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di-olch
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(Toutes les notes au-dessus des diolch sont des noires , et les notes au-dessus des iddo sont des blanches.) Ce redoublement qui a commencé à Mardy, dans la vallée de Rhondda, a plu aux gens de Liverpool, qui le pratiquent sur une vaste échelle. Je l'ai entendu dans les deux réunions auxquelles j'ai assisté à Liverpool : Evan Roberts le chantait debout avec un plaisir manifeste, battant de la main la mesure et pressant le mouvement. Quelques jours après, à Trevor, où j'étais allé voir la revivaliste Mi-s Jones, tandis qu'avant la réunion du soir on chantait des cantiques dans le petit salon des hôtesses de Mrs Jones, on commença par chanter le Diolch iddo tel qu'il est écrit, puis l'une de ces demoiselles se mit à dire : « Chantons-le maintenant à la mode d'Evan Roberts ! » et on chanta le redoublement.
par les mots Songs of praises : ce sont même les seuls mots d'anglais que j'aie entendu prononcer à Evan Roberts. Après la répétition indéfinie du Diolch iddo en gallois, il a interrompu l'assemblée pour dire : « Maintenant, chantons-le en anglais : Songs of praises ! »
Au Dîolch iddo, il faut joindre le Bryn Calfaria, mélodie dont on a pu dire : ce Aucune réunion galloise n'est complète sans le Bryn Calfaria » (1); elle a été composée par un fermier, William Owen, qui vivait à Prysgol, près de Garnarvon. Avant d'être fermier, il avait été carrier à Béthesda. C'était un génie musical autodidacte. Il est mort en 1893. — — On chante d'habitude sur cette mélodie une poésie de M. Williams de Pantycelyn, dont voici la traduction littérale, laquelle, il est vrai, n'est faite que sur une traduction anglaise, mais qui donnera tout de même une idée plus fidèle et plus exacte de la poésie en question que la traduction en vers très vague et lointaine publiée dans le Recueil de l Etoile :
« Guide-moi, ô toi grand Jéhovah ! Etranger que je suis » à travers cette terre stérile ; Je suis faible, mais tu es puis- » sani, soutiens-moi avec ta main puissante; Pain du Ciel, » nourris-moi jusqu'à ce que je n'en aie plus besoin.
3) Ouvre, ô toi, la fontaine de cristal d'où le flot qui guérit » s'écoule ; que le pilier de nuages de feu me conduise à » travers tout mon voyage ; Fort Rédempteur! Sois toujours » ma force et mon bouclier.
» Quand je foulerai la limite du Jourdain, ordonne à mes » craintes anxieuses de s'apaiser. Mort des morts et des- » truction de l'enfer ! Gonduis-moi en sûreté sur la rive de
(1) On trouvera cette mélodie au n° 48 (Jésus, pain de vie) du recueil de l'Etoile : malheureusement, comme je l'ai dit, on a eu la malencontreuse idée de transposer cette mélodie du mineur en majeur, ce qui la défigure et la dénature complètement. Il faut, de toute nécessité, rétablir le mineur en enlevant les quatre bémols à la clef, en remplaçant, de ci de là, un sol naturel par un sol dièze, un ré bémol par un ré naturel, etc., etc..
» Canaan : Des chants de louange, je te donnerai tou- » jours. »
Le Recueil de l'Etoile reproduit (1) au n° 10 (Invocation) une mélodie qu'il convient de signaler. D'après un connaisseur, M. W. H. Jude, c'est la mélodie la plus ancienne du monde (the oldest tune on record) et cette mélodie, d'origine hébraïque, nommée Leoni, a beaucoup influé sur les compositeurs gallois religieux.
Beaucoup des cantiques gallois ont été composés soit quant aux mélodies, soit quant aux paroles, soit quant aux paroles et mélodies tout ensemble par des mineurs, des ouvriers, des paysans. J'ai entendu, à Rhos, un cantique original tout neuf composé par un mineur et exécuté dans des circonstances spécialement émouvantes. Il avait pour auteur un mineur qui avait été tué peu de jours auparavant par un accident de mine. Ce pauvre mineur s'était pi'oposé de chanter lui-même cet hymne ce dimanche soir, pi'écisément. Et, réalisant sa pensée,, l'un de ses amis chantait à sa place l'hymne nouveau à la même réunion; et ce qui ajoutait à l'impression produite, c'est que la femme du mineur décédé se trouvait là, dans l'auditoire, courageuse, confiante, joyeuse au sein même de sa grande douleur.
La mélodie connue sous le nom de Diadème a été reproduite au n° 47 (Couronné Roi) du Recueil des « Chants du Réveil » de l'Etoile. Cette mélodie n'est pas de M. Jude, comme l'indique à tort l'Etoile — M. Jude a simplement écrit r « arrangement » — elle est d'un jeune ouvrier qui vivait au commencement du siècle dernier, il la composa un soir et l'apporta le lendemain matin à sa boutique. Les ouvriers se rassemblèrent autour de lui, attrapèrent vite la
(1) Heureusement il la reproduit exactement, quoiqu'elle soit en naineur. Mais il éprouve le besoin de s'en excuser, alléguant « que les mélodies mineures deviennent difficilement populaires », comme si la plupart des mélodies populaires n'étaient pas mineures !
mélodie et les diverses parties, elle chantèrent à leur grande satisfaction. Pendant des années, la mélodie avait été très populaire. Puis la vogue avait passé et l'air avait fini par être relégué dans « la division surnuméraire du nouveau Recueil Méthodiste » : c'est là qu'il a été repêché par le Réveil actuel qui lui a donné une nouvelle jeunesse. C'est le fameux Cro\yn Him Lord of ail ! Couronnez-le Seigneur de tous! Il faut avoir entendu ces majestueux roulements des basses du refrain pour se faire une idée de la puissance du chant gallois. Parfois on chante cette même poésie sur une autre mélodie, qui est aussi très belle dans son genre (Miles Lane), mais qui ne vaut pas le Diadème.
Dans une mission tenue au mois de mai à Newquay, le berceau du Réveil, le Rév. Seth Joshua, raconta la touchante histoire suivante :
Peu après le commencement du Réveil dans le Sud du Pays de Galles, Mr. Joshua dirigeait une mission à Liverpool. Un soir, pendant le service, il remarqua à sa droite, pas loin de lui, un vieux gentleman à la physionomie très intelligente, qui semblait suivre le service avec un grand intérêt et une grande dévotion. Lorsque Mr. Joshua se mit à décrire les choses merveilleuses qui se passaient au Sud du Pays de Galles, l'intérêt du vieux gentleman s'accrut visiblement. A la fin de la réunion il s'approcha du missionnaire, et lui dit : « Eh bien ! Mr. Joshua, ils ont un temps » magnifique au Sud du Pays de Galles. — Oui, répondit » Mr. Joshua, c'est, en vérité, merveilleux. — Dites-moi, » continua le vieillard, quels sont les hymnes chantés pen- » dant ce bienheureux Réveil ? — Eh bien! on chante plu- » sieurs anciens cantiques favoris, tels que le Dynia Gay> riad, etc. On chante aussi un simple chant d'enfant » (O na bawn fel Efe), on en est très épris. — Répétez-moi » cela, dit le vieux gentleman avidement. Répétez cela, » Mr. Joshua. » — Mr. Joshua répéta sa déclaration. « Et » est-ce que les adultes chantent aussi cela? » demanda le
vieillard avec une avidité croissante. « Oui, dit Mr. Joshua, » ils en sont aussi épris que les petits enfants. » — « Vrai- » ment! » dit le vieillard, et les larmes se mirent à couler sur ses joues. « Je n'aurais jamais pensé que des hommes » et des femmes adultes chanteraient mon petit chant. » Quand je l'ai composé, continua-t-il avec émotion, je le » destinais seulement aux tendres petits enfants ; mais » combien je suis heureux qu'il ait excité un écho dans les » cœurs des hommes et des femmes durant ce bienheureux » Diwygiad (Réveil) ! » Le vieux gentleman était l'auteur de l'hymne revivaliste.
Il faut aussi que je raconte l'histoire du cantique favori des réunions galloises : le Dyma Gariad. Elle est assez curieuse, et elle m'a donné assez de mal à obtenir, pour mériter d'être reproduite. Le Dyma Gariad, ce cantique que M. Saillens a traduit, qu'on a chanté à l'Oratoire, à Paris, dans la réunion du l^"" mai, m'était connu avant même mon départ pour le Pays de Galles. M. le pasteur Robin m'en donna une épreuve le jour même où j'allais quitter Paris pour me rendre à Londres. M. Lombard me le chanta, il me le chanta avec enthousiasme, car il l'admirait beaucoup. Dès lors, ce chant dont on m'avait parlé, qu'on m'avait chanté, qu'on devait chanter à l'Oratoire lors de la réunion que je devais présider à mon retour, prit dans mes préoccupations une place assez considérable. Grande fut ma joie de le réentendre dans plusieurs réunions galloises. Je me le faisais chanter chez mes hôtes divers, quand ils me demandaient quels étaient les cantiques qui me plaisaient le plus. Un jour à Trevor, chez les demoiselles qui logeaient la revivaliste du Nord, Mrs. Jones, un petit garçon arriva pour chercher je ne sais quelles provisions (lait ou autre chose?... ces demoiselles tenaient une sorte d'épicerie); le petit avait l'argent pour payer plié dans un morceau de papier et épingle dans sa poche; on m'a présenté le bonhomme ; on l'a juché sur une
chaise et on lui a dit^ : « Chantez au gentleman le Dyma Gariad. » Il s'en acquitta du mieux qu'il put; cela laissait à désirer. On crut me devoir une explication, et l'on m'apprit qu'il était écossais. L'honneur gallois était sauf. A l'une des réunions de Birkenliead, une petite fille derrière moi a entrepris à son tour de le chanter, dans la chapelle, pendant l'attente avant la réunion, et cette fois le chant a si bien marché qu'une jeune fille voisine lui a aussitôt envoyé des bonbons pour la récompenser. Pendant cette même réunion, la foule restée faute de place hors de la chapelle s'est mise, à un moment donné, à chanter à pleins poumons le Dyma Gariad dont le son est arrivé à l'intérieur par les fenêtres ouvertes, si bien que la foule intérieure massée dans la chapelle s'est mise aussitôt à faire chorus et a chanté à l'unisson le Dyma Gariad (1). Or, un jour on me dit : ce Cette mélodie a été trouvée dans une bouteille » jetée à la côte par la marée. Aussi nous l'appelons » Ton y Botel. » (En anglais : Tune in the Bottle.) Voilà qui commence à m'intriguer. Ailleurs on me répète le même renseignement, et même le vicaire de Rhos m'apporte collée sur carton une coupure du Daily Mail qui reproduit la mélodie, avec ce titre : Ton y Botel, et cette note au bas : L'histoire intégrale de cette mélodie se trouve sur l'autre page. Alléché, je lui demande le numéro du Daily Mail; le vicaire ne le possède pas; il ne sait même pas me dire le jour ni même l'année. Il croit que le numéro a paru, il y a trois ou quatre ans. Lorsque, mon séjour au Pays de Galles fini, je reprends le chemin de la France, je
(1) La mélodie est reproduite, avec la traduction de M. Saillens, et une autre traduction de M. Borel-Girard, au n" 31 (Torrents d'amour) du recueil de l'Etoile. — J'ai souvent entendu chanter cet air en France. D'habitude on le chante trop lentement, et d'habitude aussi on néglige le point d'orgue qui se trouve sur la blanche du ré (Agneau de Dieu) : rien n'est plus iinpressif que d'entendre une assemblée galloise soutenir puissamment, fortement et longuement ce point d'orgue, pour reprendre ensuite, piano, le thème principal.
m'arrête à Londres en passant et m'empresse de courir aux offices du Daily Mail. Mais c'était un samedi, mauvais jour pour des perquisitions de ce genre ; et comme j'avais une autre requête à présenter, qui, celle-là, a réussi, et dont je reparlerai, je n'ose trop insister sur le Ton y Botel. Dans une ou deux heures, les offices vont se fermer. Je ne puis exiger qu'on aille fouiller pour moi toute la collection du Daily Mail. De retour en France, poursuivi par cet hymne à la bouteille, j'écris au DaiZy Maz7. On me répond que le numéro a paru le 4 janvier 1902, mais qu'il est épuisé. Décidément ce n'est pas de chance ! Je reviens à la charge, et je demande qu'on me fasse copier l'article par un copiste, promettant de payer les frais. J'ai-la chance que l'employé du Daily Mail avec qui je corresponds est une dame ; avec une complaisance dont je suis profondément touché, elle veut bien nie copier elle-même gracieusement l'article en question qui est d'ailleurs assez court. Le voici :
4 janvier 1902. Ton y Botel.
Un curieux chant funèbre lié et coulé, à moitié plainchant, à moitié mélodie de cantique, s'est emparé comme un ouragan du Pays de Galles. Il est connu en général sous le nom de Ton y Botel (en anglais : Tune in the Bottle), car tout le monde croit qu'il a été recueilli sur la côte galloise, enfermé et scellé dans une bouteille jetée sur la côte parles vagues.
Grâce à la courtoisie de Mr. W. Gwenlyn Evans de Carnarvon, le propriétaire du droit de reproduction, nous sommes en mesure de reproduire la musique; les paroles galloises ont été traduites en français par le Rév. J, W. Wynne Jones, vicaire de Carnarvon.
« Je l'ai entendu pour la première fois à Manchester, en octobre 1901, dit Mr. Evans. Il y a là des centaines de Gallois et ils commençaient à chanter cette mélodie étrange. Je fus très frappé de cette mélodie. Puis je revins chez moi, à Carnarvon, et j'entendis fredonner la mélodie, de petits gar-
cens dans les rues la sifflaient et je pensai qu'elle prendrait, alors je me mis en quête de l'auteur. Au bout d'un certain temps, je découvris que la mélodie avait été composée comme partie d'une antienne par Mr. P. J. Williams, de Rhos, Pontardawe, dans la vallée de Swansea. L'antienne était connue sous le nom de Golen yn y Glyn (Liglit in tlie Valley, Lumière dans la vallée). Je m'assurai la propriété et le droit de reproduction de cette antienne. Le nom curieux qui lui a été donné : ton y Botel, lui a été donné d'abord par plaisanterie, avant que la mélodie fût connue et répandue dans le public. Un jeune homme l'avait exécutée à une soirée privée comme divertissement. On lui demanda où il avait pris cet air et ce que c'était. Il répondit en riant à ses amis que la mélodie avait été recueillie par un paysan, un rustre, sur la côte de Dleyn, dans une bouteille scellée, lavée par les vagues et échouée sur la côte. Cette teinte de romantisme donna sans aucun doute une impulsion à la mode qui devint bientôt une obsession. A cette époque, M. Gwenlyn Evans n'avait pas encore découvert le compositeur, et le nom ton y botel resta attaché à la mélodie, même après que l'éditeur l'eût rebaptisé en lui donnant le nom d' « Ebenezer ».
Le progrès du Ton y Botel — car l'hymne restera toujours connu sous ce nom — a été phénoménal. La mélodie a inarché d'un Adllage gallois à un autre bien longtemps avant qu'on pût en obtenir des exemplaires imprimés. Les Gallois l'apprenaient par Toreille. Un jour, une congrégation, dans une ville, la chantait ; le lendemain on pouvait l'entendre un peu plus avant dans l'intérieur du pays, et le jour suivant jusque dans les déserts des forteresses montagneuses couvertes de neige. Puis vint la grande presse pour les exemplaires imprimés, surtout dans le Nord du Pays de Galles et quoique la moitié de la population n'eût jamais vu la musique, presque chaque enfant pouvait chanter la mélodie correctement, et les petits groupes de Gallois pouvaient la chanter en quatre parties. »
Telle est l'histoire du Ton y Botel ; l'air en question est donc bien authentiquement gallois, et ce récit nous montre
à la fois les talents musicaux de ce peuple et la facilité avec laquelle les courants contagieux s'y établissent.
L'air du Ton y Botel n'a pas tardé à pénétrer dans la musique religieuse. Le recueil baptiste lui a donné asile. Et c'est Miss Annie Davies qui, chantant sur cet air (1) le Dyma Gariad, a donné à l'union de cette mélodie et de cette poésie la popularité dont elle jouit dans le Réveil Gallois. Le Dyma Gariad, chanté sur la mélodie Ton y Botel, a mérité d'être appelé le Chant d'amour du Réveil. — Ce « chant d'amour » a été parfois très utile à Miss Annie Davies. Quand la multitude encombrait les chapelles et les alentours des chapelles aux moments de grande ferveur, il n'était pas toujours facile aux revivalistes — qui arrivent régulièrement dans les réunions quand elles sont déjà en train — de pénétrer dans les édifices. Miss Annie Davies, elle, avait un moyen particulier, irrésistible, pour se frayer un passage à travers les foules les plus serrées. Elle entonnait un chant, le Dyma Gariad de préférence, et à l'ouïe de sa voix de cristal , la multitude respectueuse s'ouvrait et la laissait passer.
Tel est l'amour des Gallois pour le chant que, lorsqu'une assemblée est profondément émue, joyeuse, reconnaissante, c'est parfois une frénésie de chant qui s'empare des assistants. Il arrive alors fréquemment que le même cantique, chanté d'abord avec les paroles galloises, est repris ensuite avec les paroles anglaises. Et quelquefois, quand l'exécution avec paroles anglaises est terminée, quelque assistant, immédiatement suivi par la masse, remet en train une nouvelle exécution du même cantique avec les paroles galloises derechef. Il n'y a pas de raison pour que cela finisse. J'ai vu une fois à Aberdare l'assemblée chanter pendant plus
(1) Le Dgma Gariad n'est pas le seul cantique que l'on chante sur la mélodie Ton y Boiel. Le 18 novembre, à Pontycymmer, on a chanté sur le même air un autre cantique gallois : Marchog Jesu. — Inversement, le Dyma Gariad est parfois chanté sur d'autres mélodies.
de vingt minutes de suite sans désemparer, répétant à satiété les refrains — un refrain a bien été répété une quinzaine de fois — et quand un hymne était fini, en recommençant aussitôt un autre. Cinq ou six fois. Dan Roberts, qui était en chaire, s'est levé pour parler, mais l'assemblée continuait toujours de chanter et Dan Roberts lui-même se joignait joyeusement au chant et se rasseyait... Il y a parfois dans cet enthousiasme pour le chant quelque chose qui paraît excessif à des étrangers. Onm'a rapporté cette réflexion d'un Anglais : « Cela rend tout rêveur de voir des jeunes gens, des » hommes dans la fleur de la vie et des vieillards, rester » assis en gémissant cantique après cantique, pendant des » heures, tandis que des larmes coulent le long des joues » dé plusieurs ! » Un autre Anglais me disait à moi-même : « Ces péans de louanges, que voulez-vous? cela me rappelle ]es Chorybantes ! » — Cet Anglais-là, évidemment, comme dit Molière, n'aimait pas là musique. Pour moi, il m'est souvent arrivé de souhaiter que ces chants indéfinis se prolongent encore. M. Lortsch a fort bien exprimé une impression que j'ai ressentie identique à la sienne :
« Il y a une puissance incomparable dans ces chants, » dans ces strophes entonnées spontanément et qui sont » reprises indéfiniment jusqu'à dix et vingt fois de suite, )) tantôt par une voix, tantôt par une autre. Et cela paraît » toujours trop court. Ce chant nous faisait penser aux » vagues de la mer. Vous en voyez une qui déferle majes- )) tueuseinent. Elle vient mourir sur les rochers et, après » l'avoir suivie con amore, vous éprouvez peut-être un peu » de mélancolie en vous disant : c'est fini. Pas du tout. » Derrière il en vient une autre, plus belle, plus fière en- » core peut-être, puis une autre, puis une autre, et jamais » l'Océan n'épuise sa puissance. Tel est ce chant, véritable » houle qui passe et repasse sur l'asseinblée. Ici on ne » contemple pas, on est en pleine eau. On est entraîné, on » perd pied. Comme pour le prophète dans sa vision, l'eau D est si profonde qu'il faut y nager. >>
Il m'est souvent arrivé, ai-je dit, de souhaiter que ces chants se prolongent encore. Non pas toujours, il est vrai, car quelquefois la prolongation du chant était due à des causes ou obtenue par des moyens où je ne pouvais prendre le même plaisir que mon entourage. Par exemple, il y a un cantique dans le refrain duquel se trouvent les mots : Sauve la mère tout de suite. On répète et on réitère le refrain une dizaine de fois en remplaçant la mère par les enfants, le père. Save the mother just now devient save the children, save THE FATHER, puis OU déborde le cercle de famille et on entame les catégories de pécheurs : sauve les ivrognes (save THE DRUNKARDs), sauve les parieurs, sauve les voleurs, puis on entame les professions : sauve les mineurs, etc., etc. On comprend que cela peut durer longtemps... Mais l'assemblée trouve dans ces variantes une joie vraiment enfantine. Et cest à qui fera rebondir le refrain par un changement nouveau (1).
Et je me rappelle cette thèse, familière à qui s'est occupé de psychologie collective, que, parmi les caractères spéciaux des foules, il en est plusieurs que l'on observe également chez les êtres appartenant à des formes inférieures d'évolution, tels que le sauvage, l'enfant : la foule se rapproche des êtres tout à fait primitifs; la foule qui parfois est femme, parfois aussi et très souvent est enfant (2).
(1) Très souvent, les dames revivalistes qui chantent modifient les paroles des hymnes, et l'assemblée accueille ces modifications improvisées avec de grandes démonstrations de joie. Par exemple en chantant le cantique :
Comptez vos bénédictions et nommez-les une à une Et vous serez surpris de voir ce que le Seigneur a fait.
Une demoiselle revivaliste modifie le dernier vers et chante :
Allez et dites au peuple ce que le Seigneur a fait.
D'autres fois, tel soliste, en exécutant un cantique, y introduit une strophe nouvelle de sa composition, parfois préparée à l'avance, parfois improvisée sur l'heure sous le coup de l'émotion,
(2) On ne peut pas nier qu'il y ait de Yinfantilisme dans le trait sui-
Je dois ajouter toutefois que cette tendance à opérer des modifications ou substitutions puériles transformant tels ou tels cantiques en véritables scies, ne m'a guère paru s'attaquer qu'à des cantiques Sankey, Alexander, à des hymnes salutistes importés dans le Réveil gallois. L'un des hymnes auquel je viens de faire allusion {Comptez vos bénédictions') est le type même de la mélodie canaille, si j'ose dire; il ne faut pas un grand effort d'imagination pour se la figurer chantée dans un café-concert. La vulgarité de la musique, jointe souvent à la platitude du texte, explique cette attaque collective, cette épidémie de répétitions et modifications enfantines, qui métamorphosent le chant en une sorte de jeu de société. Je n'ai jamais vu aucun des beaux cantiques proprement gallois soumis à un pareil traitement. Je les ai entendu répéter, répéter à satiété, mais tels quels, et avec une intensité poignante d'émotion qui excluait toute velléité d'amusette puérile.
Tout ce que j'ai remarqué à cet égard, c'est qu'il y a parfois certaines mesures isolées, ou certains couples de mesures, que le soliste ou même l'assemblée tout entière, au milieu de la mélodie, et comme pour insister davantage, répète trois fois ! J'ai entendu Miss Annie Davies opérer une
vant : Dans une réunion, un'ministre se lève et dit qu'il va apprendre anx assistants un nouveau cantique, et il chante, en eflet, un cantique intitulé : Le Chemin de fer pour la gloire, qui provoque l'approbation et les rires de l'assemblée :
La ligne qui conduit à la gloire est ouverte.
Je suis dans l'express pour le Royaume,
Et je ne puis manquer d'y arriver sûrement.
Les fenêtres sont marquées de l'écriteau : iN'OJl fumetirs.
La boisson n'est pas permise dans le ti-ain.
Tout cela évoque un chœur puissant d'Amens, ainsi qu'un autre vers déclarant que le péché est le seul « bagage perdu». Quand le chant est fini, un pasteur demande : « Qui est dans le train? » et de tous les côtés pleuvent les réponses : « Je suis dans le train! — Moi aussi ! — Moi aussi !» — « En ëtes-vous bien sûrs? » demande encore le pasteur. — « Oui, oui, » réplique avec vigueur l'assemblée.
répétition de ce genre au milieu d'un solo, à Liverpool, et l'auditoire exprimait sa joie de cette répétition musicale par des marques d'assentiment ou des rires. D'autres fois, en chantant le Dyma Gariad fel y moroedd, les assistants se sont levés, lançant à toute volée ce grand chant d'amour du Réveil, et ont répété à chaque strophe trois fois de suite les deux mesures qui suivent le point d'orgue et qui correspondent aux mots du chœur : Et couvert par tajustice(n° 31 du Recueil de YEtoile, trad. de M. Sailleus). Ce sont là des répétitions encore plus mélodiques que verbales, et qui sont faites de façon à ne point gâter, mais au contraire à fortifier l'impression musicale. Et il est surprenant de voir comme les membres d'une assemblée galloise se sentent les coudes, se comprennent, s'entendent sans indication, et réalisent ensemble, avec la sûreté immédiate de l'instinct, ces modifications musicales improvisées, qui doivent se présenter simultanément à l'esprit du plus grand nombre.
Je viens de parler des solistes. Non moins admirables en leur genre que les chœurs chantés par l'assemblée, les chœurs de la plupart des solistes méritent d'être tout spécialement mentionnés. Que de fois j'ai admiré chez ces solistes gallois l'égale mise en valeur du poème et de la musique ! Le soliste, pénétré profondément de la pensée, de la parole, de la poésie, s'identifie tout d'abord, si j'ose dire, avec elle. Puis il donne au verbe transfiguré un épanouissement, une souplesse, une intensité que ne possède pas le langage parlé. Musique et poésie s'effacent tour à tour, s'anéantissent l'une pour l'autre, s'abîment l'une en l'autre, et c'est ensuite comme la naissance inattendue d'une force nouvelle qui unit toute la substance des deux autres pour en faire quelque chose de prodigieusement beau et puissant, qui n'est plus ni poésie, ni musique, mais la réunion des deux forces premières en une énergie nouvelle.
Ce n'est pas tout. Il arrive souvent, chez nous, que la même phrase, parfaitement compréhensible à dix mètres
quand elle est parlée, ne l'est plus à la même distance quand elle est chantée ; dans le chant, les syllabes muettes sont accentuées; toutes les syllabes ont la même force, même quand le compositeur a tenu compte de la phonétique du langaga pour sa mélodie. Le texte devient incompréhen- , sible. Le chant perd toute signification verbale. Le timbre devient uniforme, on ne comprend plus les paroles, la voix devient chevrotante, sans coloris, sans intérêt. Au contraire, la voix des solistes gallois est aussi forte, brillante et pleine de loin que de près. L'église en est remplie au point que les murs eux-mêmes semblent sonores. La phrase large et fournie circule partout. Les moindres articulations, les timbres divers se développent avec facilité et dans leur pleine expression. La voix se fait entendre là où elle doit être entendue, comme la lumièi-e de ces phares qui semble grandir avec l'éloignement. Bref, la voix sort, c'est la salle qui chante avec les solistes et participe à leurs moindres sonorités, et l'on est comme confondu de la puissance et de l'infinie durée de certaines notes. Au reste, ces mêmes qualités se retrouvent dans les chœurs de l'assemblée. J'ai été plus d'une fois frappé de ce fait auquel, d'ailleurs, les Gallois eux-mêmes m'ont expressément rendu attentif, qu'au moment où l'assemblée commençait à se disperser, se réduisait du quart, du tiers, de la moitié, le volume de son, produit par le résidu des assistants, ne semblait pas avoir diminué. La chapelle était encore toute remplie par le chant, toute frémissante et toute sonore.
Je ne veux pas oublier de signaler le merveilleux instinct, l'admirable à-propos avec lequel, au milieu de la réunion, les jeunes filles telles que les Misses Davies et les jeunes gens tels que Jenkins entonnent spontanément, d'une voix émue et pénétrante, les cantiques appropriés à la circonstance, en harmonie avec l'état de l'assemblée ou avec les paroles prononcées par le revivaliste . Evan ou Dan Roberts, ou Sidney Evans. J'ai spécialement admiré à cet égard les
inspirations et le chant de Miss Maggie Davies. Lorsque l'assemblée, après un paroxysme d'émotion, d'excitation, a besoin d'être calmée, pacifiée, un de ces solos apaisants ne tarde pas à se faire entendre. Miss Maggie Davies se lève, et doucement, d'une voix qui peu à peu s'enfle et remplit la salle, elle chante, l'air inspiré, la tête levée, les yeux fixés en haut comme si elle contemplait quelque spectacle ineffable et céleste ; bientôt les yeux se ferment, un sourire céleste illumine les traits de son visage ; on ne sait plus si elle chante ou si elle prie : elle prie en chantant ; je n'ai jamais vu réaliser avec une telle intensité l'union indissoluble de la prière et du cantique. C'est aussi beau qu'édifiant. Cette alliance de la prière et du chant n'est pas, d'ailleurs, spéciale aux solistes. J'ai bien souvent remarqué que plu- . sieurs de ceux qui chantaient dans l'assemblée le faisaient soit le regard perdu comme en extase, soit dans l'attitude de la prière, la tête baissée, les yeux fermés, lair profondément recueilli.
Parfois, lorsque Miss Annie Davies ou Miss Maggie Davies entonne un chant, l'assemblée tout entière suit : l'instinct d'un Gallois, quand il entend chanter, c'est de chanter avec. Mais la voix vibrante de la jeune fille domine toutes les autres, et elle chante avec tant d'émotion, tant d'âme, que l'assemblée cesse tout à coup de chanter pour écouter, suspendue aux lèvres de la jeune fille. Puis, en sortant, dans les rues, à la , station du chemin de fer, le soir, on entend retentir le chant qui a ainsi fasciné et électrisé l'assemblée ; on lentend sous toutes les formes : chanté en parties par de petits chœurs improvisés, chanté isolément, fredonné, sifflé...
M. Mercier, dans l'intéressant article où il raconte son voyage au l?ay& de Galles, relève un trait intéressant que je n'ai pas constaté moi-même, bien que j'aie assisté à une réunion tenue par Sidney Evans et Jenkins. Mais il y a une telle variété, un tel imprévu dans ces réunions, et une
telle spontanéité, surtout chez les apôtres du mouvement, que l'on ne peut se flatter d'avoir vu et constaté soi-même toutes les particularités remarquables, lorsqu'on na assisté quà quelques-unes de leurs réunions : j'ai eu beau assister à deux réunions d'Evan Roberts à Liverpool, je ne l'ai point vu exercer son don prophétique de lecture des pensées. Voici donc ce que M. Mercier raconte au sujet de M. Jenkins :
a A côté du chant collectif, il y a les soli de Jenkins. On » l'écoute avec un visible plaisir, et, lorsqu'il se trouve » aboutir à un refrain connu, tous se joignent à lui. Ce » qu'il chante, ce ne sont pas des cantiques au sens ordi- » naire du mot, mais plutôt des improvisations en niu- » sique. En voici un exemple. Il commence parle verset : « Le salaire du péché, c'est la mort », et le dernier mot, » répété plusieurs fois dans les notes basses, forme un sai- » sissant contraste avec la phrase suivante, qui s'élève » graduellement dans les registres du ténor, jusqu'à l'affir- » mation triomphante de la fin, répétée elle aussi avec » une grande puissance : <c Mais le don de Dieu est la vie » éternelle. » « Immédiatement après, nous entendons de » la même manière les paroles de Jésus sur « la porte » étroite et le chemin large », terminées très heureusement » par le verset précédent, qui devient ainsi le refrain de ce « cantique nouveau », suivant l'expression chère aux psal- » mistes d'Israël » (1).
Un dernier trait. Quand je suis parti d'Aberdare pour Liverpool, désireux d'entendre et de voir Evan Roberts, on m'a dit : « C'est dommage ! vous ne verrez pas notre procession chantante, ce soir! » Tous les samedis soirs, en effet, à Aberdare — et cela se passe aussi dans d'autres endroits — on fait une grande procession en chantant à travers les rues de la ville. Et les Gallois, même indifférents, même incrédules, ne peuvent pas s'empêcher de s'arrêter
(1) La liberté chrétienne, 15 juin 1905, p. 255-256.
et d'écouter cette belle musique si bien reiidue par ce chœur mouvant chantant toujours en parties. Plusieurs emportent avec eux enracinés dans leur mémoire et transformés en une véritable obsession avec la musique les mots accusateurs ou libérateurs des hymnes qu'ils ont entendus. Et bien des âmes ont reçu là l'aiguillon contre lequel il est dur de regimber. C'est là ce que les Anglais appellent, d'un mot intraduisible : chanter l'Evangile dans les cœurs des pécheurs, le chanter de façon à l'y faire entrer (to sing the Gospel into the hearfs of sinners...}.
7" Si parfois les Gallois prient en chantant, il est vrai de dire aussi qu'ils chantent en priant; c'est ce qui se produit dans ce que l'on appelle en gallois le hwyl (1).
Peut-être la meilleure manière de décrire ce phénomène assez étrange au premier abord pour un témoin du dehors, sera-t-elie de reproduire telles quelles quelques notes rapides prises au jour le jour sur les lieux, sous l'impression encore toute fraîche du moment.
Cardiff, lundi W avril. — Entendu ce soir le fameux hwyl. C'est un homme récemment converti qui a commencé par donner son témoignage en anglais. Puis il s'est' peu à peu échauffé, ému. Il s'est mis à faire de grands gestes. La gesticulation devenait toujours plus énergique, si bien que j'avais peur qu'il envoyât un coup de poing dans la figure ou le chapeau des jeunes filles au premier rang. Il s'est mis à crier d'une voix forte, et puis, peu à peu, la voix s'est élevée et le hwyl a commencé, durant l'allocution: avec un mouvement cadencé du bras, il s'est mis à faire retentir une sorte de cantilène, comme une espèce de plain-chant. Il racontait en cadences rythmiques des scènes de conversion vues ailleurs. Il s'agissait
D'un homme auquel on a donné un petit bout de papier, Et sur ce bout de papier était écrite la parole de vie.
(1) Prononcer hoiiïl. Ce mot signifie « plein vent dans la voile, »
Cela rappelle le parallélisme hébreu. Noté des phrases comme celle-ci :
Nous avons vu le pire de Satan bien des fois. Mais nous n'avions jamais vu le meilleur du Christ jusqu'à aujourd'hui.
Et il gesticulait en cadence, comme oublieux de l'auditoire, et semblant être dans une sorte d'état d'inspiration à la fois religieuse et poétique. Cela n'a pas duré très longtemps. Brusquement il est revenu au ton ordinaire, et au bout de quelques minutes il a terminé son allocution en disant : Prions, et il s'est mis à genoux par terre. 11 a commencé de prier. Toute sa prière a été en hwyl. Je l'ai regardé pendant qu'il priait. A la fin de chaque phrase du hwyl, il avait une espèce de sanglot qui frisait le sanglot nerveux, hystérique d), et, sans une hésitation, les phrases se succédaient, bien rythmées, bien scandées, tombant toujours juste en cadence. Il avait la figure congestionnée. Il semblait que des larmes coulaient le long de son Aàsage. Je dis : il semblait — car je n'étais pas assez près pour le voir. Les gens paraissaient habitués à la chose, car personne n'avait l'air étonné, ou choqué, ou amusé; c'était très curieux.
J'ai aussi remarqué un homme qui a commencé sa prière en anglais, et en a fait la plus grande partie en anglais. Mais vers le dernier tiers, tout à coup l'anglais a cessé et a fait place au gallois. Il a passé de l'un à l'autre sans paraître s'en apercevoir, et sans que le public montrât qu'il s'en aperçut — comme l'autre avait passé du ton ordinaire au hwyl.
Aberaman, mardi 11 avril. — Meeting étrange. Prières ferventes, passionnées, de femmes et d'hommes boxant les
(1) L'expression n'est pas de moi. Je la trouve dans un article de la première brochure du Western Mail, compte rendu de la réunion de Pontycymmer, 18 novembre : « Strong men of rough exteiior sobbing almost hgsterically. »
poings fermés. Plusieurs tombent dans le liwyl. Je dois dire qu'aucun ne le fait aussi bien que le premier que j'ai entendu à Cardiff. — Evidemment, quand on tombe dans le liwy], on ne se possède plus, on n'api'esque plus conscience de soi, c'est le subconscient qui s'épanouit. Une petite fille à ma droite, séparée de moi par une jeune fille, commence à prier en même temps que d'autres. On chante, rien n'y fait. La petite continue. On l'écoute un moment toute seule avec des amen, oui, très bien. Puis l'assemblée en a assez, il faut croire, car elle se met à chanter un grand hymne. La petite continue de prier. Il y a très longtemps qu'elle prie. Elle est dans le hv^^yl, complètement oublieuse de tout ce qui l'entoure, les yeux fermés, comme possédée par une influence extérieure qui la maîtrise. Tout à coup je sens quelqu'un qui me pousse dans le dos. C'est une dame qui me dit en montrant du doigt la petite fille : Arrêtez-la ! Je me sens très embarrassé. Je désire complaire à la dame, mais je ne voudrais pas violer le principe gallois qui est formel : ne pas imposer silence, et laisser l'Esprit diriger. Evidemment la dame qui m'a tapé dans le dos n'est pas une galloise. C'est quelque visiteuse anglaise, et qui a reconnu en moi un étranger. Que faire ? Je me penche vers ma voisine immédiate, jeune fille de 15 à 16 ans, et timidement je lui demande si elle ne pourrait pas, elle, faire taire sa petite voisine, et ce qu'elle en pense ? La jeune fille, sans y mettre un grand enthousiasme, fait cependant un mouvement, la dame qui m'a tapé dans le dos en fait un autre simultanément, et les deux mouvements réussissent à arrêter la petite que la dame cherche à calmer en la caressant affectueusement sur répaule.
Aberaman, mercredi 12 avril. — Ce soir la petite fille de hier se trouve être de nouveau à mon côté. Nous sommes tous les deux aux places d'honneur dans le Set Fawr. Elle a prié quatre fois dans la réunion. Il est A'rai que trois fois sur quatre c'était pendant que d'autres priaient ou que l'as-
semblée chantait. Il est évident que les prieurs — si je puis employer ce terme en son sens étymologique pour éviter des périphrases longues, lourdes et fatigantes — ne se possèdent plus et sont dans un état d'exaltation qui leur fait perdre le sentiment net de ce qui les entoure. — Chez tous, hommes et femmes, la prière, surtout quand elle a abouti à un hwyl très caractérisé, semble être fatigante et épuisante. Dès que la prière est terminée, le prieur tire son mouchoir, se cache la figure dans ses mains, en s'essuyant les yeux qui sont pleins de larmes et le front qui ruisselle de sueur. S'il n'y a pas de siège disponible, un membre de l'assemblée se hâte de quitter le sien et d'y faire asseoir la personne qui vient de prier et qui demeure là longtemps la figure cachée dans son mouchoir. La petite fille que j'ai indirectement contribué à arrêter hier, après sa prière initiale reste pendant la plus grande partie de la réunion la figure ensevelie dans .ses mains. Je vois une autre petite fî^Ue, priant avec beaucoup de hw^yl, obligée, tout en continant le hwyl, de s'essuyer de la main gauche les larmes qui coulent en abondance sur ses joues, pendant que sa main droite continue de gesticuler. — Généralement il faut un petit moment avant que le hwyl commence. La personne se met à prier à voix très basse, à peine discernable. Peu à peu la voix monte (comme hauteur musicale) et s'enfle (comme volume de son.) Cela monte, monte, puis soudain la voix file et prolonge un son : le hwyl a commencé et les phrases se succèdent dès lors alternant comme dans certaines phrases liturgiques sur deux notes musicales finales. La dernière syllabe seule est proprement chantée. Le reste est intermédiaire entre la parole et le chant. C'est très difficile à décrire parce que cela varie beaucoup d'individu à individu, et qu'il y a là, outre les traits généraux, des traits particuliers. Il y en a qui, à certains moments, introduisent des variations, une troisième ou quatrième note, une vraie cadence musicale. Lorsque l'excitation et le hwyl ont com-
niencé, le geste suit, cadencé, rythmé. La main se lève et se baisse en cadence ; ou bien les deux mains se lèvent et se baissent; ou bien les poings se ferment, se crispent, et ont l'air de boxer en cadence ; ou bien le poing, lancé en avant, revient ensuite en arrière, régulièrement, inlassablement, comme dans le geste du mineur qui armé de son pic, attaque le rocher; ou bien s'il y a une table ou un banc à proximité, la main se lève et en retombant frappe chaque fois deux ou trois ou quatre coups ; ou bien celui qui prie reste la main tendue en avant; et c'est le corps qui se lève sur la pointe des pieds et s'abaisse en cadence ; ou bien la gesticulation a lieu non de haut en bas, mais de droite à gauche en cadence... C'est très variable. Lorsque le liwyl commence, les phrases peuvent se suivre pendant très longtemps en commençant toutes ou presque toutes par O, ou quelquefois : 6 Arglwydd, ô Seigneur! jai entendu cet après-midi une jeune femme dans le hwyl de laquelle revenait le O Arglwydd comme une sorte de refrain poétique, de terminaison de strophe, qui produisait un grand effet. Et cela montait, montait, vous entraînant comme une puissante vague à la suite... Lorsqu'il y en a plusieurs qui sont atteints du hwyl et qui psalmodient ainsi dans une exaltation croissante au sommet de leurs voix, cela rappelle à certains égards les écoles des prophètes de l'Ancien Testament, la scène de la Pentecôte, l'Eglise de Gorinthe. A coup sûr les règles de Saint-Paul sont foulées aux pieds. Je ne sais trop comment ces braves gens dont beaucoup, dont la plupart, je suppose, sont théopneustes, s'arrangent avec les prescriptions de l'apôtre. Mais cela ne paraît pas les gêner. Ils sont encore plus soucieux dobéir aux inspirations actuelles de l'Esprit qu'à des textes écrits même de la Bible. Et les femmes parlent et prient (1). Et il y a des quantités de prières simultanées.
(1) M. Stead estime que ce qu'il appelle la « limitation corinthienne »
Aberdare, 13 avril. — Il y a plusieurs espèces de liwyl :
a) Le li^yl simple. La voix, d'abord sur le ton ordinaire, et peu intense, à peine perceptible, monte, monte comme hauteur musicale et comme volume de son, jusqu'à ce que, arrivée à une certaine hauteur, tout à coup elle s'enfle et se prolonge et s'épanouit en chant. Alors la voix reste sur cette note musicale sans la dépasser. Et sur cette même note les mots parlés se succèdent, terminés par un mot chanté. C'est le dernier mot ou plutôt la dernière syllabe qui est chantée.
b) Le hwyl que je pourrais appeler chromatique. La voix monte, monte comme hauteur musicale. Même lorsque le chant a fait son apparition, la voix continue de monter. C'est d'un très grand effet. Cela emporte avec soi l'assemblée. On a cette sensation : « Où allons-nous ? Excelsior? Excelsior ! Progrès! Triomphe ! Marche en avant! » Quelque chose de pareil à la sensation produite par les notes montantes de l'Alléluiali du Messie de Haendel. Il semble qu'il n'y aura jamais assez d'ampleur ni d'élan dans le mouvement ascensionnel de cette prière qui vous entraîne avec une ardeur croissante. Cela me remet en mémoire un article sur la musique descriptive, lu naguère dans une Revue philosophique (1). L'auteur y faisait observer que l'on peut obtenir un très grand effet en répétant trois fois le même
avait sa raison d'êti'e à Coinuthe, vu la corruption de l'endroit, mais que saint Paul n'aurait certainement pas désiré qu'une telle limitation fût rendue universelle et absolue à travers tous les âges, privant ainsi l'Eglise de la puissante influence féminine. Ce sont les Quakei's, d'après M. Stead, qui se sont affranchis les premiers de la « limitation corinthienne ». Puis l'Armée du Salut. Enfin, maintenant, les Gallois qui jadis, même à l'époque du Réveil de 1859, étaient choqués de voir une femme parler ou jiner en public, se sont complètement libérés, et les femmes ont autant de part au Réveil que les hommes. M. Stead en conclut que le féminisme va triompher socialement et politiquement au Paj-^s de Galles {The Revival in ihe West, p. 55-56).
(1) Goblot, La musique descriptive , dans la Revue philosophique de Ribot, imllet 1901.
thème, à la condition de monter chaque fois d'une seconde majeure. On dirait un personnage qui réitère, avec une exaltation croissante, la même affirmation autoritaire ou passionnée, et qui, à chaque fois, avance d'un pas, en une attitude de menace ou de défi. Et l'auteur rappelait l'effet intense d'une telle gradation au cinquième acte des Huguenots, quand les martyrs redisent par trois fois, en montant d'un ton, le début du choral de Luther. L'effet de cette modulation redoublée est indépendant du thème, ajoutait l'auteur. Il n'y a qu'à jouer ou chanter trois fois de suite le premier vers de J'ai du bon tabac, en fa, en sol, puis en la, pour donner l'impression grotesque d'un jeune coq qui se met en colère, et se dresse sur ses ergots en hérissant son plumage... Mais il convient d'ajouter que dans tous ces exemples, la gradation a lieu dans le mode majeur, au lieu que dans le hwyl gallois tout se passe constamment dans le mode miiieur. Et c'est pour cela — comme aussi pour bien d'autres motifs — que l'impression produite par la gradation du hwyl ressemble non point du tout à l'impression produite par la vue d'un jeune coq en colère, mais bien plutôt à l'impression produite par le spectacle tragique des martyrs. En vérité, l'intensité du sentiment qui est à la racine du hwyl, son rythme sonore et progressif, la portée, l'ascension de ce rythme, son trajet iDOur ainsi dire vertical, appelez tout cela du lyrisme, et vous ne serez pas loin de la vérité.
c) Le hwyl alternant. La voix monte jusqu'à une certaine hauteur musicale. Arrivée là, elle ne monte plus, mais les phrases rythmées, terminées par une syllabe chantée, se succèdent alternativement sur deux notes formant une tierce mineure. C'est toujours en mineur. Quelquefois, dans le hwyl alternant, pour une ou deux phrases seulement, la voix monte jusqu'au fa ou au sol. Mais elle ne s'y arrête pas.
J'ai décrit les principales espèces de hwyl. Mais le hwyl est plus compliqué, souvent, que je n'ai semblé le dire.
D'abord, il n'est pas rare de voir les diverses espèces de liwyl unies ensemble ou se succédant dans la même prière. Et puis, il y en a qui ne se bornent pas à une ou deux ou même trois notes, mais qui vont jusqu'à quatre notes : un homme en priant a reproduit plusieurs fois une cadence mineure régulière sur quatre notes, et ce qui prouve qu'il en avait, si je puis dire, le sentiment confus, subconscient, c'est que, sur chacune de ces quatre notes, il répétait successivement le mot Diolch. Il y en a, plus rarement, mais enfin il y en a, qui dépassent les quatre notes, et font un vrai dessin musical. Enfin il m'a bien semblé que les cadences propres au hwyl ne concordent pas toujours avec la marche ordinaire de nos gammes et seraient parfois difficiles à noter musicalement avec une exactitude et une précision parfaites.
Quelquefois, la prière se termine abruptement en plein hwyl. D'autres fois, et très souvent, après avoir été en plein hwyl, la voix peu à peu redescend, et le prieur prononce quelques paroles à voix moins musicale, moins tendue, qui le ramènent peu à peu au point vocal d'où il était parti. — Même lorsque la prière se termine abruptement, en plein hwyl, les derniers mots : « au nom de J.-C, amen, » sont toujours dits sur un ton plus bas et plus assourdi, comme dans un très rapide decrescendo.
Il est rare que le hwyl se produise dans les allocutions ; c'est plutôt dans les prières. Cependant, le" tout premier que j'ai entendu à CardifF, est bien tombé dans le hwyl étant en allocution. Mais il n'y est pas resté, il est vite revenu au ton ordinaire pour clore l'allocution et se donner entièrement au hwyl en prière.
Le hwyl se produit moins fréquemment en anglais, et atteint en général un moins grand développement.
Liverpool, 15 avril. — En somme, j'ai vu jusqu'ici peu de ministres tomber dans le hwyl : un à Aberdare, un ici à Liverpool. Le hwyl a l'air de les affecter moins profondé-
ment que les laïques. Ils s'essuient bien la figure quand ils ont fini. Mais ils n'ont pas l'air de pleurer. Et ils ne se cachent pas longuement le visage dans leurs main^, ou leur mouchoir. Jusqu'à quel point les pasteurs, dans le hwyl, vont-ils jusqu'à perdre conscience d'eux-mêmes, à s'oublier et à oublier leur entourage? Il est difficile, à coup sûr, de le dire. Ils vont, me semble- t-il, beaucoup moins loin dans cette voie que les laïques, mais parmi ceux-ci également il y a des différences de degré, toute une gamme, depuis le chant d'un sujet parfaitement auto-hypnotisé, en état de trance, jusqu'à la simple cantilène d'un sujet ému sans doute, mais très maître de soi (1). ^- Un de ceux qui ont eu le liwyl ce soir, un laïque, a eu l'espèce de sanglot hystérique que je n'ai remarqué que le premier soir à Cardifî. Il l'avait même très fort, car il était au fond de l'immense église, remplie de 2.500 personnes, tandis que j'étais sur le devant, très près de la chaire et du Set Fawr, et cependant le sanglot ou hoquet arrivait très nettement jusqu'à moi. Rhos, jeudi 20 avril. — Réunion un peu différente de celles auxquelles j'ai assisté jusqu'ici. Ce n'est pas proprement une réunion de Réveil. C'est un «service anniversaire», un service ecclésiastique. Et c'est pourquoi on fait une collecte, ce qui n'est jamais le cas dans les réunions de Dan ou d'Evan Roberts. Puis, il y a un ministre qui monte en chaire pour faire, au milieu, un véritable sermon en gallois sur la prière. Je regrette de ne pas comprendre. Ça a l'air
(1) Cf. la façon dont Edmondo de Amicis caractérise l'éloquence de Castelar : « Ce Castelar, connu dans toute l'Europe, est vraiment la plus complète expression de l'éloquence espagnole. 11 pousse le culte de la forme jusqu'à l'idolâtrie, son éloquence est une musique ; son raisonnement est esclave de son oreille; il dit une chose ou ne la dit pas, ou la dit dans un sens plutôt que dans un autre, selon qu'elle convient ou non à sa période; il a une harmonie dans la tête ; il la suit, il lui obéit, il lui sacrifie tout ce qui 230Ui"rait l'offenser; sa période est une strophe : il faut l'entendre pour croire que la i^arole humaine, sans rythme poétique et sans chant, puisse arriver aussi pi*ès de l'harmonie du chant et de la poésie. » (L'Espagne. Paris, Hachette, 1878, p. 195.)
très intéressant. On rit beaucoup. Il a une très grande variété d'intonations, de volume et de hauteur de voix, de gestes. Il est bien plus animé que les Roberts (Dan et Evan). Dans l'ensemble du service, peu de femmes ont pris la parole — rien qu'une, au fait, si je me souviens bien, et qui paraît s'être bornée à indiquer un cantique en récitant la première strophe. Pas d'enfants. C'est beaucoup plus calme que dans le Sud. Un homme a prié. Chez lui le hwyl est parti tout à coup après quelques minutes de prière tranquille, sans préparation, sans ascension graduée de la voix. — Le pasteur qui a prêché a eu de temps en temps quelques passages en hwyl, dans son allocution. Mais ce n'était pas un hwyl très émotif; c'était plutôt une espèce de cantilè;ne, quelque chose comme l'amplification et la transformation en vraie musique, de la cantilène où tombent parfois tels ou tels improvisateurs français.
Rhos, samedi 22 avril. — Toujours du hwyl, mais moins que dans le Sud. Remarqué cependant un homme qui, après un accès de hwyl, est retombé dans le discours ordinaire non-musical, puis a eu un second accès de hwyl suivi de retour au ton ordinaire.
Cardiff, jeudi 27 avril. — Chose assez curieuse ! Le hwjd ne paraît pas être familier aux revivalistes eux-mêmes. Je n'ai vu ni Evan, ni Dan Roberts, ni Sidney Evans, ni Jenkins, ni aucune des demoiselles Roberts, Davies, Jones, tomber dans le hwyl. Dan Roberts et Sidnej'- Evans ont toujours été très sobres, ti-ès calmes, très maîtres d'euxmêmes dans les réunions où je les ai vus. Quant à Evan Roberts et aux demoiselles, si je les ai vus souvent très excités, très émus, succombant à leur émotion, jamais cette émotion, cette excitation n'a pris — au moins dcA^ant moi — la forme du hwyl. Et comme je les ai entendus somme toute assez souvent, j'ai le droit de dire, sinon que le liwjd leur est absolument étranger, du moins quil ne leur est pas familier.
Je ne sais si j'aurai réussi à donner quelque idée approximative du phénomène du liwyl. On a vu, d'après ce qui précède, que j'ai été plus fortuné que M. Edgar Vine Hall, puisque j'ai vu ce qu'il n'a pu voir, des enfants priant en plein hwyl : « Il arrive, écrit M. Hall, aux femmes et aux hommes de tomber, au cours de leurs prières, dans certaines phases musicales fort remarquables, parfois simples, parfois complexes, d'autres fois encore répétées : mais, quoiqu'il existe dans les prières des enfants une certaine intonation, je n'ai pas entendu chez eux le rythme musical inconscient et varié qui est appréciable chez les adultes. A cet égard, une plus longue expérience m'aurait été nécessaire »(1). — En revanche, j'ai pu vérifier, par les renseignements que j'ai recueillis, l'exactitude de cette information de M. Hall : « Une dame ayant passé une année dans le pays de Galles m'informe qu'on peut, jusqu'à un certain point, entendre cela dans les localités les plus reculées, même en temps ordinaire, aussi bien dans les prières que dans les sermons » (2).
Il est essentiel d'ajouter, pour bien interpréter ce phénomène, que le hwyl est chose ancienne chez les Gallois ; il a dû exister de tout temps; ses origines se perdent dans la nuit des âges. Et il faut encore ajouter que le hwyl gallois n'est pas confiné au domaine religieux; on m'a assuré qu'il était très répandu dans tous les domaines, et notamment qu'il n'était pas rare de l'entendre dans les réunions politiques, non plus sans doute dans des prières, mais dans des discours. C'est donc tout simplement l'une des façons familières au tempérament et aux mœurs des Gallois (3), de donner cours à une émotion intense. Et il s'ensuit qu'il ne
(1) Annales, des sciences psychiques. Quelques aperçus sui- le Revival gallois. Mai 1905, p. 300.
(2) Ibid., p. 300.
(3) D'après M""" Saillens, les Gallois ont le hwyl en commun avec les Highlanders d'Ecosse.
faut ni mépriser ni surfaire le hwyl. Ce qui est dû à l'action de l'Esprit, c'est l'émotion elle-même. Le liwyl n'en est qu'une traduction toute contingente. Mais au point de vue psychologique le hwyl est un phénomène extrêmement curieux et intéressant à étudier. Il me semble qu'il permet de saisir sur le fait la façon dont le plain-chant et les psalmodies ecclésiastiques ont pris historiquement et psychologiquement naissance : plain-chant, psalmodies ecclésiastiques, ne sont pas autre chose en dernière analyse que du hwyl raidi, figé, consolidé, cristallisé. Cantilènes, plain-chant, psalmodies ne sont pas autre chose qu'une forme éteinte de la création affective. Si, dans leurs survivances actuelles, ils n'expriment et ne provoquent souvent qu'une émotion bien restreinte, et parfois même se réduisent à n'être plus qu'un rite formaliste desséché, durant par la force d'une tradition puissante et respectable, à l'époque lointaine de leur apogée, c'étaient au vrai des créations de la vie émotionnelle dont l'ensemble analogue au liw^yl gallois constituait une musique religieuse vivante, s'enrichissant et se renouvelant sans cesse par les inventions et inspirations individuelles successives ou simultanées.
La similitude entre le hwyl et le plain-chant est réellement très frappante. On sait, en effet, que le plain-cïiant primitif, comme la musique antique, ne connaît d'autre rythme que le rythme du discours. Les fragments de musique grecque mis au jour dans les fouilles de Delphes ont affirmé ce caractère de l'art musical des anciens : la durée des notes n'y est indiquée que par la valeur prosodique des syllabes chantées ; le rythme du vers détermine ce que nous appellerions la mesure du morceau. De même la lecture qui se faisait de l'Ancien Testament dans les synagogues était chantée, et la notation des chants adaptés aux textes sacrés se composait d'accents placés entre les lignes et qui exprimaient des groupes de notes qui terminaient une phrase plus ou moins longue chantée sur la même
note ; d'où il résulte que ce chant liturgique n'était qu'une espèce de déclamation accentuée sans mesure ni rythme. Pareillement, le rythme du plain-chant n'est fondé ni sur la mesure, ni sur le retour d'un même mètre. Semblable au rythme oratoire, il est plus libre, plus varié, plus compliqué, plus multiplié que le rythme musical ; il repose essentiellement sur le sens du discours, l^e plain-chant ou musique plane s'oppose à la musique proprement mesurée. Eh bien ! le hwjd gallois est, lui aussi, de la musique plane, du plain-chant.
Mais peut-être faut-il aller plus loin encore. Peut-être le hwyl gallois nous permet-il de remonter jusqu'à des origines encore plus lointaines et plus obscures ; peut-être nous permet-il de remonter jusqu'au point où la parole s'est transformée en chant, où la musique, sous l'empire de l'émotion, a fait son apparition dans l'humanité. Tout ce que nous savons des origines de la musique confirme et suggère ce rapprochement. « Les caractères de la musique primitive, écrit M. Ribot, ont été maintes fois énumérés : elle est surtout vocale, comprend très peu de notes, trois ou quatre au plus ; le rythme est très important et rigoureusement réglé » (1). En écrivant ces lignes, M. Ribot, sans le savoir, a formulé très exactement quelques-uns des caractères essentiels du hwyl.
Lors des conférences pastorales de l'Oratoire, ayant eu l'occasion d'y parler du hwj'^l, quoique avec moins de détails qu'ici, je provoquai une intéressante remarque de M. Raoul Allier, qui a bien voulu ensuite me la confirmer par lettre. Il existe en vieil allemand un livre intitulé : Révélations de la sœur Mathilde de Magdebourg (2). Cette mystique commence chacune de ses révélations en prose.
(1) Logique des sentiments, p. 155.
(2) Offenbarungen der Schwester Mechthild von Magdebiug , herausgegeben von P. Gall Morel. Regensburg, 1869.
mais peu à peu, sous l'influence de l'émotion croissante, le ton s'élève, et finalement la prose disparaît pour faire place à la poésie, comme à une expression plus immédiate, plus complète, plus puissante du sentiment. C'est là — en partie — le même phénomène que le liM'^yl. Le liwyl est plus complet parce qu'à la poésie il ajoute la musique. Mais des cas simplifiés et individuels, comme celui de Matliilde de Magdeboui'g, nous aident à comprendre les cas plus complexes et par dessus le marché collectifs comme celui du hwyl gallois.
Le cas de Matliilde de Magdebourg n'est, d'ailleurs, nullement isolé en son genre. On peut aussi citer l'Imitation de J.-C.
« Ulmitation de J.-C, déclare M. Bonet-Maury, a été » écrite pour être chantée comme un récitatif; cela est » évident par le rythme poétique qu'offre l'ouvrage d'un » bout à l'autre. Ce rythme se rapproche de celui qu'on » retrouve dans les autres ouvrages de l'école mystique » de Jean de Ruysbroeck et Gérard de Groote (entre » autres dans les Hymnes de Jean Scliutken et dans les » Cantiques spirituels de Thomas a Kempis). Ces sentences » rythmées, qui offrent une certaine analogie avec le pa- » rallélisme des Psaumes et des Proverbes hébraïques, ne » sont pas toujours accompagnées de rimes; mais, toutes » les fois que les deux derniers mots de deux propositions » symétriques riment ensemble, celles-ci sont aussi sou- » mises à un certain rythme musical. Ainsi on n'a qu'à lire )) tout haut les strophes de l'Imitation, en observant les » règles de l'accent tonique hollandais et les pauses mar- » quées, poury percevoir une cantilène pleine de charmes, » qui rappelle certaines mélodies du plain-chant y> (1),
Il convient de remarquer toutefois que, suivant quelques auteurs, au rebours de ce que nous avons supposé plus
(1) G. Bonet-Maur3% Art. de l'Encyclopédie de Lichtenherger sur l'Imitation de J.-C.
haut, c'est la parole qui serait née du chant, de la même manière que l'écriture, plus tard, du dessin. Le monologue musical, sous la forme du psaume ou de l'ode, bref le lyrisme aurait marqué la première phase d'une évolution qui aurait peu à peu abouti au dialogue parlé. Avant de se parler, quand ils se rencontraient de loisir, les hommes primitifs auraient commencé par chanter ensemble ou se chanter l'un à l'autre. El l'on pourrait voir un débris survivant de ces communications musicales dans les chants alternés des bergers d'églogues, et aussi bien dans la coutume encore vivante des Esquimaux chez lesquels on chante contre quelqu'un au lieu de le railler, et chez lesquels les chants satiriques, alternés aussi, duels inoffensifs et prolongés, jouent le même rôle que les discussions animées parmi nous. D'après cette hypothèse, à la première aube de la parole, dans la première famille ou horde qui a entendu les premiers balbutiements, c'aurait été un individu mieux doué que les autres qui aurait eu le monopole du monologue chanté, évoluant en langage ordinaire : les autres auraient d'abord écouté, pouvant déjà le comprendre avec effort, ne pouvant pas encore l'imiter. L'imitation serait ensuite venue (1). — Nous ne pouvons entrer ici dans la discussion de ces conjectures. Il semble, d'ailleurs, malaisé de faire la pleine lumière sur des origines enveloppées d'aussi épaisses ténèbres. Au reste, si l'on adoptait ces vues, il en faudrait simplement conclure que dans le hwyl gallois nous avons comme une sorte de régression, de retour aux origines. Sous l'influence de l'émotion, l'individu en foule se rapproche des êtres tout à fait primitifs. Les phénomènes ancestraux réapparaissent. Ce sont les parties les plus anciennes de la race qui surgissent, les stratifications les plus ataviques, cachées sous les acquisitions récentes, qui affleurent à la surface, et au lieu de nous faire saisir sur le fait
(1) Tarde, L'opinion et la foule, p. 90-92.
la transformation de la parole initiale en chant, le hwyl nous met en présence du retour de la parole au chant primitif. Et qui sait? la vérité intégrale pourrait être plus complexe. Il se pourrait que le hwyl gallois fût à la fois une régression relativement aux toutes preiriières origines (retour de la parole au chant) et la reproduction d'un progrès relativement à des origines plus récentes (transformation de la parole religieuse — hébraïque ou chrétienne, par exemple — en psalmodie et plain-chant).
Quoi qu'il en soit, il est extrêmement curieux et intéressant de retrouver ainsi, subsistant encore en plein vingtième siècle, un phénomène comme le hwyl. On comprend bien, en y réfléchissant, que le hwyl ne saurait subsister indéfiniment partout. Il suppose, en effet, ces deux choses : un peuple encore fruste, chez lequel la réflexion n'a pas dissous le subconscient, ou obstrué, bouché, les canaux par lesquels le subconscient peut apparaître brusquement dans la concience pour y produire les phénomènes d'inspiration esthétique et religieuse, — et puis un peuple très musical par nature, chez lequel tout sentiment éprouvé se transpose aussitôt en sons, toute impression prend aussitôt la forme musicale.
Depuis que les remarques précédentes étaient écrites, j'ai eu l'occasion de correspondre avec un pasteur écossais et un pasteur gallois. Ils m'ont donné sur le hwyl quelques indications qui tantôt complètent, tantôt corrigent ou contredisent les réflexions qui précédent. Je m'assure qu'elles intéresseront en tout cas le lecteur.
Voici d'abord la lettre du pasteur écossais, que j'avais interrogé sur l'existence du hwyl en Ecosse :
Avant de répondre à votre lettre, j'ai cherché à me procurer des renseignements que je n'avais pas quand je l'ai reçue. Mon ministre ici est un Highlander. Je l'ai interrogé
au sujet de la cadence particulière de voix à laquelle vous faites allusion comme existant dans les Highlands d'Ecosse. Il dit qu'elle y est bien connue, en efïet. Des personnes priant en public tombent souvent dans ce ton, inconsciemment, et quelquefois consciemment (comme qui dirait pour obéir à une sorte de mode). Il ne pense pas qu'il y ait rien de semblable à cela dans le discours séculier parmi les Highlanders, il croit que c'est entièrement confiné aux déclarations religieuses ou expressions de dévotion.
J'ai pris la liberté d'envoyer votre lettre à un ministre de l'Eglise presbytérienne galloise avec lequel je corresponds officiellement, car il occupe la même position dans les conseils de son Eglise que moi dans ceux de ma propre Eglise. Son explication de cette façon de parler en Galles correspond tout à fait avec ce qui m'a été dit au sujet des Highlands. Vous remarquerez ce qu'il dit au sujet de la ressemblance qu'il a découA^erte dans le ton d'un prêtre catholique romain, à Amsterdam.
Voici la lettre du pasteur gallois dont parle mon correspondant écossais :
Je puis dire que personnellement j'ai vu et traversé deux ou trois Réveils dans notre pays, et j'ai été témoin des divers développements des cœurs humains, à la fois dans des réunions privées et dans des réunions publiques.
L'enthousiasme religieux, sacré, des Gallois, connu sous le nom de hwjd est regardé comme une jubilation ou une exultation spontanée très sacrée, éclatant dans une exubérance de belle diction et de pathos accouplée à une douce cadence de la voix, dans les personnes complètement imbibées du pouvoir de l'Esprit de Dieu, lorsqu'elles prient ou contemplent et proclament les glorieux thèmes de la Rédemption. Le réel peut presque toujours être distingué du fictif par les cœurs humains présents.
Le hwyl est le résultat naturel des nombreux grands Réveils qui ont béni et imbibé de temps à autre le Pays de Galles, depuis les jours de nos ancêtres pionniers, il y a
150 ans, époque où presque toute la nation fut capturée par leur fervente prédication.
Jusqu'à aujourd'hui, pendant les anniversaires d'Eglise, et spécialement pendant nos Assemblées de synode, quand la meilleure partie de deux journées est consacrée à la prédication, et cela en plein air, si le temps le permet, quand il s'assemble là de dix à vingt mille personnes, les ministres, complètement excités et sous une profonde onction pour une telle occasion, paraissent mettre à contribution tous leurs pouvoirs de pensée, tout leur talent de parole et toutes leurs puissances de cadence ou d'inflexion de voix, à un moment pour réveiller les impies, à un autre moment pour proclamer dans un superbe torrent d'émotion la gloire et la joie du croyant et spécialement l'infinie beauté et gloire de leur Dieu et Sauveur, jusqu'à ce que la vaste masse de vingt mille auditeurs soit fondue et soudée dans l'émotion et les larmes — quelques-uns criant à haute voix pour demander le pardon, d'autres éclatant en louanges joyeuses.
Comme résultat naturel de tout ceci, le commun des membres (the rank and file of members), lorsqu'ils prient en public - — et la réunion de prière publique pour tout notre peuple à toutes les époques et saisons forme un facteur important dans nos observances religieuses — se laissent emporter, — consciemment ou inconsciemment — par une sorte d'émulation, imitant la méthode et la cadence pathétique de leurs puissants prédicateurs qui ont été les moyens de leur conversion et de leur consolation. De là vient qu'une touche de l'accent mélodieux et pathétique se fait entendre chez eux. C'est leur liwyl.
Le hwyl sacré est absolument absent et inconnu dans tous les discours sociaux et politiques.
Malheureusement, la présente race de nos ministres, manquant de la capacité de mettre à contribution leur nature entière pour de grandes occasions, semble un peu plus foible pour s'élever à la hauteur du pouvoir pathétique qui caractérisait nos pères. Cette caractéristique n'est plus aussi éA idente, pareillement, dans nos membres en général, excepté durant la ferveur spirituelle d'un grand Réveil.
Cependant nous trouvons que chaque Réveil amène avec soi ses nouveaux modes et développements caractéristiques, variés et originaux. Pourtant, malgré toutes les diversités de dons, c'est le même Esprit.
Etant entré dans une Eglise catholique romaine à Amsterdam, à notre grand étonnement, nous trouvâmes que le prêtre, quand il se mit à prêcher, manifestait presque exactement la même intonation pathétique de voix que nos propres grands prédicateurs, et cela avec grand effet.
De sorte que nous concluons que le hwyl gallois est possible parmi les races continentales.
La pleine possession du Saint-Esprit seule est requise pour exciter la nature entière de l'homme à utiliser tous ses talents. Il est tout aussi vrai que les hommes doivent s'efforcer de s'ouvrir eux-mêmes à isa présence et à son pou- A^oir, et doivent aussi être très attentifs à donner cours, par le moyen de la prière, de la confession, ou par la récitation de portions de la Parole de Dieu, aux impulsions du Saint-Esprit et à ne pas les cacher au dedans de letirs cœurs, attendu que les dons de l'Esprit bienheureux sont destinés à l'usage et à l'édification publics, et non pas à l'usage personnel seulement.
Mon correspondant écossais a bien raison d'attirer mon attention sur la constatation faite par le pasteur gallois de l'existence du hwyl chez un prêtre catholique romain. Peut-être s'ensuit-il de là que le hwyl n'est pas un produit aussi immédiat, aussi direct du Saint-Esprit que le pasteur gallois a l'air de l'estimer, et qu'après tout il n'y aurait rien d'impossible à ce que quelque chose d'analogue au hwyl pût, à l'occasion, se produire dans les réunions politiques, conformément à l'assertion d'un ami anglais et contrairement aux dénégations de mes correspondants écossais et gallois. Mais les moyens me manquent pour pousser plus loin l'enquête.
Il y a à coup sûr quelque chose qui mérite d'être retenu dans les explications de mon correspondant gallois. Que le hwyl soit né il y a 150 ans seulement par imitation de l'ac-
tion oratoire de prédicateurs puissants ou qu'il remonte à des origines bien plus lointaines et se perde dans la nuit des âges, il est très probablement exact d'insister sur l'origine individuelle du liwyl . Oui, c'a été d'abord la particularité, l'invention de quelque individu — laquelle s'est propagée par imitation consciente ou plutôt inconsciente de façon à devenir comme un instinct social dans une race d'ailleurs prédisposée.
Tout de même, un peu surpris et heurté par la théorie de mon correspondant gallois (1), je lui ai écrit derechef pour lui poser quelques questions : Pensez-vous réellement, lui ai-je demandé, que le liwyl ne date que d'un ou deux siècles ? Ne croyez-vous pas qu'il s'est manifesté il y a très, très longtemps, de telle sorte que là où il apparaît maintenant, il se montre comme une sorte de survivance de quelque chose d'ancestral et de primitif dans la race galloise ? N'y a-t-il pas de traces du hwyl dans l'histoire galloise avant les Réveils de Ghristmas Evans ou de Rowlands ? — Est-il sûr que le hwyl fût entièrement inconnu à la multitude (the rank and file of the people), avant que quelque prédicateur éminent fût publiquement tombé dans cet état?
(1) J'entends la théorie relative au rattachement historique des origines du h\vyl à la prédication des Revivalistes d'il y a 150 ans. Car la description qu'il fait de la prédication même des grands prédicateurs gallois est d'accord avec tout ce que j'ai pu recueillir ailleurs et depuis de renseignements sur ce sujet. Le Rév. Paxton Hood, dans un livre d'un haut intérêt sur Ghristmas Evans (Chrisimas Evans, the jjreacher of wild Wales, his coiintrg, hîs Unies and his contemporaries. London, Hodder et Stoughton, 1902), se sert, pour caractériser la prédication galloise, de termes tels que : « musique de ménestrel », « musique de discours », « espèce de plain-chant psalmodié par le prédicateur sur les cœurs de la multitude », « chant inspiré », « chant sauvage, irrégulier », « refrain jubilant, revenant sans cesse )) (p. 9, 11, 17). Il décrit la pi-édication de Ghristmas Evans comme ime sorte de « chant primitif adi'essé à des gens d'instincts primitifs» (p. 91), et il nous informe que Ghristmas Evans était un barde, un ménestrel plus qu'un oi-ateur (p. 327-328). La description de l'éloquence de Davies par le même auteur est dans le même genre (p. 212-213).
— Si le liwyl provient tout d'abord des prédicateurs influents et puissants agissant sur les niasses, comment expliquer le fait qu'aucun des revivalistes actuels, à ma connaissance, homme, femme, ou jeune fille, ne tombe dans le liwyl ? Je n'ai jamais vu Evan Roberts, ni Dan Roberts, ni Sidney Evans, ni Jenkins, ni les Misses Davies, ni Miss Jones, ni Mrs. Jones, prier ou parler en liwyl. Ceux que j'ai interrogés étaient dans le même cas que moi. Et aucun journal, aucune brochure, que je sache, n'a signalé une attaqué de hwyl chez aucun de ces revivalistes. — Je puis dire aussi que dans les meetings auxquels j'ai assisté, j'ai toujours remarqué que le hwyl était plus fréquent et plus intense dans les prières que dans les allocutions : comment expliquer le fait, si c'est aux allocutions des revivalistes qu'il doit son origine et s'il est né par imitation des allocutions ? — J'ai été très frappé enfin par le fait que les gens, dans la congrégation, me paraissaient plus profondément émus dans leur hwyl que les ministres auxquels il arrivait d'y tomber. . .
A ces questions ou objections, mon correspondant gallois a eu la très grande amabilité de répondre par une nouvelle lettre :
J'ai écrit quelques remarques supplémentaires sur le hwyl en réponse à vos demandes. Peut-être trouverez- vous qu'elles jettent un peu plus de lumière sur les grands mystères de l'action de l'Esprit de Dieu, bien qu'aucune explication certaine et définie de ses agissements ne puisse être donnée par un homme mortel. Vous voyez un changement dans chaque Réveil. Lui seul sait pourquoi.
à) En ce qui concerne l'existence primitive du hwyl, nous devons reconnaître que l'aptitude musicale est un facteur naturel très puissant dans la nation galloise et qui a été largement mis en exercice dans les anciens services druidiques, dans les forêts druidiques depuis un temps immémorial.
Plus tard, des sortes de divertissements rythmiques turent en vogue dans les réunions et orgies qui avaient lieu
dans les cabarets, les dinianclies et les jours de congé, jusqu'aux Réveils méthodistes d'il y a 200 ans. A cette époque, toutes ces coutumes furent démolies par la puissante prédication qui fut alors introduite. En même temps que cette rénovation de la nation, quelques intermèdes rythmiques puissants et piquants furent mis enjeu avec une sérieuse intention d'écraser et de balayer au loin les restes des folles fantaisies de l'aristocratie et des ministres de paroisses qui n'étaient pas entraînés dans le Réveil.
Il paraît tout à fait possible et raisonnable que ces pouvoirs musicaux et rythmiques aient été tournés par le Saint-Esprit en puissance sanctifiée pour restaurer l'entière nation et l'élever à un niveau spirituel de pensée. Telles sont les traces de ce qui peut ressembler au hwyl antérieurement aux grands Réveils.
b} Quant à l'absence du hwyl dans les revivalistes actuels, hommes et femmes, dans leurs discours et leurs allocutions, une raison de ce fait nie semble être que les revivalistes actuels ne sont pas si largement doués de talents naturels pour la parole et la prédication que les revivalistes de jadis, mais ne possèdent qu'une couche inférieure (a lower strata) de talents, comparés aux grands talents qui ont caractérisé les anciens revivalistes. Est-ce qu'en cela Dieu désire conduire son Eglise à s'appuyer davantage sur les grandes impulsions de son Esprit? Nous ne le savons pas, mais tel est le fait.
c) Comment se fait-il que la masse (the rank and file of the multitude) soit plus puissamment affectée par le hwyl que les orateurs ? La raison de ce fait semble être que les orateursont affaire aux /lo/n mes et se servent pour cela d'une espèce de conversation et de raisonnement personnel intense, tandis que la multitude s'adresse directement à Dieu. Leurs méditations sur la beauté et la gloire de leur Sauveur et l'abondance de la grâce et la gloire de l'amour rédempteur les dominent, les maîtrisent et les transportent en des extases infinies. Comme une illustration de la vérité de cette remarque, Mr Evan Roberts, quand il parle aux hommes, a une manière calme, tranquille, mais intense. Mais parfois, quand d'autres sont en train de prier ou de louer, ou le voit souvent complètement prostré sur le sol dans un
violent paroxysme, avec des agitations et des cris^(shoutings) : c'est lorsqu'il s'adresse à Dieu et non aux hommes.
Ces intéressantes explications, qui font droit au caractère primitif du liwyl, laissent peut-être bien encore des points obscurs. Il faudrait sans doute être un psychologue gallois et pouvoir faire une enquête sur place comme aussi étudier dans l'original les écrits gallois relatifs à l'histoire religieuse et à l'histoire générale du Pays de Galles pour tirer tout cela parfaitement au clair. Il reste surprenant qu'Evan Roberts, étant ce qu'il est et ayant joué le rôle qu'il a joué, ne pratique jamais, pas plus que les autres revivalistes, le hvvyl soit dans les allocutions, soit dans les prières. Des sanglots, des agonies, des contorsions, des syncopes, des extases, des trances, etc., Evan Roberts et quelques autres revivalistes en ont, mais non pas du hwyl. Et Evan Roberts semble loin d'avoir pour le hwyl le même respect et la même admiration que mon correspondant gallois. Il interrompt parfois le hw^yl comme il interrompt le chant et il lui est arrivé de dire à son auditoire, à Liverpool et ailleurs : « Vous préféreriez une bonne réunion avec beaucoup de chant et beaucoup de hwyl... mais il faut d'abord purifier les cœurs, etc.. »
D'après les données de mon correspondant gallois, il faudrait penser que ce qu'il y a actuellement de hwyl, dans le Réveil de 1905, est une réapparition et une survivance (1)
(1) A l'appui de cette idée de survivance , on pourrait citer bien des traits. L'influence de la foule dans les réunions de Réveil provoque très souvent des rétrogradations, des régressions vers un état primitif antérieur. Un pasteur de la vallée de Swansea a fait cette déclaration reproduite par le Christian : « Il est digne de remarque que les jeunes gens de famille galloise dont les parents ont parlé gallois, mais qui euxmêmes emploient l'anglais pour parler chaque jour, ont souvent le pouvoir de parler avec facilité (fluency) et force en gallois quand ils sont sous le coup de l'émotion dans ces assen3.blées. « — Voici qui se rapporte encore plus directement à notre sujet : Dans le British Wcekly du
de phénomènes familiers dans les Réveils antérieurs et dûs dans ces Réveils à l'imitation par le peuple des grands revivalistes, avec cette différence que le liwyl pratiqué par les revivalistesdans leurs allocutions était pratiqué parlafoule dans les prières. Mais le hwyl, n'étant plus pratiqué dans le Réveil de 1905 par les revivalistes ni dans les allocutions ni dans les prières, devrait tendre à disparaître des mœurs galloises... à moins que surgisse dans l'avenir quelque puissant revivaliste dont la prédication fasse réapparaître le lîwyl. Ce sont là les changements qui se produisent d'un Réveil à l'autre, d'après mon correspondant gallois, et pour lesquels il essaie de trouver une raison. La raison à laquelle il se rattache, c'est que les revivalistes actuels sont inférieurs aux anciens et que Dieu se plaît à se servir d'instruments inférieurs pour qu'on lui rapporte plus sûrement toute la gloire. Sans combattre de front cette explication et tout en reconnaissant que les revivalistes actuels semblent très inférieurs aux anciens sous le rapport de la puissance oratoire, ou poétique, bardique, un psychologue sera tenté de se demander si le hwjd n'est pas destiné à disparaître peu à peu, au fur et à mesure des progrès de la civilisation, comme ont disparu tant d'autres traits intéressants d'une mentalité primitive, naïve et instinctive.
Quoi qu'il en soit, j'ajouterai que c'est le hwyl, et d'une
7 décembre 1905, M. Elvet Lewis raconte une réunion à laquelle il a assisté, en janvier 1905 : « Voici une prière anglaise, sans aucun accent qui trahisse le prieur ; mais, chose assez étrange, tandis qu'il parle, le voilà qui tout à coup tombe dans la mélodie du hwyl gallois, indéniablement, et avec une parfaite justesse. Je me sens mystifié ; est-ce l'atmosphère qui l'a saisi, ou quoi ? A mesure qu'il continue, le secret modestement se dévoile : « Oh ! je te remercie. Seigneur, je te remercie de ce que tu rae ramènes au pays natif de mon père pour 3' attraper le feu sacré ! » Quoi que ce soit qu'il eût perdu par son éducation anglaise et le milieu où il avait passé sa vie, ce jour-là quelque main invisible avait trouvé l'instinct ancesii al profondément caché dans sa nature, et l'avait fait vibrer pour en tii-er une parfaite mélodie. »
manière générale le caractère musical des réunions galloises, qui les rend intéressantes pour les étrangers qui ne savent pas le gallois. Je me suis souvent demandé comment il se faisait que des réunions de trois à quatre heures et au delà, où un grand nombre, pas la totalité, heureusement, mais un grand nombre pourtant, des chants, prières et allocutions se faisaient dans une langue inconnue de moi, ne me fatiguaient pas, ne me paraissaient pas trop longues. Je crois bien que des réunions de trois à quatre heures, en France, me paraîtraient avoir plus qu'assez duré, du moins si elles se produisaient et se poursuivaient suivant le train-train habituel ; car en temps de Réveil qui est-ce qui peut savoir ? Mais enfin les réunions galloises ne m'ont jamais paru longues. J'ai trouvé la raison du fait dans le caractère essentiellement musicaZ de ces réunions galloises. Ce caractère musical permet à la contagion émotive de s'exercer d'une façon originale et curieuse. On sait vaguement ce dont il s'agit. Dans les prières reviennent à certains intervalles des mots dont on sait le sens : Arglwydd, achiib (Seigneur, sauve).., Diolch itti (grâces te soient rendues)... Amtat nefol (père céleste)... Anfon Ysprgd (envoie l'Esprit)... Jesa Grist (Jésus-Christ),.. Jesii maivr (Grand Jésus^... Diwygiad (Réveil). . . Ce sont comme de brefs renseignements qui montrent le chemin, des termes juxtaposés plutôt que liés, espacés plutôt que juxtaposés, sans précision et sans nuances, qui indiquent la pensée plus qu'ils ne l'analysent. Ou bien, de temps à autre, une prière en anglais ou une allocution anglaise signale l'ordre d'idées où l'on se meut actuellement. Et puis, tout le reste n'est que son, tout le reste n'est que musique... Efïectivement, une émission de voix qui ne signifie rien, qui n'a pas de sens pour celui qui la perçoit, n'est pas pour lui un mot : ce n'est qu'une donnée purement sonore. Dans le discours compris de celui qui l'entend comme de celui qui le prononce, une phrase est une suite de mots telle que les sens respectifs
iïUDE PSYCHOLOGIQUE SUR LES BÉUNIONS GALLOISES. 293
de ces mots entrent tous en rapport de manière à former une proposition, c'est-à-dire à produire un sens collectif qui participe de chaque sens particulier et formule un jugement. Une phrase est donc une synthèse de mots qui signifie un jugement. Mais une suite de mots qui ne signifie rien pour l'intelligence, qui n'offraaucun sens, équivaut à une simple suite de sons; car le sens particulier de chaque mot ne soutenant, par hypothèse, aucun rapport avec celui de chaque autre mot est par là même inutilisé ; il peut être, sans inconvénient, remplacé par n'importe quelle donnée purement sonore. Et ainsi, l'étranger qui ignore le gallois se trouve bien forcé de ne plus tenir compte du sens des mots entenduSj mais seulement du son. Comme dans la poésie symboliste et plus que dans la poésie symboliste, le mot perd son caractère de signe intellectuel pour ne plus garder que celui de note musicale. Un pasteur disait à Paris, devant moi, le soir de la réunion du l^"" mai, à l'Oratoire, alors que nous parlions de la difficulté de se faire entendre dans ce grand local, quand on n'a pas l'avantage de posséder une voix très puissante : ce Oh ! pour moi, je vous assure que je ne tiens pas à en- » tendre d'un bout à l'autre le prédicateur ; cela ne m'est » pas nécessaire pour être édifié, au contraire; ainsi je me » rappelle avoir entendu une fois M. Bersier à Anduze. » Le temple d' Anduze, comme vous savez, est très grand. » J'étais arrivé en retard, j'étais mal placé ; je perdais les » trois quarts du discours de M. Bersier ; je ne l'entendais » qu'aux endroits les plus oratoires où il donnait toute sa » voix. Eh bien ! jai été aussi édifié, je crois pouvoir dire » plus édifié que si j'avais tout distinctement et clairement » entendu. » Tout le monde ne sera pas de l'avis de ce pasteur. Mais moi je dirai : j'ai ressenti pour mon compte quelque chose d'analogue aux réunions galloises, avec cette différence en faveur des réunions galloises, qu'en somme, lorque M. Bersier ne se faisait pas distinctement entendre
de son auditeur en retard, celui-ci n'entendait qu'une voix parlant confusément sur un ton ordinaire, — ce qui n'est pas toujours très émotionnant en soi — au lieu que, dans les réunions galloises, là où on ne comprend pas intellectuellement, on perçoit des voix qui vont du ton ordinaire de la parole parlée jusqu'au véritable chant. Il est incontestable qu'un auditeur soit peu émotif, soit peu propre à l'expression musicale de l'émotion, ne pourra être bien empoigné par de telles réunions. J'aurais aimé pouvoir en faire l'expérience et pouvoir envoyer au pays de Galles telles personnes de ma connaissance qui n'ont que de l'horreur pour ce qu'elles appellent, avec une intonation et une moue significatives, le mysticisme, et qui n'ont que de l'indifférence ou de l'aversion pour tout ce qui ressemble à de la musique. Je crois que ces personnes, si elles traduisaient sincèrement leurs impressions vraies, — je veux dire si elles savaient faire abstraction de toute idée a priori sur le Réveil et sur ce qu'il est convenable et religieux d'éprouver dans le Réveil et à propos du Réveil, si elles avaient le courage de leurs sensations et sentiments, devraient accuser un ennui réel, parfois colossal, dans ces interminables réunions galloises. Il n'en est pas ainsi des autres. Elles ne s'ennuient pas, parce qu'elles sont susceptibles d'être atteintes, touchées, par la contagion émotive exercée grâce à la musique.
Et que l'on songe à la très grande variété de ces réunions galloises. Je laisse de côté les chants, la lecture de la Bible, les allocutions, pour ne relever ici que les prières. Quatre éléments peuvent s'y mélanger et s'y mélangent suivant toutes les proportions : anglais, gallois, au point de vue de la langue ; ton ordinaire, chant musical, au point de vue du son. Voici divers cas qui peuvent se produire, se succéder, ou même coexister :
à) Une prière toute en anglais, sans hwyl.
Z?) Une prière toute en gallois, sans hwyl.
c) Une prière comniencée en anglais, puis soiis le coup de l'émotion continuée en gallois. Rien que cette substitution est déjà importante. L'étranger qui ne comprend pas le gallois, perd du tout au tout au point de vue intellectuel ; il comprenait, il ne comprend plus. C'est comme un rideau brusquement tiré devant l'intellect, avec quelques trous par ci par là lorsque jaillit quelque mot connu : Dioîch itti, achiib! Mais ce que l'étranger perd au point de vue intellectuel, il le gagne en partie au point de vue émotif. Car le passage de l'anglais en gallois s'effectue sous l'influence de l'émotion croissante, et cette émotion croissante commence déjà à donner à la parole comme une nuance musicale, comme une demi-teinte musicale, même avant que commence le hwyl, même s'il ne doit pas y avoir de liwyl proprement dit dans la prière. Le vrai Gallois n'est complètetemerit à son aise, n'exprime av«c une entière liberté ses sentiments, ne se livre complètement que par le moyen de la langue galloise, et il est impossible d'écouter une de ces prières où le gallois succède à l'anglais sans être frappé du contraste musical. Aussi bien y a-t-il un grand contraste entre la langue anglaise et la langue galloise. La langue galloise est plus complexe et plus riche ; elle donne du mal aux Anglais qui veulent l'apprendre, notamment, paraît-il, par la difficulté qu'ils trouvent à se fixer dans la tête le genre masculin ou féminin des substantifs. L'anglais, lui, se distingue surtout par la simplicité de la grammaire, par la brièveté des mots et des phrases. Au point de vue des mots, de leurs flexions, de leur groupement, il n'est pas de langage qui soit plus mutilé, plus détérioré que l'anglais. Il présente, à coup sûr, de ce chef, bien des avantages : l'altération phonétique na-t-elle pas aidé l'émancipation de la pensée? n'a-t-elle pas favorisé les progrès de l'homme dans la voie de l'abstraction? Mais autre chose est l'abstraction, autre chose est l'émotion concrète. Et, en ce qui concerne spécialement la sonorité, le parler ordinaire des
Anglais est loin d'être très agréable à l'oreille : il paraît souvent un peu pauvre en voyelles distinctes, sourd, inégal, confus, embarrassé de sifflantes et de sons que l'on peut qualifier d'explosifs : il n'a rien de la belle sonorité des langues méridionales, ni de la claire et nette prononciation du français. Au contraire, la langue des Gallois, quoique très gutturale, est très harmonieuse. On se figure parfois à tort,^ lorsqu'on en ignore la prononciation et qu'on croit devoir donner aux lettres la même signification que dans d'autres langues, que c'est une langue particulièrement riche, trop riche en consonnes ; mais c'est exactement l'inverse. La langue galloise a en réalité sept voyelles — le w et le y étant des voyelles originales. On cite en gallois ce dont on aurait de la peine à trouA'er l'équivalent dans d'autres langues, une poésie de huit lignes dans laquelle il n'y a pas une seule consonne. Lord Lyttleton, dans ses Lettres du Pays de Galles, dit que lorsqu'il franchit pour la première fois quelques-unes des montagnes galloises, et qu'il entendit les belles paj^sannes chanter en s'accompagnant de la harpe, il ne put s'empêcher de caresser l'idée qu'il avait franchi les Alpes et qu'il jouissait des plaisirs harmonieux du paradis italien (1). Tout cela explique et justifie le discours que me tenait un jour un Gallois , comme nous causions des prières prononcées dans les réunions : « Oh! me disail-il, vous ne pouvez pas juger des prières » vraiment galloises par les prières anglaises que vous » entendez et comprenez dans les réunions. Ce n'est pas » du tout le même mode, le même style de prière (/f is not » at ail thesame style of praying). »
d) Il en est de même dans un autre cas qui se produit assez rarement, mais qui se produit quelquefois : le cas d'une prière tout en anglais, mais où intervient le hwyl. Cela se produit chez des individus d'origine et de tempéra-
(1) Rév. Paxton Hood. Chrisimas Evans, p. 13-14.
ment bien gallois, mais qui, par suite des circonstances, de l'éducation, du milieu, ont été amenés à parler plus souvent anglais que gallois. Alors l'anglais leur est devenu plus familier par l'habitude. Mais tout de même le tempérament gallois leur maintient la faculté du hwyl. De là ramalgame un peu étrange, et qui, il faut le reconnaître, nuit un peu à l'intensité et à la puissance du hwyl : le hwyl en anglais. Cela prouve, par parenthèse, qu'il ne serait pas radicalement impossible d'entendre un hwyl en français, mais il y faudrait assurément un concours de circonstances bien extraordinaires, et qui ne sont guère à présumer (1). Les Gallois eux-mêmes ne semblent pas toujours se douter de ce qu'il y a de très particulièrement gallois dans leur hwyl, A Ferndale, un excellent pasteur qui voulut bien me cueillir au sortir de la réunion et m'inviter à aller partager son déjeûner — partager est bien le mot, car le déjeûner, ou plus exactement le lunch, très suffisant pour sa femme et lui, donnait un quotient un peu court lorsque le diviseur augmentait d'une unité — cet excellent pasteur, dis-je, me demanda si je prêchais quelquefois, et sur ma réponse affirmative et ma description du culte universitaire de Montauban, il me fit, avec un bon sourire, cette remarque : « Je » suppose que vous prêchez avec beaucoup de hwyl », de la même façon qu'il aurait dit : « Je suppose que vous vous )) animez beaucoup en parlant, que vous prêchez avec » beaucoup de feu » (2), J'essayai de lui faire comprendre.
(1) Ces lignes étaient écrites avant que me fût parvenue la lettre du pasteur gallois qui raconte avoir entendu le Iiavj'I dans la prédication d'un prêtre catholique romain à Amsterdam.
(2) J'ai lu, postérieurement, dans l'ouvrage déjà cité du Rév. Paxton Hood sur Chrisiinas Evans : « Quand le prédicateur gallois parle dans sa meilleure disposition (his best mood) et avec une grande onction, le plus grand coinpliment qui puisse lui être décerné, l'éloge le plus élevé qui puisse lui être donné, c'est de dire qu'il avait le hwj'l. Hwyl est le mot gallois pom' désigner la toile d'un bateau; et, probablement, des toiles ou des voiles d'un bateau , on a passé au sens de bateau rempli
mais je ne sais si j'y réussis, que les prédicateurs français sont capables parfois de prêcher avec feu, avec animation, mais qu'ils ignorent parfaitement cette forme spéciale d'animation et de feu qui s'appelle le liwyl. Il avait l'air de croire que tout homme ému doit être capable de tomber dans le hwyl. Et cependant je puis garantir que le hwyl n'est pas dune reproduction facile à qui n'est pas gallois. J'ai essayé pour mon compte de reproduire le hwyl devant une personne de ma connaissance qui ne l'avait jamais entendu; et bien que j'eusse fait auparavant une description détaillée et que j'eusse ensuite averti : « Je m'en » vais essayer de vous faire le hwyl », tout le résultat que j'ai obtenu en fait d'impression s'est résumé en cette phrase : « Vous m'avez fait peur ! » Il est évident que mon imitation du hwyl laissait à désirer. Je dois dire que j'ai entendu un étudiant en théologie français, qui avait été au Pays de Galles, imiter le hwyl infiniment mieux que moi. Mais tout de même pour bien faire le hwyl, il n'y a rien de tel que d'être Gallois de tempérament. C'est là la qualité de fond essentielle qui importe plus que la langue elle-même, quoiqu'il y ait, je le répète, dans la langue galloise quelque chose qui favorise le hwyl et lui permet de s'élever à sa plus grande hauteur. — On pourrait aussi, il est vrai, donner une autre interprétation également plausible. On pourrait dire que si les Gallois qui pratiquent le hwyl en anglais, poussent le hw^yl moins loin, c'est qu'ils sont moins émus, et qu'un progrès de plus dans l'émotion leur permettrait de pousser plus loin le hwyl. De même qu'il y a des individus qui sous l'empire de l'émotion passent de l'anglais au gallois sans hwyl, il y en a aussi qui sous l'empire de l'émotion passent de l'anglais au hwyl sans gallois; si l'émotion était plus forte, tous aboutiraient au hwyl en
et poussé par la brise ; le mot gallois qui signifie brise, awel, ressemble à hwyl et est parfois employé dans le même sens » (p. 15-16).
gallois, poussé à bout. Rien n'empêche que nous acceptions cette interprétation sans repousser la première. Car il est plus que probable que les deux interprétations sont vraies toutes deux et s'appliquent simplement à des cas différents.
e) Un cas très fréquent, c'est celui de la prière en gallois qui aboutit au hwjd. Comme rien n'est plus varié que le hwyl, et comme rien n'est plus continu, mobile, souple, fuyant — sauf exception — que le passage du ton parlé au hwyl et celui du hwyl au ton parlé, on conçoit qu'il y a là une variété quasi-infinie de modulations diverses.
f) Le cas le plus complexe est celui de la prière commencée en anglais, puis sous le coup de l'émotion continuée en gallois, puis sous l'influence d'une émotion croissante aboutissant au hwyl, puis redescendant du hwyl au ton ordinaire, et enfin revenant du gallois à Vanglais. J'ai souvent entendu des prières de ce genre, à la réserve du dernier trait : le retour final du gallois à l'anglais. Ce dernier trait, je ne l'ai constaté que dans une allocution. A Ferndale un homme s'est levé à la fin de la réunion, lorsque j'avais déjà dit quelques mots moi-même; il s'est avancé au Set Fawr, et s'est mis en devoir de parler, mais à peine avait-il dit en gallois : chers amis, que l'assemblée a entonné avec entrain un beau cantique. Il a attendu debout, recommençant à la fin de chaque strophe son interjection galloise : chers amis, niais l'assemblée repartait de plus belle dans son chant. A l'avant-dernier couplet, je remarquai qu'il avait lâché le gallois et qu'il disait cette fois en anglais son : chers amis... Puis, le cantique fini, épuisé, l'assemblée consentit à se taire et à écouter l'orateur, lequel se mit à dire : « Chers amis, je veux essayer de vous adresser » quelques mots en anglais, puisque nous avons ce matin » le privilège d'avoir un visiteur étranger. . . » Et il se met à faire son allocution en anglais. Mais bientôt le voilà qui s'anime, s'échauffe ; et, tout à coup, sans crier gare, le gallois fait irruption, et peu après le hwyl se déchaîne. Cepen-
daiit, au bout de quelques instants, l'explosion de hwyl se modère, le ton ordinaire revient, et l'orateur calmé se rappelant qu'il a promis de parler anglais à cause de moi revient à l'anglais. La même scène s'est reproduite trois ou quatre fois au cours de cette allocution typique : anglais simple — ■ gallois simple — gallois avec liwjd — gallois simple — anglais simple.
Lorsque ces six espèces de prières que je viens d'énumérer se succèdent, se croisent, se mêlent dans la plus grande variété, quelquefois même procèdent parallèlement et simultanément côte à côte, on conçoit qu'il y a là un mode d'expression extrêmement riche, complexe et varié pour l'émotion. Le hwyl, d'ailleurs, se prête avec souplesse à traduire les sentiments les plus divers dans l'ordre religieux : tantôt il est d'une expression grave, majestueuse, propre à rendre l'allure de la prière douce et calme, tantôt il est d'un accent plus mystique, plus passionné, plus déchirant, plus véhément. Joie pieuse, exaltation lyrique, affirmation croyante, transports de reconnaissance, tout cela se succède et se mêle à l'envi dans le hwyl. Mais encore faut-il pour vibrer de concert, être non seulement émotif, mais, de plus, sensible au langage musical. Je ne prétends certes pas qu'il faille être très fort musicien, techniquement instruit, versé dans tous les mystères des lois de la composition et de l'harmonie. Cela n'est pas nécessaire, et je suis loin de me donner moi-mêine pour tel. Mais il faut être au moins pourvu d'une certaine dose d'intelligence musicale, aimer et sentir la musique, avoir quelque aptitude innée à vivre dans le monde des sensations sonores. L'édification qu'on peut ressentir dans les réunions galloises — surtout celle que peuvent ressentir des étrangers qui ignorent la langue — n'est point l'effet de la réflexion ; elle n'est point faite d'éléments uniquement ou principalement intellectuels. C'est pour cela qu'un pasteur presbytérien de Londres me disait : « Les réunions galloi-
» ses, c'est à peine si je consens à leur donner le nom de » ciirétiennes. » C'est que ce pasteur presbytérien, qui ne sait pas plus que moi le gallois, a une très grande prédilection pour la doctrine ; je ne dirai pas qu'il est intellectualiste; je dirai simplement qu'il est intellectuel, et qu'il lui paraît difficile de s'édifier sans une forte dose de doctrine bien explicite. Pourtant, là où la connaissance existe déjà, comme c'est le cas chez les Gallois, on peut bien concevoir une influence purement émotive qui, au lieu d'agir sur l'intelligence pour inculquer au cerveau quelques nouveaux dogmes et préceptes, transforme radicalement les instincts, tendances et habitudes en transformant la manière de sentir, métamorphose qui pénètre dans le tréfonds de l'individu, qui atteint, par l'intermédiaire de ses sentiments, sa volonté. M, Ribot, dans sa Logique des sentiments, avec son grand sens des réalités psychologiques, ne craint pas de définir la conversion « une altération partielle de la personnalité dans ses éléments affectifs. » (p. 85.) Eh bien! c'est là très exactement la conversion telle qu'elle se produit chez les Gallois, et cette mise enjeu des éléments affectifs se poursuit, se prolonge, soit dans le chant proprement dit, soit dans le hwyl. Et celui qui ignore la langue galloise peut très bien, s'il comprend et sent la musique, vibrer avec les Gallois et se plaire et s'édifier à leurs réunions.
J'irai même plus loin. Je me rappelle avoir entendu dire à un Français, auquel je posais quelques questions avant de partir pour le Pays de Galles : a. Vous savez, ces réunions » ne sont pas fatigantes ; non, on n'est pas fatigué quand » on sort de ces réunions si longues ; on est joyeux, serein, » dispos, épanoui ; la joie ne fatigue pas. » Dans la réunion de la rue de Trévise où, en février dernier, MM. Lenoir, Lombard, Lortsch et Saillens ont raconté leur visite au Réveil Gallois, M. Saillens a dit, d'après le Christianisme (23 février) : a Dans les réunions du Pays de Galles, on » oublie la fatigue et la faim ; on y éprouve une ivresse
» très douce et très paisible qui n'énerve pas et ne fatigue » pas ; on dirait que l'on y sent des ailes vous frôler par » moments. » J'ai éprouvé pour mon compte la vérité de ces observations ; non pas certes que la fatigue m'ait épargné, mais ce qui est fatigant, ce sont les veillées tardives prolongées pendant des jours et des jours, quand on est habitué à un emploi plus reposant de ses soirées, ce sont les nuits sans sommeil dans des hôtels bruyants ou des chambres insuffisamment obscures ; c'est l'irrégularité dans les repas ; ce sont mille autres choses encore; tout cela fatigue, fatigue même beaucoup à la longue. Mais ce ne sont pas les réunions qui fatiguent, lorsqu'elles sont pleines, débordantes, ferventes ; au contraire, tantôt elles reposent, produisent comme une sorte de détente ; tantôt elles exaltent, fortifient, comme si elles étaient douées de je ne sais quelle vertu. Un psychologue dirait qu'elles sont douées d'une vertu dynamogéniqiie. Et je me suis rappelé souvent ces mots de M. Dauriac dans son Essai sur l'esprit musical : « La musique exalte en nous le ton de la vie, » parce qu'elle nous donne des sensations intenses et vo- » lumineuses. Elle exalte le ton de la vie parce qu'elle fait » affleurer à la conscience une foule de petites perceptions » restées dans les couches les plus lointaines de la Aie inté- » rieure, presque à fond de cale. On dirait qu'en les réveil- » lant elle les ordonne et qu'en les ordonnant elle les » accorde » (p. 227).
En y réfléchissant encore, je dois bien avouer toutefois que cette excitation ou cette détente ne sont que momentanées : lorsqu'on suit pendant plusieurs jours des réunions de ce genre, ces excitations et ces détentes indéniables et effectives dans l'instant où on les éprouve, finissent par être suivies d'une certaine lassitude et par provoquer un certain épuisement physique et mental. Et ainsi, en fin de compte, je dois corriger un peu — ou compléter — mon assertion de tout à l'heure : les réunions ne fatiguent pas.
oui, c'est vrai, pendant qu'on y est et au début. Mais après et à la longue on finit bien par constater en soi comme un soutirement de forces, comme une sorte de déperdition et d'affaiblissement nerveux.
8° Pour continuer notre étude psychologique sur les réunions galloises, il convient de relever encore un autre trait de ces réunions : les interruptions, les interjections, les marques d'assentiment plus ou moins bruyantes données par les auditeurs, pendant que les individus isolés prient ou parlent. Ce n'est pas là un trait de mœurs absolument particulier aux Gallois : il est répandu chez les Anglais, chez les Américains. Mais nulle part, je n'avais entendu les éjaculations de ce genre aussi nombreuses, aussi ardentes qu'au Pays de Galles. A Cardiff, j'en ai été frappé dès la première réunion à laquelle j'ai assisté, et je retrouve dans mes notes la remarque suivante :
» Les répons de l'Assemblée ne se bornent pas à des » Amens stéréotypés. Ce sont parfois des gémissements, » je pourrais presque dire des sortes de grognements, tantôt y> plaintifs, douloureux, tantôt joyeux, suivant les cas. On » sent une grande profondeur affective là dessous. »
A Ferndale, le bruit des Amen! Bravo! Oh! Ah! était tellement fort qu'il couvrait parfois complètement la voix de celui ou celle qui priait. Il n'y a pas à nier que chez quelques-uns cela ne devienne une habitude, presque une routine, que de laisser échapper de temps à autre de semblable interjections. J'ai observé parfois que dans des instants de silence — instants bien rares dans les réunions ferventes d'alliance évangélique présidées par les jeunes revivalistes, plus fréquents dans les réunions quotidiennes ordinaires où une seule Eglise est représentée — il y avait de braves gens qui s'écriaient : « Très bien! Amen! » alors
te- . « «
que personne n'avait rien dit du tout. Le public ne s'en offusquait pas, n'avait pas même l'air d'y prêter attention : il est tellement habitué, lui aussi, aux interjections enthou-
siastes ! Il fallait être un étranger, sinon un psychologue, pour remarquer ces amens lancés dans le vide et ne se rapportant à rien, et y déceler le commencement d'une quasiroutine formaliste. Dans le même genre, j'ai aussi observé des hommes — ce sont surtout les hommes, les diacres ou anciens, ceux qui s'asseoient au Set Fawr, et qui se considèrent un peu comme les chefs spirituels, qui sont susceptibles de donner dans ce travers — j'ai observé des hommes qui disaient Ame/ï.^ Hear! tout le temps pendant qu'on lisait un chapitre de la Bible, et cela non pas seulement aux endroits réellement impressifs, solennels, touchants, niais tout le long de la lectui'e. Ils auraient évidemment ponctué de la même manière la lecture d'une généalogie, si quelque lecteur s'était avisé de faire ce choix (1)... Un scrupule toutefois me prend : est-il bien sûr qu'il y ait là du formalisme, même en germe, même en soupçon? Est-il bien sûr que ces interjections, qui ont l'air de ne se rapporter à rien, ne se rapportent pas d'une manière quelconque aux pensées et aux prières secrètes de celui-là même qui les prononce? ou bien aux paroles qui ont été antérieurement prononcées et qui reviennent, comme ruminées, à l'esprit de l'interrupteur? ou bien ne serait-ce pas parfois une manière d'exprimer le contentement dêtre là, la joie de sentir la présence du Saint- Esprit? ou encore un moyen d'encourager les assistants à rompre le silence, à obéir aux inspirations de l'Esprit, à prier ou chanter?
Dans tous les cas, il est des interjections plus étoffées, plus développées, produites pendant les prières et allocu-
(1) Le Rév. Paxton Hood raconte que , tandis que Christmas Evans prêchait sur la félicité céleste, il lui arriva accidentellement de prononcer, au cours de sa description, cette parole : « Là ou ne se marie pas, et on ne donne pas en mariage. » Au-dessous de lui était assis un frère fervent qui , probablement sans savoir ce qu'il disait , fit retentir uu cordial Amen! Evans s'arrêta, le regarda en pleine figure et lui dit : « Ah ! ah ! vous en avez eu assez, n'est-ce pas ? » (Ouv. cité, jî. 235.)
tiens que l'on ne peut accuser, elles, de manquer de torce et de vie. Quelques-uns des auditeurs sont quelquefois si émus par les discours ou lés prières des autres qu'ils se lèvent debout sur leurs pieds et crient : Amen! hear! ou émettent des interjections plus détaillées qui sont comme une sorte de commentaire courant du texte débité par le prieur ou l'orateur. Pendant une lecture de la Bible entremêlée de réflexions, un homme, emporté par son émotion, s'écrie : « Oh ! merci à Dieu pour cette révélation ! » Ailleurs, un ouvrier, dans le corps de la chapelle, se lève pour raconter son expérience, il dit que maintenant il trouve son plus grand plaisir "dans la prière : « Je prie le matin, à midi, et le soir. » Une voix se fait entendre dans la galerie : « Et nous prions aussi dans les ateliers, n'est-ce pas, Jim? » — Pendant une prière, un homme assis près de celui qui prie est si ému qu'il se lève lui aussi tout à coup. D'une voix tremblante d'émotion, il s'écrie : ce Sonnez les cloches » du ciel et faites un tel carillon que le diable épouvanté » s'enfuie bien loin de ces vallées ! » Et l'édifice tout entier vibre d'Amens et de Diolch iddo répétés. Une douzaine d'hommes sautent sur leurs pieds, et une parfaite Babel de prières galloises et anglaises s'ensuit.
En décembre dernier, Evaii Roberts parlait de l'amour de Dieu et racontait qu'il avait été mis à l'épreuve, qu'il avait perdu pour un temps la conscience de la présence de Dieu en lui; il ajoutait que, dans ces circonstances, Satan avait essaj'é de le décourager, et qu'il avait repoussé les attaques du diable par la prière et la lecture de la Bible. « Très bien, mon garçon ! » s'écria un ouvrier, et quoique l'interruption provoquât quelques rires, la congrégation approuva si cordialement l'interrupteur, qu'elle fit instantanément retentir le chant du Diolch iddo. Un autre jour, Evaii Roberts faisait appel aux auditeurs, les suppliant de devenir des membres actifs, des travailleurs dans les Eglises. Il disait que Dieu ne se soucie pas des gens pares- ,
seux : a N'êtes-vous pas enfin prêts, denianda-t-il, à ôter « votre veste pour vous mettre à l'œuvre ? » Et aussitôt un jeune mineur, dans la galerie, se leva, ôta en effet sa veste, et la jeta sur son siège, en criant : ce Je suis prêt à tra- » vailler ! » — incident qui souleva un tumulte de réponses enthousiastes dans l'auditoire (Abergwynfi, 20 novembre).
Une autre fois encore, pendant qu'Evan Roberts parle de la nécessité de choisir entre le ciel et la perdition et de savoir sur quelle route on se trouve, une voix s'écrie : « Il » y en a ici un qui est en route pour le Ciel, en tout cas », et une autre voix lance cette exclamation originale : « Les » voyageurs pour la Montagne de Sion, en voiture I »
« Combien y a-t-il de personnes de bonne volonté qui » veuillent venir pour une excursion dans le bateau du » salut, ce soir? » crie un autre jeune homme au bout de la galerie, et en réponse, l'assemblée chante aussitôt à pleins poumons : le Crown Him Lord of ail (Couronnez-le Seigneur de tous I) (1).
Parfois, l'interruption devient presque un dialogue entre le revivaliste et tel ou tel assistant : Le 15 février, Evan Roberts, au cours d'une allocution, se met à dire : « Le plan du salut est parfait. »
Une voix dans l'assemblée : « Il n'y a pas de fêlure. »
« Non, il n'y a pas de fêlure », reprend Févangéliste qui se joint aux rires de l'assemblée.
« Quelques personnes critiquent cette joie », dit Evan Roberts, faisant allusion à ces rires.
Une voix dans l'assemblée : « Qu'ils la critiquent ! je » m'en moque, aussi longtemps que nous avons une part » dans cette joie. »
« Oui, réplique Evan Roberts; mais ils disent que la » maison de Dieu est sainte !... Eh bien ! est-ce que le Ciel » n'est pas saint? S'il y a de la joie dans le Ciel, pourquoi
(1) Le n° 47 du recueil de l'Etoile (Couronné roi).
» n'y participerions-nous pas? Jésus est joyeux parce qu'en )) laissant tomber ses regards sur nous, il voit que l'œuvre » de son amour progresse, et quand Jésus se réjouit, nous » nous réjouissons ! Le seul danger au milieu de cette joie, » c'est que nous en venions à oublier ceux qui ne sont pas » sauvés. »
Ne négligeons pas, enfin, de rappeler, en fait d'interruptions, les interruptions musicales. Il n'est pas rare que celui qui parle ou qui prie provoque par telle ou telle de ses paroles une association d'idées qui donne aussitôt naissance à un chant. Quelqu'un, par exemple, au cours de son allocution, se met à décrire avec vivacité la situation d'un homme en train de se noyer et sauvé par un camarade. Au moment où il s'apprête à tirer la morale de son récit, une jeune fille se lève, entonne le cantique : Jetez la bouée (Throw out the life-line), et l'assemblée suit avec enthousiasme.
Il arrive très fréquemment aux revivalistes-chanteurs d'interrompre ainsi les revivalistes-orateurs. Jenkins interrompt Sidney Evans, Miss Maggie Davies interrompt Dan Roberts, Miss Annie Davies interrompt Evan Roberts. Habituellement, les revivalistes-orateurs se taisent et renoncent à leur allocution, le chant provoquant des explosions de prières dans l'assemblée. Quelquefois ils reprennent leur allocution après le chant. D'autres fois ils continuent leur allocution pendant le chant. Cela est arrivé surtout à Evan Roberts, qui a ainsi continué de parler tandis que Miss Annie Davies debout, à côté de lui, en chaire, l'accompagnait en chantant à demi-voix, en sourdine. J'ai entendu pour mon compte, à Rhos, deux jeunes filles et un homme partir tous les trois en même temps : l'homme en prière, les deux jeunes filles entonnant chacune un solo différent. Naturellement, c'était assez discordant. Aussi l'une des jeunes filles s'est arrêtée après sa première strophe ; mais l'autre soliste a continué pendant et avec la prière de
l'homme. Et s'il peut sembler a priori qu'il doit y avoir là quelque chose de bizarre, même de ridicule et de gênant, je garantis qu'il n'en est pas ainsi pour les auditeurs et témoins. La musique du chant agit d'une manière indéfinissable et subconsciente sur le prieur, sur les modulations de sa voix, sur son hwyl, et il finit par se produire là une sorte de duo d'un caractère tout à fait unique. Un Anglais, qui assistait comme moi à la réunion, s'est levé enthousiasmé et s'est approché de la balustrade pour exprimer son enthousiasme : « Je n'ai jamais entendu rien de plus )) harmonieux,... » a-t-il commencé. Mais l'assemblée ne lui a pas permis de placer son discours. Des prières sont immédiatement parties de tous côtés.
9° Ce qui frappe encore l'étranger dans les réunions galloises, c'est l'attitude dés gens pendant les prières. Comme cela est l'habitude en Angleterre, on reste assis. Il n'y a rien là de particulier. Mais ce qui est particulier, c'est que très souvent on ne ferme pas les yeux pendant les prières. C'est ce qui m'a bien mis à l'aise et m'a permis de faire des observations qu'il m'eût été difficile de faire, si j'avais eu mauvaise conscience en ouvrant les yeux et en regardant, ou si je ne m'étais risqué à le faire qu'à la dérobée. Mais non, je pouvais y aller carrément sans scandaliser personne. Il faut dire que les gens ouvrent les yeux çurtout lorsque se produisent les prières simultanées; alors, soit par curiosité, désir de voir quels sont ceux qui prient — curiosité et désir qui d'ailleurs ne sont pas forcément profanes, il s'en faut — soit par impossibilité psychologique de suivre une prière quelconque lorsqu'il y en a un si grand nombre qui s'entrecroisent et se mêlent, les yeux s'ouvrent, et plusieurs, dans une attitude toujours respectueuse, mais plutôt dans l'attitude de ceux qui entendent une allocution, écoutent tantôt celui-ci, tantôt celui-là. Par exemple, il est assez difficile, quand il y a des prières simultanées, de savoir toujours à laquelle de ces prières se rapportent les
Amen! Hear ! etc.. Car — et ceci est assez intéressant à constater comnie marque d'une certaine épidémie ou contagion affective — très souvent les prieurs simultanés se lèvent dans le même coin ou la même portion de l'auditoire, à peine distants les uns des autres de quelques places. Ce n'est pas toujours, mais il m'a paru que c'était souvent le cas. On dirait que l'Esprit, ou l'influence mystérieuse, quelle qu'elle soit, s'abat à un moment donné sur telle partie de l'auditoire et l'inspire particulièrement. Lorsqu'il y a plusieurs prières simultanées et qu'elles s'élèvent dans les galeries, bien des gens en bas lèvent la tête et regardent en l'air. Alors Dan Roberts se lève, s'incline sur le coussin de la chaire, et de la main fait signe de courber les fronts et de prier.
Cette ouverture des yeux, si je piiis parler ainsi, ne comporte évidemment pas une explication unique. Elle s'explique différemment suivant les cas. Il y en a quelques-uns qui ont les yeux ouverts pour voir et s'édifier en voyant. J'ai encore, ineffaçable dans ma mémoire, le souvenir d'une scène de ce genre à Ferndale. Pendant le chant d'un cantique, une femme s'était levée, avait traversé l'assemblée, et était venue sagenouiller au banc de devant. C'était dans une petite salle, non dans une chapelle : il n'y avait pas de parquet, tous les bancs étaient au même niveau. Le chant terminé, la femme à genoux se met à prier, d'abord à voix très basse, puis en hwyl, avec une animation croissante. Etant agenouillée au premier banc, elle faisait face à un homme assis au second banc, la tête un peu plus haute. Cet homme avait les yeux ouverts, et il regardait, il regardait cette femme en prière à ses genoux ; il y avait tout un drame dans la succession rapide des émotions que disait ce regard ; et les larmes coulaient de ces yeux ouverts, et des sourires extatiques traversaient ce visage, et le hwyl de la femme augmentant, la femme commençant à gesticuler avec feu, l'homme se mit à gesticuler lui aussi sans perdre
la femme de. vue : ses bras se tendaient, ses poings se crispaient, ses mains se levaient et retombaient à mesure que s'élevaient et tombaient les vagues de l'émotion; ses lèvres laissaient échapper les exclamations les plus variées et les plus ferventes, et ses yeux regardaient, regardaient toujours
D'autres fois, il y en a, bien certainement, qui ont les yeux ouverts et qui ne voient pas. J'avais eu déjà cette persuasion très vive, lorsque je suis tombé sur quelques lignes de Wagner qui peuvent servir à merveille à illustrer le cas, lor.squ'on se souvieiit du caractère musical des réunions galloises, lorsqu'on se rappelle que, dans le hwyl, la prière, tout en restant prière, se transforme peu à peu en chant : (( Sous l'action de la musique, notre vue perd sa puissance, au point que nous cessons de voir, les yeux ouverts... nous tombons, les yeux ouverts, dans un état analogue à la lucidité somnambulique... la musique rend notre faculté perceptive sans force pour tout autre perception que celle de notre monde intime. » (Essai sur Beethoven.)
10° Un autre trait à relever dans les réunions galloises^ c'est le rire — je ne parle pas du rire des moqueurs : il paraît qu'il y en avait quelquefois dans les réunions auxquelles j'ai assisté; je ne les ai pas vus, mais on a fait allusion à leurs railleries — je parle du rire des chrétiens, dès « réveillés. » L'étranger — surtout le Français, on est si peu habitué en France à se dérider dans les temples — est un peu interloqué, lorsqu'au milieu d'une prière fervente, il entend tout à coup l'assemblée partir d'un franc éclat de rire, entremêlé d'Amen! de Hear! ou bien lorsqu'il voit son voisin partir d'un bruyant éclat de rire en se frappant vigoureusement la jambe de l'air de dire : « Ah! elle est » bien bonne, celle-là ! C'est un comble ! Il n'y a plus qu'à » tirer l'échelle ! » Ce rire ne trouble pas, d'ailleurs, la personne qui prie : elle continue comme si de rien n'était, toujours imperturbable, elle, et ne participant point au rire
général, toujours les yeux fermés, et abstraite de l'entourage. Comment expliquer ce rire? Quelquefois ce rire s'explique très simplement par le fait que l'individu qui prie dit quelque chose de drôle dans sa prière. Cela arrive sou^ vent. Car, d'abord, les gens qui prient sont habituellement des illettrés dont le langage est très pittoresque et imagé ; et puis et surtout l'émotion de celui ou de celle qui prie est si vive, si intense, qu'il ne songe ni à soi ni à son entourage, et que, dominé par ses sentiments et presque incon^ scient de la façon dont il les exprime, il lâche absolument tel quel tout ce qui lui passe par la tête et par le cœur, sans se préoccuper de la propriété du langage et des convenances. Voici quelques exemples : Dans la petite ville de Rhos, il y a une chapelle qui est appelée la grande chapelle, Capel mawr en gallois et une autre appelée petite chapelle (bien entendu il y a encore quantité d'autres chapelles à Rhos ; mais peu importe ici). Dans une prière, un homme remerciant Dieu avec effusion des changements opérés à Rhos par le Réveil, rendant grâces pour les conversions effectuées, les résultats obtenus par l'incorporation aux Eglises des gens autrefois scandaleux, s'est écrié : « Grâces te » soient rendues, ô Seigneur, Diolch itti, ô Arglwydd, grâ- » ces te soient rendues de ce que la petite chapelle a attrapé » tous les voleurs et les parieurs , et de ce que Capel Mav^^r » a attrapé tous les ivrognes ! » Rien d'étonnant à ce que l'assemblée se soit permis de rire.
Voici encore quelques échantillons de mots soit drôles, soit simplement naïfs, échappés à des Gallois dans leurs prières :
Un jeune homme prie pour son frère : « Cher Seigneur, » souviens-toi de Meirion mon frère, qui est là-bas en Amé- » rique, un enfant prodigue. Jésus-Christ est mort pour » sauver Meirion, dis-lui cela ce soir. L'Amérique est très » grande, mais chaque coin t'en est connu ; et tu sais où est » Meirion, cherchant à se cacher de ta présence. »
Une jeune femme demande à Dieu de sauver son mari, et aussi ses propres frères et sœurs, « quand ce ne serait, » reprit-elle, quand ce ne serait qu'à cause des petits enfants » que tu leur as donnés. Seigneur! »
Un jeune homme, dans sa prière, raconte une conversation qu'il a eue avec un cabaretier qui s'est plaint que le Réveil diminuait ses revenus : « O Seigneur! Il a pris l'ar- » gent qui aurait dû acheter de la nourriture et des habits » pour nos femmes et nos enfants. Pour lui faire fermer son ■» cabaret et lui faire réparer sa vie passée, fais de lui un » missionnaire. »
Au sujet du foot-ball, qui est une source de dangers et de tentations innombrables au Pays de Galles, une voix s'écrie: c< O Dieu, écrase le jeu et convertis les joueurs! »
Un autre, faisant allusion aux merveilles opérées par Dieu dans le Réveil, priait disant à Dieu avec approbation : « O Dieu, tu as bien travaillé ! »
Ailleurs, un homme prie : « O Seigneur, autrefois quand nous te priions, nous avions à attendre longtemps ta réponse, mais aujourd'hui nous te remercions de ce que tu nous envoies tes réponses par le retour du courrier. »
Il y a de ces prières qui sont, suivant une expression de Mr. Elvet Lewis, des babils avec Dieu (chats with God). Exemple : « Cher Père, prie un vieillard, tu es venu à nos meetings. Je t'avais demandé de venir; je t'avais dit qu'il te fallait venir cette année à tout prix (les meetings en question étaient des meetings annuels, des meetings ce anniversaires »). Et Tu es venu ! Tu es si bon, car j'avais oublié une chose quand je t'ai prié de venir ; j'avais tout à fait oublié de te demander de me garder en bonne santé pour les meetings. Et dimanche dernier je me suis senti très mal ; j'ai eu peur de ne pouvoir me rendre aux meetings et d'en perdre le bénéfice. C'était un peu tard pour te demander d'améliorer ma santé, mais je m'y suis risqué, et... je suis ici ! Oh ! oui. Tu es ici, toi, il n'y a rien là d'éton-
liant, mais moi aussi je suis ici — et c'est ça qui est une merveille !»
M. Elvet Lewis a aussi raconté une autre prière qui ne laisse pas d'être piquante en son genre : Dans une localité, il y avait six dimanches qu'un ministre n'avait pas pu prêcher, ses paroissiens étant chaque fois saisis et emportés par une puissante et incoercible vague de prière et de louange. Le septième dimanche, obligé de s'absenter, il envoya, pour acquit de conscience, un jeune étudiant prêcher à sa place. Quand l'étudiant entra dans la chapelle, il y avait déjà une réunion de prière en train. Il s'y joignit et attendit patiemment la fin — et le moment de commencer son sermon. Mais quel ne fut pas son ahurissement d'entendre tout à coup un homme s'écrier dans sa prière : « Seigneur ! bénis notre jeune frère qui est venu parmi nous. Il s'imagine qu'il va prêcher, mais nous, nous ne sommes pas bien sûrs qu'il y réussise. Voilà six dimanches que nous avons arrêté un prédicateur bien meilleur que lui (we bave stopped a better man than he is for six sundays !) »
M, Lombard m'a raconté une prière qu'il avait entendue à Maesteg, le 12 février. Pour la comprendre, il faut savoir qu'à cette réunion la foule était si nombreuse et si envahissante que, sous sa formidable pression exercée dans tous les sens, un tuyau de bec de gaz se trouA'a brisé. Le gaz, immédiatement, s'échappa dans la chapelle. On cria d'éteindre tous les becs. Mais il y avait des gens qui persistaient à vouloir laisser quelques becs allumés ou à frotter des allumettes. Une panique générale était imminente. Evan Roberts ne perdit pas son sang-froid. Sa présence d'esprit certainement évita un désastre. Il exhorta les gens à être calmes, il resta lui-même en chaire avec les demoiselles qui l'accompagnaient, et celles-ci entonnèrent dans l'obscurité des cantiques que les trois quarts de l'assemblée demeurés dans la salle chantèrent avec ferveur l'un après
l'autre. La fuite de gaz fut enfin arrêtée, et la Chapelle de nouveau éclairée. Evan Roberts demanda aux assistants s'ils n'étaient pas maintenant trop troublés dans leur esprit pour continuer d'adorer, mais ceux-ci lui répondirent aussitôt par un volume énorme de protestation : c Non, non ! » Un jeune homme s'écria qu'il y avait un converti à son côté. Et un autre jeune homme entama une prière ardente dans laquelle il s'écria : « O Seigneur, tu sais que dans la » bagarre j'ai perdu mon chapeau ; j'ai eu beau le chercher, » je n'ai pu le découvrir; je ne sais vraiment pas où il a » passé ; mais, ô Seigneur, tant pis ; tu sais que cela m'est » bien égal et que je suis plus préoccupé de mon âme que » de mon chapeau. »
Ailleurs, à Aberdare, j'ai entendu moi-même un homme qui priait dans une galerie soulever un rire homérique. Il priait en gallois. Je me suis penché vers mon voisin qui m'a complaisamment traduit le passage comique ; et je ne me rappelle plus les termes anglais, mais je me souviens bien de l'impression qu'ils m'ont produite ; j'ai compris que le Gallois avait dit en sa langue quelque chose de semblable à ceci : a O Seigneur, tu sais que les gens qui sontlà à côté de » moi, dans la galerie, semoquentde moipendant que je t'ex- » pose la misère de mon âme, tu le sais, Seigneur ; mais tu sais » aussi que cela m'est bien égal ; tu sais, Seigneur, que je... » me moque (1) de leurs moqueries. » A un autre moment, une autre prière soulève encore des rires. Je me penche de nouveau vers mon voisin pour implorer une traduction. Mais cette fois il s'y refuse en riant : « Vous savez, me » dit-il, c'est du grossier langage gallois. » Cette fois, décidément, la prière est trop inconvenante pour être traduite.
Dans les cas de ce genre, le rire de l'assemblée se com-
(1) Le terme emploj'é correspondait à un mot français beaucoup plus libre, beaucoup moins académique, que le lecteur n'aura pas de peine à suppléer.
prend sans peine. C'est le rire provoqué par le comique. Et à ce propos, il sera permis de faire observer en passant que l'un des psychologues contemporains qui se sont le plus et le mieux occupés du rire, M. Bergson, me paraît en désaccord complet avec mes observations sur le rire des réunions galloises, lorsqu'il soutient, à propos du rire spécialement provoqué par le comique, que ce rire suppose « l'insensibilité », « l'indifférence », « une anesthésie momentanée du cœur », qu'il ne s'inspire jamais « d'une pensée de bienveillance ou même d'équité », qu'il ne peut être ni juste ni bon, qu'il implique ce un peu d'égoïsme, et derrière l'égoïsme lui-même quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant » (1). Eh bien, toute cette caractéristique est foncièrement inexacte en ce qui concerne le rire gallois (je ne parle bien entendu que du rire gallois provoqué par le comique). Dans ce rire gallois, ce n'est pas seulement « l'apparence » qui est oc faite de jovialité aimable, de bonhomie », c'est le fond. Le rire gallois exprime uniquement la bienveillance. Les sentiments altruistes y dominent les sentiments égoïstes, comme aussi l'optimisme, l'optimisme chrétien en exclut le pessimisme amer et orgueilleux. Et ce rire gallois, bien loin de supposer l'insensibilité se concilie incessamment avec l'émotion très vraie et très intense.
Mais les cas de rire provoqué par le comique n'épuisent pas, il s'en faut, tous les cas de rire que l'on peut rencontrer dans les réunions galloises. Et je crois bien qu'il faut renoncer à ramener à l'unité la diversité des causes probables de ces rires. Ce qui est sûr, dans tous les cas, — et curieux — c'est que le rire ne se produit pas seulement lorsque la prière renferme quelque chose de drôle. J'ai pu m'en convaincre par les rires qui ont accompagné en ma
(1) Essai siii- le rire, p. 4, 5, 6, 8, 142, 143, 149, 190, 198, 200-201, 202,
présence plusieurs prières anglaises, lesquelles ne renlerniaient rien du tout de comique. Le rire semble alors comme une façon d'exprimer le contentement, l'approbation, la satisfaction. C'est un mode d'expansion de la joie de vivre — ■ de la joie de vivre chrétiennement. C'est le retentissement organique naturel d'un état de joie, d'épanouissement, de détente. Lorsqu'un enfant prie et prie bien, les gens rient, et les plus émus rient tout le temps, que l'enfant dise ou non des choses proprement drôles. Voici quelques échantillons de prières d'enfants, où je n'ai pas cherché à classer à part ce qui est réellement comique et ce qui est simplement enfantin :
Un petit garçon : « Merci, ô Dieu, de ce que tu m'aides » à me lever et à prier, mais nous savons que tout ce que » nous demandons à Dieu, il peut nous le donner. Oh ! » que Jésus soit présent ici et fasse sentir sa présence I » Merci, ô Dieu, pour la croix du milieu sur le Calvaire » (allusion au fait que la croix de Jésus était située entre les » croix des deux brigands). Oh! je désire marcher sur la » même route que Jésus et être semblable à Jésus, donner » toute ma vie pour Lui et travailler pour Lui ! il y a plus » de plaisir à travailler pour Lui qu'à s'occuper à n'importe » quel autre travail. Oh ! fais que toute la congrégation » ait un nouveau cœur ; l'autre cœur est trop sale ! »
Un autre garçon fait une prière qui revient à ceci : « O » Seigneur, tu sais que ma mère est toujours après moi et » qu'elle. . . m'embête terriblement ; ô Seigneur, fais-lui com- » prendre qu'elle ne peut rien contre moi, puisque je t'ap- » partiens î »
Un garçon de 14 ans, de la galerie, marche jusque vers le devant et prie Dieu de pardonner aux autres garçons dans la galerie « qui le raillent parce qu'il ne pense à rien qu'au » Réveil. C'est vrai, confesse-t-il, je ne puis penser à rien » d'autre. »
Un petit garçon : « O Christ, tu as porté une couronne
» d'épines pour moi ! Oh ! oh I je pourrais les porter pour » toi! Oh! je déteste de retourner à mes anciens compa- » gnons — à mes vieilles voies. Je ne me soucie de rien. » Oh! de quoi est-ce que je me soucie, si ce n'est de Toi ! )) Si c'est ta volonté, ô prends-moi maintenant au Ciel avec » toi. Oh I oh ! pourquoi est-ce qu'ils ne me crachent pas D dessus ? Oh ! oh ! ils ont craché sur toi, et toi tu n'avais » jamais péché ! Oh ! c'a été pour moi, pour moi, pour » moi, — pour mes péchés. Oh ! prends mon cœur et ren- » verse-le sens dessus dessous, — purifie la saleté et fais-en » sortir la poussière, balaie-le et rends-le pur, pur, pur ! » Oh ! oh ! cher Jésus ! donne-moi seulement une croûte, » une croûte, une croûte, une, une, une seulement de ton » pain ! Une goutte, une goutte, une goutte, une, une, une » goutte de l'eau de la vie ! »
Une petite fille : « O Christ 1 viens à moi ! Et quand tu » viendras à moi, ne me laisse plus, mais, oh ! reste avec » moi ! »
Une petite fille : « Merci, ô Dieu, de ce que tu me permets » de ni'agenouiller une fois de plus. Tu sais que chaque » soir à 6 lieures les enfants dans l'école ont une petite réu- » nion entre eux. Merci, ô Dieu, pour cette réunion ; c'est » une réunion glorieuse. Oh ! donne-moi une robe blanche » pour aller au ciel, mais, je t'en prie, ne permets pas que » le Diable mette ses doigts noirs dessus. O Dieu, pardonne » à tous ceux qui sont ici leurs péchés, afin qu'ils puissent » commencer de nouveau. O Dieu, fais de tous des mission- » naires pour Jésus-Christ. Quant à moi, je ne tomberai î) jamais, je ne me détournerai jamais, si Jésus est à mon » côté. »
Une enfant à une réunion déclare qu'elle ne fera plus de pâtés d'encre, et qu'elle ne « copiera » plus maintenant.
Une autre prie pour que son père puisse rentrer à la maison pendant que le Réveil dure encore, et remercie Dieu
« de ce qu'il n'est plus très loin, car il est presque à Garnarvon !»
Une autre raconte qu'elle a demandé à une amie si elle voulait travailler pour Jésus; n'ayant pas obtenu de i"éponse, elle a demandé à son amie : ce Alors est-ce que tu » veux travailler pour le Diable ? » L'amie a répliqué que cela lui était bien égal. « Mais, dit la petite fille dans sa » prière, moi, cela ne me serait pas égal de savoir si je tra- » vaille pour Jésus ou non. »
Une petite fille de 9 ans : « O Dieu, enlève les cabarets de Barmouth; tu ne sais pas tout ce qu'ils font aux mères des petits enfants; mais si, tu le sais, car tu sais toutes choses ! Eh bien ! tu sais qu'ils ne font pas une bribe de bien, » La même petite fille avait un petit ami, qui, ayant eu un accident, était couché, malade, et elle prie pour que son petit ami aille mieux. Le soir suivant il allait mieux, et la petite fille prie de nouveau et dit dans sa prière : « O merci, Dieu; le docteur a dit qu'il ne pouvait pas le faire aller mieux; alors il faut bien que ce soit toi. »
Des prières de ce genre sont coupées, hachées, soit par des marques d'assentiment, soit par des éclats de rire de la part des assistants.
Le rire se produit, à ce qu'il m'a semblé, le plus fréquemment dans la seconde partie de la réunion, lorsque l'assistance s'est déjà élevée à un haut diapason d'émotion religieuse; il est consécutif à un effort de tension morale et spirituelle prolongé. Il peut alors, je n'en disconviens pas, sembler quelquefois avoir quelque chose de nerveux, de malsain, voire d'hystérique. Rappelons-nous cependant que, d'après certains psychologues (1), le rire, qui exprime un accroissement soudain de vivacité dans le ton de plaisir de la conscience, a pour ejffet d'accélérer la circulation et d'assurer au sang une oxygénation plus complète, peut-être
(1) Par exemple James Sully.
aussi de soulager, d'alléger le cerveau en le décongestionnant et en activant les mouvements du sang à travers les petits vaisseaux. Le rire exerce donc une influence bienfaisante sur l'organisme en accroissant l'activité vitale, en même temps qu'il est une soupape de sûreté vis à vis de l'énergie accumulée. N'importe, c'est un étrange spectacle et un étrange bruit pour un étranger que de voir et d'entendre des prières prononcées avec une ferveur et une énergie indéniables, susciter de tels rires chez les auditeurs. Mais c'est encore un signe du caractère spontané, franc, immédiat, de ce réveil populaire où tous les sentiments s'expriment librement comme ils veulent, sans que la timidité, la réflexion sur soi-même, le souci du qu'en dirat-on, viennent entraver en rien les manifestations.
11" Je voudrais, pour finir, dire encore quelques mots de ces étranges prières simultanées qui déconcertent si profondément au premier abord le visiteur étranger (1). Je me rappelle l'iiripression d'étonnement, de malaise même que j'éprouvai soudain à l'une des toutes premières réunions auxquelles j'assistai, à Aberaman. Pendant deux heures environ, la réunion n'avait provoqué en moi qu'admiration, émotion et joie, lorsque, l'enthousiasme de l'assemblée s'étant graduellement accru, tout à coup une douzaine de personnes au moins- se mirent à prier à haute voix et à chanter en même temps. La scène du livre des Actes se renouvelait pour moi, car moi aussi j'étais dans l'étonnement, et, ne sachant que penser, je me disais ; Que veut dire ceci? C'était bien, en effet, comme une sorte d'ivresse spirituelle qui s'était emparée des assistants. Et au milieu
(1) Je ne parle pas, bien entendu, des cas, assez fréquents, où l'assemblée tout entière récite collectivement à haute voix, d'abord en gallois, puis en anglais, l'oraison dominicale ou telle déclaration de l'Ecriture. Ces récitations font un grand effet : on dirait le bruit d'an tonnerre. Mais je parle des prières simultanées où chaque prière est une prière individuelle difïérente.
de ce désordre apparent, au milieu de cette Babel, je ressentais quelque chose de l'impression très particulière qu'ont ressentie, je m'assure, ceux de mes lecteurs qui ont visité tels hospices ou qui ont fait un tour dans tel ou tel établissement de Laforce et se sont vus soudain entourés de certaines manifestations et expansions bruyantes. On se dit inévitablement : il y a ici quelqu'un qui déraille. Et parfois on se tâte, inquiet un instant : qui est-ce donc qui déraille ? Sont-ce eux? Est-ce moi?... A Aberaman, il y avait quelques autres visiteurs étrangers comme moi, qui avaient l'air d'éprouver les mêmes impressions. Nous levions la tête, nous regardions surpris ces formes humaines dressées un peu partout dans la chapelle, à droite, à gauche, dans le bas, dans les galeries, gesticulant les bras tendus, boxant les poings fermés, priant, chantant, à pleine voix, ensemble... lorsque tout à coup Dan Roberts qui était assis au fond de la chaire les yeux fermés en prière se lève, très calme, très maître de lui, et avec un bon sourire, d'un geste plein de douceur et d'autorité tout ensemble, il fait signe aux têtes de se pencher, de s'incliner pour la prière. J'obéis. Je baisse la tête. Je ferme les yeux. La surprise, la curiosité disparaissent; je me laisse envahir par la contagion. J'étais initié aux prières simultanées.
Lorsqu'aux prières simultanées se mêlent de bruyantes marques d'assentiment, des approbations enthousiastes, et lorsqu'au hwyl vient s'ajouter le chant proprement dit, le tout simultanément, cela fiait un tumulte (1) assez extraordinaire dans une église. J'ai même écrit sur mon carnet au
(1) On se l'appelle alors les lignes si justes de M. Stead : « On croirait être à Bedlam (asile d'aliénés à Londres), disait un habitant de Chicago en conduisant lan Maclaren à la Bourse, au moment où le coin des spéculateurs stir les grains était au plus haut point de surexcitation, « mais des fortunes s'y gagnent et s'j»^ perdent à chaque minute. » Et ici, au milieu de ces sanglots, de ces prières, de ces chants sans relâche, n'est-ce j^as de vies humaines qu'il s'agit, et qui, à chaque minute, se font et se perdent? »
sortir de la première réunion où j'avais pu entendre de semblables manifestations : « Aberaman, mardi 11 avril. » Prières simultanées. Trois, quatre, douze à la fois. Bruyan- » tes et ferventes éjaculations de l'assemblée. A un moment, » quelqu'un du dehors qui entrerait là abruptement se » croirait dans une salle d'aliénés. Cela me fait comprendre » la description de l'Eglise de Corinthe par Saint-Paul et la » fameuse parole : les esprits des prophètes sont soumis » aux prophètes. »
J'insiste sur ce point. Je n'ai jamais et nulle part eu la sensation de comprendre l'Eglise primitive comme au Pays de Galles. Le Réveil Gallois est à bien des égards une reproduction des phénomènes comme des états d'esprit de l'Eglise primitive. Il aide à comprendre, à réaliser les données du livre des Actes et des épitres de Saint-Paul. Quand nous lisons notre Nouveau Testament, nous sommes tellement habitués à cette lecture dès l'enfance, nous reculons si bien tout cela dans le passé, et notre respect environne tous ces récits d'une telle auréole, qu'ils deviennent pour nous quelque chose d'irréel à force de devenir quelque chose tout ensemble de banal et de sacré. Mais à la lumière de phénomènes semblables à ceux du Réveil gallois, on retrouve la sensation du réel, de la vie. A la Pentecôte on faisait autant de bruit que dans les chapelles galloises, et dans l'Eglise de Corinthe il y avait autant de prières simultanées qu'à Aberaman, qu'à Aberdare ou à Liverpool. A Corinthe, il y avait même un hwyl très particulier, beaucoup plus étrange que le hwyl gallois, la glossolalie. Saint- Paul, lui, trouvait qu'on abusait du hwyl et des prières simultanées (1). Il y a aussi des gens au Pays de Galles qui trouvent qu'on en abuse — du moins qu'on abuse des
(1) Finney, lui aussi, n'approuvait guère les prières simultanées. Cf. sa conduite à Boltou, d'après ses Mémoires, trad. Challand, p. 320-
prières simultanées, car je n'ai jamais entendu personne critiquer proprement le hwyl : il est trop entré dans le sang des Gallois, pour qu'un Gallois quelconque y trouve à redire. Mais j'ai entendu un pasteur congrégationalis te dAberaman s'exprimer avec une grande vivacité contre l'usage des prières simultanées. Il paraît que ce pasteur n'avait pas voulu se joindre aux autres pasteurs des autres dénominations pour appeler Dan Roberts. Ce qu'il disait était assez judicieux en soi , mais c'était dit sur un ton un peu profane et léger qui détonnait, et comme ces propos étaient teniis à la sortie d'une réunion qui avait été très vivante, on se sentait un peu choqué, comme par une fausse note. Aussi ai-je bien remarqué que le pasteur méthodiste et le laïque qui étaient avec moi ont écouté en silence la critique du ministre congrégationaliste , et se sont soigneusement abstenus de relever ses dires et de se laisser entraîner dans une discussion. « D'un point de vue scientifique, disait mon ministre » congrégationaliste, il est impossible d'écouter avec atten- » tion trois ou quatre prières en même temps. Jamais il n'y » a eu et jamais il n'y aura de prières simultanées dans mon » église. Mes gens ne sy hasarderaient pas, parce qu'ils sa- » vent que je les arrêterais. L'autre jour, j'ai assisté à X... » à une réunion où il y avait plusieurs dames qui ont prié » simultanément. Il y en avait une qui priait admirable- » ment; j'aurais voulu l'écouter; mais il y en avait deux » autres qui priaient en même temps; j'aurais voulu arra- » cher à l'une son chapeau pour frapper 1 autre avec et la » faire taire !» — Le moyen eut assurément manqué de douceur évangélique.
Ce qui est plus intéressant que ce témoignage un peu suspect, c'est de constater la très grande différence qu'il y a entre le nord et le sud du Pays de Galles. Au nord du Pays de Galles, les prières simultanées sont rares, elles ne sont pas encouragées, au contraire, tandis qu'elles font partie intégrante de la vie religieuse collective du sud. Je
trouve dans mes notes les observations suivantes sur les réunions de Rhos :
Jeudi : Peu ou pas de prières simultanées. Un homme a commencé deux fois de prier. Mais la première fois, un autre ayant commencé aussi de prier, et la seconde fois, l'orgue ayant commencé aussi de jouer, il s'est tu, les deux fois, et a attendu un moment de silence pour recommencer une troisième fois — et cette fois aller jusqu'au bout.
Samedi : Les Gallois de l'endroit ne paraissent pas apprécier les prières simultanées. Il y en a bien eu un exemple l'après-midi. Mais le soir, quand il y a eu conflit de voix, il y en a toujours eu un qui a cédé et s'est tù — pour reprendre quand l'autre a eu fini. Evidemment, il y a moins d'excitation, d'effervescence, dans le Nord que dans le Sud. Lorsque, dans une allocution à Trevor et à Rhos, j'ai dit que je savais le sens des mots : Arglwydd, achiib, Bendigeddig, Diolch iddo, on ne m'a pas interrompu par un chant de cantiques, comme on l'avait fait à Aberdare. On s'est borné à crier : « Hear ! hear I » — Et je remarque qu'il a été rare dans ces meetings d'aujourd'hui d'entendre un chant entonné spontanément par l'assemblée. Je crois même que le cas ne sest pas du tout produit. Mais toujours quelqu'un a récité la première strophe du cantique, puis rassemblée s'est mise à chanter.
Il y a donc une différence indéniable entre les manifestations religieuses du Sud et celles du Nord, au Paj^s de Galles. A quoi tient cette différence? Y a-t-il là aussi, comme en France, une différence de tempérament entre les méridionaux plus ardents et les septentrionaux plus calmes ? Ou bien est-ce tout simplement que le Réveil n'a pas encore éclaté avec autant de puissance dans le Nord que dans le Sud, et que surtout Evan Roberts na pas incendié le Nord comme il a incendié le Sud? Liverpool est encore plus septentrional que les Galles du Nord, et cependant aux meetings d'Evan Roberts à Liverpool les prières
simultanées étaient plus nombreuses et plus ardentes qu'aux Galles du Sud.
Les prières simultanées ont été, dès le début, très encouragées par Evan Roberts. Dès novembre, à Porth, une multitude de prières et de chants ayant éclaté ensemble, le Western Mail raconte qu'Evan Roberts souriait, frappait des mains avec joie et criait : « Continuez, continuez, ne » vous arrêtez pas ; vous pouvez tous confesser Christ en » même temps — des douzaines d'entre vous — des centai- » nés d'entre vous ! »
Il y a eu des moments, en bien des réunions, où une partie de l'assemblée criait : « Hush ! » lorsque plus dun parlait à la fois ou lorsqu'un chanteur interrompait une prière, interrompait Evan Roberts lui-même. Evan Roberts aussitôt gourmandait les gens et défendait de crier : « Hush ! » à personne, a Si un ivrogne se levait pour chanter ou dire » quelque chose, je n'oserais pas, moi, l'interrompre, parce » que j'ai connu des ivrognes qui étaient venus à une réu- » nion et qui ont été sauvés dans l'espace d'un quart » d'heure : l'Esprit peut dégriser un ivrogne. Donc, ne dites » jamais : « Hush! » à personne. Si vous imposez silence à » quelqu'un, je mets mon pardessus et je m'en vais. Je ne » puis le supporter, c'est trop terrible. »
Dan Roberts n'a pas l'air, lui non plus, de redouter les prières simultanées. Il les recherche, il les stimule. Mais pas à tous les moments de la réunion, c'est vers le second tiers, vers la fin du second tiers de la réunion, qu'il les provoque par ses questions, ses appels brefs et répétés. Précisons. Je lis dans mes notes :
« Après la lecture de la Rible et la prière initiale, pen- » dant toute la première partie de la réunion, les chants et » les prières se succèdent, mais séparément. Peu ou point y> de prières simultanées. Après, vient une allocution de » Dan Roberts. Puis les prières et les chants recommen- » cent. C'est alors, au bout d'un moment, que Dan Roberts
» réclame des prières simultanées. Mais voici, pour autant » que je comprends, la situation. C'est le moment où la » préparation préalable étant suffisante, l'assemblée étant » suffisamment chauffée, excitée, dirait un sceptique, Dan » Roberts met à l'épreuve le meeting (tests the meeting), » c'est-à-dire exhorte ceux qui ne sont pas convertis à se -f> convertir sur place. Chez ces gens démonstratifs et émo- » tifs, de telles conversions ne se font pas en silence. Elles » se font dramatiquement, en prière publique, la plupart » du temps. De telle sorte que ce que DanRoberts réclame, » ce ne sont pas les prières simultanées pour elles-mêmes ; » mais ce sont les conversions simultanées dont les prières » simultanées. ne sont que la traduction, l'expression, l'ins- » trument et le moyen chez des gens tels que les Gallois. Ce » qu'il réclame aussi, ce' sont les prières simultanées des » assistants chrétiens pour la conversion des inconvertis. » Après cette période dramatique, il y a un calme relatif, » quelques chants — chants du Diolçh iddo ou du Lead, y> Kindly light... puis quelques prières isolées d'actions de » grâces. Et la réunion se termine. »
Assurément, il y a bien quelque chose à dire sur ce chapitre des prières simultanées. Mais comment oser poser des règles fixes, absolues ? Il semble bien, de temps à autre, qu'il arrive à des prieurs simultanés de se laisser entraîner dans une sorte de joute, où c'est à qui criera le plus fort, à qui dominera de sa voix la voix du concurrent, à qui se fera le mieux entendre et suivre du public, à qui fatiguera l'autre, le forcera à se taire d'épuisement et survivra seul à la lutte, vainqueur, remplissant seul de sa voix tout lédifice... Alors, il faut bien le dire, les prières simultanées deviennent d'une édification douteuse, soit pour ceux qui les prononcent, soit pour ceux qui les entendent... Mais tout de même, pour être juste, il faut convenir que ce pourrait être l'apparence plus que la réalité et que cette lutte à qui fera le plus de bruit pourrait bien, en tel ou tel cas, n'être que la traduction frivole et profane, par un auditeur étranger.
insuffisamment ému et ignorant d'ailleurs le gallois, de ce qui n'est au fond que le développement parallèle et indépendant de deux émotions progressives, entraînant par leur accroissement l'élévation constante de la voix, subjuguant chacun des prieurs au point de le rendre inconscient des manifestations d'autrui et de l'empêcher d'entendre toute autre voix que la sienne. Bref, au lieu de l'interaction réciproque des prières simultanées qui est l'apparence, la réalité pourrait être le simple parallélisme... Quoi qu'il en soit, ce n'est pas sur quelques abus que l'on peut juger et condamner l'usage, La plupart du temps, les prières simultanées sont une expression authentique de ferveur profonde. Et elles le sont d'autant plus qu'elles sont plus nombreuses ensemble, car le grand nombre des prières simultanées exclut toute idée de concours vocal. Quand il y a plusieurs centaines de prières simultanées comme je l'ai vu à Liverpool, aucun ne peut raisonnablement espérer parvenir à lasser tous les autres ou à dominer seul tout cet immense volume de son. Reste alors la question de l'ordre, qui préoccupait surtout Saint-Paul. Et assurément il semble difficile au premier abord de décrire l'état de choses dans une réunion telle que les réunions galloises autrement que comme une parfaite confusion. Pourtant de ce chaos apparent se dégage un certain ordre ; il y a là comme des fils qui tantôt se séparent, s'éloignent, tantôt se rapprochent, se mêlent, pour diverger de nouveau ensuite; et les moments de plus grande diversité sont toujours suivis d'instants où un hymne unique ou bien une prière unique réunit l'ensemble total de la vaste congrégation dans l'unisson d'une commune pensée et d'un commun sentiment.
Une dernière observation relative aux prières simultanées : Il n'est pas rare qu'un homme ou une femme se mette à prier à demi-voix aux moments de grande excitation, lorsque les prières simultanées se multiplient : ces prières à demi-voix ne sont évidemment pas faites pour l'assem-
blée, mais c'est que les sentiments et les désirs de certaines âmes deviennent si poignants, si intenses, qu'ils ne peuvent faire autrement que de s'exprimer, ne fût-ce qu'à demi-voix. Dans ce cas, très souvent, quand il y a assez d'espace libre, celui ou celle qui veut prier ainsi se lève de sa place, se met à genoux au milieu de la chapelle et prie ainsi à demi-voix sans se soucier du public, sans faire attention à ses voisins ou voisines, comme s'il était dans sa chambre, seul avec Dieu. Miss Maggie Davies a prié plusieurs fois devant moi de cette manière. Je ne l'ai jamais entendue prier autrement. En semblable circonstance, elle se met à genoux dans la chaire, à côté de Dan Roberts. Et il faut être tout près de la chaire pour percevoir sa voix. Un soir, à Aberdare, dans le 5e/ Fawr, il y avait une dame, celle chez qui logeait Dan Roberts, sur le visage de laquelle j'ai suivi longtemps les progrès de l'émotion : la figure toute rouge, les yeux mouillés de larmes, vers le milieu de la réunion, c'est-à-dire, au bout de deux heures environ, elle se lève tout à coup, comi^lètement oublieuse de son entourage, elle s'agenouille sur le parquet pour adresser à Dieu une requête ardente, mais prononcée à demi -voix. Quand elle a terminé, elle se relève et se rassied tout simplement. L'émotion, d'ailleurs, dans ces cas-là, n'a rien d'égoïste. Car le moment des prières simultanées abondantes et des prières à demi-voix, c'est le moment où l'on prie pour le salut des inconvertis, où on demande à Dieu de toucher le cœur des pécheurs qui, dans la salle, n'ont pas encore accepté Jésus-Christ pour Sauveur. Je disais que cette dame était oublieuse de son entourage, et c'était vrai en un sens, elle l'était au point de vue du qu'en dira-t-on , au point de vue mondain , terrestre. Mais elle n'oubliait pas les âmes. Et elle m'a bien montré, à moi personnellement, que son émotion, produite par la passion des âmes et l'amour pour Jésus, bien loin de diminuer, ravivait et nourrissait en elle l'amour fraternel et la préoccu-
pation charitable des autres jusque dans les plus petits détails. Au moment où j'allais quitter la réunion pour attraper le dernier train de onze heures qui devait me ramener à Cardiff, elle m'a arrêté au passage et m'a engagé à rester en me disant qu'elle avait parlé à une demoiselle qu'elle me montrait du doigt, et que je pourrais être logé à Aberdare et y passer la nuit.
J'arrête ici cette étude sur la psychologie des réunions galloises. Je ne me flatte pas de l'avoir épuisée, il s'en faut. Plus j'ai avancé dans mon étude sur place, plus je me suis aperçu de la richesse des observations que pourraient fournir à un psychologue ces manifestations collectives si naïves, si spontanées, d'une vie religieuse intense au sein dune population encore primitive et où se reproduit, de génération en génération, un tempérament national très spécial et très accusé. Mais nous ne quitterons pas définitivement les réunions galloises en nous occupant de quelques individualités éminentes parmi les revivalistes. Car ces revivalistes ne sauraient être abstraits de leur milieu; s'ils agissent sur leur milieu, c'est leur milieu qui les a faits et qui les conditionne sans cesse.