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CHAPITRE XVI

Justification de l'introduction d'un tel chapitre dans un tel livre. Services réciproques que se peuvent rendre la littérature et la philosophie. — Rareté et imperfection de l'emploi du rêve dans la littérature ancienne. — Impossibilité d'une classification (méthodique de la littérature moderne sous ce rapport. — Shakespeare, Balzac, Zola, Victor Hugo, G. Flaubert, Guy de Maupassant, Ch. Nodier, Hoffmann, Edgar Poë, Baudelaire, Paul Bonnetain, Schuré, Jérôme K. Jérôme, H. G. Wells, T. Henvic, P. Loti, Henri de Régnier, Paul Adam, Jean Lorrain, Huysmans, Anatole France. — Ce que doit être le rêve dans le roman moderne : 1° Ce qui est défendu ; 2° Ce qui est permis ; 3° Ce qu'on peut et doit demander au rêve dans la littérature pour utiliser pleinement les précieuses ressources, les richesses qu'il contient. Le rêve ouvre un nouveau chapitre dans l'histoire de la mission éducatrice du roman moderne.

Pourquoi ce titre ? Pourquoi cette intrusion de la littérature dans une question de psychologie où elle semble n'avoir que faire ? On peut répondre que l'étude du rêva est toute d'observation et que les romanciers, j'entends les meilleurs d'entre eux, sont des observateurs de pensées. Tel le botaniste au milieu de ses plantes, le romancier observe, trie, assemble, collige des pensées humaines, analyse et synthétise, recherche et décrit les variétés rares, belles ou horribles et cherche les moyens de frapper l'imagination sans s'écarter de la vérité ; et de cette étude peuvent se dégager quelquefois des idées générales qu'ont vainement cherchées les philosophes de métier avec leurs méthodes plus rigides. La chose n'est pas sans exemple. C'est ainsi que l'on trouve dans la

littérature plus de renseignements utiles sur les rêves de double que dans les ouvrages spéciaux. Cependant ce n'est là qu'un fait rare, exceptionnel.

Mais le titre de ce chapitre se justifie d'un autre point de vue.

Si les romanciers peuvent rendre quelques services à la science du rêve, bien plus grands sont les services que le rêve peut rendre à leur art. Je ne crains pas de dire que le rêve est un des plus puissants moyens que les romanciers puissent mettre en action. L'usage qu'ils en font est restreint, presque infime, et c'est un juste sujet d'étonnement pour celui qui songe que le rêve emplit une fraction importante de notre vie psychique, pour celui qui se rend compte de l'influence considérable qu'il exerce sur notre vie éveillée et de celle bien plus grande encore qu'il pourrait exercer sur elle si l'on savait en tirer parti.

Non seulement, les romanciers ont peu usé du rêve, mais l'usage qu'ils en ont fait est loin d'être bon. Quelques-uns, et parmi les plus justement réputés, Balzac entre autres, ont accueilli sans discernement les préjugés les plus absurdes, les idées toutes faites reposant sur la superstition la plus grossière. On y trouve le rêve divinatoire sous sa forme la moins raffinée, tel qu'il pourrait trouver place dans les narrations essoufflées de Mme Pipelet.

Mais les défauts les plus répandus sont ceux qui consistent, soit à donner au rêve les caractères d'un drame savamment agencé, impeccable dans la composition des tableaux et l'arrangement des scènes, soit au contraire de ne leur laisser rien qui ne soit saugrenu et incohérent. Sous le prétexte que le rêve est l'expression de la fantaisie la plus déréglée, on croit bien faire en supprimant toute règle, sans s'apercevoir que cette suppression même introduit une règle en devenant systématique.

Ces critiques demanderaient à être développées ; elles

le seront plus à propos en présence des exemples qui les justifient à l'occasion des rêves que nous allons rappeler en parcourant les œuvres des auteurs.

\ cuis avons donc feuilleté à nouveau les volumes de notre bibliothèque pour y retrouver les rêves qui avaient pu passer inaperçus quand nous les avions lus jadis sans attacher notre attention à ce qui nous occupe aujourd'hui. Nous avons relu, la plume à la main, les principaux romans modernes en notant au passage les rêves épars ça et là. C'est le résultat de cette recherche qu'on trouvera ci-dessous. Est-il utile de dire que nous n'avons pas prétendu faire une étude complète d'une question aussi vaste ? Cela nous eût entraîné beaucoup trop loin et nous eût conduit à des redites.

Nous avons laissé de côté toute la littérature des siècles passés ainsi que les récits d'histoire. Ce n'est pas que le rêve y fasse défaut, mais parce qu'il manque de toute valeur objective. Les rêves historiques seraient du plus haut intérêt si l'on pouvait leur accorder confiance, mais ils ont toute chance d'avoir été défigurés par les. narrations successives, si tant est qu'il y ait rien de positif à leur base.

Tous les rêves, aussi bien ceux que nous rapporte l'histoire que ceux de la littérature ancienne, ont le caractère prophétique, prémonitoire, divinatoire ou, si l'on pouvait dire ainsi révélatoire et impératoire : c'est toujours une suggestion divine ou démoniaque se manifestant par l'intermédiaire du rêve et destinée à influencer nos actions ou l'ordre de nos pensées pendant la vie réelle.

Ce même caractère se retrouve dans la plupart des rêves de la littérature des siècles passés ; le xvne siècle en a fait un grand usage au point que le songe est presque une partie nécessaire dans les grandes tragédies. Une préoccupation littéraire d'ordre purement esthétique, jointe à la crédulité la plus naïve et à une habitude

ânvétérée de considérer le rêve sous ce seul aspect, sont Jes éléments principaux de cette conception. La philosophie n'a rien d'intéressant à glaner de ce côté ; aussi avons-nous négligé, de propos délibéré, les auteurs remontant à plus d'un siècle, ne retenant, et simplement -à titre d'exemple, que Shakespeare.

Nous aurions aimé, pour mettre quelque méthode dans cet exposé, classer les auteurs par catégorie, mettant ensemble ceux, bien rares, qui se sont conformés aux lois du rêve, ensemble ceux qui les ont méconnues •de telle ou telle façon. Cela nous a été impossible parce qu'il n'y a aucune homogénéité sous ce rapport entre les diverses œuvres d'un même auteur. Ici, un éclair d'intuition, une observation bien faite ou le simple hasard leur a fait rencontrer la vérité ; mais dans le pro- •chain rêve toutes les règles sont foulées aux pieds.

A défaut des auteurs dans l'ensemble de leurs œuvres, j'aurais désiré répartir par catégories les rêves considérés isolément. Cela même eût été difficile, parce que dans un même rêve on rencontre souvent diverses failles à côté de parties irréprochables ; mais surtout l'exposé y aurait pris un caractère de monotonie fastidieuse •et d'impersonnalité qui lui eût ôté toute saveur. J'ai trouvé plus intéressant de faire le procès des hommes, ou plutôt de leurs manières, que celui des choses. En outre, le rapprochement et la comparaison des cas où l'auteur a touché juste avec ceux où il a versé dans telle ou telle erreur, rendra plus claire notre critique et la compréhension de ce que nous considérons comme la forme vraie du rêve.

Pour toutes ces raisons, sans nous illusionner sur les inconvénients de cette manière de faire, mais la considérant comme la moins mauvaise, nous nous sommes déterminés à présenter les auteurs les uns après les autres en ne tenant compte que vaguement de l'ordre chronologique et commençant par les plus anciens et les

plus simples pour finir par les plus modernes et les plus compliqués.

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