‹ Le réveil de l'AngleterreChapitre 1 sur 2 · CHER M. DE BE · texte numérisé non relu

CHER M. DE BE

Vous me dites qu’il existe je ne sais quelles craintes ou quels doutes parmi vos amis au sujet de l'Angleterre; ils comparent le rôle qu’elle a joué dans la guerre aux eflorts qu'ont faits la France et la Russie: ils se demandent si elle a pris bien toute sa part de la tâche commune; ils insinuent que peut-être elle ne s'est pas jetée dans la lutte de toutes ses forces, et que peut-être encore elle en prend trop à son aise. Par ailleurs ce que leur racontent ceux qui sont venus nous voir, et surtout ce que leur apprennent nos grands quotidiens, ne contribue pas peu à confirmer leurs appréhensions. Ni les récits ni les articles ne semblent leur montrer une nation qui s’est consacrée corps et âme à l'achèvement de sa grande tâche. “Quelle différence,’ disent-ils, “avec ce que nous avons vu en France, avec ce que nous apprend l'Allemagne d'elle-même; là du moins la voix des factions et des disputes est muette: tout le courant de l’énergie nationale coule d’un même

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mouvement fort et continu; mais chez vous ïl semble qu'il n’en soit pas ainsi; sinon, pourquoi lirions - nous ces exhortations constantes adressées à votre gouvernement? Pourquoi cette critique de vos propres exploits? Pourquoi ces récriminations mutuelles ?” “ N'est-ce pas un signe, dites-vous, “que vous-mêmes n'êtes pas satisfaits de ce que vous faîtes ? Comment donc peut-on s'attendre à ce que d’autres nations le soient ?”

Oui, cela est vrai. Nous ne sommes pas satisfaits. Mais, croyez moi, ce n’est pas parce que nous avons fait peu de choses, mais parce que rien de ce que nous pourrions faire ne saurait nous contenter. Il y a dans notre nation une ambition jalouse et insatiable. Nous ne voulons pas être surpassés par autrui, même par nos meilleurs amis, et, quand nous avons entrepris une affaire, nous ne sommes heureux qu'après son achèvement et sa perfection. Et, à vrai dire, lorsque je pense à l’enjeu de cette guerre, à la sécurité de notre littoral, à l’existence de cet empire pour lequel tant d'hommes ont vécu et sont morts, à la prospérité de la France, à la protection de la Serbie, au rétablissement de la Belgique, que dis-je, au

bonheur et au bien-être de la race humaine ellemême, je ne puis mettre de limites à la tâche à laquelle nos désirs nous convient, et je sais à quel point ce que nous avons fait répond mal à notre attente; maïs les défauts, permettez-moti de vous le dire, s’1l y a des défauts, ne viennent pas de notre volonté; tout ce que nous avons de richesse, d'intelligence, d’habileté, et surtout d'énergie et de vie à été dépensé sans compter pour la cause commune.

Si d’autres nations ne le voient pas, la cause en est qu'elles ne comprennent pas (et comment le feraient-elles?) nos coutumes politiques et notre mécanisme gouvernemental. Vous chercherez en vain en Angleterre cette abnégation silencieuse qui, du jour où le tocsin a sonné, en France comme en Allemagne, a permis à la grande machine administrative de mettre chaque homme et chaque femme au poste qui lui était assigné. Un tel système peut être meilleur que le nôtre, mais 1l n’est pas le nôtre. Nous n’avons en vérité ni gouvernement, ni administration. Il est dans la nature de la liberté anglaise d'offrir à l'Etat et à la nation non pas une soumission volontaire, mais une coopération énergique. (Cette coopération est volontaire et libre; elle n'est pas ordonnée, mais

concertée; elle n’est accordée que lorsqu'il y à connaissance et entente pleine et entière; et un tel résultat ne peut être obtenu que par la discussion la plus complète au Parlement et dans la presse. Dans cette discussion libre, qui est la condition essentielle de notre vie tout Anglais prétend avoir le droit d'offrir son avis et sa critique sur chaque question gouvernementale, qu’il s'agisse de la levée des impôts, du recrutement des soldats, de l’habillement des troupes, ou de la conduite d’une campagne.

Avec nous le silence signifierait apathie; les cris et la discussion sont un signe d'activité. De là ces arguments, ces controverses, ces partis politiques et ces dissensions dont vous entendez tant parler; de là ces critiques du gouvernement, et cette clameur constante qu’il devrait faire ceci ou cela. Croyez-moi, ce ne sont pas là des signes d’hésitation, d'incertitude ou de tergiversation; ces controverses ardentes précèdent nécessairement une action müûrement réfléchie. S'il y a une difficulté, elle n’est ni cachée ni supprimée; dès qu’apparaît quelque obstacle à l’exécution vigoureuse de la volonté nationale, mille voix se font entendre; elles concentrent sur ce point l’attention du public; en agissant ainsi pour un instant, elles

l’exagèrent, et en cherchant avidemment un remède, elles donnent beaucoup trop d’importance à ce qui nest souvent qu'un obstacle partiel et temporaire.

Il est donc tout à fait possible que la lecture de nos journaux décourage nos alliés; s1 resrettable que cela soit, on ne saurait l’éviter. Nos journaux sont écrits pour nous diriger et nous renseigner, et leurs exagérations et leur véhémence même sont une des armes dont nous.

nous servons pour réussir dans nos desseins.

C’est une arme dont nous ne saurlons nous passer; c’est une arme dont nous nous sommes toujours servis. S1 vous lisez le récit des guerres du passé, vous trouverez toujours la même chose : une presse libre de toute entrave, la voix d'une nation impatiente et quelquefois indignée, voix tantôt captieuse, tantôt criarde * mais ne cessant jamais de stimuler le gouvernement, toutes les fois qu'il montrait le moindre signe d’incompétence ou d’indifférence. Alors, comme maintenant, les attaques n'étaient pas toujours Justes, elles étaient souvent excessives, mais alors, comme maintenant, elles atteignaient leur but, et c’est le but seul que nous devons considérer.

Ce que nous venons de dire ne saurait être mieux ‘illustré ” que par toute l’histoire de la question des “ boissons alcooliques.” Au bout de quelques mois de guerre, 1l y a eu lieu de craindre que l’ivrognerie, parmi une certaine partie de notre population, ne vint entraver la production des munitions, et peut-être, dans une certaine mesure, la préparation de nos soldats. Que devait-on faire? Tout d’abord nous avons eu à découvrir quels étaient les faits, puis à voir s’il n’y avait pas de causes spéciales à ce mal, à supposer qu’il existât, et enfin à discuter sur la meilleure facon de le déraciner. Avant de connaître la nature et l’étendue du danger, nous ne pouvions décider quel était le meilleur remède. La vérité ne pouvait se découvrir que si l'on publiait tous les faits que l’on avait recueillis. Il en résulta que, pendant une période de plusieurs semaines, cette question fut sans cesse sous les yeux du public: tous ceux qui avaient des preuves à offrir, se hâtèrent très naturellement et très Justement d'apporter leur quotepart personnelle à la discussion du sujet. On exagéra ainsi inévitablement le danger, et 1l y eut même un moment où cette exagération fit naître des propositions pour combattre le mal également exagérées. On entendit alors les

avocats de la partie adverse; la question fut réduite à ses justes proportions; et maintenant l'étendue et la nature du mal ont été définies et limitées et l’on a découvert les meilleurs moyens de le faire disparaître; des règlements ont. été appliqués et sont en vigueur, 1ls deviennent de plus en plus sévères chaque Jour, et cela avec l'appui unanime de l’opinion publique. L'on a empêché le mal de se répandre, et la volonté nationale unie sur ce point travaille dans ce but, en public et en particulier, de sorte que nous détruirons le mal jusque dans sa racine. Or nous n’aurions pu arriver à un tel résultat sans ces discussions publiques préliminaires. Il est tout à fait possible qu'un étranger, connaissant mal nos institutions, après avoir lu un de nos journaux 1l y a quelques mois, ait emporté avec lui l’idée que la nation tout entière était paralysée par l’ivrognerie. Il n’en a jamais été ainsi, mais l’exagération qui a pu le tromper nétait que l’œuvre même de la machine du gouvernement populaire cherchant à extirper ce penchant à l’ivrognerie qui existait çà et là.

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