CHAPITRE VI
Pour le visiteur psychologue, le Réveil gallois est un mouvement religieux du plus haut intérêt ; car il y a là une occasion unique d'étudier sur le fait la psychologie des foules religieuses et d'observer exactement des phénomènes dont nous lisons le récit dans le passé, mais dont il est souvent difficile de vérifier les détails.
Il ne sera pas hors de propos, comme introduction à notre étude sur la psychologie des réunions galloises, de relever quelques traits du tempérament gallois qui expliquent à bien des égards plusieurs des particularités que nous allons avoir à passer en revue :
V Les Gallois sont un peuple chez qui vibre à un degré extraordinaire la fibre nationale, patriotique. Le nom qu'ils se donnent souvent dans leur langue : Cgmry ou Kgmry signifie : ceux qui ont une même patrie. De même que le Pays de Galles est la partie la plus ancienne de la Grande- Bretagne — le reste de l'île n'était pas encore soulevé audessus des mers que déjà les assises galloises se dressaient en îlots au milieu de l'Océan — de même ceux qui peuplent cette terre antique se distinguent des autres insulaires par l'antiquité de leur origine. Et à travers les siècles, souvent vaincus, jamais subjugués, ils ont sans cesse porté
en eux-mêmes la conviction d'une éternité mystérieuse réservée à leur race et à leur nom. Les Romains firent de vains efforts pour les soumettre. Sous la conduite de Caractacus, les Gallois résistèrent courageusement aux efforts d'Agricola. Plus tard ils ne cessèrent d'opposer une barrière invincible à tous les conquérants de la Grande-Bretagne. Ils repoussèrent également les Danois et les Saxons. Guillaume le Conquérant essaya vainement aussi de les réduire ; ils ne furent soumis que par Edouard P"" (1282). On dit qu'après sa victoire, Edouard P"" assembla les principaux d'entre les vaincus, et leur annonça que, par égard pour leur esprit de nationalité, il voulait leur donner un chef né dans leur pays, et n'ayant jamais prononcé un seul mot de français ni d'anglais. Tous furent en grande joie, et firent de grandes acclamations. « Eh bien donc, reprit le » roi, vous aurez pour chef et pour prince mon fils » Edouard, qui vient de naître à Caërnarvon, et que j'ap- » pelle Edouard de Caërnarvon. » De là vint l'usage de donner le titre de prince de Galles aux fils aînés des rois d'Angleterre. Mais l'obstination patriotique survécut chez les Gallois à la perte de leur indépendance, et ils mirent bien du temps à se résigner à la domination étrangère. C'est là ce qui explique le reproche d'inconstance et de perfidie constamment adressé par les Anglais aux Gallois et dont quelque chose subsiste encore aujourd'hui dans l'esprit de certains Anglais, car j'ai entendu un jeune anglais me dire avec conviction, quand je lui racontais mon voyage au Pays de Galles : a Ah! moi, je n'aime pas les Gallois, ce ne sont pas des gens sûrs, on ne peut se fier à eux ! » Je ne crois pas que ce jeune homme ait jamais eu à se plaindre personnellement des Gallois ; c'était chez lui un résidu de reproches antiques, ancestraux, ataviques, une superstition, au sens étymologique du terme. Anglais et Gallois gardent deux âmes qui se jugent sans bienveillance et se rapprochent sans sympathie. Le moindre autochtone
de la Principauté se considère comme supérieur aux premiers de l'Angleterre et se croit « de meilleure et de plus T» noble race », disait l'un d'eux au siècle dernier, « que » cette noblesse d'hier issue de bâtards, d'aventuriers et » d'assassins ». De son côté, l'Anglais semble regarder ce concitoyen si différent avec quelque mépris et se plaire à le rabaisser. Il le dit volontiers menteur, vaniteux, brouillon, et trouve grossière sa façon de vivre. Si, en effet, c'était perfidie de ne tenir aucun compte du droit de conquête et de faire de continuels efforts pour secouer le joug étranger, le Gallois serait véritablement le plus déloyal de tous les peuples ; car leur résistance, par la force et par la ruse, fut aussi opiniâtre contre les Normands que contre les Anglo-Saxons. Les envahisseurs ont eu beau les poursuivre dans leur refuge, opprimer le sol sous la masse des forteresses de pierre, désorganiser les lois et les traditions de l'antique royaume : leur génie national a survécu à leur indépendance, leurs aspirations nationales sont demeurées vivaces sous toutes les contraintes ; en cessant d'être un Etat, ils sont demeurés une nation. Toujours ils ont gardé cette fierté patriotique, cet orgueil national, ce sentiment de race, qui tiennent à de grands souvenirs et à de longues espérances, toujours déçues, jamais abandonnées. Après avoir réalisé, parmi tant de causes de destructions, le miracle de ne pas mourir, lame galloise a finalement repris son énergie ; et, sans territoire, sans souveraineté, elle est en traiii de restaurer une nation toute spirituelle, au-dessus des injustices et des fatalités de l'histoire. Certes il ne s'agit pas à l'heure actuelle de séparatisme pour les Gallois. Au point de vue du gouvernement général, les douze comtés de Galles ne sont pas moins anglais que les comtés d'Ecosse. Mais les revendications galloises n'en arrivent pas moins à présenter « toute l'apparence d'une charte en formation » (1).
(1) Le Goffic.
Les nationalisties modérés, à la Chambre des Communes, demandent l'autonomie administrative; le parti avancé réclame un Parlement gallois, dont le gallois serait la langue officielle. Depuis 1889, la Principauté a obtenu des conseils de comté élus.
Bien des traits pourraient être cités pour mettre en relief ce sentiment national et cette fierté patriotique des Gallois.
On raconte, au Paj's de Galles, la; manière dont Owen Tudor conserva sa généalogie : « Quand Noé voguait près du Snowdon, Owen Tudor le héla pour qu'il le prît avec lui : Noé déclara qu'il n'avait pas la moindre place. Alors OAven Tudor s'écria : pour l'amour de Dieu, prenez du moins ma généalogie, et il la jeta dans l'arche. »
On raconte encore que dans une expédition que le roi Henri II fit en personne au sud du Pays de Galles, un chef gallois, poussé par quelqu'une de ces vengeances de famille qui étaient le vice capital de la nation, vint le trouver à son camp et se joindre à lui. Le roi accueillit ce transfuge comme un auxiliaire précieux, et le questionnant sur les chances probables de la guerre : « Penses-tu, lui dit-il, que les gens de ton pays puissent tenir contre mon armée? » A une pareille demande, l'esprit patriotique se réveilla dans le cœur du Gallois. Regardant son interlocuteur d'un air calme et assuré, il répondit : « Roi, vos forces ou celles d'un autre pourront bien afî^aiblir, et, en partie, ruiner cette nation, mais pour la détruire entièrement il faudrait la colère de Dieu. Au jour du jugement dernier, pas une autre race, ni une autre langue que celle des Kymrys ne répondra pour ce coin de terre devant le souverain juge. »
Cette réplique rappelle la fière devise des Gallois : Tra mor, tra Briton (tant durera la mer, tant durera le Breton), Elle rappelle aussi le fait suivant, aussi amusant que curieux en son genre, raconté par M . Alfred Erny au retour d'un voyage au Pays de Galles en 1867 : « Un membre de l'assemblée (il s'agit de ce que les Gallois appellent un
Eisteddfod, c'est-à-dire un concours public de poésie et de musique) raconta qu'ayant causé la veille avec un barde, et lui ayant dit qu'il ne pouvait apprendre le gallois, celuici lui aurait répondu : « Comme vous serez mal à l'aise quand vous irez au ciel ! » et lui avait expliqué avec le plus grand sérieux qu'on parlait le kymri avant la construction de la tour de Babel, et qu'il ne pouvait douter qu'Adam ne fût Gallois. A l'appui de cette dernière prétention, une jeune Galloise me disait un jour à Llanover, qu'on ne pou- A^ait douter de ce fait, car le premier enfant qu'Eve mit au monde s'appelait Gain; or Cahen (en gallois) veut dire : « J'ai un fils », ce qui prouvait indubitablement, continuait-elle, que la première exclamation d'Eve avait été prononcée en gallois » (1).
Ce patriotisme, ce sentiment de race, cet esprit collectif se retrouvent dans toute l'histoire religieuse des Gallois : ce qui n'est pas très étonnant, si l'on songe, que c'est la religion qui a sauvé et ressuscité l'âme galloise, et que tous les Réveils religieux dans ce pays ont été en même temps des Réveils nationaux, et vice versa. C'est pourquoi au Pays de Galles, les importations religieuses ne réussissent pas. Il faut qu'une impulsion émane d'un Gallois pour qu'elle aboutisse. De là vient par exemple que les Méthodistes qui sont calvinistes et presbytériens constituent une dénomination puissante : ils sont issus du Réveil du dix-huitième siècle dirigé par deux Gallois, Rowlands et Harris. Et au contraire les Wesleyens ne sont qu'une très faible minorité, insignifiante au regard des Méthodistes, parce que Wesley était un Anglais qui ne savait pas le gallois et que les prédi- . cateurs méthodistes qui l'ont suivi étaient des Anglais. Le wesleyanisme, qu'il faut bien se garder de confondre avec le méthodisme au Pays de Galles, le wesleyanisme n'a iamais réellement pris dans ce pays.
(1) Tour du Monde, 1867, t. I, p. 282.
Quelque chose de ce sentiment national, de cette fierté patriotique que nous avons relevés, se manifeste à coup sûr dans cette réflexion par laquelle un Gallois terminait une allocution à Pontycymmer, le 18 novembre 1904 : « Nous » remercions le Ciel pour ce Réveil dans le Pays de Galles, » mais aussi le Ciel est tenu d'être gracieux pour le Pays de » Galles, parce qu'il y a là. . . des tas de Gallois ! » Le 5 avril 1905, Evan Roberts lui-même disait à Liverpool, au cours d'une allocution : « Je tremble à l'idée de voir. . . des » Gallois à gauche du juge dans le grand jour! » Et le 14 avril, à Liverpool encore, un jeune homme, dans une prière, se décrit lui-même comme étant « un petit Gallois, mais un grand pécheur. »
2° Le développement du sentiment national chez les Gallois est étroitement lié au caractère populaire, primitif, de ce peuple. Quiconque a étudié sur place le Réveil gallois n'a pu manquer de s'apercevoir que les Gallois chez lesquels a surgi le Réveil ne sont certes pas des gens ignorants ; il n'est pas rare de trouver dans le salon de plusieurs de ces mineurs gallois un piano, quelques livres de littérature, voire même de théologie ou de philosophie. Et il leur arrive de poser et d'agiter des questions d'exégèse et de dogmatique, qui montrent souvent des préoccupations intellectuelles plus vives et plus intenses que celle de bon nombre de nos laïques bourgeois ou aristocrates. Mais enfin il ne faut pourtant pas se faire illusion : c'est en somme dans des classes populaires que le Réveil a éclaté et s'est propagé avec force. Les classes supérieures, les intellectuels au sens strict, n'ont pas été beaucoup touchés ; les patrons ont moins ressenti le choc du Réveil que les ouvriers. Et cela pour une raison très simple, c'est que les intellectuels, les patrons, les nobles, au Pays de Galles, ne sont pas gallois. Ce sont très souvent des Anglais. Quand ce sont des Gallois, ce sont des Gallois anglicisés. Après la conquête, en effet, la politique insinuante des conquérants
s'est attachée bien vite à assimiler les nobles gallois, pour détruire cette nationalité si résistante. « On devenait 5) suspect, dit Aug. Thierry, en allant s'établir dans le Pays » de Galles : ce fut le motif d'une action judiciaire intentée î sous le règne d'Elisabeth. » Soit par contrainte, soit par ambition, les nobles de Galles acceptaient des fonctions à la cour, se mariaient dans l'aristocratie anglaise, fréquentaient les Universités. Le fossé s'élargissait entre eux et la masse du peuple qui, fixé à la terre, isolé dans ses vallées et ses montagnes, s'engourdissait dans la torpeur et la misère. Pour remplacer l'aristocratie galloise appelée en Angleterre, des Anglais allaient se fixer au Pays de Galles. L'élément anglais cherchait à s'infiltrer dans la principauté; des villes s'y fondaient où commerçants et artisans de la métropole étaient encouragés à s'établir, constituant ainsi autant de centres hostiles à la tradition galloise. Chaque jour accroissait l'importance et la force de cette aristocratie conquérante, qu'un abîme sans cesse élargi séparait de la masse rurale emmurée derrière son vieil esprit, ses vieilles mœurs et son antique langage. C'est ainsi que le vrai peuple de Galles mena sa vie obscure, extérieure, si l'on peut dire, aux transformations ambiantes de la pensée et de la vie, et continua de cultiver le sol, de garder le bétail, de creuser les mines, de se marier et de mourir, sans rien ressentir — ou si peu — des grands mouvements intellectuels et sociaux. Persécutée, épuisée, l'âme galloise a senti la lutte user son énergie et son effort. Alors elle s'est repliée sur ellemême, elle a comme suspendu et endormi sa vie, et elle a attendu, dans une insensibilité presque pareille à la mort, un Réveil qui ressemble à une résurrection. Pour opérer cette résurrection, il fallut les grands Réveils successifs dont nous avons déjà parlé et qui ne furent pas moins nationaux que religieux. Mais on comprend dès lors que ces Réveils religieux, celui de 1904-1905 comme les autres, ont été des Réveils religieux populaires, et non intellectuels
OU aristocratiques. C'est donc chez des gens très bien doués intellectuellement sans doute, mais dont l'intelligence a été relativement peu développée par l'exercice et le travail techniques, que le Réveil a fait explosion, chez des gens en qui la volonté et le sentiment prédominent sur la culture rationnelle, chez des gens en qui le subconscient n'a pas été miné, réduit ou altéré par la réflexion et chez qui l'arrière-fond subliminal est capable de faire irruption subite et dramatique au grand jour de la conscience. Les jeunes revivalistes, y compris Evan Roberts, appartiennent tous à ces classes populaires et ouvrières. Les mineurs, en les voyant, en les entendant, ont l'impression qu'ils ont affaire non seulement à des laïques, mais à des laïques qui sont de leur monde, de leur rang, de leur espèce, os de leurs os, chair de leur chair, sang de leur sang.
Pour illustrer mes remarques, je me permettrai de citer deux fragments du journal que je tenais au jour le jour pendant mon voyage. Le premier se rapporte à une visite faite à quelques revivalistes :
« Mrs, Z... me retient à dîner. Je dîne donc avec les la- » dies revivalistes. Miss X... n'a jamais été professeur, » comme on l'a prétendu à tort. « Je ne sais pourquoi tout » le monde répète cela; je ne suis rien, je ne suis rien, » » dit-elle avec un gentil petit sourire. Evidemment, ces » jeunes filles n'appartiennent pas à la plus haute société. » Leurs manières le montrent. Et là, en petite tenue, elles » ont bien moins grand air qu'en public. Miss Y... ne se » gêne pas pour se renverser sur sa chaise en s'étirant et » en bâillant à se décrocher la mâchoire. Je n'ai pas de » peine à comprendre qu'elles soient un peu surmenées et » énervées, surtout Miss Y... Pas tant Miss X... qui me » dit : « Ce Réveil m'a fait du bien au physique comme au » spirituel. »
Le second trait se rapporte à une visite faite à un revivaliste, N... :
ce Je trouve un salon plein de monde. C'est comme lors-
» que j'ai voulu voir Miss X... Ces revivalistes ne prati- » quent décidément pas beaucoup la cure d'ânies confiden- » tielle. Ils n'ont pas l'air d'avoir l'habitude de recevoir la » visite de gens troublés ou désireux d'avis particuliers. » Visiblement tout se passe en plein jour, en plein air, au » beau milieu de la réunion, et là se borne l'activité des re- » vivalistes. Il faut dire aussi que dans des réunions de ce » genre qui durent quatre heures, on peut faire quelque » chose... Il y a dans le salon avec N... un missionnaire et » sa femme avec qui nous avons fait sans nous connaître » le voyage de Paddington à Cardiff. Nous nous reconnais- » sons mutuellement. N... est là dans un fauteuil, sans sou- » liers — ni pantoufles. Il se lève à notre entrée, et insiste » pour que je prenne son fauteuil. Quand le moment est « venu de partir, il prend ses chaussures qui se trouvent à » côté du fauteuil et les met sans cérémonie devant les » deux dames qui sont là. »
Pour compléter l'histoire des souliers, j'ajouterai encore un trait. Un soir j'ai été logé chez de braves gens, des mineurs.
« Quand j'arrive, escorté par la jeune fille, les parents » sont en train de faire leur repas du soir dans la cuisine, » Le père est là à se chauffer au coin du feu. Non seule- » ment il n'a pas de souliers, mais il n'a ni chaussettes ni » bas; il vient pieds nus à ma rencontre pour me souhaiter » la bienvenue. On m'installe dans le petit salon, où il y a » un piano, et on me sert un petit souper, un morceau d'ex- » cellent poisson, avec du thé. Puis je me lève pour aller me » coucher. La jeune fille me demande... de lui donner mes » chaussures. Surprenant comme une hésitation dans mon » attitude, la mère s'empresse de me dire : <c Oh ! ce n'est » pas la peine, mettez-les seulement à la porte. » J'obéis. » Le lendemain, quand j'ouvre ma porte, je ne retrouve » pas mes souliers. Je termine ma toilette, et mon paquet, » qui est vite fait, puisque je n'ai rien, étant venu simple- » inent pour la journée, et ayant laissé toutes mes affaires » à Cardiff où je comptais aller coucher. Quand je suis )> tout à fait prêt, j'ouvre de nouveau la porte. Point de
chaussures! J'attends. Pas de chaussures. Je commence à m'énerver, à avoir peur de manquer mon train, lorsqu'enfin une heureuse inspiration me vient : c'est que dans ce pays ou du moins dans cette classe de la population ils ont l'habitude de circuler sans souliers ni pantoufles ! Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de descendre bien vite dans cet état. Je descends l'escalier. Je trouve au bas de l'escalier mon hôtesse, qui me dit de l'air le plus naturel du monde, en me montrant le petit salon : vous trouverez là vos chaussures et votre déjeuner. Et, en effet, les souliers étaient là qui m'attendaient paisiblement avec mon déjeuner... quoique pas sur le même plan. »
Au reste, les pasteurs eux-mêmes appartiennent au peuple. En général ils sont modestement logés, plus modestement que bien des mineurs. J'ai trouvé une femme de pasteur affublée d'une vieille casquette et lavant à grande eau sa maison pour le Sprîng cleaning. Ailleurs, j'ai été reçu dans une pièce qui sert à la fois de cuisine, de salle à manger et de cabinet de toilette : car la femme du pasteur m'a invité après le repas à m'y laver les mains, et même elle voulait à tout prix que je me savonne vigoureusement la figure, que je n'avais pourtant pas conscience d'avoir si sale que cela. Mais ce sont les moeurs des mineurs. Il est assez général qu'ils se lavent dans leurs cuisines.
3" Dans le même ordre d'idées, il convient d'insister aussi sur la vitalité de la langue galloise, de cette langue dont les bardes du sixième siècle ont audacieusement prédit l'éternité : si leur prédiction doit être démentie, du moins ne sera-ce pas de nos jours. L'idiome cambrien est parlé encore par un assez grand nombre d'hommes pour que son extinction totale soit ajournée à un avenir impossible à prévoir.
Les Anglais ont bien fait ce qu'ils ont pu pour amener et hâter cette extinction. La dynastie des Tudor, désireuse de détruire la nationalité si résistante des Gallois, ne s'est pas bornée à les frapper dans leur puissance territoriale, dans
leur organisation administrative, dans leurs lois ; elle a essayé de les atteindre plus profondément, et s'est attaquée au langage même, suprême expression de l'identité nationale, ce Ce gouvernement, qui encourageait de tous ses » efforts la traduction de la Bible, ne la fit point traduire en » langue galloise; au contraire, quelques personnes du » pays, zélées pour la nouvelle réforme, ayant publié à leurs » frais une version des Ecritures, loin de les en louer, » comme on eût fait en Angleterre, on ordonna la destruc- » tion de tous les exemplaires, qui furent enlevés des églises » et brûlés publiquement (1). » Plus tard, lorsque la reine Elisabeth revient sur cette manière de voir et encourage au contraire la traduction de la Bible, ce n'est point que son zèle religieux l'emporte sur sa passion politique : celle-ci même y trouve son compte, comme on le A^oit d'après le « proviso » annexé à un acte du Parlement de 1563, et qui enjoint aux cinq évêques gallois de veiller à ce qu'une bible anglaise et un Frayer book anglais soient placés dans chaque église de Galles, afin que ceux qui les comprennent puissent les lire, et aussi que ceux qui ne les comprennent pas, puissent, par la comparaison des deux langues, arriver le plus tôt possible à la connaissance de la langue anglaise. Dans cette intention, le traducteur du N. T., William Salisbury, avait déjà publié, avec dédicace à Henri VIII, un dictionnaire gallois-anglais. Il ne saurait donc y avoir de doute sur les dispositions des Tudor à l'égard de la langue galloise. Henri VIII en interdit l'usage en justice et décrète « que dorénavant nul ne pourra, s'il use du parler gallois, jouir d'aucun fief ou office en Angleterre, Galles ou autre domaine du roi, sous peine d'être forfait desdits fiefs ou offices, à moins qu'il n'ait connaissance et usage de la langue anglaise (2). »
(1) Augustin Thierry. Histoire de la conquête de l'Angleterre.
(2) Cf. Firmin Roz. Sous la cowonne d'Angleterre, p. 280-282.
Mais ces efforts n'ont pas abouti. En s'initiant aux progrès de la haute civilisation moderne, les Gallois n'ont pas perdu leur antique passion pour leur histoire, leur littérature et leur langue nationale. Et les Réveils religieux, en fondant les Ecoles du Dimanche où on apprend à lire la Bible galloise, ont puissamment aidé au maintien et au développement de la langue.
D'après MM. Rhys et Brynmor-Jones, jusqu'à aujourd'hui il était coutumier dans le Pays de Galles que les enfants quittassent l'école publique sans avoir acquis de l'anglais une connaissance suffisante pour les rendre capables de s'en servir aisément et commodément dans la conversation. Une très petite minorité d'entre eux devenaient réellement « bilingues », comme l'atteste leur emploi habituel du gallois dans toutes les occasions domestiques, sociales et religieuses. C'est tout au plus si, de l'anglais appris à l'école, la plupart retenaient une dose suffisante pour être à même de répondre à de simples questions posées en termes élémentaires. Il est parfaitement naturel, déclarent MM. Rhys et Brynmor-Jones, qu'ils aient de la répugnance à rendre leur témoignage en anglais dans les cours de justice : un Anglais qui n'aurait qu'une connaissance superficielle du français se trouverait dans la même situation s'il était appelé à subir un interrogatoire en Français dans une cour de justice.
On trouve là l'explication de la prédilection d'Evan Roberts et de Dan Roberts pour la langue galloise et dé leur répugnance à se servir de l'anglais. C'est d'abord que si l'anglais ne leur est pas inconnu, il leur est beaucoup moins familier; ils n'y sont pas à leur aise. C'est ensuite que le gallois est la langue nationale, et que le Réveil religieux de 1904-1905, comme tous les Réveils antérieurs qui ont réussi au Pays de Galles, est un Réveil national, autochtone, essentiellement et spécifiquement gallois. Il est tellement gallois que dans les villes où les Gallois sont
mélangés aux Anglais comme Liverpool, Wrexham, d'autres encore, le Réveil n'a pas entamé les Eglises anglaises dont les pasteurs ne se gênent pas, bien souvent, pour critiquer, même injustement, le Réveil.
4° Soit par suite de prédispositions héréditaires exceptionnelles, soit parce qu'il sont restés un peuple très fermé et très primitif, les Gallois ont toujours été et ils sont encore un peuple de poètes et de musiciens. Leurs bardes sont célèbres dans l'histoire, ainsi que ces espèces de jeux floraux qui remplacent en quelque sorte les anciennes cours de justice tenues par les druides, et qu'ils nomment des eisteddfoddau. Les eisteddfoddau sont des réunions essentiellement populaires, très différentes .de l'Académie française ou de l'Association britannique (1), où les mineurs et les paysans gallois se rassemblent une fois par an, en plein air, sur une colline dans telle ou telle partie de la principauté de Galles. Le but de ces assemblées est d'encourager par des concours la culture de la poésie et de la musique — ces deux arts qui, dans le pays de Galles, ne vont point l'un sans l'autre, et d'assurer le maintien et la propagation de la langue nationale. On y décerne chaque année des prix d'inspiralion poétique, faculté que la langue galloise exprime par le mot awen. On y pratique le pennilion où se montre, dans toute sa vivacité, le véritable talent d'improvisation que les Gallois possèdent comme les Basques et les Bretons. Deux concurrents chantent, avec ou sans accompagnement de harpe, des stances appelées Pennilion. Le premier improvise des vers et les chante; le second reprend l'air et introduit dans la réplique une pointe comique et satirique. D'autres improvisateurs les suivent et tant qu'il se trouve un champion, le joyeux
(1) It is not a union of learned or famous men, like the French Academy, or even like the British Association, but a thoroughly popular assembly representing the rank and file of the Welsh people. (The Welsh people, by J. Rhys and D, Brynmor-Jones, p. 522.)
ÉTUDE PSYCHOLOGIQUE SÛR LES RÉUNIONS GALLOISES. âll
combat continue ; cela dure quelquefois toute une nuit.
Depuis un temps immémorial, il s'est tenu de semblables réunions chez les K5aiiris, sous la sanction des princes du pays. D'après la légende, Arthur, à la fois magicien, prêtre et roi, aurait institué les eisteddfoddau et, le premier, décerné des prix aux meilleurs joueurs de la harpe galloise. C'est en son nom que sont fréquemment couronnés les poètes, les chanteurs, les musiciens des fêtes populaires, et quand la cérémonie commence, le barde président, monté sur un dolmen, prononce encore la vieille et noble formule, très digne d'un peuple libre : « La vérité contre le monde ! »
Soutenues par le sentiment énergique du peuple, ces réunions ont été tantôt entravées, tantôt autorisées ou tolérées par les dominateurs anglais. Depuis l'époque de Napoléon, les Eisteddfoddau ont été renouvelées avec ardeur, et se tiennent tous les ans dans quelques villes galloises. Il y a des eisteddfoddau psLrticulières, provinciales, et, au-dessus, la grande Eisteddfod nationale, qui s'est tenue en 1899 à Cardiff, en 1900 à Liverpool, en 1904 à Rhye (Galles du Nord), en 1905 à Mountain Ash (Galles du Sud); L'archidruide qui présidait à ces fêtes et les régissait était jusqu'à ces derniers temps un vénérable pasteur non-conformiste, le Rév. Rowland Williams, dont le nom bardique était Hwfa Mon. Depuis V Eisteddfod de Mountain Ash, le vénérable archidruide est mort, à l'âge de 82 ans. Sa disparition a causé de profonds regrets dans toute la Principauté. Il était un des représentants les plus typiques des Eisteddfoddau. Pendant plus d'un demi-siècle, il avait soutenu une haute réputation bardique. Il y avait douze ans qu'il jouissait du titre d'archidruide, et il paraît qu'il avait bien l'aspect frappant et impressif du grand-prêtre idéal d'un ancien culte, — On n'a pas perdu de temps à élire un nouvel archidruide. Cet honneur suprême est échu au Rév. Evan Rees, ministre calviniste méthodiste de Cardiff, par un choix unanime des bardes ses collègues. Il a gardé le
âl^ LE RÉVEIL AU PÀYS DÉ GALLES.
nom bardique (Dyfed) qu'il avait déjà comme délégué et représentant de l'ancien arcliidruide.
La cérémonie de Veisteddfod comporte d'abord une étrange évocation que fait l'archidruide appelant les bardes défunts depuis les siècles les plus reculés. Puis les bardes actuels montent sur la pierre sacrée et récitent des poésies avec accompagnement de harpe. On procède ensuite à l'affiliation des nouveaux adeptes. Chacun d'eux, à l'appel du porte-glaive, gravit la pierre sacrée où l'archidruide récite sur lui certaines formules liturgiques. Le nouvel affilié choisit, le jour de sa réception, un nom gallois qui seul désormais le désignera dans la confrérie.
Longtemps les Bretons de France n'avaient pas participé aux fêtes organisées par les Gallois. Sous le règne de Louis Philippe, un premier essai de fraternisation fut tenté. Lamartine envoya en 1838 au banquet gallo -breton d'Abergaveny son salut :
Quand ils se rencontraient sur la lande ou la grève.
En souvenir vivant d'un antique départ.
Nos pères se montraient les deux moitiés d'un glaive.
Dont chacun d'eux gardait sa symbolique part.
« Frères, se disaient-ils, reconnais-tu la lame?
Est-ce bien là l'éclair, l'eau, la trempe et le fil ?.. .
Et l'acier, que fondit un même jet de flamme,
Fibre à fibre se rejoint-il ? »
Et nous, nous vous disons : a O fils des mêmes plages ! Nous sommes un tronçon de ce glaive vainqueur. Regardez-nous aux yeux, aux cheveux, aux visages... Nous reconnaissez-vous à la trempe du cœur ?... »
Enfin, en 1899, à l'occasion de l'eisteddfod de Cardifï, les Bretons envoyèrent une délégation de vingt-cinq membres. La réception fut enthousiaste. Une cérémonie impressionnante clôtura la série des fêtes. Le thème en était emprunté à l'allégorie lamartinienne. Le marquis de l'Estourbeillon, entouré de ses compatriotes, s'avança sur l'estrade. Il était revêtu d'un riche costume vannetais et apportait, sur un
coussin de velours, une moitié de glaive brisé. Simultanément, à sa gauche, débouchait une députation galloise, dont le chef présentait aussi un tronçon de glaive, L'archidruide prit les deux tronçons, vérifia que, selon l'expression du poète, ils se rejoignaient bien fibre à fibre. Avec un ruban de soie immaculée, il les assujettit l'un dans l'autre, brandit au-dessus de la houleuse multitude le glaive reconstitué. De sa voix de prophète, dont les âpres gutturalités ébranlaient la voûte de planches, il cria par trois fois : (( A oès heddwch? (prononcez heddouc). Est-ce la paix? Y a-t-ii la paix? » Et trente mille voix répondirent : « Heddivchl La paix! » Dans un fouillis de têtes hurlantes, toutes les mains se tendaient vers les Français. Un vieux laird écossais agitait sa toque à plume d'aigle : ce Vive la France ! la belle France ! » Les pibrocks attaquèrent un air de marche. La délégation bretonne fut débordée, enlevée en une tempête d'acclamations et de musique,..
La musique n'est pas moins cultivée que la poésie dans les Eisteddfoddau galloises. La musique galloise est une des plus anciennes qui existent. Le moyen âge l'a connue un instant, dit M. Erny; depuis, elle est restée dans ce coin de la Grande-Bretagne comme une mine dont l'entrée aurait été cachée par un éboulement. Quelques airs seulement ont pénétré jusqu'à Londres... Après avoir dit que « la naïve simplicité de certains chants gallojs rappelle les plus gracieux airs de Haydn et de Mozart », M. Erny ajoute : « Ce dernier dans son voyage en Angleterre, a pu avoir connaissance de quelques-uns de ces chants : dans l'air appelé New Year's Eve (le jour de l'an), l'ensemble et surtout une certaine ritournelle ressemblent à s'y méprendre à une composition de Mozart; cependant cet air date de deux à trois cents ans, et a été composé dans le Pays de Galles, qui toujours vécut de sa vie propre et s'est créé un style et une musique si originaux et si caractéristiques. Haendel qui a si longtemps habité l'Angleterre s'en est profondément inspiré. M. Henri
Martin n'a pas été peu surpris de reconnaître un des plus beaux passages de l'oratorio de Samson, dans un air splendide appelé le vieux Carphilly, que l'on chante depuis des siècles (1). »
Nous aurons l'occasion de retrouver soit dans les allocutions et les prières, soit dans le chant et le hwyl la manifestation de ces dons poétiques et musicaux si développés chez les Gallois.
5° Ajoutons enfin que les Gallois passent pour avoir toujours été un peuple comme qui dirait de voyants, de visionnaires, de prophètes : les dons télépathiques, les dons de seconde vue ont toujours été très développés chez eux à toutes les époques de leur histoire. Dès le moyen âge, en Angleterre et même en France, les Gallois passaient pour avoir le don de prophétiser. Les vers où d'anciens poètes cambriens avaient exprimé avec effusion d'âme leurs vœux et leur attente patriotique étaient regardés comme des prédictions mytérieuses, dont on cherchait à trouver le sens dans les grands événements du jour. De là vint la célébrité bizarre dont un barde du septième siècle jouit cinq cents ans après sa mort, sous le nom de l'Enchanteur Merlin. De là vint aussi le renom extraordinaire du roi Arthur. Il y a assurément beaucoup de légende dans tous ces récits, mais il y a pourtant bien quelque chose de fondé dans la croyance commune qui attribue aux Gallois certaines facultés parapsychiques , supranormales , médiumiques, télépathiques... En tout cas, les Gallois sont extrêmement nerveux, sensibles, iimpressionnables, mobiles, bouillants, expansifs. Ils n'ont pas cette habitude de réprimer et de maîtriser leurs opinions qui caractérise la race anglosaxonne. Les Anglais appellent encore aujourd'hui les Gallois red hot Welsh, ce qui veut dire à peu près « tête chaude » ou c< cerveau brûlé ».
(1) Tour du monde, p. 270.
Cette caractéristique très rapide et très insuffisante, peut aider pourtant, je crois, à comprendre le caractère particulier de plusieurs des manifestations du Réveil gallois. Dans ce Réveil, comme dans tout Réveil, comme dans toute vie religieuse, il faut faire la part de l'homme et celle de Dieu. Que la part de Dieu soit réelle, considérable, indéniable, dans le Réveil Gallois, j'en ai la profonde conviction. L'Esprit de Dieu est là et y souffle avec force. Mais quand l'Esprit de Dieu agit directement, immédiatement, sur les âmes, ces âmes ensuite, après avoir été touchées par le feu divin, traduisent à leur manière leurs impressions, et c'est ici que les différences de nationalités, de tempérament, interviennent. Il est impossible de donner de prime abord en bloc tout ce qui se passe dans un Réveil, quel qu'il soit, comme le produit immédiat, directement voulu tel quel, de l'action du Saint-Esprit.
Il faudrait à coup sûr se garder d'exagérer ce qu'il y a de spécial dans la psychologie du peuple gallois. Cette exagération courrait le risque de transformer en erreur la vérité que nous avons voulu mettre en lumière.
Il est bien clair que lorsque nous parlons de traits caractéristiques du peuple gallois, nous n'entendons pas désigner par là des traits de caractère absolument inconnus dans tout le reste de l'humanité. Il y a des patriotes, il y a des poètes, des musiciens, des ouvriers, des classes populaires, des individus doués de facultés parapsychiques et télépathiques en dehors du Pays de Galles. Un caractère national, comme un caractère individuel, n'est guère qu'une combinaison particulière, en doses et proportions diverses et un développement de facultés qui se retrouvent, en germe au moins, identiques à elles-mêmes dans la masse de l'espèce humaine. Cela n'empêche pourtant pas les caractères nationaux de se distinguer les uns des autres par des divergences et des variations importantes. Il n'est pas commun de trouver un peuple aussi universellement musicien
que les Gallois : il n'est pas sûr que, même avec une éducation appropriée, tout peuple fût capable de parvenir dans son ensemble à ce niveau musical, etc.. Donc il est très possible, sur chaque point indiqué comme caractérisant le tempérament national des Gallois, de trouver des analogies en d'autres peuples, ou chez des individus appartenant à d'autres nationalités, sans infirmer pour cela ce qui a été dit de l'importance et de l'action du tempérament national Gallois.
Une question toutefois se présente que nous ne pouvons qu'indiquer ici : car nous sortirions des cadres de notre sujet si nous voulions l'étudier à fond. Des études les plus récentes de la sociologie il ressort qu'il est en effet contestable que l'on doive accorder, en psychologie collective, en psychologie sociale, une importance décisive aux caractères delà race. Ils en ont moins à coup sûr que les caractères généraux et permanents de l'espèce humaine. Dans une foule qui est en train de passer de la cohésion matérielle à la cohésion psychologique et qui tend à s'unir, à se fondre, comme dans une seule âme, les individus s'assimilent les uns aux autres par leurs caractères les plus ataviques, les plus ancestraux, tandis que les caractères proprement individuels s'effacent, s'élident, s'éliminent. Mais à mesure que la cohésion, l'unification de la foule augmentent, à mesure que la foule devient plus vraiment une et s'éloigne toujours plus de l'état de juxtaposition individuelle jpour aboutir à l'état de pénétration et de fusion sociale plus complète, les caractères spéciaux de la race tendent eux aussi à s'effacer après les caractères individuels, les caractères ethniques rétrogradent devant les caractères simplement humains. Et c'est pourquoi on a pu prétendre que toutes les foules vraiment unifiées, fondues, se ressemblent à travers les âges et en tout pays ; on a pu affirmer l'immutabilité des manifestations des foules au cours de l'histoire, on a pu soutenir que l'homme en foule, se rapprochant
toujours plus de riiomme primitif, recule en arrière de l'individu actuel jusqu'au point où les individus ne sont pas encore différenciés sur le fonds commun de la race, et en arrière même des races jusqu'au point où les races ne se sont pas encore différenciées sur le fonds commun de riiumanité. Le psychologue qui étudie le Réveil gallois se trouve invinciblement amené à signaler l'analogie de certaines manifestations des foules galloises avec certains phénomènes de l'histoire religieuse hébraïque, ou de l'histoire de l'Eglise chrétienne apostolique, ou de l'histoite religieuse en plusieurs contrées et en plusieurs époques différentes. Il est clair que les caractères de race diffèrent entre les Hébreux, les Corinthiens, les Gallois... Ce qui est identique, c'est le fonds commun primitif.
Pourtant, après avoir signalé l'exagération possible et tout en ayant soin de faire effort pour l'éviter, nous croyons pouvoir maintenir l'importance, dans certaines limites, des caractères de race, et l'utilité qu'il y a à les noter pour réussir autant que possible une psychologie des réunions revivalistes galloises. En effet, la loi de retour aux caractères primitifs de l'humanité, par dessus les caractères postérieurs acquis de la race et de l'individu, est en somme une loi limite, elle signale une tendance, un effort^ une orientation. Mais c'est une loi qui n'est jamais ou presque jamais entièrement obéie. Il est rare que tous les caractères individuels soient totalement abolis : il est encore plus rare que tous les caractères de la race lé soient. La loi de régression fût-elle complètement obéie en apparence, cela ne voudrait pas dire qu'elle le fût au fond. Les caractères individuels et les caractères de la race fussent-ils en apparence entièrement éliminés, il serait après tout impossible à un individu, à une foule quelconque de détruire réellement toutes les évolutions et toutes les différenciations qui ont eu lieu, d'en supprimer tous les résultats sans exception, et d'en revenir j)uremeiit et simplement au point exact où
en étaient — chronologiquement ou logiquement — les hommes primitifs aA^ant toute différenciation en races et en individus fortement accusés ^ Nous pouvons donc maintenir dans certaines limites l'influence du tempérament national des Gallois sur la psychologie de leurs réunions : il ne faut pas l'exagérer, il ne faut pas non plus la nier.
Il est temps d'aborder directement notre étude de la psychologie des réunions galloises, et d'en examiner quelques aspects, quelques éléments.
1° L'aspect social... on sociable, si je puis ainsi dire, de ces réunions est très marqué et très important. Voici ce que j'entends par là : La plupart des gens qui se réunissent ainsi chaque soir depuis des mois en réunions de prière sont des gens qui n'ont pas beaucoup d'attractions ni de distractions chez eux, point de vie de famille ni de vie de s^ociété très intéressante, très excitante. C'est ce qui contribue à expliquer leur assistance régulière à la réunion. La chapelle remplace le cabaret. C'est leur vie de société. Les réunions de prière satisfont tout ensemble leurs besoins sociaux et leurs besoins religieux. Aussi ont-ils tant de zèle pour les réunions qu'à peine sortis de la mine ou des ateliers, ils se dépèchent d'aller se laver et s'habiller de vêtements propres pour accourir à la réunion.
M. Léo racontant dans Foi et Vie (1) la visite qu'il a faite à Schenectady où a éclaté un Réveil écrit :
« Nous sommes un samedi après-midi et tout le monde a » l'air en fête... Il y a les employés et les employées qui » rentrent du travail. Il y a aussi ceux qui sont déjà libres » et se promènent pour leur plaisir, malgré la pluie inter- » mittente, car toute la jeunesse n'a qu'un but, le travail S) une fois fini : c'est d'aller là où il y a du monde. Loin )) d'eux l'idée de rechercher « le calme et la solitude » après
(1) l»-^ août 1905, p. 455.
f) la cohue des ateliers ! On dirait qu'ils ont pris le pli de » faire partie d'une foule. Il sont devenus « collectifs. » » Sans doute quelques-uns sortent de la cité pour voir des » amis, mais on sent que pour la masse, le vrai plaisir, )) c'est de parcourir la grande rue, de se croiser, de se re- » connaître, de bavarder. Le soir, les plus infatigables » prennent le tramway pour atteindre, à la limite et tou- » jours en arrière de la ville, un de ces « parks », mélange » de foire, de jardin, de ménagerie et de bal public, ce dery> nier élément étant l'attrait principal et sans doute le plus » pernicieux. »
Eh bien ! ce que M. Léo a constaté un samedi à Schenectady se passe tous les jours, se passe constamment au Pays de Galles, Dans l'époque de la grande ferveur du Réveil, la plupart des gens, au lieu d'aller se distraire ensemble dans les cabarets ou ailleurs venaient s'édifier ensemble dans les chapelles.
De là le caratère de liberté et de familiarité de ces réunions, ces dialogues entre assistants, qui nous surprennent, habitués que nous sommes au décorum de nos réunions, mais qui cessent d'étonner quand on réalise le fait que ces réunions galloises ori les pasteurs sont présents — et encore pas toujours — mais sans diriger, sans simposer, et où les laïques ont le rôle prépondérant, ne sont pas seulement des réunions de prière, mais sont aussi comme qui dirait des réunions de société.
Le Chrétien Belge a raconté (21 janvier) la visite du pasteur anglais Campbell Morgan au Pays de Galles. Voici un extrait : « La rumeur se répand qu'il y a là deux pasteurs de Londres : — « Travaillez-vous près de Greenwich? )> crie une voix de la galerie. — « Tout près ! » — « Prenez l'adresse de mon frère, il est buveur, incrédule. Je suis en prière pour lui. » Du haut de la galerie il dicte l'adresse, et le pasteur interpellé l'écrit dans son calepin. Ainsi se font les choses, tout a la bonne franquette, en famille, »
Ailleurs, un jeune homme, tremblant d'émotion, demande que la réunion ne se termine pas avant 11 heures du soir r « Mon frère, dit-il ;i sortira du cabaret à cette » heure, et je désire qu-il ait une chance de venir ici. Même » s'il vient ivre, je serai content, j
Ailleurs, un étranger se lève, déclare qu'il a été attiré à la réunion par le chant, dit qu'il a servi le diable pendant plusieurs années, et qu'il a l'intention de changer de maître, II demande à l'auditoire de chanter quelqu'un des vieux hymnes ; après le chant, il tombe à genoux, et, avec une émotion intense, il prie pour que Dieu lui pardonne et le conduise.
Ailleurs, un ministre se lève et dit que ce soir un étrange sentiment est entré dans son cœur, un sentiment qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant, un sentiment de colère contre le diable. Evan Roberts paraît très intéressé par cette remarque, et il dit : ce J'ai éprouvé la même chose, mais vous pouvez vous attendre, mon cher ami, à ce que, puisque vous avez déclaré la guerre à Satan, vous aurez à en souffrir. Il pourra même se faire que, pour éprouver votre foi. Dieu cache sa face de vous. Mais rappelez-vous toujours la promesse : Je serai avec vous tous les jours. Je ne sais pas ce que je serais devenu sans cette parole. »
2° La puissance suggestive de l'atmosphère ambiante est énorme dans les réunions galloises. J'ai éprouvé pour mon compte ce que bien des visiteurs français et anglais m'ont dit aussi avoir éprouvé, c'est qu'en pénétrant dans ces assemblées on se sent comme tout à coup baigné dans une atmosphère spirituelle inaccoutuinée, et même lorsqu'on tombe sur une succession de prières galloises on a beau ne jjas comj3rendre un mot, à peine est-on là depuis quelques minutes qu'on réalise l'auguste et solennelle présence de Dieu comme on l'avait rarement fait auparavant, et l'on s'explique que des incrédules venus à la réunion jjour se moquer, aient été saisis bientôt, parfois même, dès leur
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entrée, d'une sorte de crainte respectueuse qui bientôt s'est transformée en remords, en repentir, et les a jetés à genoux, implorant avec larmes le pardon divin, et trouvant la paix du Christ dans cette même réunion qu'ils avaient formé le dessein de ridiculiser. — L'interprétation religieuse, pas plus ici qu'ailleurs, n'est en contradiction avec l'interprétation psychologique. Rien n'empêche, nous l'avons dit, le Saint-Esprit de se servir des lois régulières de la suggestion pour produire des effets spirituels extraordinaires. Et pour extraordinaires, à coup sûr, les effets le sont.
Dans une réunion tenue à Londres par Miss Jones et Miss Maggie Davies, — réunion qui a lieu dans une chapelle galloise et où tout se passe comme au Pays de Galles — les gestes des Gallois pendant leurs prières amusent grandement un Anglais présent qui ne fait aucun effort pour dissimuler ses sourires. Deux membres de l'assemblée se mettent à prier à haute voix pour lui. Comme son amusement ne diminue pas, mais augmente, au contraire, un revivaliste le dénonce comme étant un « moqueur » et non un « gentleman »; puis il prie avec feu, les poings fermés, et toute l'assemblée se met à demander à Dieu la conversion du moqueur. Au bout de deux minutes, voilà le moqueur qui tombe à genoux. Puis il se lève et déclare : « Amis, je n'ai jamais été dans un lieu comme celui-ci auparavant; la façon dont vous priez m'a amusé d'abord. Mais je me donne à Dieu ! » Impossible de décrire l'enthousiasme et les Diolch iddo qui ont suivi.
Ailleurs, un Anglais déclare que, quoiqu'il n'ait pas compris un mot de ce que les gens disaient, il n'a pas été là depuis quelques minutes qu'il a réalisé qu'il était plus près de Dieu que jamais auparavant. — Dans la même réunion, un autre Anglais s'écrie : « O Dieu, qu'est-ce que cela si- » gnifie? Nous sommes consternés, effrayés. Qu'est-ce que » cela signifie? — cette étrange, cette merveilleuse, cette » particulière atmosphère? »
Un petit fait montrera la puissance énorme, irrésistible de suggestion des foules religieuses : Un soir, en revenant de Tylorstown à Pontypridd, après une réunion que j'avais dû quitter avant la fin pour ne pas manquer mon train, j'ai écouté, en chemin de fer, la conversation de deux jeunes filles dont l'une très excitée racontait à l'autre beaucoup plus calme les sentiments qu'elle avait éprouvés la veille au soir. Elle s'était levée dans la réunion pour aller au Set Fawr exhorter les jeunes gens à demeurer en Christ et à ne pas se laisser séduire par le diable. Et puis, quand elle a eu fini son allocution, on lui a dit de s'asseoir dans le Set Fawr. « Oh! je ne sais pas comment je pourrais vous dé- » crire les sentiments que j'éprouvais ! J'étais si complète- » ment hors de moi-même; j'avais tellement perdu posses- » sion de moi-même, que j'aurais pu aller m'agenouiller dans » la rue pour supplier les jeunes gens de ne pas aller au » cabaret (1)... Eh bien! ce soir, au meeting dont nous » venons de sortir, cela aurait recommencé de même, je » sentais que cela commençait à venir, je me serais levée » de nouveau pour aller parler au Set Fawr, si je n'avais » pas dû sortir avec vous pour prendre le train. C'a été une » bonne affaire que nous fussions obligés de sortir (It was » a good job we had to go out!) »
Ce trait montre d'une manière frappante l'intensité contraignante de la suggestion exercée par le milieu. Du contact de l'homme avec ses semblables dans la foule, se dégage comme une électricité qui envahit les âmes et leur fait faire, parfois à leur insu, mais en tout cas souvent contre leur gré, des actes qu'elles n'accompliraient pas de sang froid. Cette jeune fille se félicitait d'être sortie à temps pour échapper à l'envahissement de la suggestion. Nul doute
(1) Cela s'est fait d'ailleurs. Il y a des jeunes filles, des jeunes femmes qui n'ont pas hésité à parler même à des ivrognes sortant des cabarets, à s'agenouiller et à prier pour eux en pleine rue. Cf. Mrs. Penn- Lewis. Ouv. cit. p. 40.
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que, dans les réunions de Réveil, beaucoup ne cèdent à une suggestion de ce genre en se levant au commande-
Miss Maggie Davies, Miss Annie Davies, Miss S.-A. Jones.
ment pour témoigner qu'ils sont convertis : .les quelques personnes qui se sont parfois levées à tort et ont été dénon-
â24 LE REVEIL AU PAYS DE GALLES.
cées par leurs yoisins et rabrouées par les revivalistes, n'avaient pas toujours l'intention de tromper; très probablement elles cédaient à leur façon à l'emballement. La pression du milieu n'allait pas jusqu'à les convertir : elle allait jusqu'à les faire lever. D'ailleurs, lorsque, dénoncées et publiquement blâmées, elles se rasseyaient, il n'était pas rare de les voir quelques instants après tomber à genoux et se convertir : la suggestion ambiante avait pénétré plus profond. Il est sûr aussi que l'entraînement collectif jDeut opérer parfois en tels individus des pseudo-conversions ou des demi-conversions. C'est le cas dans tous les Réveils (1). Mais il n'est pas moins sûr qu'il amène aussi de vi'aies et durables conversions qui résistent à l'épreuve du temps. Lorsque l'individu se convertit uniquement ou surtout sous l'influence d'une suggestion, il semble que plus la suggestion a été forte, et plus la conversion tient bon ensuite. Mais les meilleures conversions sont plutôt encore celles où la suggestion n'a pas annulé la liberté et la réflexion. Le Rev. Elvet Lewis a déclaré, dans le British Weekly, que les convertis retombés ont été surtout du nombre de ceux qui avaient été convertis au cours des grandes réunions de foule (réunions d'alliance évangélique, united meetings); l'excitation et la suggestion de ces grands meetings avait en quelque sorte tyrannisé leur volonté — mais seulement pour un temps, tandis que les individus convertis dans l'air plus calme, plus familial d'une réunion de prière d'Eglise particulière, ont cédé librement, et leur conversion a tenu. Dans une atmosphère semblable à celle des grandes réunions, les dons parapsychiques peuvent s'épanouir et se déployer. C'est dans ces réunions qu'au bout de quelques
(1) On se demande involontairement si tel n'a pas été le cas le l^r décembre à Blaencwm, où les noms des convertis sont arrivés si vite que personne n'avait le temps matériel de les inscrire, et où il nous est raconté que le sentiment était si intense que les reporters n'osaient pas regarder en face l'auditoire (British Weekly).
mois de tension nerveuse prolongée, Evan Roberts a manifesté sa faculté prophétique extraordinaire de lecture de pensée, comme nous le verrons dans un autre chapitre. Mais il n'a pas été le seul à exercer ou à subir l'influence télépa- .thique. Dans une réunion tenue à Cardifï par Sidney Evans et Sam. Jenkins, un Ecossais — qui ne savait pas un mot de gallois — fait une prière, et puis il ajoute qu'il aimerait beaucoup entendre Mr. Jenkins chanter : « Sauve le pauvre rebelle. » Mr. Jenkins immédiatement saute sur ses pieds en chaire et dit : « Tandis que ce cher frère priait, je -me » sentais poussé (I was prompted) à chanter précisément » cet hymne. J'ai essayé de penser aux paroles galloises, » mais je n'ai pu. Elles me sont venues toutes en anglais. »
La suggestion s'exerce parfois du dedans de la salle de réunion au dehors ; elle rayonne dans toute la localité et va atteindre les personnes pour lesquelles l'assemblée prie. Dans une réunion, une femme prie avec instance pour son mari qui a refusé de venir et reste impénitent; vers l'aube, — car la réunion se prolonge toute la nuit — on voit entrer cet homme, avec, sur son visage, une expression étrange; il s'avance et raconte que la frayeur s'est saisie de lui, qu'il a dû se lever, s'agenouiller ; qu'il vient de se donner au Sauveur ; il lui a fallu venir en rendre témoignage. A plusieurs reprises, après des prières pour tel ou tel incrédule, on a vu celui-ci entrer soudain de même et déclarer à l'assemblée que le Seigneur avait vaincu ses résistances.
Dans une réunion de prière, un jeune homme intercédait pour son compagnon, quand celui-ci entra pour faire la conléssion suivante : « Je viens tout droit du public-house (café ou cabaret) où j'avais demandé et payé une consommation. Comme je la portais à ma bouche, j'ai été saisi d'un fort tremblement et quelque chose ma dit, au dedans de moi, que je devais venir à la réunion et me donner à Jésus- Christ. »
A Caerphilly, le 5 décembre, la mission d'Evan Roberts
crée « une panique émotive » (eniotional panic). Des gens sautent de leur lit au moment même où l'on prie pour eux en les nommant par leur nom dans les chapelles ; et sans prendre le temps de ^'habiller, ils se hâtent de chausser leurs pantoufles et d'enfiler leurs pardessus et courent à la réunion où ils se convertissent et confessent Christ.
Il semble bien que ce doit être dans le fonctionnement des facultés télépathiques déchaînées par les assemblées revivalistes qu'il faut chercher l'explication de certaines visions, de certaines voix — formes hallucinatoires que revêt la suggestion exercée sur tel ou tel individu. En voici un exemple : Dans le comté de Mérioneth, vivait un jeune homme qui avait été élevé dans une famille religieuse, et était tombé dans l'ivrognerie. Un dimanche soir, il revient dans son ancienne chapelle et du même coup à son Sauveur, et il raconte pourquoi. Durant toute la semaine il avait entendu une voix qui l'appelait distinctement par son nom : « Etienne, Etienne, va à la chapelle trois fois dimanche » prochain ! » Il reconnut, à n'en pouvoir douter, la voix de sa mère qui avait beaucoup prié pour lui et qui actuellement était morte. Il en parla à ses camarades qui naturellement se moquèrent de lui, mais il obéit, alla à la chapelle, et se convertit.
Inversement il y en a d'autres qui ressentent cette attraction, mais ils résistent; ils se gardent de mettre les pieds dans la réunion, parce qu'ils ont le pressentiment qu'ils seraient «. attrapés » . D'autres viennent, mais lorsque, au fur et à mesure que la réunion se développe et que la ferveur augmente, ils sentent la suggestion ambiante s'exercer sur eux avec un crescendo d'intensité inquiétant, ils se hâtent de sortir « incapables de supporter la tension du meeting. » C'est ainsi que, si l'électricité revivaliste en attire plusieurs, elle en repousse d'autres.
3° En ce qui concerne les manifestations physiques extraordinaires, le Réveil gallois me paraît être des plus
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sobres et des plus modérés comparativement aux Réveils antérieurs. Je n'ai jamais vu dans les réunions auxquelles j'ai assisté ce qu'on a vu en Angleterre du temps de Wesley, ce qu'on a vu en Amérique, même en Suisse, des gens tombant à terre comme foudroyés, dans un état de catalepsie qui durait des heures, des gens saisissant les piliers du temple pour n'être pas entraînés dans l'enfer qu'ils croyaient voir sous leurs pieds... Il est bien vrai que j'ai visité le Réveil gallois plusieurs mois après le début de son explosion. Et il y avait indéniablement un certain apaisement de l'effervescence première.
Voici à peu près tout ce que j'ai vu en ce genre : J'ai vu un jeune homme couché tout de son long sur les marches de l'escalier conduisant à la chaire, la figure crispée, les poings raidis, et dans cette posture il a lancé une véhémente prière, restant dans la même attitude après avoir prié. J'ai vu des hommes empoignés par rémotion, au fur et à mesure que la réunion se prolongeait et se développait, fermer leurs poings, boxer pour ainsi dire en cadence, tout en restant assis et sans mot dire, ou bien se frapper la tête, se prendre la tête à deux mains, faire de grands gestes tout en restant silencieux. J'ai vu des femmes, des jeunes filles, sous l'empire de la contagion émotive et nerveuse s'abstraire de plus en plus de leur entourage, les joues rouges, l'œil fixe, parfois les paupières fermées. Ceux ou celles chez qui cela devient trop fort éclatent presque inconsciemment en prières ou en cantiques.
A Aberdare, au cours d'une réunion très fervente, et pendant qu'une jeune fille assise immédiatement à ma gauche au parquet prie en gallois, une autre jeune fille montée dans la chaire à côté de Dan Roberts, se met à faire une allocution vibrante en anglais pour exhorter l'assemblée à avoir de la foi, plus de foi, oui, plus de foi, si nous voulons voir les merveilles de Dieu, s'écrie-t-elle, toujours plus véhémente et toujours plus émue. Et soudain aban-
donnant à la fois Tanglais et l'allocution elle commence brusquement une prière passionnée en gallois ; les larrnes coulent sur son visage sans qu'elle s'arrête à les essuyer; ses mains battent l'air'' de gestes toujours plus fréquents, et tout à coup ne pouvant plus y tenir, elle s'affaisse sur le pupitre, sanglotant et priant toujours, et du pupitre elle se laisse glisser dans la chaire où elle s'effondre au milieu de sanglots et de supplications entrecoupés. La tension nerveuse prend quelque chose d'angoissant, mais alors l'assemblée entonne spontanément un de ces beaux et profonds cantiques gallois dont l'effet est incomparable et dont on n'a pas de peine à ressusciter en soi la vibration unique quand elle vous a ainsi si profondément remué. Comme le dit M. Stead : ces cantiques, quand on les a entendus, on les conserve toujours dans l'oreille, dans le cœur; c'est comme le bruit de l'Océan que semble conserver le coquillage. Je trouve dans mon journal les notes suivantes prises sur le moment et qui traduisent mon impression immédiate : « C'est un beau » meeting que celui de ce soir. L'enthousiasme, le feu se » communiquent... ces Gallois sont extrêmement impres- » sionnables. Il y a bien même là parfois quelque chose » de nerveux, de semi-hystérique. C'est comme un pa- » roxysme d'agitation et d'excitation qui peu à peu saisit » l'assemblée. » — Et pourtant, au sortir de cette réunion si fervente dont je vibrais encore, un jeune homme me demande comment j'ai trouvé la réunion, et comme je lui exprime mon admiration, il me dit : « Eh bien ! vous savez, c'est une réu- » nion fraîche (a cool meeting). Si vous étiez venu en janvier » ou février, vous auriez pu assister à des réunions prolon- » gées jusqu'à 2 ou 3 heures du matin, jusqu'à 4 heures ou » 5 heures... Alors, vous savez, il n'y avait pas moyen de » conserver la maîtrise de soi-même. Pas moyen de s'empê- » cher de sauter, absolument inconscient de son entourage, » de lancer en l'air tout ce qvi'on avait devant soi, des livres
» d'hymnes et même des BiHes si par cas il s'en trouvait à » proximité (ce qui est plutôt rare dans une chapelle gal- » loise). Les femmes lançaient en l'air leurs bonnets, les » hommes leurs chapeaux ou leurs casquettes. Je me suis » mis une fois dans un état dont je me suis ressenti long- » temps après. J'en ai été malade pendant plusieurs jours. »
Il y avait donc déjà à l'époque où j'ai visité le Réveil un certain affaiblissement de l'excitation. Mais même à l'époque où le Réveil battait son plein, les manifestations physiques ont été relativement sobres et modérées.
Voici quelques échantillons de ce que j'ai trouvé de plus saillant. Les personnes qui ne connaissent pas du tout les Réveils — ni pour en avoir vu, ni pour en avoir entendu parler — pourront en être un peu surprises; mais ceux qui sont un peu au courant de l'histoire et de la psychologie des divers Réveils qui ont eu lieu jusqu'ici dans le cours des siècles seront plutôt étonnés que les phénomènes de ce genre n'aient pas été plus nombreux et plus intenses au Pays de Galles.
A Llaneliy, le 11 novembre, une jeune femme se lève au milieu de la réunion pour indiquer vin hymne, qui est chanté avec un profond sérieux. Pendant le chant, plusieurs personnes se laissent tomber dans leurs sièges comme si elles avaient été frappées, et commencent à implorer le pardon. Dans la même réunion, un peu plus tard, une femme en train de prier s'évanouit. On lui offre de l'eau, mais elle la refuse, disant que la seule chose dont elle ait besoin, c'est le pardon de Dieu.
A Loughor, le 13 novembre, dans une réunion parmi des bohémiens (gipsies), des femmes, saisies de repentance, s'arrachent les cheveux en s'accusant de leurs péchés.
A Pontycymmer, le 16 novembre, des femmes sévanouissent et doivent être emportées dehors pendant qu'Evan Roberts est en train de parler. Mais Evan Roberts continue avec le même sourire sur les traits : « Ne les emportez pas,
» dit-il ; ne les emportez pas. Qu'elles s'agenouillent et de- » mandent à Dieu son pardon. C'est là le remède souve- » rain. » Le 17 novembre, à Pontycymmer encore, une vieille dame s'évanouit pendant une allocution de Roberts. Le 18 novembre, toujours à Pontycymmer, l'émotion, l'excitation deviennent si intenses que plusieurs femmes doivent être emportées dans un état d'évanouissement,
A Trecynon, un incrédule, membre de la société des libres-penseurs, se trouvait dans la tribune quand Evan Lewis, un libre-penseur converti, parla, et il remarqua combien l'auditoire avait été ému par ses paroles. Parmi les auditeurs, il discerna son ami W. H. Davis, le secrétaire de la société, et il voulut descendre « pour lui demander » l'explication philosophique de cette émotion étrange qui » s'emparait de tout le monde ». Mais au moment où il s'apprêtait à descendre, il se sentit comme écrasé par une force irrésistible ; il se tordait dans sa douleur, s'efforçant de regimber contre les aiguillons. Il allait ouvrir la porte quand il fut vaincu. Incapable de résister plus longtemps, il s'écria : « Oh! incrédule, incrédule que je suis I Nouveau » Saul de Tarse, un blasphémateur, et voici. Dieu peut me » tordre comme un linge, et faire de moi ce qu'il veut ! » Il se convertit instantanément.
En avril, dans une réunion la foule avait chanté : « Nul » excepté Christ ne peut satisfaire » plusieurs fois de suite, et chaque fois que le chœur était répété, le « pouvoir » dans la réunion semblait gagner en force. Soudain, un grand et fort gaillard de 40 ans tombe sur son siège comme s'il venait de recevoir un coup de fusil. Puis il crie, il glapit presque : « Seigneur, aie pitié! » Tout son corps tremble des pieds à la tête. Les assistants prient pour lui, et puis chantent : « Je crois, je veux croire. » Pendant le chant, cet homme se tord et se débat comme s'il luttait contre un cruel ennemi. Puis il se lève et chante avec les autres le Diolch iddo.
Pendant la mission d'Evan Roberts à Anglesey, en juin, un jeune homme près de la plateforme est sur le point de s'évanouir. On court à son aide. Evan Roberts s'approche de lui pour le consoler et l'exhorter, et tout à coup le jeune homme prononce une magnifique prière d'actions de
grâces.
4° Etudions maintenant quelques éléments des réunions galloises. Il n'y a pas lieu de s'arrêter très longuement aax allocutions. Comme je l'ai dit, elles ne sont pas au premier plan dans les réunions — du moins à l'heure actuelle, car au début il est arrivé à Evan Roberts, pour « fondre la glace )), de faire des discours de plus d'une heure. Mais cela ne lui arrivait plus à Pâques, ni à lui, ni à aucun autre. A ce moment là, c'étaient les chants et les prières qui constituaient l'essentiel. Il y avait cependant des allocutions. Et ce qui frappait le visiteur, c'était de voir des mineurs rudes, illettrés, d'une intelligence très ordinaire, qui étaient absolument inconnus dans l'Eglise, qui n'avaient jamais pris part à aucun service public, se lever dans une assemblée et s'exprimer avec une aisance, une volubilité, une clarté, une éloquence véritablement extraordinaires. Un homme doux, calme, pondéré, soudain, sous l'influence de l'Esprit, pour parler la langue religieuse, — sous l'influence de l'émotion, pour parler la langue psychologique, — se lève et fait entendre une exhortation vibrante, sa voix est puissante; bientôt l'émotion le gagne, les larmes coulent de ses yeux, sa voix devient tremblante, et l'émotion se communique à l'auditoire. Des jeunes femmes, des jeunes filles qui n'avaient jamais ouvert la bouche en public, s'expriment maintenant avec force, avec feu, l'air en quelque sorte inspiré, je ne trouve pas de meilleur mot : inspiration qui participe à la fois de l'inspiration poétique et oratoire et de l'inspiration religieuse.
On a vu, dans cet ordre, des phénomènes encore plus surprenants à l'époque des persécutions chez les huguenots
cévenols, par exemple : des paysans, des paysannes, ne parlant que le patois, et subitement entrant en état de trance et prêchant ou prophétisant en français. L'explication qui se présente à d'esprit d'un psychologue, c'est que, suivant une hypothèse de M. Flournoy, il y a là des phénomènes analogues à ceux des médiums actuels, à l'écriture a utomatique, etc. Les médiums reproduiraient dans ce cas des « décoctions -» de sermons, des fragments et des mélanges de sermons entendus jadis et qui ont pénétré directement dans le subconscient, alors que le moi officiel y prêtait peu ou point d'attention. Il est bien possible que ce système d'explication convienne àplusieursdesallocutionsgalloises. Les Gallois ont été si longtemps saturés de sermons ! Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que cela leur sorte par tous les pores, lorsqu'ils sont secoués par cette fermentation psychologique qui sévit dans leurs réunions. Je ne crois pourtant pas que l'hypothèse s'applique à tous les cas. Car il n'est pas ordinaire, pour autant que j'en puis juger, que les orateurs gallois soient proprement en état de trance : les Gallois perdent certainement moins conscience d'eux-mêmes dans l'allocution que dans la prière, notamment dans le hwyl. Très souvent, la vraie explication a chance de se trouver dans la parole profonde d'Emerson : ce Ce sont les émotions qui affinent l'intelligence. )) Enorme est, en effet, l'influence du sentiment sur l'intelligence : la psychologie moderne est en train de la mettre toujours plus en lumière.
Naturellement, les orateurs gallois disent souvent des choses drôles, originales, d'abord parce que ce ne sont pas des prédicateurs de profession et que la culture n'a pas détruit leur originalité native, puis, parce que, dans le feu de leur émotion, ils lâchent tout ce qui leur passe par l'esprit et par le cœur. Ils ont aussi beaucoup d'imagination, et leurs descriptions revêtent aisément un tour dramatique et pittoresque. Je voudrais donner quelques spécimens qui intéresserontet instruiront plus que beaucoup de phrases de
mon cru ne pourraient le faire. Je trouve dans une brochure d'un Mr Alexander Sharp, racontant un réveil gallois survenu en 1871, une allocution entendue par lui dans des réunions tenues dans les vallées Taff et Rhondda. Bien que cette allocution émane d'un Réveil antérieur au Réveil actuel , je crois bien faire de la citer, tant elle me paraît typique du genre gallois : « Ah ! mes amis, s'écria l'homme en ques- )) tion, un laïque, laissez-moi vous dire que le plus grand » coup que lennemi des âmes ait jamais reçu, c'a été à » l'époque où le Fils de Dieu s'est écrié sur la Croix : Tout » est accompli; car c'est alors qu'il triompha du diable en » répandant le sang de sa propre vie pour les coupables » pécheurs. Le coup le plus terrible que le Malin ait ensuite » reçu, c'a été à l'époque de la conversion de Paul. » Là dessus, l'orateur se inetà décrire cette conversion avec tant de feu et tant de verve que des centaines de voix hachent ses paroles d'interjections sonores : « Louange à Dieu, » Halléluiah, Halléluiali, Gloire à Dieu, Amen, Amen, Hallé- » luiah ! » Lorateur continue en disant : « Le coup le plus T> terrible que le diable ait jamais reçu ensuite, c'a été à y) l'époque de la conversion de Paul. Ah ! comme cela l'a )) fait chanceler et tituber, le pauvre diable. Et pourquoi? » Pom-quoi? Parce qu'il savait bien que quand Paul serait )) converti, il réussirait sûrement à amener au Calvaire » par le raccourci le plus rapide des milliers et des milliers » de pauvres pécheurs impuissants. » — « C'est vrai! c'est ))vrai! Louez le Seigneur! ï crient les auditeurs enthousiasmés. — L'orateur continue : « Ah ! mes amis, quand » Paul a été converti et quand le cri a été entendu : Voici, » il est en prière, savez- vous ce qui est arrivé? Tous les » anges dans le Ciel ont attrapé les cordes des cloches » Halléluiah, et ils ont sonné un tel carillon que jamais le T» Ciel n'en avait entendu de pareil auparavant. » — « Gloire » à Dieu ! » clame la multitude.
Mais revenons au Réveil actuel. Cette allocution où le
diable joue un si grand rôle m'en rappelle une autre du Réveil d'aujourd'hui dans laquelle un homme se décrit luiinême comme le grand ex-général dans l'armée du diable. « J'étais autrefois la terreur des gens dans le voisinage, là » où je vivais. Le diable et moi nous étions des conquérants » Aictorieux. J'avais avec moi SOjeunes gens menant joyeuse » vie. Mais maintenant jai quitté le service du diable et » — ; ajoutait-il naïvement — « le diable a beaucoup perdu en » me perdant. »
A Ferndale, au milieu dii torrent des prières et des cantiques qui caractérise la réunion à laquelle jassiste, il y a cependant un certain nombre d'allocutions. Plusieurs sont en Gallois, et c'est alors, beaucoup plus que lorsqu'il s'agit des chants ou des prières, c'est alors que j'ai regretté le plus de ne pas savoir le gallois. Tout de même la flamme de la vie, allumée dans ces âmes par le Saint-Esprit, peut s'apercevoir à travers leurs paroles incomprises comme par un mystérieux effet de transparence. Un homme fait un discours en gallois, un discours de louange et d'adoration joyeuse et reconnaissante. Mon voisin, le ministre, se penche à mon oreille et me dit : « Vous voyez et vous entendez » cet homme, il a perdu cette année même ses deux fils de )) 20 à 25 ans, morts tous deux de consomption; et pour- » tant il est rempli d'une sainte joie. Il s'oublie complète- » ment lui-même et il oublie tout dans la communion du )) Seigneur ! » Etjeme rappelle, ce trait de l'histoire galloise, de l'époque où la petite mais vaillante nation était en butte à d'incessantes attaques et en proie à d'incessantes conquêtes. Le jour où l'un des châteaux des oppresseurs était détruit de fond en comble était un jour de joie universelle où, selon les paroles d'un écrivain gallois, « le père privé d'un fils unique oubliait son malheur. » Ce que le 'sentiment patriotique faisait alors, je vois le sentiment religieux le produire encore plus complètement aujourd'hui sous mes yeux.
Un autre homme fait, encore en gallois, une allocution
qui a l'air très appréciée, car elle soulève des marques très bruyantes d'approbation et des rires inextinguibles. Il parle, me dit-on, des mages et les loue d'avoir eu la sagesse de suivre l'étoile, et il tire de leur histoire diverses applications. Un autre, un jeune homme, parle ensuite en anglais par égard pour le visiteur que je suis et il dit : « Notre frère âgé )) (aged brother) qui vient de parler des mages a oublié un » point, il y a une faute même dans les sages d'Orient. Ils » se sont arrêtés de suivre l'étoile pour aller vers Hérode, » c'est-à-dire vers un homme qui n'avait aucune sympathie » pour le Réveil de cette époque et qui ne pouvait pas le » comprendre. Eh bien! je désire que les nouveaux conver- » tis, eux, ne cessent pas de suivre l'étoile et qu'ils n'aillent )) pas à la maison d'Hérode. Il y a une multitude de maisons » d'Hérode à Ferndale. Il y en a une en particulier... » Et il se met à donner des détails très précis qui m'échappent parce que je suis étranger, mais je comprends qu'il doit viser quelque barraque de foire établie dans un quartier de Ferndale pour amuser les mineurs pendant leurs jours de congé. C'étaient les vacances de Pâques. Il adjure les mineurs convertis de n'y pas mettre les pieds. Il parle avec force et puissance; quelquefois, quand l'émotion remporte, il quitte l'anglais pour parler gallois et tomber bientôt dans le hwyl. Puis il reprend l'anglais. Nous reviendrons tout à l'heure à son allocution en parlant du hwyl .
Un geste familier des prédicateurs ou discoureurs gallois, ministres et laïques, consiste à fermer et à rouvrir leur Bible machinalement pendant qu ils parlent. A la première allocution galloise que j'ai entendue, je n'ai pu mempêcher de pousser un soupir de soulagement lorsqu'au bout d'un certain temps j'ai vu l'orateur fermer délibérément sa Bible et la saisir par le dos en la tenant verticalement et en l'appuyant sur la chaire : « Bon! me suis-je dit; il a enfin terminé son discours! » Et comme je n'y comprenais goutte, je me suis réjoui. Pour qui ignore le gallois, les allocutions
galloises paraissent infiniment plus longues que les cantiques gallois ou les prières galloises. Mais j'étais loin de compte. Car voilà mon discoureur qui au bout de quelques instants remet la Bible à plat sur. le pupitre et l'ouvre en feuilletant les pages. « Hélas ! le voilà qui recommence ! » pensai-je. Ces alternatives se perpétuèrent tout le long de l'allocution. Depuis, je pus me convaincre quil y a là un mode particulier de gesticulation qui n'a rien à voir avec l'imminence plus ou moins prochaine de la cessation du discours.
Aux exhortations il faut joindre les témoignages dont je citerai quelques exemples dans le chapitre sur les résultats. Je me bornerai ici à noter une impression. J'ai eu parfois le sentiment que le Réveil devait être dans une période de décadence, de décroissance, que certaines choses tendaient à passer de la fraîcheur du premier jet spontané à la routine de l'habitude. En plusieurs endroits, quand j'ai pu assister à plusieurs réunions de suite dans la même localité, comme à Rhos, j'ai cru constater que c'étaient toujours les mêmes qui priaient ou parlaient. A Aberdare, j'ai entendu un converti du Réveil raconter deux soirs de suite en deux réunions consécutives la même histoire, Ihistoire de sa conversion, semblable à ces loriots qui répètent immuablement leurs trois notes Dans ce même Aberdare, d'ailleurs, M. Quenton Ashlyn a bien raconté trois fois sa conversion, en trois réunions successives, dans la même journée. — Et cependant un scrupule me vient. Il est fort possible que le même et identique récit, le même et identique témoignage, puisse être reproduit avec un sentiment toujours nouveau et qui, au lieu de s'atténuer et de disparaître, persiste et même se développe. Et alors le récit l^eut paraître identique, stéréotypé, à l'auditeur qui ne ressent pas en soi l'émotion de l'orateur, parce qu'il n'a pas vécu la même expérience ou parce que cette émotion ne se communique pas à lui. Mais pour l'orateur lui-même et pour
celui qui est gagné par l'émotion de l'orateur, l'émotion profonde, intense, nouvelle, se fusionnant avec le récit, donne au récit ancien une coloration toute fraîche. C'est toujours la mèmechose et pourtant ce n'est jamais la même chose. Après tout n'est-il pas pos sible de repro du ire le même récit — celui de la mort du Christ — avec une émotion toujours renouvelée, restaurée? Pourquoi le converti qui a été sauvé d'un abîme de misère et de perdition, ne pourrait-il pas à maintes et maintes reprises et sans se lasser, redire le poème de sa délivrance, avec un frémissement toujours original, inédit, et des nuances d'émotion indéfiniment variées?
5° Il n'est pas nécessaire ici d'insister longuement sur la prière : nous en avons déjà parlé à propos des cercles de prières, puis à propos de l'atmosphère spirituelle des assemblées ; et nous en reparlerons lorsque nous étudierons le liwyl, les prières simultanées, le rire... La prière joue un rôle si considérable et si varié dans le Réveil gallois qu'il est impossible de renfermer sous une seule rubrique tous les faits qui s'y rapportent et toutes les réflexions qu'elle soulève.
Quelques remarques n'en trouveront pas moins ici leur place toute naturelle.
Quant à l'attitude extérieure, d'ordinaire le prieur qui ouvre la réunion s'agenouille au Set Faivr. Les prieurs qui prient pendant la réunion se lèvent et demeurent debout, s'ils restent à leur place; mais s'ils traversent la chapelle pour se rendre au Set Fawr, ils s'y agenouillent. Il est arrivé que des petites filles se sont mises à prier perchées sur le genou d'un pasteur. L'assemblée reste toujours assise pendant les prières.
Evan Roberts ne veut pas que celui qui se lève pour prier sache ce qu'il va dire ; s'il le sait, ce n'est plus de la prière, car la prière est l'effusion des aspirations du cœur. Et effectivemelit les Gallois qui se lèvent ou s'agenouillent pour prier ne savent pas ce qu'ils vont dire, « sur quoi » ils vont
prier, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Ils ne savent qu'une chose, c'est que leur cœur brûle au dedans d'eux : ils ouvrent la bouche, et, ce déclanchement opéré, la prière sort comme par un automatisme subconscient. C'est ce qui explique la très grande fréquence des interjections, des exclamations, des phrases coupées dans ces prières frémissantes. Il n'est pas rare d'entendre des prières où presque toutes les phrases successives commencent par O, ou bien O Ar^/u;yc/d(ô Seigneur!) Très habituelle aussi est la triple répétition de certains mots, de certains lambeaux de phrases, de certaines phrases courtes tout entières. Lorsqu'un mot ou une phrase est ainsi répété trois fois, c'est en général que la toute première fois l'apparition en a été saluée par de bruyantes marques d'assentiment de la part de l'auditoire : alors le prieur répète ce qui a été approuvé, en insistant, d'une voix plus retentissante et d'une accentuation plus impérieuse ; les marques d'assentiment redoublent ; le prieur, de plus en plus excité, lance le même mot ou la même phrase pour la troisième fois en forçant encore plus sa voix : et les éjaculations enthousiastes de l'assemblée atteignent leur paroxysme...
On dit souvent que les longues prières tuent les réunions de prière, qu'il faut, pour qu'une réunion de prière soit bonne, que les prières soient brèves et nombreuses. Dans les réunions galloises auxquelles j'ai assisté, il ny a pas eu ou presque pas de prières courtes. Ceux qui se sentent poussés à prier ne peuvent soulager leur cœur et « épuiser leurs pétitions » en deux ou trois courtes phrases; de l'abondance de leur cœur leur bouche parle ; plus le bouillonnement intérieur est intense et profond et violent, plus la prière se prolonge, et ils ne peuvent se taire avant d'avoir déversé le trop plein de leur cœur, avant d'avoir répandu leur àme devant Dieu. J'ai remarqué que très souvent la première prière, la prière initiale par laquelle s'ouvre la réunion, était extrêmement longue, plus longue que les au-
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très, ce qui est un peu surprenant, car au début de la réunion, il n'y a pas encore de suggestion émotive collective très forte. Il faut croire que ceux qui prient ainsi au début, soit quils le fassent spontanément, soit qu'ils y soient invités, appartiennent à la catégorie des meneurs, des entraîneurs... Il faut bien que quelqu'un commence. Celui-là — ou celle-là — commence qui se sent dans l'âme une ferveur débordante, et cette ferveur s'exprime en une très longue prière. « La première prière, a dit un visiteur (1), fut pro- » noncée par un jeune homme d environ 20 ans, une longue, » intense prière, si longue, si interminable, que j'avais » peur qu'à la fin il ne s'évanouît, de fatigue et d'épuise- » ment. Je soupirai après une clôture musicale pour inter- » rompre cette tension. Mais enfin la prière se termina, et » le jeune homme se leva, avec le visage dun homme qui » a traversé une grande expérience, et il reprit son siège. »
Lorsqu'il arrive que la prière est courte, c'est alors qu'elle se réduit, par exemple, à la .récitation d'un chapitre de la Bible, d'un psaume tel que le psaume 53. Ces récitations sont toujours faites avec une extraordinaire puissance.
Généralement, le prieur, au fur et à mesure que la prière se prolonge, gesticule avec énergie, les poings fermés et crispés, et boxant en cadence : nous y reviendrons en parlant du hwyl.
Dans le matériel des idées et images qui reviennent dans les prières, le diable joue un grand rôle, pas à son avantage assurément... si bien même qu'on finit par se demander parfois si ces sentiments de haine violente contre le diable ne risquent pas de franchir les bornes de la charité évangélique. A Liverpool, 4 avril, une femme dans sa prière rend grâces de ce que « le diable en ces jours est obligé de tra- » verser tant d'endroits avec son chariot presque vide ». Passe encore. Mais à Wrexham un homme remercie Dieu
(1) Vine Hall.
de ce qu'il a écrasé la tête du diable, et il demande au Tout-Puissant de brûler les pieds et la queue de Satan et de lui couper les griffes, afin qu'il soit incapable de faire du mal aux enfants de Dieu... Pour un peu, on finirait par plaindre... ce pauvre diable!
La note dominante des prières est celle de l'action de grâces, de la reconnaissance, du remerciement. On entend sans cesse retentir les mots Diolch i Ti, comme si les Gallois n'étaient jamais fatigués de les répéter, et ne pouvaient trouver assez de souffle et de voix pour les prononcer suffisamment. Quelques-unes de ces actions de grâces sont poétiques à leur façon. Par exemple : « O Dieu î l'enfer » tremble et le ciel sourit 1 » Et encore : « La rose de Saron, » oh! comme elle est belle! elle parfume toute la vieille » vallée de Rliondda I « D'autres sont singulièrement touchantes : Une voix, entrecoupée par l'émotion , s'écrie : c( Personne ne peut dire que tu n'es pas bon. Je suis » mieux informé. Qu'étais-je avant que tu m'aies relevé ! » Il n'y a personne nulle part qui soit aussi bon, aussi » tendre, pour un vieux vagabond comme je Tétais — per- » sonne nulle part qui soit pareil à Jésus-Christ. Aide-moi » à ne jamais déshonorer ton nom! » — Un vieux berger s'écrie, faisant allusion à la marque mise au fer rouge sur la toison des brebis — marque qui est abîmée, détruite, lorsque la brebis ségare dans des buissons dont les épines déchirent la toison : ce O Seigneur, mon nom était jadis sur » le livre de l'Eglise, et puis je me suis laissé égarer dans » les buissons épineux, mais tu m'as retrouvé, tu m'as » ramené. Oh ! renouvelle, rafraîchis ma marque ! »
A côté des prières d'actions de grâces, il y a les prières qui sont de véritables cris. Crier à Dieu, lutter avec Dieu, agoniser dans la prière, ces expressions deviennent tout à fait, littéralement exactes. On peut entendre effectivement les cris déchirants de pécheurs qui s'estiment perdus et qui supplient le Dieu de miséricorde d'avoir pitié d'eux :
(( Seigneur, sois niiséridordieux envers moi! moi! moi! » une grande pécheresse, ou un grand pécheur comme » moi I »
A Aberaman, à Aberdare, j'ai entendu des pécheurs troublés prier avec une grande émotion, suppliant Dieu de leur pardonner, déclarant avec larmes qu'il ne pouvait y avoir de pardon pour des pécheurs semblables à eux, que leurs péchés étaient trop noirs ...mais au cours de leurs prières, et tandis qu'ils se désespéraient, parfois au milieu d'une phrase commencée, la lumière éblouissante se dressait devant eux, une paix céleste les inondait, et subitement de supplication désolée la prière se transformait en action de grâces enthousiaste. C'est A'raiment l'un des spectacles les plus touchants auxquels il soit possible d'assister. Près de l'endroit où je vais chaque année passer mes vacances, la ligne du chemin de fer s'élève progressivement au-dessus de la plaine, à une très grande hauteur, pour redescendre de l'autre côté. Le point culminant de la ligne se trouve au milieu d'un très long tunnel. Quand on est averti et quand on y prête attention, l'oreille discerne très exactement l'instant précis où le train, cessant tout à coup de monter, commence à descendre : le bruit de la locomotive et le son des roues se modifient d'une manière sur laquelle il n'y a ' pas de méprise possible. C'est à quoi je pensais en entendant ces prières galloises : là aussi, l'oreille attentive et avertie pouvait discerner, et mieux encore, le changement de son, la modification de rythme, attestant la métamorphose intérieure profonde. Et mon interprétation m'était, d'ailleurs, confirmée non seulement par les causeries que j'avais avec des Gallois après la réunion au sujet de la réunion, mais aussi par les remarques de mes voisins pendant la réunion elle-même, et aussi par l'attitude de l'assemblée et de Dan Roberts, commentaire perpétuel de ces inoubliables et incomparables prières. L'assemblée, en effet, suivait de sa sympathie et de ses prières ces combats intimes et tragiques
qui se poursuivaient sous ses yeux, à ses oreilles : les interjections émues, passionnées partaient de tous les coins de la salle, comme des fusées, se croisant, se mêlant, se succédant, avec une ferveur redoublée. Et Dan Roberts calme, sérieux, grave, redoublait lui aussi de prière silencieuse dans ces instants critiques ; on voyait ses lèvres remuer, remuer, remuer toujours plus. Puis, tout à coup, à l'instant où la louange succédait à la détresse dans la prière du nouveau converti, la figure de Dan Roberts s'illuminait, un sourire céleste passait sur ses traits, ses lèvres cessaient de se mouvoir, il écoutait, il écoutait comme perdu dans une extase, laissant seulement parfois jaillir de son âme ravie ces exclamations à demi-voix : Diolch iddo ! Dlolch! Diolch! Bendigeddig ! Et souvent l'enthousiasme de la foule était tel que le converti ne pouvait même pas achever sa prière. Il était interrompu et noj^é dans une magnifique explosion du refrain classique repris et répété plusieurs fois par l'assemblée toute vibrante : Diolch iddo ! Diolch iddo !
6° Enorme est le rôle joué par le chant dans le Réveil. Un caractère spécial de ce Réveil, c'est que l'Evangile y est chanté plutôt que prêché. Et, chose remarquable, le Réveil, marchant par la puissance du chant plutôt que de la prédication, ne s'est guère éloigné des régions où le peuple chante. Tandis que, dans les réunions galloises, la prédication est généralement supprimée, le chant demeure avec la prière et les témoignages, leur disputant la place, ne trouvant de concurrrent sérieux que dans la prière — car les témoignages ne viennent guère qu'à la fin de la réunion — et tout le long de la réunion, tantôt c'est le chant, tantôt c'est la prière qui l'emporte. Dans une réunion tenue le 17 février, un Anglais trouva qu'il y avait décidément trop de chantj et au moment où les assistants commençaient un nouveau cantique qui débute par ces mots : Nous souvenant des agonies du jardin de Gethsémané, l'Anglais se leva
et voulut faire faire silence. Mais EvaiiRoberts dit aussitôt, calmement : « Continuez de chanter, amis. » Toutefois, l'Anglais persista, et il allait avoir gain de cause, lorsqu'il eut le malheur de laisser échapper ces mots, pour expliquer son attitude : «Je suis venu ici pour voir le Sauveur. » Aussitôt Evan Roberts saute sur ses pieds : « Est-ce que » vous avez compris l'hymne gallois? mon ami », demanda-t-il, et l'Anglais répliqua : « Mais je ne sais pas le » gallois. » « Eh bien, alors, répliqua Evan Roberts, d'un ton bienveillant, mais ferme : asseyez-vous, s'il vous plaît. » « Continuez de chanter, mes amis, dit-il à la congrégation ; » cet hymne est la chose la plus divine que nous ayons. »
Plus tard, il est arrivé à Evan Roberts de dire : Dans sa première période, le Réveil a été surtout chantant ; dans sa deuxième, c'est la prière qui doit l'emporter. Et, en effet, dans la seconde période, Evan Roberts arrête souvent le chant pour prescrire à l'assemblée de prier. Mais enfin le chant reste, avec la prière, la grande puissance des réunions galloises.
Les Gallois sont un peuple essentiellement musical, ce qui s'accorde avec leur tempérament émotif. « Dans le Pays de Galles, il n'y a que des oiseaux chanteurs », a dit M. Stead. Les Gallois savent si bien les cantiques qu'ils n'ont besoin d'aucun livre d'hynizies. Un Alexander est ici tout à fait superflu pour apprendre aux assemblées les cantiques ou pour les décider à chanter avec entrain. Il suffit que quelqu'un entonne un hymne pour que l'assemblée suive aussitôt et toutes les strophes y passent, chantées avec une mémoire et une sûreté impeccables. Et quelquefois celui ou celle qui entonne ainsi et qui déchaîne ce volume immense d'harmonie et de mélodie, c'est un garçon, c'est une petite fille de cinq à six ans.
A Bangor, c'est le chant non prémédité d'un cantique qui a fait éclater le Réveil. Dans le fumoir du Collège de l'Université, un étudiant s'est mis à fredonner la mélodie
Aberystwyth ; bientôt le murmure s'est changé en un chant et bientôt... voilà que tous les étudiants présents se sont trouvés à genoux ! Sur ces entrefaites, d'autres étudiants arrivent sifflant et criant, ils ouvrent la porte, voient ce spectacle extraordinaire, s'arrêtent sur le seuil cloués d'étonnement et presque de terreur, puis les uns s'enfuient, les autres entrent et s'agenouillent à côté de leurs camarades. L'un des fuyards revient au bout dune heure, il trouve le fumoir toujours occupé parla réunion de prière... C'était le Réveil.
Les Gallois chantent en parties, et cela à peu près constamment : on dirait, à les entendre, un chœur exercé, entraîné. Les chants sont enlevés avec un sentiment musical extraordinaire, une mesure impeccable, un entrain merveilleux — le tout sans livres. Ce qui est d'autant plus remarquable que les chants proprement gallois sont compliqués et difficiles; souvent les basses y revêtent l'allure de parties fuguées. Mais tout marche puissamment, splendidement, sans accroc. Et Tonne sait ce que l'on doit le plus admirer: les notes hautes, qui ressortent avec une pureté de cristal et qui, plus elles sont hautes, plus elles deviennent limpides et intenses, ou bien les roulements persistants et majestueux des basses qui accompagnent superbement les mélodies. Seuls les solistes ont à la main leur livre, sans doute en prévision d'un lapsus possible, mais ils ne le consultent pas toujours ou pas constamment. Probablement ce qui fait qu'ils se passent de livres quand ils chantent tous ensemble, c'est que si l'un d'eux a une défaillance momentanée, elle se perd dans la masse et il est soutenu ou repêché par l'ensemble, tandis qu'une défaillance, pour un soliste, serait plus grave et plus difficilement réparable. On m'explique que, dès l'enfance, âi l'école, on apprend aux enfants la musique non pas d'après notre notation ordinaire avec portées, clefs, etc., mais d'après une notation par lettres appelée sol fa ; et à peu près tous les petits Gallois sont
capables de déchiffrer à livre ouvert et sans faute des chants quelconques écrits en solfa. Mais on leur apprend aussi avec grand soin les hymnes chantés à l'église, paroles et musique; on les leur apprend si bien que ces hymnes sont en quelque, sorte incorporés à leur substance et qu'ils en disposent avec une aisance souveraine pour toutes sortes de combinaisons. Je m'explique. Si on prend en mains un recueil d'hymnes gallois, on s'aperçoit bien vite qu'il est composé de deux parties juxtaposées ou plutôt — superposées. En bas des pages, ce sont les paroles des cantiques ; et les poésies se suivent avec leur numérotation particulière. Le recueil que j'ai sous les yeux contient 930 cantiques, abstraction faite de quelques appendices que je néglige. Au haut des pages, ce sont des mélodies, qui se suivent, elles aussi, avec leur numérotation propre. Le recueil que j'ai sous les yeux en contient 300. De plus, chaque mélodie a un titre spécial par lequel elle est connue et désignée : des noms géographiques très souvent, Moscou, Diisseldorf, Franconie, Aberystwyth , Bangor, Boston, Edimbourg, Hambourg, etc., quelquefois des noms de compositeurs : Gounod, Mendelssohn, quelquefois des noms bibliques : Babel, Bethanie, Eden, Calvaire, Sabbat, Tabor, Tabernacle, des noms de saints : Saint-André, Saint-Chrysostome, Saint-Jean, Saint-Joseph, Saint-Pierre, etc. Comme on le voit immédiatement, puisqu'il y a 930 poésies et seulement 300 mélodies, il n'y a pas une mélodie pour chaque poésie. Mais plusieurs poésies peuvent être chantées et sont chantées sur la même mélodie. Il y a déjà une classification faite à ce point de vue dans le recueil imprimé. Les cantiques divers — tantôt 2, tantôt 3, tantôt 4, quelquefois davantage — placés audessous ou parfois à côté des mélodies peuvent être tous chantés sur la mélodie qu'ils entourent. Mais ce ne sont pas les seules combinaisons possibles. Et il arrive fréquemment que quelqu'un, dans une assemblée galloise, a tout à coup l'idée d'opérer entre une poésie et une mélodie
un mariage inédit. Il entonne le cantique sur un autre air que l'air accoutumé ou que les airs accoutumés, et l'assemblée saisit immédiatement l'intention, et opère sans heurt ni secousse la combinaison nouvelle. C'est là ce qui explique que dans les brochures publiées par le journal le Western Mail sur le Réveil gallois, très souvent quand on mentionne le chant d'un cantique, on indique non seulement les premiers mots de la poésie, mais aussi le nom de la mélodie sur laquelle le cantique a été chanté. On vous dira, par exemple, que, à telle réunion, le Diolch iddo a été chanté sur la mélodie Bryn Calfaria, au lieu de la mélodie habituelle : Caersalem. A vrai dire, cet arrangement parallèle et symétrique des mélodies d'une part, des poésies de l'autre, n'est pas une particularité absolument spéciale aux Gallois. J'ai vu bien des livres d'hymnes anglais arrangés sur le mêiue modèle et même avec plus de raffinement encore. J'ai, par exemple, entre les mains celui de l'ancienne église écossaise des Presbj^tériens Unis, les U. P. — église qui a disparu maintenant, fondue avec l'église libre : les pages en sont coupées au milieu, dételle sorte que la partie réservée aux mélodies peut se feuilleter et s'ouvrir indépendamment de la partie réservée aux strophes. Cet arrangement permet de chanter, sous réserve des possibilités, n'importe quelle poésie sur n'importe quelle mélodie, en ayant le livre ouvert à la fois aux deux endroits de la mélodie et de la poésie. Toutefois, ce que je n'ai vu nulle part ailleurs qu'au Pays de Galles, c'est la liberté souveraine, l'aisance suprême, avec laquelle, sans l'usage d'aucun livre et sous l'évidente inspiration du moment, n'importe qui opérait la jonction d'une strophe avec une mélodie de son choix. Et ce qui augmente encore la richesse et la variété du chant gallois, c'est que les réunions les plus nombreuses, les plus revivalistes, celles qui sont faites sous la présidence ou avec la présence de quelques-uns des jeunes revivalistes, sont des réunions d'alliance évangélique.
OÙ toutes les rivalités et différences confessionnelles sont oubliées et écartées. Mais les différences musicales ne le sont pas, et c'est fort heureux. Les baptistes, les méthodistes, les congrégationalistes, n'ont pas les mêmes recueils d'hymnes. Et sans doute il y a certains cantiques favoris et certaines mélodies préférées qui se retrouvent dans presque tous les recueils. Mais il y en a aussi qui ne se rencontrent que dans un ou deux recueils. Tous ceux qui viennent aux réunions apportent avec eux non pas leurs livres d'hymnes dont ils n'ont que faire, mais la connaissance intime et familière qu'ils possèdent de leurs propres hymnes. Et tantôt c'est un baptiste qui au Set Fawr entonne un hymne baptiste, tantôt c'est à la galerie un méthodiste qui déchaîne un chant méthodiste, tantôt c'est dans le bas un congrégationaliste qui met en train un cantique congrégationaliste. Si le chant est nouveau pour une partie de rassemblée, il y a toujours un nombre d'assistants suffisamment au courant du cantique pour le chanter avec entrain et force, et, dès la deuxième ou la troisième strophe, toute l'assemblée est au fait et se mêle au chant. D'ailleurs, depuis cinq mois et plus que durent les réunions de Réveil sur le terrain de l'alliance évangélique, les Gallois ont tous énormément enrichi leur répertoire : il ne leur faut pas si longtemps pour apprendre un cantique nouveau, friands comme ils sont de toute musique et de toute poésie religieuse nouvelle.
Effectivement les Gallois sont si musiciens qu'il n'est pas rare, lorsqu'on leur chante un hymne inédit, qu'au bout de deux ou trois strophes, l'assemblée, ayant attrapé le refrain, se mette à chanter avec le soliste. Dans une réunion, dit-on, ^/[me Kate Morgan Lleweljm a chanté un solo sur un air de sa propre composition. La mélodie a enthousiasmé l'auditoire, qui a appris l'air avant que M™^ LIewelyn ait fini de chanter; lorsqu'elle arrive au dernier verset, la congrégation tout entière chante avec elle de tout son cœur.
A Birkenhead, mon ami X... eut une nouvelle aventure à joindre à celle du Gallois qui voulait à Liverpool lui faire lever la main. Nous étions assis par terre sur des marches d'escalier entre les bancs à la galerie, les seules places que nous eussions pu trouver. J'avais le privilège davoir une marche d'escalier pour moi tout seul. M. X..., au-dessous de moi, partageait sa marche avec un Gallois.
Aun moment, le Gallois, après nous avoir offert quelques biscuits qui furent les bienvenus, reproche amicalement à M. X... de ne pas chanter : « Mais vous voyez 5) bien que je suis étran- » ger. Je ne sais pas le » gallois. — Qu'est-ce ï que ça fait? dit l'autre .
» — Mais ça fait beau- » coup, reprend M. X. . . ; » non seulement je ne » comprends pas les pa- » rôles, mais je ne les » sais pas, et je serais » incapable de les répéy> ter. — Eh bien ! vous » pouvez bien chanter » l'air, voyons, c'est la troisième ou la quatrième fois qu'on ï> le chante ! »
La conduite d'Alexander forme un très grand contraste avec celle de ce Gallois. J'ai lu que le jour où commença à l'Albert Hall la mission Torrey-Alexander, Alexander, pendant qu'il pressait les gens de chanter suivant sa coutume, leurfdit tout> coup : « Ne soyez pas passifs, et si vous nç
Gwilym Hiraethog
l' Auteur du Dyma Gariad (Torrents d'amour et de grâce).
» pouvez chanter les mélodies, répétez les paroles. Dieu ne » regarde pas à vos voix, mais à vos cœurs, et si vous faites » ce que vous pouvez, vous avez autant de profit que celui » qui a le plus bel organe. » Ainsi Alexander conseillait de chanter les paroles, dût-on chanter faux, dût-on ne pas chanter la mélodie. Notre Gallois conseillait de chanter la mélodie, dût-on se borner à la fredonner, ne comprenant pas et ne sachant pas les paroles. Alexander sacrifiait la musique aux paroles. Le Gallois sacrifiait les paroles à la musique.
Comme illustration des capacités musicales des Gallois, j'ajouterai encore que j'ai vu à Rhos un fait assez curieux dans son genre. Par extraordinaire, il y avait un organiste. Mais c'était quand même l'assemblée qui entonnait, sans indication, les cantiques. Dès qu'un cantique était commencé, le souffleur se précipitait derrière l'orgue, et au bout de quelques mesures l'orgue faisait discrètement son entrée, se joignant tout simplement à l'assemblée, sans qu'il y eût rien qui détonnât, sans qu'on eût la moindre sensation de heurt. Une autre fois, dans la même soirée, c'est l'organiste qui a eu l'idée de faire chanter une mélodie, et, sans indication, il a commencé de jouer les premières mesures : l'assemblée a suivi en chantant.
Les cantiques gallois, vraiment gallois, sont beaux. Comme le dit fort bien M. Saillens, « ils sont graves, sans » être lents; ils rappellent, souvent à s'y méprendre, des » Noëls de nos campagnes de France et surtout de Bre- » tagne ; ils ont ce je ne sais quoi de mélancolique qui » marque en tout pays la fréquentation solitaire de la mon- » tagne et de la mer. » Pour la plupart en mineur, ils présentent souvent de réelles complications quant à l'enchevêtrement des parties ou quant au rythme et à la mesure. C'est une autre espèce de musique, plus profonde et plus pénétrante que celle des hymnes Sankey et Alexander, et de plusieurs des chants du recueil Mac-AU. On sent la dif-
férence très bien, lorsqu'une assemblée galloise se met à chanter quelqu'un de ces cantiques populaires qui, par la mission Torrey, se sont infiltrés dans le public religieux. La différence saute... aux oreilles. C'est quelque chose d'analogue à la différence entre la musique du cantique : O Christ ! j'ai vu ton agonie... et celle de l'hymne Mac- Ail : Venez au Sauveur qui vous aime...
La musique des hymnes Sankey, Alexander, etc.. oscille trop souvent — je ne voudrais choquer personne et je fais aussi grande qu'on voudra la part des exceptions, — elle oscille trop souvent entre la musique vulgaire, la musique chant d'Armée du salut, d'une part, et d'autre part, la musique langoureuse d'une romance sentimentale. Je trouve pour mon compte quelque chose de ce sentimentalisme, même dans le Glory Song, même dans le Dites à ma mère que je serai là. La musique galloise, elle, est toujours distinguée et en même temps mâle et virile. On en trouvera des échantillons dans le petit recueil de l'Etoile, auquel nous avons déjà plusieurs fois renvoyé, — et aussi dans le recueil Mac Ail qui contient quelques chants gallois : la mélodie appelée Joanna (cant. 22 : O bonheur ! ô grâce, voici le Sauveur), la mélodie Béthel (cant. 192 : Il est un pays bienheureux, où les larmes sont inconnues).
L'un des cantiques gallois a acquis une importance toute particulière dans le Réveil, c'est le Diolch iddo. Le témoignage de chaque nouvelle conversion est invariablement salué par un Diolch iddo enthousiaste. Dès que quelqu'un « cède», ou jette la nouvelle à l'Assemblée : a Quelqu'un s'est converti ! » et aussitôt tout s'interrompt, et l'Assemblée chante d'une seule voix :
Diolch iddo, diolch iddo, byth am gofio llwch y llaivr.
(Béni soit, béni soit à jamais celui qui se souvient de la poussière de la terre !)
Dans une réunion, à un certain moment, un Anglais racontait une expérience touchante ; mais voici qu'une nou-
velle conversion est annoncée ; Evan Roberts semble étranger à tout le reste ; il interrompt celui qui parle : « Vite, dit-il, avec son splendide sourire, chantons : Diolch )) iddo ! Ne laissons pas les anges nous devancer dans la » louange ! » Et il bat lui-même la mesure, et l'on voit une joie denfant sur son visage : une âme gagnée, quel bonheur!...
Les mots chantés : Diolch iddo byth am gofio llwch y llawr, constituent le refrain de la première strophe d'une poésie qui commence par ces mots Dyma Geidwad. La poésie se chante sur la mélodie appelée Caersalem (1). — Quand on la chante en anglais, les mots Diolch iddo sont remplacés
(1) Elle se trouve reproduite, avec la traduction de la poésie galloise, au n" 7 (Dieu a visité la terre) du recueil des Chants de Réveil publiés par l'Etoile^ — On chante quelquefois ce refrain d'une autre façon que celle qui est indiquée. C'est Evan Roberts qui semble être l'auteur de cette modification musicale. Dans les trois premières mesures de ce refrain (celles qui correspondent aux trois : Bénissons Dieu ! Bénissons Dieu ! Bénissons Dieu ! de la traduction française de la première strophe), on remplace les deux premières blanches par quatre noires, de la façon suivante :
si si
si si
si
la
di-olch
di-olch
id-
-do
do do
do do
do
si
di-olch
di-olch
id-
do
sol si