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LA VISIONNAIRE AMUSÉE

« Mrs Jones, la visionnaire aux lumières d'Egryn, est un » peu amusée des futiles tentatives des journalistes et » d'autres pour attribuer les lumières à des phénomènes y naturels. Récemment elle a prononcé une fervente prière « en faveur des journalistes. « Souviens-toi des journalistes, » a-t-elle dit, je te remei'cie. Seigneur, de ce que tu n'as pas » révélé tes lumières aux journalistes ; de ce que tu ne leur » as pas permis d'attraper tes lumières hier soir. »

En somme j'ai pu remarquer qu'en général, dans le public anglais et gallois, on se divise en deux camps : les uns sont parfaitement sceptiques et crient à l'illusion, à l'erreur, quand ce nest pas à la supercherie, les autres sont convaincus non seulement de la réalité des lumières, mais de leur valeur transcendante et y voient l'accomplissement suprême des prophéties.

Il est assez difficile d'arriver à une conclusion ferme sur la matière. Certes, il est impossible, quand on a passé une journée avec Mrs Jones, comme je l'ai fait, d'avoir le moindre doute soit sur la sincérité absolue, soit sur la vie spirituelle intense de cette revivaliste. Mais cela ne suffit pas à prouver l'exactitude de l'interprétation transcendante qu'elle accepte pour son propre compte.

D'autre part il paraît malaisé d'admettre les interprétations, qui ont été proposées, par les feux follets, les feux Saint-Elme, les étincelles des fils électriques des tramways, les lanternes de bicyclettes ou d'automobiles... Chacune de ces explications pourrait convenir pour un ou deux cas particuliers, mais ne conviendrait pas aux autres. Aucune de ces explications ne s'adapte à tous les cas.

Pour se faire une idée complète du problème, il faut d'ailleurs ajouter que, d'après M.Elvet Lewis, «ce n'est pas » la première fois que la côte de cette baie est ainsi visitée. » De semblables lumières ont été signalées auparavant — » spécialement un hiver en 1649. Trop de témoins accrédités » les ont vues à cette époque pour qu'on puisse attribuer » la chose à des imaginations excitées. » Et moi-même, en lisant, dans le Tour du Monde, le voyage dans le Pays de Galles de M. Alfred Erny, je suis tombé sur le passage suivant où M. Erny raconte sa visite à Barmouth et à Harlech, c'est-à-dire justement au pays de Mrs Jones (qui habite à Egryn entre Barmouth et Harlech) :

« Avant qu'on eût construit des chaussées et que le marais T) dont nous avons parlé eût été desséché, les esprits du feu » avaient l'habitude de jouer d'étranges tours aux habitants » des environs ; ils empoisonnaient le gazon, mettaient le » feu au foin et au blé et faisaient grand mal aux bestiaux. » Une fois, pendant huit mois consécutifs, ces terribles » feux follets ne cessèrent d'apparaître dans toutes les » parties de la Morfa Bychan ou petit Marais, sous la forme » de flammes bleuâtres et errantes, faisant entendre le son

» du cor ou d'autres bruits étranges, à la grande frayeur » de tout le pays. Ils n'avaient aucun pouvoir sur les » hommes, mais détruisaient les animaux domestiques et » les végétaux. Une nuit, un fermier, voyageant à cheval, », vit devant lui comme une boule vivante qui roulait » autour des pieds de son cheval. On ne sait ce qu'il serait » devenu s'il ne se fût rappelé le pouvoir d'un Pater noster y) sur les mauvais esprits. Il dit la prière à haute voix; la » boule jeta un éclair ; un rire sardonique déchira l'air, et » le fermier en regardant derrière lui, vit lé feu follet bondir » vers le centre de Gwm Bychan (le petit creux), puis, de » là, rouler et disparaître dans un cercle de pierres druidi- » ques au fond de la vallée (1). »

A cette époque là, les a. lumières » étaient expliquées aussi d'une manière transcendante ; mais la théorie était précisément l'inverse de celle de Mrs Jones : là où Mrs Jones voit l'intervention de Dieu et du Saint-Esprit, on voyait l'intervention du diable et des esprits mauvais !...

Pour continuer de se faire une idée de la question, il faut ajouter que, dans le cas de Mrs Jones, il n'y a pas seulement les lumières, il y a aussi des visions qui lui demeurent personnelles.

D'après M. Vine Hall, elle a eu des visions tantôt bonnes, tantôt mauvaises ; les dernières, elle les considère comme des tentations. Souvent elle a senti sa chambre pleine d'anges ; elle les a littéralement sentis, car ils paraissaient être autour d'elle et la toucher lorsqu'elle était couchée ; d'autres fois, elle a senti sa chambre toute pleine d'êtres à l'apparence de reptiles; et pendant cinq semaines elle a passé bien des nuits à contempler des visions.

Et non seulement il y a les lumières, soit vues seulement par Mrs Jones, soit vues collectivement, non seulement il y a les visions qui lui demeurent propres, mais il y a des

(1) Tour du Monde, 1867, t. I. Voyage dans le Pays de Galles, par Alfred Erny, p. 276-277.

sons mystérieux entendus par elle ou autour d'elle : D'après leRevival number. Miss S. A. Jeffreys rapporte que le jeudi 13 avril elle s'éveilla dans la nuit vers quatre heures et entendit ce qu'elle décrit comme « un chœur d'anges chantant admirablement. » Mrs Jones déclare qu'elle a entendu les mêmes sons en deux occasions différentes.

M. Edgar Vine Hall dit dans sa brochure :

4 Non seulement on a vu dans le voisinage d'Egryn des » lumières mystiques, mais on a aussi entendu une douce et » belle musique dans l'air. Il y a une famille que je connais, » dont presque chaque membre certifie avoir entendu cette » mélodie. Il y en avait deux qui revenaient une nuit, à » minuit et demi, d'une réunion de Réveil, lorsque tout à » coup à quelques yards de leur maison, dans l'air calme, » résonna une tranquille et merveilleuse musique, qui les » fit tressaillir et frissonner de crainte. Une autre nuit, » vers 9 h. 30, leur mère aussi l'entendit, inexplicable, mais » douce. Une dame qui passait en voiture près de la » chapelle d'Egryn l'entendit aussi, et le cheval, dit-on, » parut sentir son influence. Ceux qui se rappellent le » Réveil de 1859 disent qu'à cette époque aussi on pouvait » entendre une semblable musique. »

Et M. Vine Hall cite encore ce trait du Réveil actuel :

« A Beddgelert, le 6 février 1905, une étrange Visitation » avait excité le peuple. C'était à une réunion où il y D avait moins de gens que d'habitude. Tout à coup il y eut » comme un son subit (rushing sound); quelque chose » sembla passer à travers la pièce, les visages changèrent » d'expression, hommes et femmes tombèrent devant le » Tout-Puissant. Une émotion inexplicable avait fait tres- » saillir tous leurs cœurs ensemble, et plusieurs attestent » que, à partir de cet instant, ils ont été changés pour » toujours. Un incident du même genre s'est produit à » Festiniog deux semaines plus tard. »

Le même auteur, parlant de son propre voyage dans le Merionethshire, écrit :

« A mon arrivée à Barmouth, les amies chez lesquelles je m'arrêtais n'avaient pas vu les lumières se produisant autour de M™^ Jones, mais elles avaient entendu une musique en l'air, si étrange que je n'ai pu en obtenir qu'une vague description. Deux sœurs, en revenant, vers minuit et demi , d'un Revival-meeting , l'avaient entendue et en avaient frissonné de peur. Leur mère l'entendit à son tour, un autre soir, vers 9 h. 30, alors qu'elle s'était arrêtée sur le quai pour voir quel temps il faisait, et elle appela une voisine, qui l'entendit aussi. On m'a cité d'autres cas, mais je me borne à parler de ceux que j'ai ouï raconter par les personnes mêmes qui en avaient été les témoins. »

Pour continuer de réunir les éléments de la question, il faut noter encore que les phénomènes lumineux et sonores ne sont pas restreints à Mrs Jones et à son entourage. Indépendamment de Mrs Jones, plusieurs, au Pays de Galles, ont vu et entendu des choses étranges :

Le Revival numher raconte que d deux jeunes revivalistes » visitaient la chapelle de Glanynant, lorsqu'ils remar- » quèrent une étoile brillante au-dessus d'eux. Ils n'y firent » pas attention tout d'abord, mais bientôt elle descendit et » s'arrêta au-dessus de l'édifice, et ils furent étonnés. Elle » augmenta d'éclat, et à sa lumière ils virent apparaître la » figure d'un homme avec les bras étendus. Au bout d'un » moment l'étoile avait disparu, d

A Newquay (Cornwall), une mission revivaliste a été tenue dans une chapelle méthodiste par une jeune galloise, dont l'influence s'est fait grandement sentir. En face de la chapelle, habitait le capitaine Chegwidden, homme bien connu et très estimé dans la ville, et membre de l'équipe de sauvetage. Une nuit il fut réveillé par une lumière brillante resplendissant à travers la fenêtre de sa chambre à coucher. Croyant qu'il y avait le feu quelque

part, il réveilla sa femme, lui dit ses craintes, s'habilla et sortit. Il constata qu'une lumière étincelante traversait les fenêtres de la chapelle, et, regardant dans la chapelle, il vit ce qu'il décrit comme une colonne de feu, étrangement brillante, haute de six pieds environ, avec des flammes s'élançant tout autour. Cette colonne se mit à se mouvoir

Mr Llovd Jones.

autour de la chapelle et ensuite elle disparut. Les investigations ont échoué à fournir une explication quelconque, et le récit du capitaine Chegwidden a excité un intense intérêt. — Un écrivain, modérément sympathique à Evan Roberts, d'ailleurs, écrit au sujet de l'histoire du capitaine

386 LE RÉVEIL AU f AYS t)E GALLES.

Chegwidden : ce II semble que personne d'autre que lui n'a » vu les lumières, que rien n'est arrivé dans la chapelle, et » nous avons le choix entre croire à cette apparition sans » signification et improbable ou la discréditer. »

Le Revival niimber raconte encore que les amis et les parents d'une jeune femme, membre de l'Armée du salut, à Camborne (Cornwall), ont déclaré que pendant trois ou quatre nuits une mystérieuse et douce musique s'était fait entendre dans la chambre où la jeune femme était couchée, mourante. La musique se produisait à de fréquents intervalles, durant en moyenne environ un quart d'heure chaque fois. Un officier de l'Armée du Salut a déclaré que c'était la plus douce musique qu'il ait jamais entendue. Il a assuré qu'il pouvait distinguer clairement les notes du cornet, l'harmonie de la harpe et que le tout faisait ensemble un chœur indescriptible. Il a affirmé être resté auprès de la Salutiste mourante pendant deux ou trois nuits de suite et avoir chaque fois entendu la musique étrange. Il a ajouté qu'il était d'abord un peu sceptique et qu'il a examiné les alentours s'attendant presque à découvrir que les fils télégraphiques avaient agi comme un médium, mais la rue était située à une grande distance des fils les plus rapprochés, et il ne trouva aucune explication naturelle possible des sons remarquables. Dans presque chaque cas la musique a commencé à la nuit noire. Il n'a pu reconstituer aucune mélodie d'hymne. A certains moments la musique paraissait venir de loin ; puis elle augmentait graduellement en intensité, jusqu'à ce qu'elle devînt assez forte pour être susceptible d'être enregistrée par un phonographe. Pendant tout le temps que ces sons étranges se faisaient entendre, la femme gisait inconsciente. Une demi-douzaine d'autres personnes qui étaient dans la maison parient avec respect de ce quelles décrivent comme une ce musique céleste. »

Enfin, pour terminer ces récits de faits étianges, un fait

très curieux, c'est que le phénomène des lumières est contagieux. D'après le Daily Despatch du 28 juillet, Mrs Jones a passé — au moins momentanément — le pouvoir des lumières à Evan Roberts I On nous raconte, en effet, que lorsqu'Evan Roberts, ayant fait sa mission d'Anglesey, est revenu dans le Sud, il s'est joint à Mrs Jones pour faire avec elle une mission, et comme conséquence de cette alliance, Evan Roberts a reçu, lui aussi, le pouvoir des lumières. Le Rév. David Hughes, de Pontycymmer, et sa femme l'attestent :

« A la chapelle, Evan Roberts conduisit le meeting qui » fut prolongé jusqu'à minuit... Un peu après 1 heure du » matin, ma femme et moi nous vîmes une étrange lumière » semblable d'aspect au segment supérieur du soleil cou- » chant et émettant des étincelles lumineuses à partir de sa » circonférence : cette lumière se mouvait en travers, d'un » côté à l'autre d'une vieille carrière, où les jeunes gens » de l'endroit avaient tenu chaque soir des réunions de » prière depuis une semaine et où, comme je l'ai appris » ensuite, une réunion de prière était à l'instant même en » train, La lumière s'évanouit bientôt et fut suivie par une » boule de feu de la dimension environ d'une balle de cri- » quet, qui s'éleva verticalement au lieu de voyager hori- » zontalement, comme l'avait fait la première lumière vue. » Puis nous vîmes une barre de lumière qui paraissait » d'environ neuf pouces (? de largeur) grimpant le mur de » la maison où Evan Roberts résidait. Nos sensations » peuvent être mieux imaginées que décrites. Mais ce que » nos yeux ont vu, nous le certifions. »

Que conclure ?

Y a-t-il un substratum quelconque objectif à ces phénomènes? Nous ne savons,.. Est-ce simplement de l'imaginalion ? L'imagination peut à coup sûr être la cause de beaucoup d'illusions visuelles, mais elle ne paraît pas suffire ici.

Nous pensons qu'il faut aller jusqu'à l'hallucination. (l)Le plus vraisemblable — bien qu'il y ait à cette explication des difficultés que je suis loin de méconnaître — le plus vraisemblable, c'est encore que les phénomènes lumineux ont pour origine des visions hallucinatoires spontanées chez Mrs Jones, suggérées contagieusement chez les autres — même chez les reporters et les experts, car on sait bien que dans les expériences de ce genre il faut avoir grand soin de ne pas prévenir la personne avec laquelle on expérimente de ce qu'elle doit voir, et qu'on vicierait l'expérience en y introduisant un élément suggestif ou Imaginatif. Cet élément suggestif ou Imaginatif a influé sur les journalistes et les experts comme sur les autres. JJattention expectante a joué son rôle.

J'en trouve la preuve dans un curieux récit publié par le Daily News du 9 février : M. Beriah G. Evans, un collaborateur de VOccalt Rewiev, raconte une visite à Mrs Jones. Pour aller à la réunion le soir, il fallait se rendre de la maison où logeait Mrs Jones jusqu'à la chapelle. La distance était de deux milles. Au moment de partir, Mrs Jones ouvre la porte, regarde dehors et dit : « Nous » ne pouvons pas partir encore, la lumière n'est pas encore

(1) D'ailleui's, l'imagination prépare l'hallucination. Ce qui a pu, chez d'autres que chez Mrs Jones ou chez Mrs Jones au début, n'être qu'une imagination, a pu s'extérioriser ensuite, devenir vision, vision pseudohallucinatoire, vision hallucinatoire. — Je trouve comme une transition entre l'imagination pure et consciente d'elle-même, et le cas de Mrs Jones, dans le cas de ce pasteur de Bridgend, le Rév. D. S Jones, qui a raconté avoir vu une vision : « une boule de feu descendant sur l'église », ce qu'il a interprété comme le feu du ciel envoyé pour consumer les scories (Christian Herald, 16 fév. 1905). — Je relèverai aussi le fait que les lumières de Mrs Jones ont parfois pris des formes déterminées qui les rapprochaient des visions d'Evan Robei-ts dont il sera question au prochain chapitre. Un jour, par exemple, Mrs Jones indique à sa sœur une étoile, disant y apercevoir une croix bi-illante. M. Edgar Vine Hall assure tenir ce détail de la sœur de Mrs Jones, qui pourtant s'efforça en vain de voir cette croix.

» venue. » Cinq minutes après, elle sort de nouveau et rentre promptement en disant : « Maintenant nous pouvons » aller. La htmière est venue. » — exactement comme elle aurait dit : le fiacre nous attend ! On sort. Il ne semble pas, d'après le récit, que personne, sauf Mrs Jones, ait alors vu la lumière. On marche quelque temps en silence. Puis : « Nous venions de traverser le passage à niveau du chemin » de fer, lorsque Mrs Jones dirigea notre attention (directed » our attention), vers le ciel du côté du Nord. Pendant » qu'elle parlait encore, entre nous et les collines, et, sem- » blait-il, à une distance de deux milles, éclata soudain une » énorme étoile lumineuse (there suddenly flashed fortli an » enormous luminous star), émettant une lumière blanche » extrêmement brillante, et lançant de toute sa circonfé- » rence des étincelles éblouissantes comme les rayons » étincelants d'un diamant. » Donc, Mrs Jones a vu la première et pendant assez longtemps a vu seule la lumière; elle a dit qu'elle la voyait; elle a montré l'endroit où elle la voyait, et c'est pendant qu'elle affirmait, montrait, etc.. que les autres ont vu à leur tour. La suggestion est très nettement saisissable. On la voit encore à l'œuvre dans la suite du récit. M. Evans demande à Mrs Jones si ce ne pourrait pas être la lumière d'un train. « Non, réplique calmement Mrs Jones, elle est trop haute pour cela. » Et pendant qu'elle dit cela et comme en corroboration (even as she spoke and as though in corroboration), l'étoile fait un grand saut, soudain, vers les montagnes, pour revenir ensuite à sa position première, — N'est-il pas curieux de voir la lumière obéir si docilement aux paroles de Mrs Jones? Ne serait-ce pas tout simplement que ces paroles ont suggestionné M. Evans ? — La lumière se met ensuite à courir très rapidement à la rencontre de la petite troupe, et M. Evans, au même moment, entend le bruit d'un train qui approche du côté de Barmonth. « C'était tout de mêiue le train I » dit-il. — « Non, réplique sans broncher Mrs Jones ; ce n'est pas

la lumière du train ; nous ne voyons pas encore la lumière du train. » Et, en effet, dès que Mrs Jones a parlé, M. Evans voit la lumière du train, très différente de la lumière de Mrs Jones. Pendant que le train se rapproche, les deux lumières continuent, distinctes et différentes, de s'avancer : l'étoile au dessus, la lumière du train au dessous. Puis, tandis que le train passe, l'étoile disparaît. Quand le train est parti, l'étoile réapparaît, etc. Il est difficile, quand on lit ce récit, de se défendre de l'idée que l'origine de toute cette scène doit être cherchée dans une puissante hallucination de Mrs Jones (qui s'est peut-être greffée autour de la lumière d'un train de nuit) ; et que cette hallucination, affirmée avec force par Mrs Jones, s'est communiquée à Mr Evans, lequel était en proie à une attention expectante très forte et était très nerveusement impressionné ; lui-même déclare que lorsqu'au moment de partir, Mrs Jones a dit : « Nous pouvons partir, la lumière est là, » il a reçu cette nouvelle avec un tremblement perceptible (a perceptible tremor) ; quand il croit que c'est simplement le train, il est soulagé (a sigh of relief), il est reconnaissant (sigh of thankfulness). Il attend et il redoute la « lumière ». Sur une nature impressionnable, cette crainte d'un événement auquel il lui sera impossible de se soustraire, a dû agir comme une constante suggestion et tendre à provoquer les impressions redoutées. Excellente disposition pour attraper la contagion hallucinatoire 1 Et une fois la contagion attrapée , cela peut aller loin. . .

En effet, la suite du récit nous apporte une expérience ce encore plus étrange » d'après M. Evans. La petite troupe qui se rendait à la chapelle pour la réunion, était composée de cinq personnes : Mrs Jones, M. Evans et trois autres. L' c< étoile » avait été vue par les cinq compagnons. Mais ensuite Mr Evans voit trois rayons brillants de lumière blanche éclatante qui traversent la route, de la montagne à la mer, éclairant et mettant en plein relief toutes les pier-

res et tous les insterstices de la muraille, toutes les fougères et tous les brins de mousse, aussi clairement qu'en plein midi... Au bout d'un demi-mille, il voit une lumière couleur rouge de sang, au centre de la rue du village devant lui. Il ne dit rien. La lumière rouge disparaît. « Mrs Jones, dit » alors M. Evans, et ce fut là la première communication » faite aux trois autres membres de la compagnie, de ce » que j'avais vu — à moins que je ne me trompe, votre » lumière nous accompagne toujours. » — « Oui, » répliquet-elle calmement. « Je me suis tue les deux fois pour voir » si quelqu'un d'entre vous l'avait perçue par lui-même. La » première fois elle était blanche, mais je l'ai vue quelque- » fois rouge de sang, comme vous l'avez vue maintenant, d — « Je n'avais pas dit à Mrs Jones, continue Mr Evans, » quelle était la nature des lumières que j'avais vues ; mais » dès que j'avais déclaré avoir vu la lumière, elle me décrivit » les deux apparitions précisément comme je les ai décrites » plus haut, établissant hors de question le fait que nous » avions vu la même et identique manifestation. » Ici, d'une part, il n'y a pas de suggestion exprimée en parole. Mais il peut bien y avoir eu quand même suggestion, le courant qui rattache Mr Evans à Mrs Jones étant solidement établi après la première expérience. La suggestion amorcée de vive voix a continué sans paroles explicites. Et il n'est pas étonnant que Mr Evans ait vu ou cru voir exactement ce que Mrs Jones voyait ou croyait voir de son côté. D'autre part, il est significatif de constater que les phénomènes lumineux visibles à Mrs Jones et à Mr Evans n'étaient pas visibles à leurs trois compagnons cheminant avec eux sur la même route; il en ressort que ces phénomènes lumineux n'avaient rien de réel, d'objectif, qu'ils étaient bel et bien hallucinatoires. C'est ce qu'a dit très justement un correspondant du Daily News qui signe ce French » : « Le phéno- » mène décrit n'a pas été vu par toutes les personnes. C'est » donc un phénomène subjectif et qui tombe dans la classe

» des manifestations télépathiques qui, si mystérieuses » qu'elles puissent être, sont incontestablement un produit » du cerveau humain. »

Dans le récit de ce qui s'est passé à Wrexham lors de la visite de Mrs Jones, je trouve la confirmation de cette exégèse. Voici ce que je lis dans la coupure de journal local qui m'a été donnée et qui rapporte la réunion tenue à la chapelle de Zion : « Chacun naturellement (of course) con- » naissait ce qui avait été dit au sujet des mystérieuses » lumières qui sont supposées apparaître partout où va la » visionnaire, et assez probablement on s'attendait à ce que » sa présence amènerait quelque chose de semblable (some- » thing of the kind was looked for). » Attention expectante. « A peine Mrs Jones a-t-elle commencé son allocu- » tion que les lumières mystérieuses sont vues par plusieurs » membres de la congrégation, à ce qu'ils disent... Juste » comme Mrs Jones était en train de dire : « Et maintenant » peut-être vous aimeriez d'entendre parler des lumières, » » un éclair fut aperçu par un gentleman et une dame... » La parole de Mrs Jones a toujours une puissance intense d'évocation et de suggestion. « Un grand nombre de per- » sonnes déclarent qu'elles ont vu les lumières, quelques- » unes pas moins de trois fois (as often as three- times). » Notre autorité (our informant) n'a vu l'éclair qu'une fois. » D'autres qui étaient au service n'ont rien vu. » Voilà encore les lumières vues des uns et pas des autres, dans un même lieu où tous pouvaient voir et où tous auraient vu un phénomène visible, réel, objectif.

De même, en février, dans le Cardiganshire, à Talj^bont, Mrs Jones déclare : « Quelquespersonnes jettent des doutes )j sur les lumières, mais la lumière que j'ai vueétait aussi » réelle que le fait que je suis ici maintenant, et la même » lumière est ici dans cette chapelle ce soir. » Ces paroles même prouvent que Mrs Jones était, au moment où elle parlait, la seule personne dans toute la chapelle à voir la

lumière. Autrement elle n'aurait eu qu'à dire : « Cette » lumière est réelle, j'en appelle à vous-mêmes ; ne la » voyez-vous pas en ce moment même aussi bien que » moi ? » Mais Mrs Jones est accoutumée à voir les lumières alors que d'autres ne les voient pas (1) ; il est curieux que la connaissance très nette qu'elle a de ce fait n'ait jamais provoqué dans son esprit le moindre doute, même passager, sur la réalité objective des lumières ; c'est évidemment qu'elle appartient, comme tous les revivalistes gallois, à cette catégorie de natures primitives chez lesquelles l'instinct l'emporte sur le raisonnement et la réflexion, et les facultés subliminales, les facultés d'inspiration et de sentiment sur l'esprit proprement critique.

Enfin on a pu remarquer plus haut que mon compagnon et guide, en sortant de la chapelle de Pontej'-syllte pour rentrer avec moi à Wrexham, m'avait demandé si j'avais vu les lumières ; il admettait très bien, comme une chose conforme aux précédents, que j'eusse pu voir alors que lui n'avait pas vu.

Il me paraît résulter de toutes ces données que ce qu'il y a de plus vraisemblable, de plus psychologique, c'est d'entrer dans la voie qui a été ouverte par W. James quand il a écrit au sujet de certains cas de conversion : « Il y a » une forme d'automatisme sensoriel qui mérite une atten- » tion spéciale à cause de sa fréquence; je veux j)arler des » phénomènes lumineux hallucinatoires ou pseudo-hallu- » cinatoires, des photismes, pour emploj'^er une expression » des psychologues. La vision céleste aveuglante de Saint- » Paul semble avoir été un phénomène de cet ordre. De «même la croix de Constantin dans le ciel. Le colonel

(1) Cela ressort aussi des mots qu'elle adresse à Mr Evans dans le récit qu'on a lu : a Je me suis tue les deux fois pour voir si quelqu'un d'entre vous avait perçu par lui-iuême la lumière. » Cela l'intéresse de constater si d'autres qu'elle perçoivent ou non la lumière quand elle ne leur en pai'le pas Cela l'intéresse, mais elle n'en tire aucune conclusion.

» Gardner vit une lumière flamboyante, Finney de même. » Ce qu'il y aurait ici d'intéressant, c'est que, ayant affaire à un Réveil, nous trouverions amplifiés jusqu'aux proportions sociales, collectives, les phénomènes hallucinatoires que W. James s'est borné à étudier sous leur forme individuelle (1).

La même explication vaudrait d'ailleurs pour les phénomènes sonores : ce seraient des hallucinations de l'ouïe.

Et il va de soi que la même explication devrait être adoptée pour tous les phénomènes lumineux et sonores qui se sont produits dans le Réveil, non seulement autour de Mrs Jones, mais ailleurs.

(1) Chez les Mormons aussi on a noté des phénomènes semblables : « Très avant dans la nuit, on pouvait voir les jeunes gens courir à travers les champs et les collines à la poursuite, disaient-ils, des boules de feu et des lumières (balls of fire and lights) qu'ils voyaient se mouvoir à travers l'atmosphère. » (Ezra Booth's letters to the Rev. Ira Eddy from Nelson, Ohio, sept. 1831, cité par Davenport, Primitive traits in religions revivais, p. 189.)

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