SHAKESPEARE
Shakespeare n'appartient pas à la période moderne à laquelle nous avons réduit le rapide examen du rêve dans la littérature. Cependant, il nous a paru curieux de faire une exception pour lui en raison de l'ampleur et de l'originalité de son génie et du caractère même de ce génie où, à chaque page, le réalisme le plus terre à terre coudoie l'imagination la plus libre. Nous espérions des découvertes intéressantes ; grande a été notre désillusion. Il y a bon nombre de rêves dans Shakespeare, beaucoup d'entre eux tiennent en deux lignes et ne présentent pas d'autre intérêt que celui d'un trait dans la conversation. Quelques-uns occupent une place plus importante et nous permettent de juger du rôle que l'auteur croit pouvoir donner au rêve dans la tragédie. Tous sont des rêves prophétiques, symboliques, où des visions très outrées et totalement fantaisistes sont amenées pour produire un effet déterminé ou accentuer un effet déjà produit. Leur nature, leur forme ont toute leur raison d'être dans le but à atteindre et nullement dans la réalité des choses ou dans la vraisemblance, si ce n'est dans cette fausse vraisemblance qu'une conception artistique particulière permettait alors d'attribuer au rêve.
Voici quelques exemples des rêves sur lesquels s'appuie ce jugement.
Dans Jules César, pour justifier ses appréhensions, le dictateur rapporte un rêve de Calphurnia : « Mon épouse a rêvé cette nuit qu'elle voyait ma statue qui, pareille à une fontaine à cent conduits, laissait couler un sangpur et que de vigoureux Romains en grand nombre venaient en souriant et baignaient leurs mains dans ce
sang ; elle regarde ces images comme des avertissements, des présages et des menaces de malheurs et elle m'a supplié à genoux de rester au logis aujourd'hui ».
A quoi Décius répond que ce songe a été mal interprété, que c'est au contraire une heureuse vision signifiant que, « par César, Rome aspirera un sang reviviliant ».
Dans Cinîia, Brutus voit en songe le spectre de César, lui ordonnant de le rejoindre dans les plaines de Philippe.
Dans Richard III, Clarence, avant d'être noyé dans son tonneau de Malvoisie, raconte qu'il a rêvé s'être évadé de la Tour, s'être embarqué pour passer en Bourgogne et qu'en chemin il est tombé à l'eau et s'est noyé : « Oh, Dieu ! quelle souffrance ! » Au fond de la mer, il a une vision de cadavres hideux. Puis son rêve se prolonge par delà la mort ; il voit ses parents qui l'attendent dans les Enfers.
Dans Roméo et Juliette, Roméo déclare à Mercutio qu'il a eu un rêve ; et Mercutio dit que c'est la reine Mab qui procure les rêves. « Elle galope dans les cervelles des amants qui rêvent d'amour, sur les genoux des courtisans qui rêvent de révérences, sur les doigts des hommes de loi qui rêvent d'honoraires, sur les lèvres des dames qui rêvent de baisers..., sur le nez du courtisan... qui flaire une promotion... »
Plus loin, Roméo rêve encore : « Mes rêves me présagent quelque joyeux événement... J'ai rêvé que ma dame venait et me trouvait mort (étrange rêve que celui qui permet à un mort de savoir qu'il l'est) et qu'elle a insufflé par ses baisers une telle vie à travers mes lèvres que je revivais et que j'étais empereur ».
Dans Antoine et Cléopûtre celle-ci raconte qu'elle a vu Antoine empereur : « Sa face était comme les cieux... Ses jambes enfourchaient l'Océan comme une monture ; son bras levé touchait le front du monde et le coiffait du casque ; sa voix... harmonieuse comme la musique des sphères, ou terrible... comme le fracas du tonnerre. Quant à sa générosité, elle ne connaissait pas la saison d'hiver ; c'était un perpétuel automne, toujours plus fertile à mesure qu'il était plus moissonné ».
Parmi tous ces rêves fantaisistes, voilà le plus typique. Il donne une excellente idée de la façon dont les auteurs de cette époque se croyaient le droit d'accumuler dans le rêve toutes les fictions nécessaires à leur thème. Il n'y a rien de vrai ni même de possible dans un rêve de ce genre.
Dans Othello, Iago pour exciter la jalousie de ce dernier, lui raconte un rêve qu'il aurait fait : « J'étais couché avec Cassio. Je l'entendis qui disait en dormant : Charmante Desdémone, soyons prudents, cachons nos amours... puis il m'a embrassé ». Mais, ajoute perfidement Iago, ce n'était qu'un rêve. — Oui, répond Othello, mais qui dénotait une chose précédemment accomplie ; c'est un indice singulièrement probant quoique ce ne soit qu'un rêve ».
De tous les rêves qu'on trouve dans Shakespeare, celui-là seul offre un caractère de vérité. Cassio peut avoir rêvé cela ; s'il ne l'a pas fait et si Iago l'a inventé, ce dernier a plus d'esprit dans son petit doigt que Cléopûtre dans toute sa personne.