III.' — Condition psychique du rêveur
Le fait dominant est que, sauf rare exception, le» rèveur croit à l'objectivité de ses rêves et cela pour le simple fait qu'il n'a aucune raison de n'y pas croire en l'absence de toufe possibilité de comparaison avec la vie éveillée dont il ignore l'existence dans son rêve
Toutes les facultés psychiques, tous les modes d'idéation propres à la vie éveillée peuvent se rencontrer dans le rêve, mais, tandis que certaines formes sont habituelles, d'autres sont plus ou moins ou tout à fait exceptionnelles.
La mémoire récognitive intervient à chaque pas, mais il est très rare que la mémoire évocatrice entre en jeu ; par suite, les jugements de reconnaissance sont très fréquents, mais ils sont souvent fautifs et les diverses formes de paramnésie se rencontrent fréquemment.
L'automatisme cérébral et la cérébration inconsciente se manifestent indubitablement dans le rêve, mais la symbolisation, très fréquente en fait et à laquelle d'aucuns ont attribué dans le rêve un rôle capital, n'est en
réalité qu'une chose infiniment plus simple : c'est la fusion d'images d'objets avec des images verbales indépendantes que le rêveur associe et fusionne entre elles, celles-ci donnant à celles-là une signification momentanée que le rêveur accepte en dépit de son absurdité.
L'attention et la volonté s'exercent l'une et l'autre, mais sous réserve d'une restriction : l'attention subie et la volonté impulsive sont monnaie courante dans le rêve ; mais l'attention voulue et la volonté réfléchie ne s'y rencontrent que très exceptionnellement. . Quant aux états émotifs et à la légion des conditions psychiques corrélatives d'un état émotif, ils s'y rencontrent tous et cela sous une variété de formes et de nuances qui ne le cèdent en rien à ce qui s'observe chez l'homme éveillé : le désir, la crainte, la tristesse et la joie, l'orgueil et la honte, la pudeur et l'indécence, la pitié ou la cruauté , ou l'indifférence, le doute, l'inquiétude, l'envie, la jalousie, etc., etc.
Mais, de toutes les facultés psychiques, celle qui présente chez le rêveur les particularités les plus singulières est le jugement et c'est là à notre avis un caractère si remarquable et si particulier que nous croyons devoir donner ici quelques développements qui n'ont pas trouvé place dans le cours de l'ouvrage.
Si dans le rêve le sens critique est déficient, c'est parce qu'il faut pour l'exercer envisager simultanément et comparer les multiples éventualités qui se présentent, les conséquences rapprochées et lointaines, directes et latérales, et donner à chacune le coefficient exact qui en mesure l'importance. Dans la vie éveillée, l'intelligence est d'autant plus complète que les yeux de l'esprit savent fouiller, non seulement plus loin devant eux, mais aussi plus loin en travers et obliquement dans toutes les directions où se peuvent rencontrer des élé-
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ments de jugement. Dans le rêve, il y a une concentration de l'esprit qui met des œillères à l'intelligence. Celleci voit nettement l'objet qui l'occupe, mais ne voit rien à côté, et si c'est sur les côtés que se trouvent les raisons de modifier le jugement, ces raisons passent inaperçues et le jugement porte à faux.
La chose peut être dite sous une autre forme qui nous montre le phénomène sous un nouvel aspect et nous permet de pénétrer plus avant dans son intimité. Chez le rêveur, l'attention est privée de cette initiative qui la fait, dans la veille, se porter sur tous les points nécessaires à l'édification d'un jugement complet. L'attention dans le rêve peut être intense parfois, mais elle est l'esclave absolue de ce qui l'attire, et en particulier des idées présentes dans la conscience, à l'exclusion de celles qui, bien que toutes voisines et nécessaires à un jugement complet, réclameraient pour y pénétrer un effort de recherche si minime qu'il soit. L'homme éveillé n'a, de même, la faculté de juger qu'avec les éléments actuellement présents dans sa conscience, mais son attention n'est pas, comme dans le rêve, désintéressée et dépourvue d'initiative. Il a la connaissance du but lointain de ses opérations mentales, et elle suffit pour évoquer une foule d'association d'idées parmi lesquelles son sens critique en éveil sait choisir celles que réclame la circonstance. Il a la libre disposition totale de tous ses moyens, à la condition qu'il ne soit ni distrait ni inattentif, et que son pouvoir d'association soit normalement développé. En ce sens, l'amnésique, le distrait, l'homme inhabile à l'attention, à la réflexion, celui qui ne sait pas fouiller son fonds psychologique, portent des jugements incomplets, bizarres ou faux, qui ne sont pas sans ressemblance avec ceux du rêveur. En somme, la différence se ramène à celle qui porte sur la distinction entre la volonté impulsive et la volonté
RÉSUMÉ I.T ( QNCLUSIONS 671
réfléchie, telles que nous les avons décrites au chapitre des facultés de l'àme.
Pour rendre parfaitement claire cette condition psychique qui constitue à notre avis le caractère essentiel du rêve, appelons fortune psychologique d'un individu l'ensemble de ses connaissances de tout ordre, depuis les principes intellectuels et moraux les plus élevés, jusqu'aux plus banales données du sens commun, en passant par toutes les notions et les acquisitions de faits infiniment diverses, qui constituent son passé psychique. 1A l'état de veille, le penseur ~sTlàT libre disposition d<> toute sa fortune psychologique ; il peut faire appel à tout ce qui a place dans sa mémoire, depuis les plus vulgaires notions de simple bon sens jusqu'aux acquisitions les plus laborieuses, et à tout ce qu'ont laissé dans sa mémoire ses conceptions et ses perceptions de tout ordre et de tous les jours. Tout cela n'est pas présent à la fois dans sa conscience, mais il sait ce qu'il possède et il sait où chercher ce dont il a besoin pour le raisonnement et le jugement actuels. Selon qu'il travaille à un problème de géométrie, de science expérimentale ou à une question d'histoire, de politique ou de sociologie, il fait défiler devant les yeux de son esprit les séries de théorèmes, les principes et les notions expérimentales de physique, de chimie ou de biologie, ou les données historiques, économiques ou autres, ayant rapport à la question qu'il traite et qui font partie de son bagage de connaissances ; s'il s'agit d'un fait, il évoque les temps, les lieux, les personnes ou les choses qui peuvent le lui rappeler ; et quand il a trouvé une réponse, il la compare avec ses acquisitions antérieures pour voir si elle n'est en contradiction avec aucune d'elles.
Tout autre est la situation dans le rêve. Le rêveur qui pense et qui raisonne n'a d'autres matériaux à sa
disposition que ceux que le hasard, ayant pour instrument l'association des idées, met dans sa conscience dans le moment présent. Sa fortune psychologique est la même qu'à l'état de veille, en ce sens qu'il n'est aucune de ses acquisitions antérieures qui lui soit inévitablement soustraite par la condition onirique. Mais iï n'a à sa disposition que celles présentes en ce moment dans sa conscience, et il travaille avec ces matériaux incomplets comme s'il n'y avait rien d'autre dans l'univers. Il ignore absolument qu'il a dans son bagage psychologique une foule de choses, souvenirs, notions de sens commun, principes scientifiques, idées morales, auxquels il pourrait faire appel, mais auxquels il n'a pas recours pour la bonne raison qu'il ne soupçonne pas leur existence. Si l'association des idées, ou quelque impression cénesthésique introduit un élément nouveau dans sa conscience, il en fait usage, et si un autre élément sort de sa conscience, ce dernier devient pour lui comme inexistant J
L'utilisation des matériaux constitués par les images qui meublent son rêve dépend des principes de jugement que le hasard place à ce moment dans sa conscience. Et, avec ces principes jamais frelatés, mais toujours incomplets, il juge avec la même assurance que s'il avait tous ses moyens à sa disposition. Aussi la qualité intellectuelle ou morale de ses jugements dépend-elle exclusivement du hasard : excellente à un moment, pour faire place l'instant d'après aux choses les plus absurdes ou les plus odieuses, alors que fait défaut dans sa conscience telle ou telle notion de morale ou de logique, telle ou telle donnée de faits contingents ou accidentels.
Prenons quelques exemples.
Dans le rêve des Deux Horloges, le raisonnement est correct, voire assez ingénieux, toutes les fois que
les éléments qu'il met en œuvre sont suffisamment complets. Mais à côté de cela, on voit que j'évalue à plusieurs degrés l'arc s'étendanl de Saint-Germain des Près à la gare Montparnasse, parce qu'à ce moment j'attribue au diamètre terrestre une longueur de quelques hectomètres seulement, étant momentanément privé de tout ce que je sais de sa longueur réelle, et qu'il m'eût été facile de retrouver à l'état de veille ; de même j'attribue à la grande aiguille de l'horloge la propriété de faire en douze heures une seule fois le tour du cadran, parce que je sais qu'effectivement c'est là la vitesse ordinaire d'une des aiguilles, mais j'ai oublié que cela s'applique à la petite aiguille et non à la grande. \ roilà pour la logique. Passons à une question de fait. Dans mon rêve du Chien Empoisonné, je m'attendris sur le sort d'un basset jaune à poil ras, parce que son œil suppliant me le fait prendre pour ma petite chienne Nina, et que j'oublie que celle-ci tlanl noire et à longs poils ne peut pas être ce basset. Tous les faits de fausse reconnaissance dans le rêve, sur lesquels on a tant discuté, s'expliquent de façon analogue. Que surgisse dans l'esprit d'Egger endormi l'image d'un jeune homme blond à l'air timide, et en même temps, attirée par une autre association, l'idée de Gambetta. et ce jeune homme deviendra pour lui Gambetta. Et dans l'esprit d'Egger ne se dressera aucune protestation contre l'invraisemblance de ce jugement de reconnaissance, parce que tout ce qui pourrait la lui faire constater est pour le moment absent de -on esprit. Arrivons aux idées morales. Dans le rêve du Garibaldien, si M. K. se livre sans dégoût à des actes de sodomie sur la personne exécrée de Napoléon III, c'est parce que s'est éloigné pour le moment de sa conscience le sentiment qu'un pareil acte serait doublement odieux à la fois par sa nature et par les
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personnes qu'il rapproche. Terminons par un fait du domaine du simple bon sens. Si Bernard Leroy dans son rêve du Clocher Symbolique, prend une tour d'église pour une jeune fille et accepte de voir cette tour prendre place comme convive à un banquet, c'est parce que fait défaut pour le moment dans sa conscience cette notion de sens commun qu'un clocher ne saurait être une jeune fille et se mettre à table.
En somme, ce qui est caractéristique du rêve, c'est qu'il n'est pas une qualité de l'intelligence à l'état de veille, qui ne se retrouve, fût-ce pour un instant, au même degré dans le rêve ; c'est qu'il n'est pas une opération de l'esprit que le rêveur, ne soit, fût-ce exceptionnellement, en état de réaliser ; et c'est que, par contre, il n'est pas une déficience de l'esprit, une faute de raisonnement, une injure au bon sens ou à la logique, dont le rêveur ne soit capable à un instant donné.
j Ce qui est caractéristique du rêve, ce n'est en aucune açon un abaissement régulier du niveau intellectuel, mais c'est une irrégularité de ce niveau, si générale, qu'elle devient elle-même une règle. L'esprit du rêveur possède d'une façon parfaitement claire et qui ne le cède en rien à celle de l'état de veille, certains des éléments de ce que j'ai appelé sa fortune psychologique que
' réclame, pour sa compréhension complète, le tableau onirique : mais il ne les possède jamais tous, nombre d'entre eux restent dans l'ombre, une logique impeccable voisine avec les pires absurdités, une connaissance très fouillée avec des trous, des lacunes considérables dans les souvenirs.
Nous en avons dit assez pour pouvoir donner maintenant la définition psychologique du rêveur en quelques phrases qui seront la conclusion finale de cet ouvrage.
Le rêveur est un amnésique partiel, non systématiser
dont le champ de la mémoire est à la fois restreint en étendue et sans cesse variable dans sa forme, dans ses contours et dans sa localisation. Il utilise correctement les matériaux qu'il a à sa portée et toutes les fautes dont il se rend coupable dans le domaine des faits, du bon sens, de la logique ou de la morale résultent non d'une viciation dans le fonctionnement des facultés cérébrales, mais de ce que sont absentes momentanément de sa conscience toutes les notions grâce auxquelles ih aiuait pu les éviter. A l'inverse de certains amnésique?, il ignore l'existence même de son amnésie et agit à chaque instant comme s'il n'était rien dans l'univers en dehors des notions actuellement présentes dans sa conscience, en fait de principes de morale, de logique ou de simple bon sens, aussi bien qu'en fait de notions quelconques générales, ou contingentes, ou accidentelles. Et, par suite, ET est privé de. toute capacité d'explorer le domaine de sa mémoire dans tous les points qui sont actuellement hors du champ de sa conscience.
Donc, le caractère essentiel du rêve est une amnésie, mais cette amnésie est partielle, puisque à côté de vastes lacunes, nous trouvons, dans des régions limitées du domaine psychique, un exercice des fonctions intellectuelles qui ne le cède en rien, pour un temps et dans un espace limités, à ce même exercice de la pensée à l'état de veille.
Enfin, en ajoutant que cette amnésie est non systématisée, je veux dire que ce n'est pas sur une partie tonjours la même de notre domaine psychique, que ce n'est pas sur une catégorie définie et persistante de nos souvenirs ou de nos moyens intellectuels comme dans certains états pathologiques tels que la cécité verbale, que porte cette amnésie. Elle se déplace sans cesse, et, ce qui était, il y a un instant, dans l'obscurité
Il REVE
de l'inconscient, entre dans la pleine lumière de la conscience, et inversement.
L'élal de guerre où nous vivons me suggère une comparaison qui semble propre à bien faire comprendre ces variations incessantes du champ de la conscience au cours du rêve. La sirène a fait entendre son appel, des avions ennemis sont signalés, les réflecteurs entrent en action et l'on voit aussitôt dans le ciel une tache lumineuse se déplaçant de la façon la plus capricieuse et éclairant telle ou telle partie du ciel, tandis que le f<;nd reste dans l'obscurité. Cette tache lumineuse, toujours en mouvement, c'est la conscience psychique du rêveur, tandis que le fond obscur, c'est tout le reste de sa fortune psychologique, actuellement hors de sa conscience. Son univers psychique se réduit à ce petit champ éclairé, jamais semblable à lui-même et toujours en mouvement.