‹ Le reveil au pays de Galles [microform]Chapitre 10 sur 24 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Pour le visiteur psychologue, le Réveil gallois est jin mouvement religieux du plus haut intérêt; car il y a là une occasion unique d'étudier sur le fait la psychologie des foules religieuses et d'observer exactement des phénomènes dont nous lisons le récit dans le passé, mais dont il est souvent difficile de vérifier les détails.

Il ne sera pas hors de propos, comme introduction à notre étude sur la psychologie des réunions galloises, de relever quelques traits du tempérament gallois qui expliquent à bien des égards plusieurs des particularités que nous allons avoir à passer en revue :

1° Les Gallois sont un peuple chez qui vibre à un degré extraordinaire la fibre nationale, patriotique. Le nom qu'ils se donnent souvent dans leur langue : Cymry ou Kymry signifie : ceux qui ont une même patrie. De même que le Pays de Galles est la partie la plus ancienne de la Grande- Bretagne — le reste de l'île n'était pas encore soulevé audessus des mers que déjà les assises galloises se dressaient en îlots au milieu de l'Océan — de même ceux qui peuplent cette terre antique se distinguent des autres insulaires par l'antiquité de leur origine. Et à travers les siècles, souvent vaincus, jamais subjugués, ils ont sans cesse porté

en eux-mêmes la conviction d'une éternité mystérieuse réservée à Igiir race et à leur nom. Les Romains firent de vains efforts pour les soumettre. Sous la conduite de Caractacus, les Gallois résistèrent courageusement aux efforts d'Agricola. Plus tard ils ne cessèrent d'opposer une barrière invincible à tous les conquérants de la Grande-Bretagne. Ils repoussèrent également les Danois et les Saxons. Guillaume le Conquérant essaya vainement aussi de les réduire ; ils ne furent soumis que par Edouard P"" (1282). On dit qu'après sa victoire, Edouard P"^ assembla les principaux d'entre les vaincus, et leur annonça que, par égard pour leur esprit de nationalité, il voulait leur donner un chef né dans leur pays, et n'ayant jamais prononcé un seul mot de français ni d'anglais. Tous furent en grande joie, et firent de grandes acclamations, ce Eh bien donc, reprit le » roi, vous aurez pour chef et pour prince mon fils » Edouard, qui vient de naître à Caërnarvon, et que j'ap- » pelle Edouard de Caërnarvon. » De là vint l'usage de donner le titre de prince de Galles aux fils aînés des rois d'Angleterre. Mais l'obstination patriotique survécut chez les Gallois à la perte de leur indépendance, et ils mirent bien du temps à se résigner à la domination étrangère. C'est là ce qui explique le reproche d'inconstance et de perfidie constamment adressé par les Anglais aux Gallois et dont quelque chose subsiste encore aujourd'hui dans l'esprit de certains Anglais, car j'ai entendu un jeune anglais me dire avec conviction, quand je lui racontais mon voyage au Pays de Galles : « Ahî moi, je n'aime pas les Gallois, ce ne sont pas des gens sûrs, on ne peut se fier à eux ! » Je ne crois pas que ce jeune homme ait jamais eu à se plaindre personnellement des Gallois; c'était chez lui un résidu de reproches antiques, ancestraux, ataviques, une superstition, au sens étymologique du terme. Anglais et Gallois gardent deux âmes qui se jugent sans bienveillance et se rapprochent sans sympathie. Le moindre autochtone

de la Principauté se considère conïme supérieur aux premiers de l'Angleterre et se croit « de meilleure et de plus T» noble race », disait l'un d'eux au siècle dernier, « que » cette noblesse d'hier issue de bâtards, d'aventuriers et » d'assassins ». De son côté, l'Anglais semble regarder ce concitoyen si différent avec quelque mépris et se plaire à le rabaisser. Il le dit volontiers menteur, vaniteux, brouillon, et trouve grossière sa façon de vivre. Si, en effet, c'était perfidie de ne tenir aucun compte du droit de conquête et de faire de continuels efforts pour secouer le joug étranger, le Gallois serait véritablement le plus déloyal de tous les peuples ; car leur résistance, par la force et par la ruse, fut aussi opiniâtre contre les Normands que contre les Anglo-Saxons. Les envahisseurs ont eu beau les poursuivre dans leur refuge, opprimer le sol sous la masse des forteresses de pierre, désorganiser les lois et les traditions de l'antique royaume : leur génie national a survécu à leur indépendance, leurs aspirations nationales sont demeurées vivaces sous toutes les contraintes ; en cessant d'être un Etat, ils sont demeurés une nation. Toujours ils ont gardé cette fierté patriotique, cet orgueil national, ce sentiment de race, qui tiennent à de grands souvenirs et à de longues espérances, toujours déçues, jamais abandonnées. Après avoir réalisé, parmi tant de causes de destructions, le miracle de ne pas mourir, lame galloise a finalement repris son énergie ; et, sans territoire, sans souveraineté, elle est en train de restaurer une nation toute spirituelle, au-dessus des injustices et des fatalités de l'histoire. Certes il ne s'agit pas à l'heure actuelle de séparatisme pour les Gallois. Au point de vue du gouvernement général, les douze comtés de Galles ne sont pas moins anglais que les comtés d'Ecosse. Mais les revendications galloises n'en arrivent pas moins à présenter « toute l'apparence d'une charte en formation » (1).

(1) Le Goffic.

Les nationalistes modérés, à la Chambre des Communes, demandentl'autonomie administrative ; le parti avancé réclame un Parlement gallois, dont le gallois serait la langue officielle. Depuis 1889, la Principauté a obtenu des conseils de comté élus.

Bien des traits pourraient être cités pour mettre en relief ce sentiment national et cette fierté patriotique des Gallois.

On raconte, au Pays de Galles, la; manière dont Owen Tudor conserva sa généalogie : « Quand Noé voguait près du Snowdon, Owen Tudor le héla pour qu'il le prît avec lui : Noé déclara qu'il n'avait pas la moindre place. Alors Owen Tudor s'écria : pour l'amour de Dieu, prenez du moins ma généalogie, et il la jeta dans l'arche. »

On raconte encore que dans une expédition que le roi Henri II fit en personne au sud du Pays de Galles, un chef gallois, poussé par quelqu'une de ces vengeances de famille qui étaient le vice capital de la nation, vint le trouver à son camp et se joindre à lui. Le roi accueillit ce transfuge comme un auxiliaire précieux, et le questionnant sur les chances probables de la guerre : « Penses-tu, lui dit-il, que les gens de ton pays puissent tenir contre mon armée? » A une pareille demande, l'esprit patriotique se réveilla dans le cœur du Gallois. Regardant son interlocuteur d'un air calme et assuré, il répondit : « Roi, vos forces ou celles d'un autre pourront bien affaiblir, et, en partie, ruiner cette nation, mais pour la détruire entièrement il faudrait la colère de Dieu. Au jour du jugement dernier, pas une autre race, ni une autre langue que celle des Kymrys ne répondra pour ce coin de terre devant le souverain juge. »

Cette réplique rappelle la fière devise des Gallois : Tra mor, tra Briton (tant durera la mer, tant durera le Breton). Elle rappelle aussi le fait suivant, aussi amusant que curieux en son genre, raconté par M . Alfred Erny au retour d'un voyage au Pays de Galles en 1867 : « Un membre de l'assemblée (il s'agit de ce que les Gallois apj)ellent un

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