs opinions éparses sur des points particuliers ont trouvé place dans les chapitres spéciaux qui précèdent, et nous n'aurons à faire ici qu'une rapide allusion à quelques-unes d'entre elles. Quant à celles que nous retenons pour en faire l'objet de ce chapitre, il convient de tenir compte dans leur présentation, à Ja fois de l'ordre chronologique et des affinités qu'elles présentent entre elles.
Théorie de Déloge. 1891 à 1919.
Pour' l'exposé de cette théorie, nous ferons de très larges emprunts à un travail déjà ancien (1891), où l'auteur a exposé des idées qui ne diffèrent en rien d'essentiel de celles qu'il soutient encore aujourd'hui. Cependant, nous ne croyons pas devoir nous astreindre à le reproduire intégralement et nous ne nous ferons pas faute de le compléter de ci, de là, par les additions qui nous paraîtront nécessaires.
Il n'est pas douteux que les impressions et les idées de la vie réelle soient la source de nos rêves, mais il sagit de savoir desquelles nous faisons choix en dormant, pourquoi nous rêvons de ceci et non de cela, pourquoi telle impression] telle pensée de l'état de veille continue à nous occuper pendant le sommeil, tandis que telle autre n'arrive pas à se rappeler à nous.
I. — De quoi nous ne rêvons pas. — Il y a quelques années, je perdis une personne qui m'était chère, plus chère encore que n'obligeait l'étroite parenté qui m'attachait à elle. Ma douleur fut très profonde et se manifesta par une véritable obsession de mon esprit : je pensais à elle sans cesse, au point de ne pouvoir me livrer à aucun travail intellectuel suivi, car aussitôt son image se présentait à moi et je la retenais au lieu de la chasser.
Eh bien, pendant cette phase de mon existence, qui dura plusieurs mois, je n'ai pas rêvé d'elle une seule fois.
Plus tard, lorsque le temps m'eût rendu plus de liberté d*esprit, il m'arriva de la revoir en rêve quelques fois, mais seulement à l'occasion de circonstances in différentes de sa vie et ce n'est que plus tard encore, lorsque son souvenir fut devenu plus rare que je la revi« malade ou à ses derniers moments. Je dois noter que cela ne m'arrive jamais le jour où quelque circonstance, telle qu'un anniversaire, a ramené mes pensées vers elle avec plus de force et de persistance.
Frappé d'une chose si extraordinaire et que je me reprochais presque, bien que ma raison protestât, j'en fis part à un de mes proches, aussi éprouvé que moi par le même deuil. Il m'avoua avoir fait sur lui la même remarque. J'interrogeai alors les personnes de mon entourage au sujet de faits analogues, s'il s'en était présenté de tels dans leur vie, et j'en obtins le plus
souvent la même réponse qui m'oblige à conclure ceci : « En règle générale, les idées qui ont obsédé l'esprit pendant la veille ne reviennent pas en rêve ». On ne rêve des événements importants de l'existence que lorsque l'époque où ils préoccupaient l'esprit à un haut degré s'est éloignée.
Quelques remarques sont ici nécessaires.
L'enquête pour recueillir des documents sur cette question est délicate et demande de la prudence et du tact.
Interrogées à brûle-pourpoint, certaines personnes affirment, sans consulter sérieusement leurs souvenirs, ce qui leur semble le plus naturel et il en coûte à leur amour-propre de se dédire. D'autres moins soucieuses de la vérité que d'exciter l'admiration en se posant en hommes (plus souvent en femmes) doués d'une vive sensibilité, affirment ce qui leur paraît le plus propre à toucher l'auditoire, faute peut-être de comprendre tout l'intérêt qui s'attache à une réponse sincère. D'autre part, il faut craindre de mettre sur le compte d'inexactitudes de ce genre toutes les rép'onses opposées à la théorie.
Ainsi faite, ma petite enquête ne m'a fourni que très peu de cas contraires à la règle posée plus haut ; et, même en prenant le résultat brut des réponses sans discuter leur valeur, il reste en sa faveur une forte majorité.
Je n'ai raconté qu'un cas-type, faisant entrer les autres seulement comme unités dans la statistique. Il en «st un cependant que je veux citer parce qu'il est très significatif et provient d'une personne, M. J... offrant toutes les garanties de prévoyance et de sincérité. Je transcris textuellement sa note écrite :
« A l'occasion de certains anniversaires doux ou tristes, après avoir toute la journée concentré ma pensée sur une personne ou sur un fait, il m'est arrivé,
afin d'y rêver la nuit, de m'y absorber d'une façon encore plus intense dans la soirée. Je n'y ai jamais réussi ».
LU autre de mes amis cherche tous les soirs pour vérifier ma théorie à se susciter des rêves en pensant avec intensité à un sujet donné et n'y est jamais parvenu. J'ai fait souvent la même tentative avec tout aussi peu de succès (voir cependant ici le rêve de M™ Toothsmooth).
Les gens mariés fournissent une série de cas remarquables. S'ils ont été fortement épris, presque jamais ils n'ont rêvé l'un de l'autre avant le mariage ou pendant la lune de miel ; et s'ils ont rêvé d'amour, c'est pour être infidèles avec quelque personne indifférente ou odieuse. Quand de jeunes époux commencent à se rencontrer en rêve, c'est que leur ardeur est déjà quelque peu refroidie et que, dans le jour, leur pensée n est plus désormais exclusivement occupée de l'objet aimé. C'estjà un critérium subtil et fort exact. /Une remarque intéressante de P.Borel vient à l'appui de notre thèse. D'une statistique faite par cet auteur (voir chap. XI), il résulte que les rêves ambitieux sont une rarete7T)r, les aspirations ambitieuses ne sont-elles pas pour la plupart des gens le sujet principal des préoccupations de la vie éveillée.
II. — De quoi nous rêvons. — Un rêve se montre rarement formé d'impressions continues ; le plus souvent il se compose de tableaux ou de courts épisodes reliés par des transitions très raccourcies. C'est de ces tableaux, de ces faits principaux du rêve, qu'il faut chercher l'origine.
L'étude que j'en ai faite m'a montré que, règle générale, ils avaient leur source, chacun séparément, dans un fait de la vie réelle et qu'un travail cérébral particulier les avait reliés les uns aux autres d'une ma-
nière parfois naturelle, plus souvent écourtée, fréquemment absurde, si on leur applique la logique de l'état de veille.
Bon nombre de ces tableaux restent inexpliqués et gardent ainsi un caractère de spontanéité qu'ils ne doivent sans doute qu*à l'insuffisance de notre mémoire, mais d'autres peuvent être rattachés nettement à des sensations réellement perçues l'un des jours précédents ou dans un passé plus lointain.
Celles-ci se distinguent de celles que le rêve n'a pas reproduites par un caractère général et bien inattendu : ce sont des impressions souvent vives, parfois obscures, mais qui, en tout cas, ont frappé nos sens plus vivement que notre esprit, ou dont notre attention s'est trouvée détournée après avoir été excitée par elles ou qui ont été refoulées par un acte de volonté consciente.
Vous êtes témoin d'un accident, vous vous arrêtez, examinez tout, vous vous enquérez des circonstances, méditez sur elles, racontez le fait et vos impressions successivement à plusieurs personnes : il y a bien des chances pour que vous n'en rêviez pas .Si au contraire, étant pressé ou redoutant ces émotions, vous vous éloignez rapidement et vous livrez à des occupations absorbantes, de manière à oublier le fait momentanément, très probablement vous en rêverez la nuit suivante ou plus tard. Le facteur vous remet une lettre contenant des nouvelles inattendues, vous n'avez le temps que de la parcourir ; elle est dans votre portefeuille, à plusieurs reprises vous êtes tenté de la lire, mais chaque fois un fâcheux ou quelque obligation urgente vous en a empêché, si bien que vous l'oubliez : voilà un sujet de rêve tout trouvé et peut-être est-ce votre rêve qui vous remettra en mémoire la lettre oubliée. Si. au contraire, vous l'avez lue et relue, si vous avez médité sur la nouvelle qu'elle, apporte jusqu'à épuisement du sujet, pour si fort qu'elle vous ait inté-
ressé, vous n'en rêverez probablement pas.; Vous lisez dans un journal un entrefilet, un fait divers, mais votre esprit est ailleurs, vos yeux seuls ont parcouru les lignes, et si l'on vous eût demandé ce que vous venez de lire, à peine eussiez-vous pu répondre ; ou bien l'on raconte auprès de vous un incident, mais occupé d'autre chose, vous n'écoutez que d'une oreille ; ou enfin vous voyez se passer un fait quelconque, souvent indifférent et que vous remarquez à peine : voïïà les idées qui animeront sans doute vos rêves prochains
Ce sont là des exemples abstraits destinés à faire comprendre ma pensée. Mais les cas réels sont nombreux. En voici un choisi entre cent autres.
Un de mes cousins, jeune homme d'un tempérament très nerveux, va souvent à la chasse, accompagné de son jeune frère. Parfois, au moment de tirer, une vive impression traverse son esprit comme un éclair : son frère n'est-il pas dans la direction du coup de fusil ? Mais comme le frère est là, à ses côtés, à l'abri de tout danger, l'idée s'évanouit aussitôt : souvent, la nuit, il rêve l'avoir tué à la chasse. Un jour le danger fut réel, non pour le frère, mais pour une vieille femme que le chasseur n'avait pas aperçue. Le coup de fusil passa juste au-dessus de sa tête. Cette fois l'émotion fut terrible ; toute la journée, il ne cessa d'y penser et le soir, dans la famille, on ne parla pas d'autre chose : jamais en rêve il n'a revu cet incident.
La condition fondamentale pour qu'une impression provoque un rêve est donc que l'esprit en ait été détourné presque aussitôt après l'avoir perçue, ou qu'il ait été naturellement distrait au moment de la perception ou qu'il l'ait volontairement refoulée comme désagréable ou choquante. Cet état de distraction peut être poussé si loin que la perception ait été tout à fait inconsciente, au point de ne laisser aucune trace dans
le souvenir. On comprend que dans ce cas le rêve paraisse s'être formé spontanément et de toutes pièces.
Les auteurs ont cité quelques exemples de ce genre (Maury, p. 70 et 120-125). Mais comme le nombre des cas authentiques est encore très restreint, je crois utile d'en rapporter deux autres qui me sont personnels.
Rêve de la Rampe d'Escalier. — Dans la maison que j'habite, la rampe de l'escalier était terminée en bas, par une boule de verre à facettes. Un jour, je la heurtai, elle tomba et se brisa. Le propriétaire, informé, consentit à la remplacer, mais il mit quelque négligence à le faire, en sorte que, pendant assez longtemps la rampe resta privée de cet ornement. Une nuit, je rêvai qu'en descendant l'escalier, je trouvais la rampe réparée et qu'à la place de la boule à facettes, je voyais un objet analogue, mais en cuivre, en forme de pomme de pin et agrémenté de quelques filets en relief. Au réveil, je racontai mon rêve et fus fort surpris d'apprendre qu'une pomme de cuivre semblable à celle que je décrivais avait été mise en place depuis plusieurs jours. J'étais si fortement convaincu du contraire que je descendis à l'instant, persuadé que j'étais victime d'une innocente plaisanterie. Mais non, la pomme était là, tout à fait semblable à celle de mon rêve, jusque dans le détail des motifs de décoration que je me rappelais exactement. Il n'est pas douteux que je l'avais vue, en effet, nettement, puisque ses moindres détails étaient restés dans mon esprit, mais sans que sa perception eût éveillé ma conscience. Il n'est pas douteux non plus que, s'il se fût agi de quelque fait passager impossible à vérifier, je serais resté convaincu qu'il n'avait aucune existence réelle et que mon rêve était entièrement spontané.
Rêve de Chabry. — Le second cas vient d'un de mes
amis, le regretté Laurent Chabry, biologiste de talent et observateur consciencieux. Une nuit, il rêve qu'il est appelé auprès de son père malade, qu'il assiste à sa mort et à son enterrement, et cela avec une telle intensité d'impressions qu'il assure n'avoir jamais été en proie à un plus terrible cauchemar. Cela dure toute la nuit. Au matin, il s'éveille baigné de sueur et brisé de fatigue. En se levant, il trouve un télégramme que la concierge avait glissé sous sa porte. Il l'ouvre, son père est malade, on le mande en toute hâte. Il part, le soigiie et le sauve ; mais à quelque temps de là, son père est emporté par une nouvelle atteinte du môme mal.
Combien de gens auraient vu là une prévision ou un avertissement du Ciel ou encore un fait de suggestion a distance ? L'explication est pourtant bien simple. La concierge avait glissé sous la porte le télégramme la veille au soir. En rentrant, mon ami l'avait vu ou plutôt en avait eu la perception visuelle, que son esprit distrait avait laissée inconsciente, et comme ces petits papiers bleus sont souvent les messagers des pires nouvelles, il avait bâti sur ce souvenir le rêve effrayant de la nuit.
Je pense qu'une bonne partie des rêves extraordinaires où se révèle une coïncidence frappante entre le songe et un fait de la vie réelle, et dont on trouve une si ample collection dans l'ouvrage de E. Gurney, F. Myers et F. Podmore et dans celui de Flammarion, doivent s'expliquer par quelque fait tout aussi simple.
Beaucoup de personnes ont certaines figures, certains sites qu'elles connaissent en rêve seulement et qu'elles reconnaissent chaque fois qu'elles les retrouvent en dormant. Ces images semblent ne correspondre à aucune réalité, elles ne sont cependant que des souvenirs d'impressions inconscientes.
Mais ce sont là des cas extrêmes. Nos rêves sont ali-
mentes en général par des souvenirs positifs et il suffit que notre attention ne se soit pas attardée sur eux.
\ous dirons donc comme seconde règle générale : « Une impression a d'autant plus de chance de provoquer un rêve qu'elle a été moins consciente et plus vive (et je mets à dessein la vivacité de la sensation au second rang parce que ce facteur me paraît moins puissanl que le premier) ou qu'elle a été moins retenue dans l'esprit, ou plus énergiquement refoulée par un acte de la volonté ; et elle a d'autant moins de chance de se reproduire qu'elle a été plus longuement et plus laborieusement retenue dans l'esprit ». De là découle naturellement le moyen d'écarter certaines idées de ses rêves.
Xous renvoyons ici au chapitre du rêve dans la médecine pour la prophylaxie du cauchemar.
III. — Nature et Théorie du rêve. — De cette règle et de la précédente, découle naturellement la réponse à la question qui fait le sujet de ce chapitre : Pourquoi rêvons-nous de ceci et non de cela ?
A l'état de veille, lorsqu'une impression sensorielle arrive à l'encéphale, elle est d'abord perçue, reconnue avec ses caractères et éveille un certain nombre d'idées rattachées à elle par des relations de causalité, de coïncidence, de similitude, de voisinage, d'opposition, de contraste, etc., par des conceptions de causes, des prévisions d'effets, des constatations de rapports infiniment variés ; ces idées, à leur tour, en excitent d'autres qui leur sont liées de manière analogue et ainsi de suite. Chacune d'elles s'accompagne en outre de sentiments divers plus ou moins intenses de crainte, d'espérance, de colère, de mépris, de désir, etc. Unique au point de départ où elle est née à l'état de pure perception d'une impression sensorielle, elle s'étend, se modifie, se transforme parfois complètement, en tout
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cas se multiplie, mais en s'affaiblissant par degrés ; eu somme, et bien que de grandes irrégularités soient fréquentes, après s'être plusieurs fois affaissée et enfléede nouveau, elle perd peu à peu en intensité à mesure < j u Clle gagne en étendue, après que s'est dépensée l'énergie contenue en elle et dans celles qu'elle a mises en mouvement. Il est bien rare qu'une idée parcoure ainsi sans interruption son entier développement. Presque toujours une perception nouvelle se produit pendant que la première suit encore son cours, détourne à son profit l'attention et interrompt momentanément l'évolution de la précédente qui n'est pas arrêtée pour cela, mais seulement suspendue et pourra plus tard reprendre son cours si rien ne s'y oppose. De nouvelles impressions sensorielles se produisent encore, qui se font place et seront contrariées à leur tour par les suivantes comme elles contrarient celles qui les ont précédées. Chacune interfère en quelque sorte avec les voisines, les déviant, les arrêtant ou les renforçant, selon le sens de la rencontre ; chacune peut subir, à un moment donné, une sorte d'inhibition passagère après laquelle elle se réveille et reprend son activité comme un ressort élastique qui se détend si on cesse de le comprimer.
On comprend que. pendant la veille, la production incessante d'impressions nouvelles laisse peu de facilité aux précédentes pour reprendre leur évolution entravée. Des milliers d'impressions sont ainsi chaque jour reléguées presque dès leur naissance dans le domaine de l'oubli : un petit nombre seulement puisent dans l'intérêt qu'elles ont pour nous, dans la vivacité des sentiments qu'elles ont éveillés la force de se rappeler à nous et d'accaparer l'attention aux dépens des autres.
Quand l'heure de dormir est venue, le cerveau fatigué devient de plus en plus lourd à mouvoir, les im-
pressions sensorielles, diminuées par l'occlusion des paupières, par le silence de la chambre à coucher sont perçues mollement, n'éveillent plus que des idées confuses ; enfin, la conscience de vivre s'éteint ; on dort. Alors, dégagées de leur inhibition passagère, les impressions cérébrales se réveillent, les idées comprimées, dégagées du poids d'impressions nouvelles sans cesse renaissantes, reprennent leur développement interrompu et c'est entre elles seulement que va s'établir la lutte. N'est-il pas naturel que les plus comprimées prennent maintenant le dessus? Ce sont autant de ressorts tendus, et il peut y avoir plus de force dans un petit ressort bandé à fond que dans un plus grand qui a presque repris sa position d'inertie. Ces grands ressorts sont nos impressions vives, nos préoccupations laborieuses, dont nous avons presque épuisé l'énergie en les développant jusqu'au bout ; les petits sont les mille riens de la vie, refoulés parce que nous avons mieux à faire qu'à nous occuper d'eux, ou comprimés sous le poids d'événements plus graves : dégagés de ces obstacles, ils achèvent de se détendre et manifestent une énergie inattendue.
Telle est l'origine de nos rêves, telle est la raison de la prédominance d'une impression sur une autre pendant le sommeil ; telle est l'explication de ce fait paradoxal que nous rêvons le plus souvent de choses étrangères à nos préoccupations les plus passionnantes.
Ces deux éléments que nous avons mis en lumière, la vivacité de l'impression et le degré d'inhibition, se manifestent l'un et l'autre à la manière de deux quantités dotées de coefficients variables. Le plus souvent, c'est l'impression faible, presque indifférente, qui reparaîtra en rêve parce qu'elle n'a rien pu dépenser de son énergie avant le sommeil ; mais une impression forte pourra aussi provoquer des songes, bien que son inhibition ait été faible ou tardive, si l'énergie emma-
gasinée en elle était si grande que, même dépensée en majeure partie, elle laisse un reste supérieur à celui des impressions faibles conservées presque intactes. Cent est plus fort que dix, mais le centième de cent est plus faible que le quart de dix ; mille est plus fort que dix, et à tel point que le centième de mille est plus fort que les trois quarts de dix. Tout cela dépend à la fois des valeurs initiales et du taux de leur diminution. Il va sans dire qu'une impression à la fois violente et fortement refoulée réunit les conditions les plus favorables à sa réapparition pendant le sommeil..
Si maintenant nous nous reportons à ce que nous avons dit de l'association des idées au chapitre relatif à ce phénomène, chap. V, nous pouvons conclure de ce qui précède que la chance d'apparition d'un souvenir dans un rêve se mesure par le produit de deux facteurs : la force du lien associatif et ce que l'on pourrait appeler le résidu potentiel d'énergie évolutive. C'est ce dernier facteur auquel nous avions fait dans les précédents chapitres une trop brève allusion que nous avons examiné ici en montrant comment il résulte de l'inhibition des idées par impression intercurrente.
Cette notion de résidu potentiel est d'accord avec plusieurs faits physiologiques avérés et même avec des lois d'un ordre plus général.
C'est un fait presque universel que toute action détermine sous la forme de réaction l'apparition de forces qui tendent à empêcher sa continuation. En vertu de cette loi, toute idée qui occupe la conscience voit diminuer en elle sa faculté de l'occuper encore. D'autre part, chacun sait que la contemplation continue d'une idée engendre une fatigue de laquelle on se repose en passant à la contemplation d'idées d'un ordre aussi différent que possible. L'intérêt que suscite en nous une idée, par suite de l'émotion qui lui est inhérente (émotion qui peut être d'ordre purement intellectuel
aussi bien que d'ordre sensitif) s'épuise peu à peu, non seulement par la continuité de la contemplation, mais par sa répétition à intervalles plus ou moins éloignés. Cet intérêt se renouvelle, je dirai presque se rafraîchit par le repos pendant que l'idée est absente de la conscience, mais il ne se récupère pas complètement. L'idée vieillit comme tout ce qui vit et en vieillissant perd de sa force ; et elle vieillit beaucoup plus vite dans le temps qu'elle occupe la conscience que pendant les périodes •de vie latente où elle en est absente, pendant lesquelles elle récupère, au contraire, mais toujours incomplètement, l'énergie qu'elle avait dépensée pendant ses phases d'activité.
Cette déchéance graduelle ne se fait pas suivant une ligne droite oblique et régulièrement descendante. C'est sa direction générale seule qui est descendante. Pour le reste, elle présente des sinuosités d'importance variable, parfois très grandes. En dehors de celles résultant de l'alternative des périodes d'activité où elle s'épuise à grande allure et des périodes de repos où elle se rajeunit partiellement, elle peut subir, du fait de circonstances ambiantes qui peuvent dans de fortes proportions diminuer ou augmenter en elle l'intérêt qu'elle a pour nous, des variations très considérables dans son énergie et sa vitalité. Si l'on représente ces dernières par une courbe, en portant en abcisses les temps et en ordonnées ce que j'ai appelé énergie potentielle résiduelle, cette courbe aura l'aspect d'une ligne festonnée, irrégulièrement descendante, donnant une bonne image de l'évolution du phénomène.
IV. Objections et Réponses. — Ce qui précède contient la réponse à une objection inévitable.
Parmi les personnes qui lisent ces lignes, j'en vois qui secouent la tête en signe de dénégation. Elles aussi
ont eu dans leur vie des préoccupations poignantes ei. se rappellent fort bien en avoir rêvé au moment même, et non une fois par hasard mais fréquemment, et parfois au point de redouter un sommeil plein de songes aussi pénibles que leurs pensées. Je prie ces personnes de ne pas se former une opinion d'après un cas qui peut être exceptionnel, et d'interroger leurs proches et leursamis. Elles reconnaîtront certainement que le fait inverse est plus général. Elles devront aussi pour ne pas s'illusionner elles-mêmes, ne tenir compte que des souvenirs précis, car on est tenté de s'exagérer en toute sincérité la fréquence des rêves qui ont produit une forte impression. Ces exceptions n'ont d'ailleurs rien decontraire à notre théorie. Une idée, nous eût-elle préoccupé des journées entières, si son énergie était fort supérieure à la dépense qui s'en«est faite, peut et doit nous hanter encore en rêve, refoulant les impressions moinsvives qui continuent à être inhibées par elle durant le sommeil, comme elles l'avaient été pendant la veille.
Il y a une distinction importante à établir sous ce rapport entre nos pensées les plus absorbantes : les unes s'imposent à nous malgré nous, nous obsèdent sans que nous cherchions à les rappeler et parfois malgré nos efforts pour les écarter. Loin de faciliter leflr dépensed'énergie, nous la contrecarrons plutôt ; donc, rien d'étonnant qu'elles aient encore la force de revenir pendant le sommeil. Les autres s'imposent à nous par un autre mécanisme, en suscitant un intérêt si vif que nous les saisissons avec empressement dès qu'elles se présentent et les retenons quand elles cherchent à s'échapper. Aussi, le soir, ont-elles largement dépensé leur énergie et il ne leur en reste plus assez pour triompher d'impressions, même futiles, déchargées du poids de leur inhibition.
Les circonstances que noiw avons traversées depuis la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France-
m'ont fourni un exemple caractéristique à l'appui île celte notion. Il serait difficile de trouver des idées plus poignantes, s'imposant plus énergiquement à l'attention que celles suscitées par la guerre dans l'esprit de tous les Français. Ces idées réalisent donc sous ce rapport en quelque sorte au maximum la condition favorable à leur réapparition en rêve. Mais chacun les retient dans son esprit, les retourne sur toutes leurs faces, les épuise jusqu'à la dernière trace ; aussi l'énorme énergie potentielle accumulée en elles est-elle dépensée tout entière et il n'en reste à peu près rien pour constituer un résidu dans lequel les rêves puissent trouver des matériaux. Aussi, n'en doit-on pas rêver. C'est ce que j'ai vérifié sur moi-même et les personnes de mon entourage de la façon la plus frappante.
La guerre avant été déclarée le 2 août, voici la daie du premier rêve relatif à ce sujet pour une série de personnes :
22 août, Mme D...
23 août, l'auteur de ce livre et trois autres personnes de la même famille.
Enfin diverses autres personnes à des dates un peu plus reculées.
Ainsi pendant trois semaines, l'idée obsédante n'a point paru dans le rêve.
Le 25 août, les journaux nous apportent la nouvelle de l'échec des armées françaises dans leur offensive contre l'armée allemande de Belgique. Nous vivons là des heures anxieuses. Toute la journée se passe à lire tes journaux, commenter les nouvelles, repérer les points sur les cartes : l'idée dominante ne quitte pas une minute le cerveau. On la retient, on la ramène si elle s'échappe, on épuise ce qu'elle peut contenir. On se couche enfin et je m'endors en pensant toujours à la guerre. Or, la nuit quel est mon rêve ?
Rêve des Vrilles de Vigne. — A la suite de divers épisodes non moins indifférents que celui qui va suivre, je me promène dans un jardin potager et je cause avec une vieille paysanne qui m'explique qu'il faut employer les vrilles de la vigne à lier les légumes deux par deux avant de les mettre dans le pot-au-feu. Ce lien comestible, qui ne coûte rien est préférable sous tous les rapports au lil de cuisine que l'on emploie d'ordinaire à cet usage.
Est-il besoin de dire que pareille préoccupation n'a jamais occupé mon cerveau, et surtout pas depuis un mois que dure la guerre, et surtout, pas durant l'angoissante journée que nous venons de traverser. Les personnes de mon entourage ont fait cette même nuit des rêves non moins étrangers au sujet de notre préoccupation commune.
Depuis cette époque, l'idée de la guerre, tout en restant dominante, est devenue moins exclusive ; il a fallu se remettre au travail et reprendre les occupations habituelles ; aussi désormais, rêve-t-on quelquefois de la guerre ; mais c'est plutôt rare et la fréquence de ces rêves est hors de proportion avec l'intérêt que suscite l'idée correspondante, parce que Ton continue à lui faire une part privilégiée dans les méditations de tous les instants.
Inversement, les idées qui ont tendance à nous assiéger, montrant par là qu'elles ont une énergie potentielle considérable et que nous refoulons par une application active et assidue de notre volonté, soit parce qu'elles nous chagrinent, soit parce qu'elles choquent nos idées morales, soit parce qu'elles froissent en nous un sentiment quelconque sont celles qui ont le plus de chance de revenir en rêve et parfois elles peuvent le faire avec un caractère obsédant. C'est une remarque que j'ai faite bien des fois et que chacun pourra faire sur^soi-même. Nous développerons cette idée à propos de la valeur utilitaire du rêve (chap. XIV).
Des exemples de tels rêves sont difficiles à recueillir, car en général, une sorte de pudeur morale nous interdit de divulguer les idées de ce genre qui trouvent asile dans les replis les plus secrets de notre conscience. A défaut de cas véritables, nous pouvons recourir à des cas imaginaires qui, sans avoir par eux-mêmes de valeur démonstrative, nous montrent clairement ce qu'il faut, chercher en nous-mêmes et acquièrent par là une force probante indirecte. On en trouvera des exemples éloquents et suggestifs dans les rêves du Paphnuce de Thaïs, d'Anatole France, et dans ceux des nonnes du Couvent de Kerbihan, dans le Dilemne du Dr T. Henvic.
Celte remarque explique un fait qui se dégage de ma statistique. Parmi les choses qui nous ont vivement impressionnés, ce sont les tristes plutôt que les gaies qui nous reviennent en rêve. Et cela se conçoit, car en repoussant les premières nous concentrons leur énergie ; en caressant les dernières, nous les aidons à la dépenser. Comme exemple de ce dernier cas, je rappellerai surtout celui de M. J... (p. il 16). Les exceptions signalées au commencement de ce chapitre sont en général des exemples du premier cas. Je puis en citer un qui m'est personnel. Lorsque je m'applique à la solution d'un problème de mathématiques, je m'y absorbe avec une intensité que ma raison ne peut modérer. Si le problème est supérieur à mon instruction en ces matières, je m'acharne en vain à sa solution. Je le quitte pour un autre travail, mais mon esprit se dérobe et je me retrouve traçant des figures et posant des équations au lieu de continuer la description commencée de quelque organisme animal. Assez souvent alors il m'arrive d'en rêver, et, soit dit en passant, de trouver parfois d'admirables solutions parfaitement absurdes au réveil. Evidemment l'énergie était restée forte malgré la grosse dépense qui en avait été faite.
Il est nécessaire aussi pour qu'une idée ou une im-
pression revienne en rêve qu'au moment de la perception l'attention n'ait pas été fatiguée. Celle-ci doit être captivée malgré elle et non contrainte à se fixer par la volonté. Il peut vous arriver de rêver d'un tableau vu en passant à une vitrine ; il ne vous arrivera guère de rêver de ceux que vous aurez vus après cent autres dans un musée.
J'ai visité, il y a quelques années, une grande partie de l'Europe., mais comme le temps m'était mesuré, j'ai dû voyager rapidement et m'arrèter peu dans chaque ville. De là, une grande lassitude physique et intellectuelle. Tant de sites, tant de villes, de musées, de spectacles variés défilant devant les yeux fatiguent bien vite le cerveau et je devais faire effort pour tout examiner. Aussi de toutes ces merveilles qui ont laissé une trace profonde dans mes souvenirs bien peu se sont présentées en rêve à mon esprit.
Il y a là une différence frappante entre le rêve et l'état de veille où le cerveau fatigué peut recevoir des impressions durables qui se fixent aussi fortement dans la mémoire que lorsque l'esprit est frais et dispos.
Opinions Diverses.
L'idée principale qui forme le fond de cette théorie s^ retrouve dans un certain nombre de travaux ultérieurs où elle est tantôt acceptée, tantôt plus ou moins modifiée dans sa forme ou dans son interprétation. Je n'en connais pas où elle soit radicalement repoussée.
Bergson déclare s'y rallier et le rôle qu'il fait jouer aux lueurs entoptiques se superpose à la théorie sans la contrecarrer.
Madame de Manacéïne l'accepte également et Santé de Sanctis déclare se trouver entièrement d'accord avec ma théorie, principalement en ce qui concerne le fait
<jue l'on ne rêve jamais d'une personne chère que l'on ■a perdue si ce n'est longtemps après sa mort.
11 donne de ce fait l'explication suivante : « Le dormeur peut repousser l'image de l'être chéri récemment perdu à cause de la douleur qu'elle excite en lui et qu'il ne peut supporter, de même qu'il détourne l'œil d'une lueur trop vive ». Cette explication est entièrement inacceptable ; la foule immense des rêves pénibles et des •cauchemars plaide éloquemment contre elle. C'est seulement dans la catégorie exceptionnelle des rêves dirigés que le dormeur pourrait exercer une pareille action sur son rêve. En outre, il arrive assez souvent que l'apparition en rêve de la personne chère, join d'exciter une émotion pénible, cause au rêveur une impression agréable ou le laisse indifférent. Beaunis déclare n'être pas d'accord avec Santé de Sanctis sur cette question. Cependant, il reconnaît n'avoir jamais rêvé une seule fois ■des épisodes de la campagne de 70 où il joua un rôle actif et qui lui laissa des souvenirs impressionnants. Bien qu'en signalant ce fait, il le présente comme une -exception, nous croyons avoir le droit de le citer à l'appui de notre manière de voir, car il nous paraît très significatif.
Théorie de Foucault. 1904-1906.
Foucault admet aussi que les désirs et les craintes sont plus activement évocateurs de rêves lorsqu'ils ont •été refoulés. Cette opinion est d'autant plus intéressante -pour nous qu'il la formule à propos de la théorie de Freud et non de la nôtre dont il ne semble pas avoir eu -connaissance.
Il explique ce fait en disant que les désirs et les craintes, immoraux ou déraisonnables, n'étant plus refoulés par la raison, peuvent se faire jour dans la conscience. Il ne remarque pas que cela explique seulement
50i LE RÊVE
qu'ils apparaissent dans le rêve aussi aisément que les autres, tandis qu'il reconnaît qu'ils apparaissent plusaisément.
Il admet que les images mentales ont une capacité dévolution spontanée qui leur est propre et qu'il appelle « force évolutive ». C'est ce que nous avons appelé dans notre premier travail et dans les pages ci-dessus « énergie résiduelle potentielle » : c'est elle qui mesure leurs chances de réapparition dans le rêve. Examinant les facteurs de cette force évolutive, il donne les quatre lois suivantes :
1° les images qui ont le plus de chances de réapparaître dans les rêves sont les images les pius récentes. li ne sait s'il doit adopter l'opinion de Vaschide et Pilez, que c'est dans le sommeil le plus profond que les images les plus anciennes ont le plus de chances de réapparaître.
2° les perceptions qui nous ont émus d'une façon un peu vive tendent à reparaître avec plus de force que les autres.
3° parmi les représentations qui ont occupé l'esprit pendant la veille, celles qui ont le plus de chances deréapparaître en rêve sont celles sur lesquelles l'attention s'est le moins portée pendant la veille.
Une idée analogue avait déjà été exprimée par un romancier, Anatole France, en 1894, dans le Lys Rouge (voir chap. XVI).
Cette loi diffère de la nôtre, en ce qu'il dit : attention et inattention là où nous disons : rétention et refoulement. Xos deux premiers termes sont à peu près équivalents ; il dit que l'attention s'est fixée sur un objet et nous, que nous avons retenu volontairement cet objet dans notre esprit. Nous préférons notre formule, mais la différence est peu importante. Entre les seconds termes au contraire, la différence est considérable. Lesien se mesure par 0, le nôtre par un nombre négatif.
Nous ne croyons pas que la simple suppression de l'attention soit aussi efficace que l'inhibition et le refoulement pour rendre compte des phénomènes.
Pour nous, les idées qui ont le plus dé chance de reparaître en rêve sont celles qui ont été inhibées, mais l'opinion de Foucault se rencontre avec celle exprimée longtemps auparavant par nous-même pour admettre que l'état de distraction pendant la perception est une condition favorable à la réapparition en rêve de l'impression perçue à condition toutefois que la perception ait été suffisamment intense ou prolongée. D'ailleurs la distinction entre les deux cas est un peu subtile parce qu'une perception reçue pendant l'état de distraction de l'esprit peut être considérée comme inhibée pendant sa production même, par les impressions ou les pensées qui occupent à ce moment l'esprit et le rendent distrait pour l'autre perception. Mais la condition est alors moins favorable à la réapparition en rêve que pour une perception qui n'est inhibée qu'après avoir eu le temps de produire sur l'esprit attentif une impression plus ou moins accentuée.
4° les images provenant de perceptions anciennes qui ont été appelées à la conscience pendant la veille, acquièrent par là une force nouvelle, comme un rajeunissement qui les prépare à reparaître pendant le sommeil. Cette idée diffère peu de celle que nous avons développée dans notre travail de 1891.
En outre de ces quatre lois, il insiste avec raison sur ce que les sujets de nos rêves sont le plus souvent très insignifiants. Il explique cela par le fait que s'ils ne nous ont pas occupés pendant la veille, c'est que notre attention ne les a pas retenus. Nous ferons remarquer que ces idées insignifiantes sont aussi celles qui se laissent le plus facilement et sans protestation inhiber par les sensations intercurrentes. Pour lui, sans qu'il le formule de cette manière, cette prédominance des images
insignifiantes dans le rêve est le résultat d'un facteur statistique ; elles reviennent de préférence, quoique n'ayant pas une prédominance personnelle, uniquement parce qu'elles sont beaucoup plus nombreuses que les autres. Sur des milliers d'idées qui traversent notre cerveau pendant la journée, quelques dizaines seulement sont retenues, en raison de l'intérêt qu'elles présentent pour nous. Si, dans le rêve, toutes ont la même chance individuelle de réapparition, et que quelques dizaines seulement aient le temps de se faire jour dans la conscience, toutes les probabilités sont en faveur de la réapparition des idées insignifiantes plutôt que de celles qui nous ont intéressés, uniquement parce que les premières sont beaucoup plus nombreuses que les dernières.
Il explique les rêves par la propriété évolutive des images et le facteur émotionnel qui s'y joint, cherchant à tout ramener à cela. Il me paraît ne pas tenir suffisamment compte des idées que ces mêmes éléments affectifs ont pu déterminer pendant la veille. Il me semble plus naturel d'interpréter le rêve comme un rappel de ces idées plutôt que comme le produit direct de ces éléments affectifs. Ainsi s'il rêvait que, prenant le train, il oublie sa valise, il attribuerait cette image à l'inquiétude qui se manifeste dans ces circonstances au sujet des bagages, tandis que nous y verrions plutôt le rappel en rêve d'une idée plus précise et mieux formulée touchant l'éventualité de perte de ce même bagage, idée aussitôt inhibée et refoulée, parce qu'un rapide coup d'oeil sur le dit bagage nous rassure en nous montrant -qu'il n'est pas égaré.
Théorie de Bergson. 1901.
Bergson a fait appel, pour expliquer l'évocation des tableaux du rêve, à une cause d'un ordre tout différent
en ce sens qu'elle est purement objective et ne demande rien au contenu actuel de la conscience du rêveur : c'est la lueur en top tique.
Nous avons, à une autre occasion, chap. VI, exposé 5a théorie et présenté les critiques qu'elle suggère. Il n'est pas à nier que les lueurs entoptiques peuvent être évocalrices de tableaux de rêve, et bien que la démonstration objective paraisse impossfble vue que les lueurs entoptiques ne sont visibles ni du dehors, ni pour le rêveur, qui ne les reconnaît pas comme telles, nous avons eu la bonne fortune de pouvoir la fournir grâce à un hasard heureux (rêve des Trois Petits Pains).
Mais Bergson va trop loin en admettant :
1° que tout rêve a pour base une lueur entoptique ;
2° que la lueur entoptique est un facteur essentiel de tout tableau onirique.
Les autres impressions sensorielles ou viscérales peuvent intervenir dans la genèse du rêve, mais seulement de façon indirecte et par l'intermédiaire d'une visualisation. Bergson désigne sous ce terme un phénomène d'ailleurs bien connu dans d'autres conditions, d'après lequel l'impression auditive, musculo-cutanée ou viscérale imprime sa signification propre au phénomène dont l'élément visuel est fourni par une vision entoptique. Un exemple fera bien comprendre la chose.
Rêve des Piles de Pièces d'Or. — Max Simon rêve qu'il est en présence de deux piles de pièces d'or d'inégale hauteur ; il s'applique à les égaliser, mais en dépit d'efforts réitérés et presque angoissants il n'y peut parvenir. Ce sentiment pénible détermine le réveil et il constate qu'une de ses jambes repliée est emprisonnée dans un repli des draps qui l'empêche de s'étendre ; de là les vains efforts durant le rêve pour égaliser deux choses inégales. Quant à l'application de ces efforts aux
deux piles de pièces d'or, elle aurait sa source dans quelque lueur entoptique jaune concomitante.
En dehors de ce cas spécial, les exemples pris par Bergson sont beaucoup trop simplistes. Si, à la rigueur, pour en prendre un exemple fourni par lui-même, l'image d'une barrière peut provenir d'une lueur ayant la forme d'une barrière, comment admettre qu'il en soit de même pour les scènes compliquées et pleines de détails que nous présentent nos rêves ? Lorsque Maury provoque un rêve d'incendie en projetant la lumière d'une lampe sur les yeux fermés du dormeur, il détermine une impression sensorielle très semblable à une lueur entoptique ; celle-ci peut fournir le ton rouge général de l'incendie ; mais où trouvera-t-on dans les impressions rétiniennes prétextes à l'image des échelles dressées, des pompiers qui courent, des murs, des balcons et des fenêtres, des personnages qui s'agitent de toute façon ? Tous ces détails surajoutés ont une origine subjective et le problème reste entier de savoir pourquoi telle lueur entoptique de forme grossière et quelconque suscite tel tableau ou tel autre dont les éléments surajoutés sont fournis par les souvenirs ou par l'imagination. Le cas est le même que pour ce petit ornement en forme de bouquet de fleurs qui se répète à intervalles réguliers peint sur le papier de tenture de ma chambre où, de loin, je vois là une tête de soldat, ici un perroquet, un paysage de montagne ou les effets d'un coucher de soleil.
Pour ce qui est du premier point, j'ai fait remarquer déjà que bien des personnes dont la vue est solide et bien posée ignorent les lueurs entoptiques et ont pourtant des rêves visuels. Je n'ai pas d'exemples certains à l'appui de ce qui suit, mais je crois qu'il ne serait pas difficile de trouver des aveugles dépourvus de toute lueur entoptique, n'ayant pour champ visuel que deux trous noirs invariables, et capables de rêves visuels, à la con-
dit ion bien entendu que leur cécité ne soit ni trop ancienne ni surtout congénitale.
Par contre, je suis entièrement d'accord avec Bergson sur sa théorie du désintéressement comme caractère essentiel du sommeil et du rêve et sa discussion approfondie des caractères différentiels entre le vrai moi du rêve et le moi éveillé me paraissent dignes de retenir l'attention.
C'est, en effet, la reconnaissance exacte caractérisant nos perceptions à l'état de veille qui réclame un effort d'ajustement, tandis que l'adaptation des vagues impressions sensitives perçues pendant le 'sommeil à des images mentales ayant avec elles une ressemblance même très éloignée peut se faire sans aucun effort.
Cette théorie du désintéressement n'est pas isolée dans la science du rêve et l'idée sur laquelle elle s'appuie se retrouve de ci de là dans l'histoire des théories du rêve.
Avant Bergson, Tannery expliquait l'incohérence des rêves par le désengrenage des rouages de la pensée : -c'est une métaphore mécanique illustrant par avance le désintéressement de Bergson.
Postérieurement à Bergson, nous trouvons dans le même ordre d'idées la théorie de l'autoconduction de Toulouse et Mignard et celle de la désolidarisation du moi central et du moi automatique de Kaploun. Par le terme d'autoconduction, Toulouse et Mignard désignent la suspension de la direction volontaire des actes et des pensées, qui caractérise le rêve.
La théorie proposée par Kaploun mérite peut être un peu plus de développements. Cet auteur distingue un moi central, correspondant à peu près à la conscience des autres auteurs et un moi automatique correspondant à peu près à l'inconscient et qu'il désigne sous cette dénomination pour marquer que l'automatisme est la grande règle de son fonctionnement.
Le rêve se définit par ses différences avec l'état de
510 LE ttÈYE
veille. La caractéristique de l'état de veille est l'attitude interrogative du moi automatique, et le fait que le moi automatique, entourant de toutes parts le moi central, celui-ci ne communique avec le monde extérieur que par l'intermédiaire de celui-là. Par suite, toute perception est la réponse à une question implicite du moi automatique ; et ainsi, cette réponse se trouve toujours ajustée à son objet : de là résulte la cohérence des cours de pensées à l'état de veille. Durant le rêve, l'attitude interrogative du moi automatique est abolie ; par suite les excitations du monde ambiant ou n'arrivent pas au moi central, ou lorsqu'elles parviennent jusqu'à lui,, n'étant pas la réponse à une question, ne sont point adaptées à un objet déterminé, d'où résulte l'incohérence habituelle du rêve. De plus, tandis que dans l'état de veille, les perceptions, les conceptions, sans cesse documentées et contrôlées par les apports de la fonction explicatrice (voir chap. vn) se maintiennent les unes par les autres dans une juste limite, il s'établit entre elles un ordre de subordination, et celles qui sont franchement inadéquates sont entièrement rejetées. Rien de tel dans le rêve, où tout ce qui aborde la conscience est accepté tel quel, sans contrôle. Les images qui peuplent la pensée du rêveur ne proviennent pas du moi automatique, et ne retournent pas à lui ; elles naissent et meurent dans le moi central, étant les produits de la pure imagination.
L'auteur va jusqu'à dire que, tandis qu'à l'état de veille, le moi central est en communication perpétuelle avec le moi automatique, durant le rêve un voile entoure le moi central, et empêche les projections lumineuses de la Pointe d'arriver au moi automatique. Mais sûrement, en s'exprimant ainsi, il dépasse sa pensée, car il admet, ce que personne ne saurait nier, que les souvenirs de la vie réelle jouent un rôle capital dans le rêve. Or, ou je n'ai rien compris à sa théorie, ou ces
souvenirs, tant qu'ils sont latents, sont logés dans l'inconscient et appartiennent au moi automatique ; mais au lieu de se contrôler les uns par les autres, pour éliminer comme cela a lieu à l'état de veille, les conceptions contradictoires, ils sont acceptés sans contrôle, côte à côte, même s'ils sont exclusifs l'un de l'autre.
Ainsi, les images du rêve sont les unes des concep-' tions, produit immédiat de l'imagination dans le moi central, les autres des souvenirs ou de vagues perceptions sensorielles ou céncsthésiques, mais les unes et les autres, ne répondant pas à une question du moi automatique, ne sont point maintenus dans leur signification légitime, et sont transformés, défigurés, transposés, et le plus souvent amplifiés. Par là s'expliquent à la fois l'incohérence et les exagérations du rêve.
En somme, tout se ramène, d'après Kaploun, à un isolement du moi central par rapport au moi automatique et à la disparition de l'attitude interrogative de ce dernier. Sont-ce là des idées bien neuves ? En apparence peut-être, mais, au fond, je ne vois pas grande différence entre cette conception et celle du désengrènement des rouages psychiques de Tannery, ou celle du désintéressement de Bergson.
La conception de Kaploun est à coup sûr plus élaborée que celle de Tannery qui n'est, en somme, qu'une comparaison, plus précise dans l'explication de son mécanisme que celle de Bergson, laquelle exprime un état sans indication de sa cause ; mais au fond, la conception essentielle est la même. D'ailleurs, ce n'est pas seulement aux deux théories indiquées qu'elle se montre conforme : elle est d'accord avec la notion universellement admise, et qui n'est au fond qu'une observation presque banale, savoir : que le sommeil isole le dormeur du monde ambiant.
Désintéressement, désengrenage, auto-conduction, ou désolidarisation des deux moi, tout cela est plutôt fin-
LE RLVE
dication d'un caractère que d'une cause et la cause profonde reste à trouver.
Théorie de Freud. 1900.
La théorie de Freud est présentée sous cette forme -abstraite et enveloppée qui est chère au génie allemand. Aussi son étude est-elle laborieuse, et laisse-t-elle parfois, malgré la répétition de la lecture, quelque indécision dans l'esprit du lecteur. Je n'en veux pour preuves que les différences qui se remarquent dans les diverses analyses qui en ont été données, différences parfois si grandes que l'on serait tenté de se demander si elles 5e rapportent au même ouvrage.
Pour mettre plus de clarté dans celle-ci, je crois utile de ne présenter d'abord les vues de Freud que sous leur forme la plus simple et d'y introduire successivement les complications qui la complètent.
C L'idée dominante d'où dérive toute la théorie est qu'il faut distinguer dans 'e rêve^TajDpjirence et la réalité^-K ce qu'il appelle le contenu mamjestjètÇi le contenu latente Nul rêve ne livre son secret, celui des réalité^Totntaîhes cachées sous les apparences, qu'à la suite d'une étude minutieuse, pénétrante, approfondie. C'est pour y parvenir que l'auteur a imaginé la méthode d'interrogatoire ingénieuse que nous avons décrite (t. I. p. 6). C'est de tout cela qu'il faut savoir gré à Freud bien plus que des résultats auxquels il est parvenu. Nous verrons que ces derniers ne méritent guère confiance, et nous expliquerons pourquoi il en est ainsi.
.4 quoi cela peut-il tenir que des rêves cachent leur signification vraie sous des apparences trompeuses ?
La réponse de Freud est celle-ci :
| T'ne seule tendance cherche à se réaliser dans les rêves-Lle désir ; iin^pjd s^iTtime rit sVyjrrimp : l'égoïsme. Chez l'enfant seul,^e rêye ne revêt point de déguisement
•car, à cet âge où la conscience morale n'est pas encore éveillée, les sentiments se montrent à nu. ( liez l'adulte au contraire, ces deux manifestations soulèvent les prcH testalions de la censure morale qui les arrête et ne les! laisse passer que lorsqu'elle a été trompée par les déguisements qu'elles ont pu revêtir. \
Freud a été conduit à l'établissement de toute une théorie annexe pour expliquer ce rôle de la censure et la nature des déguisements utilisés. Voici cette théorie.
Les impressions venues du dehors, avant de se manifester sous forme de réaction motrice, traversent des territoires psychiques distincts, au nombre de quatre.
1 le Perceptif ; 2 l'Inconscient ; 3 le Préconscient ; 4 le Conscient.
Disons dès maintenant que certains de ces termes ne doivent pas être pris dans leur acception habituelle.
Le Perceptif se comprend sans explication.
L'Inconscient contient les images, les impressions, avec leur ton affectif propre sous leur forme fruste, mais il ne laisse pas de place à la souffrance dans ses relations associatives. « L'Inconscient est notre vrai fond psychique. Sa nature intime nous est aussi inconnue que la constitution réelle du monde extérieur et nous est aussi imparfaitement révélée par la conscience que le monde extérieur par nos organes des sens ». . Dans le Préconscient, les images venues de l'Inconscient prennent la forme plus élaborée et plus abstraite •d'idées. Le Préconscient donne aussi aux désirs de la période infantile une occasion de se manifester plus souvent et sous une forme plus évoluée./ L'enfant ne peut •donner satisfaction à son désir inconscient qu'en en maintenant l'objet lui-même dans sa pensée ; tandis que l'adulte a toutes les ressources des pensées édifiées sur Jes images de l'Inconscient pour leur appliquer sous une forme plus variée les désirs qui accompagnaient ces images. Enfin le Préconscient admet les idées de souf-
france repoussées par l'Inconscient et les maintient sous son contrôle en s'efforçant de les inhiber .
Quant à la Conscience, elle est définie par l'auteur detelle façon que nous préférons nous en tenir à citer ses propres paroles. Elle est simplement « un organe des sens pour la perception des qualités psychiques ».
L'impression se manifeste d'abord dans le Perceptif sous forme d'image ; de là, elle passe toujours dans l'Inconscient, où elle laisse une trace, disons plus, un germe, même si son évolution ultérieure la conduit au delà. L'image peut s'arrêter là, mais elle tend à continuer sa route dans le Préconscient et le Conscient, où elle ne peut parvenir sans franchir deux barrières successives : l'une placée à la limite de l'Inconscient et du Préconscient, l'autre à la limite de ce dernier et du Conscient. Ces barrières sont ce que l'auteur appelle la censure dépendance de la conscience morale, qu'il ne faut pas confondre avec la conscience psychique. Aucune idée ne peut franchir la barrière sans avoir obtenu iun laissez-passer de la censure correspondante.
Dans cette évolution de l'Inconscient au Conscient,, les idées subissent des modifications dont certaines sont spontanées, tandis que d'autres peuvent être considérées comme des déguisements pour tromper la vigilance de la censure.
Ces modifications sont les suivantes :
1 Condensation ; 2 Déplacement ; 3 Symbolisation ; 4 Dramatisation, auxquels il faut ajouter YElaboration ultérieure.
La Condensation consiste dans la substitution àjjmageréelle d'images svnthétiquesabrégées, schématisées, qui représentent un groiïpé^cVimages réelles analoguespar ce qu'ellelTont de commun entre elles!
Le Déplacement consisteMJans le transfert du caractère psychique ou du ton émotif d'un objet à l'autre : c'est le plus efficace procédé de déguisement.
La Symbolisation est l'attribution à un objet d'une signification représentative. EÏÏe opère d'aprèsJgSL mêmes principes que la symbolisation à l'état de veille.
La^Vrâmcîtfsntinn remplace les pensées du rêve par des représentations hallucinatoires et peut échapper à la cerisure en passant par jm autre chemin (régression vers le Perceptif).
Ces modifications interviennent aussi dans le psychisme des hystériques à l'état de veille.
L'Elaboration ultérieure commence pendaritLJe__rêy e^ mais se poursuit encore et surtout après le réveil ; elle a pour effet de disposer, coordonner, enchaîner les tableaux du rêve, modifier certaines parties, en ajouter ou en supprimer certaines autres, de façon inconscien- Jg, mais toujours de manière à rendre le tout plus logique eLplus cohérent .
Les processus psychiques dans les évolutions progressives ne peuvent aborder un des quatre territoires qu'après avoir parcouru les précédents dans l'ordre indiqué, mais elles peuvent dans certaines circonstances suivre une marche rétrograde.
Le contenu de l'Inconscient, meublé de tout ce qui lui vient du Perceptif et de tout ce qui est maintenu et refoulé en lui par le Préconscient, cherche toujours à s'épancher vers ce dernier ; l'énergie disponible, au lieu de se répartir également entre toutes les images peut s'accumuler par l'effet de la Condensation et du Déplacement dans certaines d'entre elles, et si celles-ci ne peuvent se faire jour en avant, empêchées par la censure, elles peuvent par une marche rétrograde, repasser dans le Perceptif et provoquer là des perceptions sans objets, c'est-à-dire des hallucinations (1). Ainsi s'expli-
(1) Tout l'article sur la 'théorie de Freud était écrit avant la guerre ; mais en le relisant, je ne puis m'empêche r d'être frappé de la concordance entre la mentalité qui a inspiré cette théorie et celle qui a dicté aux Allemands certains de leurs procédas de guerre, en particulier en ce qui concerne l'espionnage et la déformation des renseignements fournis par leurs agences officielles d'information.
que le caractère hallucinatoire des tableaux du rêve.
L'auteur rapporte un certain nombre de rêves pour montrer par des exemples la nature et la réalité de ces phénomènes. Nous croyons inutile d'insister sur cette partie de son travail pour la simple raison que si l'on fait abstraction de la forme rébarbative, compliquée et enveloppée d'obscurités à prétentions scientifiques, tout cela est en somme simple, banal et presque oiseux à force d'avoir été dit par tout le monde. Il suffit de feuilleter .les ouvrages des anciens auteurs et en particulier d'Hervey de Saint-Denis pour en trouver des exemples.
Admettons donc comme réel, quoique bien moins fréquent à notre avis qu'il ne l'indique, le fait du déguisement.
Mais où est la preuve que, sous tous les déguisements, se cache toujours un désir égoïste ?
Pour toute démonstration, Freud cite un grand nombre de rêves personnels et autres ; et, pour tous, arrive à montrer que l'analyse conduit toujours au sentimenl en question. Nous devons rapporter ici quelques-uns de ses exemples parmi ceux qui nous paraissent les plus démonstratifs, soit pour prouver la vraisemblance de la théorie, dans certains cas, soit pour montrer ses exagérations dans certains autres.
Rêve du Dîner Empêché. — Mme X... lui raconte avoir rêvé qu'elle voulait donner un dîner, mais toutes sortes d'obstacles se dressent contre la réalisation de ce désir en sorte que, dans le rêve, le dîner ne peut avoir lieu. Elle oppose à son médecin, M. Freud, ce rêve comme objection à sa théorie. Celui-ci déclare que cette apparente contradiction doit pouvoir se résoudre par une analyse suffisamment approfondie. Il fait alors application de sa méthode consistant à obtenir de Mme X... la narration de tout ce qui lui paraît pouvoir se rapporter
au sujet de son rêve. M"' X... lui raconte trois petites histoires de désirs non réalisés (histoire de caviar, de portrait et d'échanges de taquineries avec son mari) qui ne lui coûtent rien à dire et où M. Freud ne trouve pas la solution cherchée. Celui-ci insiste et obtient non sans quelque peine la narration de l'histoire suivante : Mme X... a une amie, Mme Y..., aux charmes de laquelle son mari paraît un peu trop sensible. Heureusement, M. X... aime les femmes potelées et Mme Y... est maigre. Mme Y.... qui n'est pas sans avoir fait ces remarques, a un vif désir d'engraisser et bien entendu Mme X... préfère que ce désir ne se réalise pas. Or, la veille même du rêve en question, Mme Y... a demandé à Mme X... si elle ne l'inviterait pas bientôt à un de ces excellents dîners qu'on fait chez elle, et alors le rêve s'explique. Mme X... rêve qu'elle prépare un dîner, elle ne réussit pas, ainsi le dîner n'aura pas lieu et Mme Y... ne trouvera pas chez elle l'occasion d'augmenter l'ampleur de ses appas.
Un détail vient à l'appui de cette interprétation : Mm9 Y... est très friande de saumon fumé, mais par économie elle se refuse ce mets. Or, c'est précisément du saumon fumé que Mme X... cherchait à se procurer, et c'est faute d'y avoir réussi que dans son rêve le dîner n'a pu avoir lieu. Ainsi, en dépit de l'apparence, le fait de n'avoir pas réussi à donner ce dîner dans son rêve correspondait chez Mme X... à la réalisation d'un désir secret.
Il reste cependant une difficulté : comment se fait-il que la réalisation d'un désir ait pu prendre dans le rêve de Mme X... la forme d'un désir contrarié ? C'est, répond Freud, parce que Mme X... a fusionné la personnalité de Mme Y... avec la sienne. Il y avait dans son rêve substitution partielle de la mentalité de Mme Y... à la sienne et si ce rêve où un désir caché était réalisé prenait ainsi la forme d'un désir contrarié, c'est parce que c'était bien une contrariété pour Mme Y... dont la personnalité
venait, dans le rêve de Mme X..., s'interposer entre les scènes du rêve et ses désirs cachés.
Voilà un exemple des cas où la théorie de Freud peut, grâce à beaucoup de complaisance pour suivre l'auteur dans ses inductions arbitraires, s'appliquer sans trop de difficulté.
En voici un où l'auteur semble être aller chercher bien plus loin encore les désirs profondément cachés qu'il lui faut découvrir à tout prix.
Rêve de /' « Ami Otto ». — Son ami Otto est le médecin de sa famille. 11 a grande confiance en lui et par suite d'une convention entre eux, il lui confiera la direction de ses enfants, principalement à l'époque de leur puberté, s'il disparaît lui-même par une fin précoce. Otto vient en visite chez lui et sa femme remarque qu'Otto a l'air fatigué et les traits tirés. Le soir même Freud rêve qu'Otto se présente à lui avec les signes extérieurs de la maladie de Basedow.
Ce rêve s'explique très simplement par la crainte de la maladie de son ami et le sentiment altruiste de son amitié pour lui. Mais à cet altruisme il faut à tout prix substituer l'égoïsme et, à cette crainte, un désir. Voici comment Freud y parvient .
Peu de jours auparavant, se promenant en voiture avec son ami R..., il verse à la tombée de la nuit et doit avec sa famille se réfugier dans une auberge. Là, il fait rencontre du baron L... qui montre les signes évidents de la maladie de Basedow. et qui leur offre ses services, à quoi R... répond sèchement pour s'en débarrasser qu'il n'a besoin que d'une chemise de nuit. Or, R... est un professeur distingué qui n'est arrivé à la célébrité que sur le tard.
Voici maintenant l'explication proposée.
Dans le rêve, l'aspect maladif qu'avait présenté Otto à sa dernière visite amène le rêveur à l'identifier avec
le baron L... qui montrait les signes de la maladie de Basedow : d'où l'attribution de cette maladie à Otto. C'est donc maintenant Otto à qui on a réclamé une chemise de nuit. Que peut être cette chemise ? C'est le symbole de la puberté des enfants de Freud. Qui donc peut la lui réclamer? Freud lui-même et personne autre : d'où l'identification de Freud avec R... De là résulte ainsi l'accomplissement d'un désir, car si Freud réclame à Otto la chemise de nuit, c'est qu'il sera vivant quand ses enfants atteindront la puberté et qu'il n'aura plus besoin des services d'Otto. Bien plus, puisqu'il est maintenant le professeur R..., c'est donc qu'il atteindra <eomme lui la gloire à un âge avancé. Et du même coup il n'y a plus place que pour un désir égoïste puisqu'il sacrifie son ami Otto à son ambition de vivre vieux et d'arriver à la gloire.
Bien des gens, y compris l'auteur de ce livre trouveront sans doute que c'est aller chercher bien loin une -explication si fantaisiste, quand on en a sous la main •une si simple et si vraisemblable.
Quelques mots seulement d'un dernier -rêve pour montrer jusqu'où l'auteur pousse l'exagération de sa méthode.
Rêve du « Furoncle Périnéal ». — L'auteur fait de ce rêve une narration longue et minutieuse, et fournit de chaque épisode une explication conforme à sa théorie. Les rapporter me semble superflu. Après cette première explication, il en fournit une autre, plus pénétrante et plus alambiquée ; mais ce n'est pas la fin. Il déclare qu'en fouillant encore plus creux, il en découvre une troisième : c'est cette dernière seulement que nous rapporterons avec le seul épisode du rêve nécessaire pour la comprendre :
Freud souffre d'un gros furoncle dans la région scroale du périnée. Cela le gêne terriblement dans les mou-
\\ jr vements nécessités par sa profession, et, par protestation contre cet état, le fait rêver qu'il va à cheval. (Disons entre parenthèses que cette chevauchée est elle-
^ même la réalisation d'un désir parce que cette monture symbolise une femme. La ville où le conduit son che-
vaîtient à la fois de Sienne et de Vérone, qu'il connaît d'ailleurs pour les avoir autrefois visitées. Qu'est-ce qui introduit dans son rêve l'image onirique de ces deux villes italiennes ? C'est bien simple : c'est l'assonance suggérée par le furoncle situé sur ses parties génitales (g^md talienj Genitalien) qui lui rappelle une cliente qui n'est jamais allée en Italie (gehn in Italien).
A noter que si cette cliente paraît dans le rêve symbolisée par sa monture, le fait qu'elle n'est jamais allée en Italie n'apparaît à aucun moment dans le rêve : c'est un fait constaté par l'auteur pendant l'analyse, comme il aurait pu constater celui que peut-être elle n'est jamais allée en Perse ou en Chine.
Ceux qui, après cela, se trouveraient convaincus, feraient preuve, ce me semble, d'une grande bonne volonté.
Cette tournure d'esprit qui lui fait chercher à ce rêve une explication empruntée aux fonctions sexuelles seretrouve à chaque instant dans son livre.
Ici, un rêve présente des acteurs divisés en deux groupes se livrant simultanément à la même occupation les uns au rez-de-chaussée, les autres au premier étage : il y voit l'image des rapports lesbiens. Là, il est conduit par sa femme vers une petite porte située dans un renfoncement entre deux beaux palais. Sa femme presse un peu sur la porte et il se sent glisser rapidement à l'intérieur sur une pente escarpée : c'est pour lui l'image du « coïtiis more canino ».
Ailleurs, et ce n'est plus ici un fait particulier, mais un cas général, rêver que l'on s'arrache une dent signifie acte d'onanisme ou relation homosexuelle. N'insi 5-
tons pas. Tout cela suffit à montrer qu'en donnant une ampleur démesurée à une relation vraie seulement de façon accidentelle. Hauteur prend pour psychologie normale l'obsession d'un cerveau atteint d'érotomanie (1).
Maintenant que nous avons fait connaître l'essentiel de la théorie, savoir : que sous tout rêve se cache la réalisation d'un désir égoïste, laissons-nous conduire par l'auteur à la recherche des caractères complémentaires
qui lui donnent sa complète expression :
lfTout rjjve est la réalisation d'un désir refoulé. < Comme Delage, Freud admet dans sa théorie du rêve que les désirs ont d'autant plus de chances de réapparaître dans un rêve qu'ils ont éié refoulés jrvec plus d'énergie. Si nous les refoulons, c'est qu'il nous serait pénible de nous les avouer à nous-mêmes. C'est pour dépister ces désirs inavoués que l'auteur dans son interrogatoire insiste pour que le sujet fasse connaître, parmi les associations d'idées qu'évoque en lui la narration de son rêve, surtout celles qui lui semblent difficiles à avouer. Ce sont ces désirs cachés qui revêtent les déguisement les plus parfaits et qui sont les plus difficiles à dépister.
Xulle part, l'auteur ne donne la preuve de cette assertion, mais il affirme que si l'analyse du rêve est1assez pénétrante, elle conduit toujours à un désir infantile, même quand on a déjà dépisté un désir récent.
Les impressions récentes ne sont jamais, chez l'adulte, nous ne dirons pas assez vives, mais plutôt assez libres, assez débarrassées des entraves que constituent
(1) Pour ceux qui voudraient avoir une idée des théories de Freud en dehors du rêve, nous renvoyons aux exposés critiques due nous avons publiés de la Psychoanalyse par laquelle Freud s'est rendu si singulièrement célèhre.
La Psychoanalyse. Le système de Freud et de son école, Bull. inst. Gen. Psychol., n°" 1, 3, 1916.
Une Psychose nouvelle : La Psychoanalyse, Mercure de France, V, IX, 1916.
pour elles les nombreux souvenirs, idées, intérêts, préjugés, etc., avec lesquels elles entrent en connection pour posséder une suffisante force d'émergence. Seules, les impressions infantiles tombées sur le sol vierge d'un cerveau libre possèdent cette faculté d'émergence à un degré suffisant. Une impression récente ne peut se faire place dans le rêve qu'en s'unissant par association didées à une impression infantile plus ou moins similaire qui lui communique sa force d'émergence. Les rêves de vol, par exemple, auraient pour origine un désir infantile d'activité sexuelle.
Le désir infantile est toujours nécessaire soit pour provoquer le rêve, soit pour renforcer uiL désir récent qui sans ce renfort n'aurait pas réussi à lui seul à provoquer le rêve. C'est dans cette origine infantile que réside l'explication de ces désirs souvent abominables, ,car j'enfant n'a pas de conscience morale et s'abandonne à la manifestation, . de Jous ses instincts.
Même les rêves pénibles accompagnés d'un sentiment d'angoisse déterminé par une sensation viscérale peuvent s'expliquer par l'intervention d'un désir infantile ; l'angoisse corporelle, (par exemple, celle résultant d'une affection cardiaque) évoque un désir infantile répréhensible de telle nature que sa répression par la censure doit s'accompagner d'un sentiment d'angoisse d'origine morale qui puisse être confondu avec le premier. Nous verrons plus loin comment cette remarque fournit à Freud la réponse à des objections en apparence très graves.
3° La cause évocatrice immédiate appartient toujours i'i lu journée du rêve.
D'après l'auteur cette condition serait absolue. Les causes évocatrices antérieures ne sont pas moins insuffisantes à elles seules si elles appartiennent à la journée précédente que si elles dérivent d'un passé plus ou moins lointain. Elles peuvent intervenir, mais seulement par
l'intermédiaire des faits et des pensées de la journée du rêve, quand elles leur sont reliées par une association d'idées. Aucune démonstration spéciale de ce point, qui résulte sans doute pour l'auteur de ses analyses.
Kaploun, d'une façon non moins arbitraire, étend à trois jours l'ancienneté des souvenirs intervenant dans le rêve sans avoir été ravivés dans l'intervalle et il déclare que lorsqu'on ne trouve rien dans les souvenirs des trois journées précédentes, c'est que ces souvenirs se sont évanouis sans laisser de traces. C'est Bientôt •dit, mais parfaitement arbitraire.
II est plus difficile encore de réfuter pareilles assertions que de prouver qu'elles ne sont jamais en défaut, car on n'est jamais sûr que la cause évocatrice récente ne soit pas quelque fait insignifiant passé presque inaperçu et relié au sujet du rêve par quelque lien associatif détourné que l'on n'arrive pas à retrouver. Pour moi, je n'ai pas l'impression que l'idée de Freud pas plus que celle de Kaploun soit exacte. Le rêve des Moutons Sales me paraît difficile à concilier avec elle. Ce rêve montre en effet un cliché-souvenir prenant place •d'une façon plus ou moins déformée dans un rêve après un oubli de deux années, car, à aucun moment durant cette période, autant qu'il m'en souvienne, ni surtout pendant la journée précédente, je ne l'ai rencontré dans mes souvenirs.
4° L'absurdité, quand elle s'introduit dans le rêve, sert touiours de déguisement à quelque impression pénible qui eut été contraire à la formule du désir ' * ■égoïste.
Il nous faut, pour illustrer cette proposition, citer un rêve que l'auteur narre à son appui.
Rêve de Goethe. — C'est Freud qui rêve. Si le contenu manifeste de son rêve était conforme au contenu latent, le rêve serait celui-ci.
Freud rêverait qu'il vient de publier un beau livre, où se trouve en particulier une théorie nouvelle de l'influence des organes sexuels sur le développement des psychonévroses, mais ce livre étant en avance sur les idées du temps n'a pas été compris. Aussi est-il violemment maltraité par un critique dans un périodique. Tel serait le rêve.
Pour dissimuler ce qu'il aurait de pénible pour le rêveur, qui en effet prépare en ce moment un pareil livre, il doit revêtir un déguisement. Ce déguisement est tout trouvé, car Freud a précisément un ami, M. M..., à qui pareille chose vient d'arriver. Aussi Freud rêve-t-il que c'est cet ami qui a été ainsi attaqué. Mais ce déguisement ne serait pas suffisant pour enlever au rêveur toute inquiétude, car la ressemblance des situations est trop grande. Il faut encore qu'à cette critique du livre de M. M... dans son rêve s'attachent des particularités qui le rendent absurde, impossible. Cette absurdité résulte du fait que, dans son rêve, la personne qui a attaqué le livre de M. M... est Goethe. Or, la comparaison des dates montre au rêveur que M..., n'aurait pas pu avoir plus de dix-huit ans à l'époque où Goethe aurait pu l'attaquer. Bien plus, il constate dans son rêve qu'il a établi ce calcul tout en reconnaissant qu'il ignore en quelle année il se trouve en ce moment, en sorte que cette relation chronologique elle-même s'effondre, et que l'absurdité du rêve éclate aux yeux même du rêveur.
Tel est en effet le rêve réel. Freud rêve que c'est son ami M... qui a été ainsi attaqué par Goethe ; dans son rêve, il sait que Gœthe est mort en 1832, il sait aussi l'âge de son ami, mais il ne sait pas en quelle année son ami a cet âge. En sorte qu'il reconnaît l'absurdité du rêve et par conséquent l'inanité des faits qu'il présente, ce qui écarte tout danger de transporter sur lui-même la mésaventure pénible de son ami M... Voilé l'essentiel au point de vue du rôle de l'absurdité. Mais Freud va plus loin et explique les autres particularités en mon-
trant à quels événements de la vie réelle elles peuvent devoir leur introduction dans le rêve.
1° Pourquoi le livre publié par M... derrière lequel se dissimule celui qu'il va publier lui-même ?
Réponse : 1<* frère d'une de ses clientes, tombant du haut mal, lance au moment de la crise ce cri : « Nature ! nature ! » que Freud interprète comme désignant les organes génitaux de l'homme et de la femme, qui tiennent une grande place dans la théorie de son futur livre.
2° Pourquoi le critique est-il Gœthe plutôt qu'un autre ?
Réponse : ce même cri de l'épileptique est aussi le titre d'un beau livre de Gœthe. D'autre part, il est question de Gœthe dans le livre de l'ami M... •
3° Pourquoi l'absurdité revêt-elle la forme d'une erreur dans un calcul chronologique ?
Réponse : A la sollicitation de son ami M..., Freud a ) visité le frère de ce dernier, atteint de paralysie générale, qui, pendant la consultation, s'est lancé dans un calcul chronologique d'une incohérence indiscutable. Tout s'explique ainsi fort bien, à l'exception d'une seule chose qui reste à l'état d'assertion entièrement arbitraire, savoir : que l'absurdité a été introduite dans le rêve pour cacher la contradiction et le dédain.
5° // n'y a pas de raisonnement dans le rêve : ce qui en présente l'apparence n'est aue la reproduction d'une image mentale.
L'auteur en cite plusieurs exemples dont un que nous prendrons de préférence parce qu'il appartient au « rêve de Goethe » cité ci-dessus.
Dans ce rêve, son ami M... semble faire un raisonnement se traduisant par les mots : « // me semble invraisemblable que Gœthe soit l'auteur de cette critique » ; « il me semble plausible que mon ami M... ait à cette époque dix-huit ans ». Or, les deux membres de phrase soulignés, qui constituent à eux seuls tout le raisonne-
ment, ne sont que le transport dans le rêve par le sim- . pie souvenir de deux membres de phrase identiquespFononcés par lui dans la réalité de la conversation avec la mère du jeune épileptique, à l'occasion des cris : « Nature ! nature ! » proférés par celui-ci. Il lui dit en effet : « // me semble vraisemblable que ces mots désignent le travail de Gœthe » ; « il me semble plausible qu'ils fassent allusion aux organes sexuels ».
A plusieurs de mes propres rêves, comportant des raisonnements vrais ou faux, j'ai sincèrement essayé d'appliquer l'explication de Freud, mais j'avoue que je ne suis pas arrivé à en trouver qui détermine ma conviction.
Réponse aux Objections.
L'auteur en prévoit deux principales qu'il s'efforce de réfuter.
1° Rêves relatifs à la mort d'une personne chère.
Il paraît particulièrement difficile de concilier avec un désir des rêves de cette nature. L'auteur tente cependant de le faire. Dans quelques cas, peut se cacher sous le contenu manifeste un désir inavoué, voire inconscient, dont la réalisation n'est possible que grâce à la mort de la personne chère. Tel est le cas cité par l'auteur, de cette dame qui rêvait de la mort d'un neveu qu'elle aimait cependant beaucoup, parce que la mort d'un autre neveu lui avait fourni l'occasion de se rapprocher d'un homme qu'elle désirait épouser.
La mort des parents s'expliquerait par l'influence secrète de sentiments de haine momentanée éprouvée pendant la première enfance à l'occasion de quelque gronderie.
A l'appui de cette idée, il fait remarquer que l'on rêve presque toujours de la mort des parents du même
sexe, parce qu'il s'y mêle un sentiment de jalousie pour l'autre.
Cela paraît bien excessif et incapable de fournir l'explication des nombreux rêves de ce genre.
En outre, comment adapter une explication de cette nature au cas où l'on rêve de sa propre mort?
• 2° Rêves Sexuels.
Autant ces derniers sont aisés à expliquer par les sentiments de l'âge adulte, autant il paraît difficile de taire remonter leur source à l'enfance. Freud n'est pas de cet avis. L'amour des enfants pour leurs parents se manifeste avec une grande prédilection pour celui du sexe opposé, et, sous cet amour filial, se cacherait, d'après l'auteur, le sentiment inconscient, mais réel quoique très rudimentaire, d'un instinct d'une autre nature.
Ce point a été surtout développé par l'auteur dans sa théorie de la psychoanalyse, mais il touche de trop près à la question actuelle pour qu'on puisse le laisser de côté. J'en emprunterai le résumé à une étude critique que j'ai publiée ailleurs.
Au dire de Freud, contrairement à l'opinion commune, l'enfant est dès sa naissance, travaillé par les impulsions de la Libido qui se traduisent dans toutes les manifestations de son activité. Dans le domaine physique, quand le poupon se jette avidement sur le sein de sa nourrice, quand il tette son pouce, quand il tripote son pied, quand il se frotte le cou, le nez ou les oreilles, quand, débarrassé de ses langes il s'agite, se détend en secousses brusques, projette violemment le bassin en mouvements rythmiques, quand il se complait à uriner, à déféquer, à manier ses excréments, son anusr ses organes génitaux, c'est pour satisfaire un appétit sexuel aigu, quoique confus, et qui ignore encore ses vraies fins et les movens normaux de se satisfaire. Les
petites érections, que l'on observe fréquemment dès le plus jeune âge, sont l'indice suggestif de la vérité de cette interprétation. Dans le domaine psychique, l'affection pour la mère ou la nourrice et plus tard pour les frères, les sœurs, l'entourage, avec prédilection pour les personnes de sexe opposé et avec aversion et jalousie à l'égard de celles de même sexe, ou parfois avec prédilection homosexuelle, tout cela est manifestation de la Libido et l'appétence vers l'inceste y occupe une large place. Ainsi, contrairement à l'opinion courante, onanisme dévoyé, maladroit et polymorphe, appétence incestueuse, telle est la caractéristique de l'enfant au berceau. C'est ce que l'auteur caractérise par l'expression Œdipus complex, le complexe œdipien.
Là aussi, nous croyons que Freud aura bien de la peine à faire accepter ses jugements.
Critique.
La théorie de Freud est ingénieuse et pénétrante, et digne de retenir l'attention. Il serait fort long de la discuter dans tous ses détails, mais cela ne paraît? pas nécessaire. Toute sa conception relative à la conscience et à ses subdivisions se rattache si indirectement à sa théorie du rêve qu'on peut la laisser de côté. Elle a tous les caractères d'une métaphore ou d'une comparaison et présente par suite les avantages et les inconvénients de l'introduction de cette forme d'exposition dans une discussion scientifique. C'est fort commode, mais très dangereux, et le jour où il faudrait serrer de près les conditions morphologiques et physiologiques des centres nerveux, on verrait combien cette conception s'éloigne de la réalité des choses.
Pour ce qui est du rêve proprement dit, nous avons au cours de l'exposé de la théorie présenté déjà quelques objections, mais il en est une d'importance si ca
pitale qu'elle dispense de toutes les autres. Cette objection, c'est que la formule qui résume en elle la théorie presque toute entière : le rêve est la réalisation d'un désir, n'est démontrée nulle part.
Bien plus, elle la contradiction flagrante avec ce fait observé par P. Borel (voir chap. XI) et établi par lui sur une base statistique que les rêves ambitieux sont hautement exceptionnels ; or, ils présenteraient au rêveur la réalisation de ses désirs les plus chers.
L'auteur reconnaît lui-même qu'aucun de ses exemples ni aucun de ses arguments ne fournit la démonstration péremptoire de son idée, mais il estime que les cas où on peut la faire intervenir et en tirer une explication acceptable sont si nombreux qu'ils forment un faisceau imposant équivalant à une démonstration suffisante. Nous ne sommes pas de cet avis.
Le problème consiste à découvrir le contenu latent •qui se cache sous le contenu manifeste de chaque rêve. Freud démontre par de nombreux exemples que ce contenu latent peut être un désir infantile, mais nulle part il ne prouve qu'il est réellement cela.
Toute sa dialectique parvient seulement à démontrer qu'il est toujours possible de trouver un désir infantile qui puisse être rattaché d'une manière plus ou moins directe au rêve actuel. Or, cela ne prouve rien. L/îrnmense complexe de faits, d'images, de souvenirs, d'impressions, d'émotions, tous rattachés les uns aux autres par des relations latérales plus ou moins directes, qui remplit l'espace psychique entre le temps présent et la période infantile de notre existence, constitue un réseau extrêmement riche, qui peut être comparé à un filet tendu. Le rêve actuel est un des points de ce réseau. Le désir infantile auquel on veut le rattacher en est un autre. Or, il est toujours possible de passer du premier point au second en suivant une série convenable de mailles. Il y a même un nombre indéfini de chemins
pour y parvenir et toute la sagacité de l'auteur se réduit à proposer entre tous ces chemins celui qui paraît, le plus direct et le plus conforme à la vraisemblance. Mais précisément parce qu'il est toujours possible de passer ainsi d'un point du réseau à un autre n'importe lequel, le l'ait d'y être parvenu ne prouve rien, ou plutôt il prouve que le moyen employé était parfaitement arbitraire.
A mon avis, le procédé est à tel point élastique et infidèle qu'il serait non moins facile d'expliquer par ses propres désirs infantiles les rêves actuels de son voisin, ou ses propres rêves actuels par les désirs infantiles de ce dernier ; et cela tout aussi bien si la mentalité du voisin, son éducation, ses impulsions, ses goûts et toutes les conditions de sa première enfance sont aussi différentes que l'on voudra de la mentalité et des conditions similaires de celui qui appliquera la méthode. De même il serait non moins facile en employant les mêmes procédés de trouver à la base de tout rêve, en place d'un désir, des sentiments quelconques tout différents : crainte, haine, sympathie, admiration, mépris, inquiétude, etc..
Pour procéder en de telle manière de façon scientifique, il faudrait déterminer en s'appuyant sur certains exemples bien démonstratifs, des règles précises, une méthode à laquelle on devra s'astreindre ultérieurement en présence de chaque dichotomie, pour décider si l'on devra prendre la voie de droite ou celle de gauche pour remonter à la vraie source. Si la route suivie en s'astreignant à ces règles conduit au but, cela fournit une démonstration a posteriori de la valeur de la méthode. Mais si en présence de chaque dichotomie, le choix est arbitraire, ou plutôt se règle d'après la direction du but que l'on aperçoit au loin, il est évident qu'en atteignant ce but, on n'a pas prouvé autre chose que la possibilité de l'atteindre.
Pour faire comprendre toute ma pensée, je demande à présenter ici une comparaison empruntée à la science de l'étymologie.
Les linguistes ont établi pour la recherche des étymologies des règles de dérivation parfaitement précises, et c'est d'un pas sûr qu'on peut aujourd'hui remonter d'un mot à sa source. Autrefois, il n'en était pas ainsi. Au lieu de règles précises, il n'y avait que l'arbitraire, ou plutôt la fantaisie de chacun, les hasards de son intuition plus ou moins heureuse. C'est ainsi qu'on faisait venir sauvage de soh vagus et qu'on faisait, paraît-il, dériver haricot de faba (faba, fabarius, fabaricotus, haricotus, haricot ! Çà n'était pas plus malin que cela). Freud traite de l'explication des rêves à la manière dont on traitait autrefois de l'étymologie.
11 y a un peu plus de vérité dans la formule modifiée : le rêve est un désir infantile refoulé. Mais c'est ici le cas de répéter : il y a dans cette formule des choses qui sont neuves et des choses qui sont vraies, mais ce qui est vrai n'est pas neuf et ce qui est neuf n'est pas vrai. Ce qui est vrai dans cette formule , c'est ce qu'exprime le mot « refoulé », mais cela n'est pas neuf, car c'est le point essentiel de la théorie exposée dès 1891 par l'auteur de ce livre, qui a montré que toute impression refoulée avait chance de reparaître en rêve, quelle que soit d'ailleurs la nature de cette impression. Ce qui est neuf dans la formule, c'est que cette impression doive être un désir infantile, mais cela n'est pas vrai. Nous avons vu ci-dessus que Freud n'en a donné aucune démonstration et la simple observation des rêves indifférents, des rêves angoissants et des rêves sexuels, plaide éloquemment contre cette opinion.
D'accord avec la plupart de ceux qui ont examiné la théorie de Freud, nous conclurons donc que, dans sa forme absolue, elle n'est pas acceptable.
Est-ce à dire que son auteur n'a rendu aucun ser-
vice à la science du rêve en la proposant? Un tel jugement est bien loin de notre pensée. Freud a niîs en lumière avec plus de force qu'on ne l'avait fait avant lui, la distinction nécessaire entre les dessous du rêve et leur signification apparente. Il a montré ce qu'on savait déjà, mais sans en avoir peut-être reconnu toute l'importance : qu'il fallait quelquefois aller chercher bien loin et à travers des détours bien compliqués la signification vraie des tableaux du rêve et des sentiments qui s'y font jour.
Freud a fait ressortir aussi la part importante que conserve dans la genèse des rêves ce qui vient de la première enfance ; mais ce qu'il a dit du désir infantile doit s'appliquer à l'ensemble du psychisme de l'enfant, comme aussi au psychisme ancestral, héréditaire, congénital, et à celui de l'adulte en tout ce qui est sous la dépendance de ce qu'on a appelé les centres inférieurs. Ce- sont ces psychismes inférieurs qui reprennent pendant le rêve une autorité réfrénée pendant la veille par la domination des centres supérieurs. Mais cela a été dit et reconnu vrai bien avant que Freud ait proposé sa théorie.
La théorie de Freud a excité un vif intérêt en Allemagne et de nombreux chercheurs se sont lancés à sa suite dans la voie ouverte par lui, formant toute une école d'ardents Freudistes, tandis que des anti- Freudistes (Kôhler, Prince Morton, Kolarits, Carr) soulèvent des objections et des critiques en Allemagne et surtout à l'étranger.
D'autres encore, sans vouloir prendre place sous la bannière des Freudistes ou des Antifreudistes, acceptent seulement certaines parties de la théorie : tel Kostyleff qui, tout en repoussant l'intervention nécessaire d'un désir infantile, juge très juste et intéressante l'idée que dans tout rêve intervient un facteur régressif nécessaire pour fournir aux impressions récentes l'appui
d'impressions antérieures situées parfois très loin dans le passé.
Freud et ceux qui ont emboîté le pas derrière lui me paraissent victimes d'une sorte de psychose qui leur fait rechercher partout jusque dans les conditions les plus invraisemblables l'influence sexuelle sur toutes nos pensées et nos actions. L'importance de ce facteur a beau être fort grande, il est abusif de tout ramener à lui a priori de façon systématique.
On pourrait conclure avec Kollarits que le désir est le père, non des rêves des Freudistes, mais de leur théorie.
En dépit de ses connaissances approfondies, de son travail, de sa riche documentation et de sa pénétration, Freud restera le type d'un esprit faux qui, asservi à des-; conceptions systématiques, s'est laissé entraîner à attribuer un caractère universel à un facteur qui ne s'applique qu'à des cas particuliers, ce qui l'a conduit à torturer les faits et les explications pour les faire cadrer avec son idée préconçue : il a attribué à la mentalité humaine une déformation tératologique dont il était la principale victime. /