III. CE QU'ON DOIT DEMANDER AU RÊVE
Le rêve joue dans le roman un rôle très médiocre ; c'est une mine peu exploitée et je dirai que c'est grand dommage, car elle contient de merveilleuses richesses. Les romanciers se sont contentés jusqu'ici de demander au rêve des sujets de descriptions brillantes où ils puissent lâcher la bride à leur imagination ; tout au plus l'ont-ils utilisé en outre pour exprimer le ton émotif qui émane des personnes et des choses. Ils ont plus et mieux à faire ; ils peuvent s'en servir pour jeter des clartés sur le caractère des personnages en dévoilant leurs sentiments secrets, pour faire pressentir, deviner les événements, les dénouements, d'une façon plus élégante et moins laborieuse que par les procédés habituels. Rappelons-leur que le rêve, tel un subtil Asmodée,, soulève les couvercles des crânes, fouille dans le creux des circonvolutions cérébrales pour y trouver des pensées si secrètes que la méditation la plus approfondie ne les aurait pas découvertes. Ces pensées pourront rester cachées au rêveur sous leur déguisement de visions d'un intérêt tout platonique et sans conséquen-
ces ; mais l'auteur pourra montrer leur signification intime.
Qu'on lise ici les histoires de Durand et de Dupont au chapitre xv de cet ouvrage, elles illustreront ma pensée mieux que de longs développements.
Tout en en tirant ainsi parti pour son œuvre, en vue d'effets habilement combinés, le romancier devra répandre dans le grand public cet enseignement que le rêve peut nous apporter deux biens aussi utiles que les richesses matérielles : des conseils et des consolations. Il fera connaître le rêve prophétique, non le prophétique enfantin des anciennes tragédies, mais ce prophétique scientifique ayant ses racines dans la psychologie biologique et dont j'ai rapporté ou présenté maints exemples au cours de cet ouvrage.
Il devra montrer aussi que le rêve peut être une source de consolations pour les déshérités de la vie. Combien d'infortunés, rudoyés dans la lutte implacable pour l'existence, ne connaissant des réalités objectives qu'amertumes et déboires ou tout au moins une vie monotone et sans joies, pourraient trouver dans les rêves des compensations à toutes ces misères s'ils savaient les leur demander. Que l'on se reporte à la pauvre paysanne russe dont il est parlé ailleurs ou, pour ne pas quitter le roman que l'on aille demander son avis sur ce point au pauvre Sylvestre dans « l'Antithèse » de T. Ilenvic. \ous avons développé ce thème dans d'autres parties de ce livre ; mais ce n'est pas dans les ouvrages philosophiques du genre de celui-ci que le grand public ira chercher ces utiles enseignements : c'est au romancier à les lui montrer, à les lui faire toucher du doigt. Et par là, il ouvrira un nouveau chapitre dans l'histoire de sa mission éducatrice.