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Ces considérations ne seront pas sans quelque utilité pour l’étude des questions plus
importantes de la coopération militaire. En les examinant, l’on doit de plus se rappeler toujours cette vérité que si l’on veut se faire un tableau exact et fidèle de ce qui se passe en Angleterre, l'on ne doit pas fixer exclusivement son attention sur ce que l’on trouve dans un journal ou dans des journaux à une certaine époque, car de tels articles ne marquent qu'une étape dans la marche des événements. Si l’on veut porter un jugement vraiment impartial, l’on doit attendre la fin de toute l'histoire.
À mon avis, il y à deux points qui ont pu disposer quelques visiteurs étrangers à douter de notre bon vouloir à nous jeter dans la lutte : on peut les résumer en ces deux mots : “ grèves,” et “enrôlement.” Lisant un livre allemand l’autre jour, je suis tombé sur cette idée qu’on pourrait très bien établir un contraste entre les civilisations des ceux pays sur une comparaison entre ce que M. Lloyd George a appelé “ the potato bread spirit ” (la bonne volonté à manger du pain de pommes de terre), et la grève des mineurs du pays de Galles. La critique et le défi sont justes, et de la même façon il est facile de mettre en parallèle l’empressement avec
lequel toute la jeunesse française s’est lancée en un moment dans la lutte, et la façon incomplète, à demi-organisée, et comme embarrassée de notre système de recrutement qui, depuis le début de la guerre, a tellement préoccupé nos esprits. La comparaison est naturelle, mais si l'on devait fonder sur de telles raisons la conclusion que nous n’y allons pas de tout cœur, l’on se tromperait grossièrement. Il faut envisager les choses de plus haut. Nous ne pouvons 1gnorer la différence essentielle qui existe entre les conditions du passé et les conditions du présent dans les différents pays de l’Europe. En France, comme en Allemagne, il a été possible en un seul moment, en un clin d’œ1l, de diriger les efforts entiers de toute la nation vers un but militaire. On a pu le faire pour deux raisons : à cause de la nature du danger, et à cause de l’étendue des préparatifs.
Tout d’abord 1l n’y eut pas, et il ne pouvait y avoir dans l’une comme dans l’autre nation un seul moment de doute ou d’hésitation même parmi les plus ignorants : tous savaient que la sûreté du pays était en jeu. En Allemagne les Russes avaient traversé la frontière; de fait, toute la discussion diplomatique avait été
préparée de propos délibéré par le gouvernement allemand, de façon à ce qu’il pût adresser un appel au peuple devant le péril russe. Ce fut cela, et cela seulement, qui lui assura l’appui de presque tout le parti social-démocratique. En France les millions de soldats allemands étaient prêts à commencer leur marche impétueuse sur Paris. En Angleterre il n’y eut pas, et 1l ne pouvait y avoir de sentiment immédiat de ce danger formidable. Nos paysans et nos ouvriers n'avaient aucune raison de s'attendre à l’arrivée immédiate de cosaques ou d’uhlans dans leurs villages ou leurs villes.
Et si les conditions immédiates étaient différentes, également différents étaient ce que nous pouvons appeler les antécédents historiques et les préparatifs que seuls ces antécédents rendaient possibles. En Allemagne, la guerre actuelle est le but vers lequel l’organisation tout entière, non seulement des institutions militaires, mais des institutions civiles a été systématiquement dirigée; ce soudain embrigadement de toute une nation est le fruit de nombreuses années d’efforts voulus. Pour les Allemands c’est l’éclosion de la fleur dont la lente croissance à été préparée par des années de travail; pour nous la guerre, c’est la dislocation,
le changement soudain de tout l’édifice de la société.
En France, aussi, la possibilité de cette guerre était prévue depuis longtemps, ainsi que le danger auquel on avait avisé; c’est pourquoi nous avons cette illumination soudaine des esprits, cette lumière aveuglante qui pénètre dans les intelligences les plus obscures. En Angleterre nous assistons au développement lent et régulier de la conviction: elle à envahi lentement, mais sûrement et 1irrésistiblement, semaine par semaine, mois par mois, la société tout entière; toutes les commotions, les discussions, et les récriminations mutuelles ne sont que les symptômes de ce développement. Elles ne sont pas un signe que la nation est efféminée, y va à contre-cœur et ne demande qu'à reculer; elles font partie de l'opération de l'esprit qui a complété la conversion; et pendant tout le temps que se faisait ce travail mental, l’on devait improviser l'organisme même qui permettait à la guerre de continuer. En Angleterre, rien n'avait été prévu, tout dut se faire au moment même de la crise.
Considérons un instant le constraste, tel qu’il existe vraiment. En Allemagne depuis cent
ans tous les efforts de l’État prussien ont été dirigés vers le but de créer une nation sous les armes; car telle est la vraie base de sa politique dont le maintien est la condition même de l’existence de l’État. En France nous voyons un siècle et plus de victoires et de désastres militaires —en France, l'enfant dela Révolution, qui doit sa nouvelle grandeur et sa liberté à sen erand effort national, lorsque Carnot appela sous les drapeaux tous les hommes de la nation pour défendre son territoire et son indépendance contre les monarques alliés de l’Europe. Puis vinrent les années de conquête et de gloire où l’on put dire que “la France n’est qu'un soldat ””; et les invasions de 1814 et de 1815, par lesquelles la France apprit que son sol ne pouvait être protégé que par la force de son bras. Elle reçut la même leçon en 1870, de sorte que personne ne pût l'oublier. Le temps a cicatrisé bien des blessures, et bien des changements se sont produits, mais la leçon n’a jamais été oubliée; chaque année, lorsque le service militaire appelait les jeunes gens, les conscrits, en s’arrachant à leurs familles, savaient toujours que l’ordre de la patrie devait être obé1. La statue en deuil sur la place de la Concorde était un symbole du sort qui les
attendait, si leurs mains devenaient moins vigoureuses, si leur moral faiblissait, tandis que des lèvres de leurs pères ils apprenaient l'histoire de l’époque où les Prussiens avaient envahi le pays; et pendant tout ce temps au delà de la frontière de l’est l’avalanche menaçante grandissait sans cesse, prête à se précipiter encore une fois sur le sol souriant de la France.
Il en allait tout autrement en Angleterre.
Nous n'avions rien qui, de la même façon, pût inculquer à la nation que son indépendance et que sa prospérité dépendaient de sa préparation militaire. Notre flotte était pour nous ce que son armée était à la France. La nation a toujours été fière des grandes actions de ses soldats et de leur valeur impétueuse sur le champ de bataille, mais l’armée était légèrement à l'écart du grand courant de l’histoire nationale; elle à été, pour ainsi dire, un produit accidentel. Les batailles ont été livrées loin de la mère-patrie, et ses plus grands exploits ont été accomplis sur d’autres continents. Elle à appartenu, pour ainsi dire, à certaines classes sociales : aux riches, aux aristocrates, aux professionnels et aux très-pauvres; les grandes classes bourgeoises, et les gens à l’aise parmi les
ouvriers (et dans les conditions modernes de la société, c’est entre ces deux fractions que se trouve le centre de gravité de la communauté) ne se comptent guère dans ses rangs; l’armée leur a été quelque chose d’inconnu; 1ls ne prennent aucun intérêt à sa vie et à ses traditions: elle leur est aussi étrangère et aussi éloignée que peut l'être la flotte pour un Bourguignon ou pour un Tourangeau. Entre les hautes montagnes et les larges plaines où, pendant des kilomètres et des kilomètres, dans une chaîne sans fin de fabriques et de mines, s'étendent les srandes villes et des groupes de villages, reliés ensemble par un réseau de chemins de fer et de tramways, les vallées—cœur palpitant de l'Angleterre moderne, n'ont Jamais vu de soldat.
Vous, qui avez vécu et voyagé parmi les États Militaires du continent, pouvez à peine vous rendre compte à quel point le militarisme était une chose inconnue en Angleterre. Ce n’est pas tant qu’il fût détesté ou redouté, mais il n’existait pas. Les récits d’armées et de batailles nous sont parvenus comme autant d'histoires d’un monde éloigné et disparu. L’éducation du peuple, en religion comme en politique écalement, a contribué à amener ce résultat; l’Angleterre est
encore au iond de son cœur puritaine, et son puritanisme a tout pris aux fondateurs mêmes de cette doctrine, tout, sauf l’armée que Cromwell avait créée. Parmi les classes ouvrières tranquilles et sérieuses, menant une vie si isolée, si concentrée en elle-même, à tant d’égards, l’on remarquera toujours ce fait dans le passé: les parents, le père et la mère également, n’ont jamais consenti volontiers à ce que leur fils entrât dans l’armée. Les sectes religieuses qui fournissent tant à l'Angleterre de sa nourriture intellectuelle aussi bien que spirituelle, les sectes que les classes ouvrières ont formées, et qui ne sont pas l'expression d'une autorité extérieure, mais l'organe de leurs propres croyances, se sont toujours sévèrement opposées à la pratique de la guerre et à la profession des armes. Et du côté politique elles ont consacré toute leur énergie et toute leur intelligence à obtenir de meilleures conditions d'existence dans la lutte où elles s'étaient engagées et où elles croyaient combattre, non seulement pour elles-mêmes, mais pour leurs camarades de France et d'Allemagne. Dans leur rêve du futur, 1l n’y avait pas de place pour la lutte entre nations, mais seulement pour la coopération des pauvres dans tous les pays, afin
de remporter une victoire commune sur Îa richesse et la puissance.
Cette attitude n’a jamais été aussi prononcée que pendant les années qui ont précédé immédiatement la guerre. La tension diplomatique ne correspondait à aucun sentiment populaire vraiment général; les neuf-dixièmes de la nation, et toutes les classes ouvrières étaient pacifistes sans la moindre réserve. Le seul mouvement à l'étranger, qui ait trouvé un écho dans le cœur du peuple, avait:
été la conférence de la Haye; 1l y eut des nations, plus subtiles, qui ne virent dans cette réunion qu’une manœuvre de diplomates; notre nation, plus ingénue, la regarda comme un acheminement réel vers un meilleur état de choses dans les rapports internationaux, Elle avait bien accueilli une entente avec la France; elle en attendait une autre avec l’Allemagne. Elle n'avait aucune inimitié pour les autres pays; elle ne pouvait comprendre que d’autres nations fussent ennemies de l’Angleterre, et le guide qu'elle avait choisi dans ces questions était Norman Angel. Si vous étiez allé pendant l'hiver de 1913 dans quelque ville provinciale bien tranquille, et que vous ayez visité quelque club d'ouvriers, vous auriez trouvé
ceux-ci en train de se grouper pour étudier et discuter l’enseignement de cet écrivain. Ils avaient toujours cru que la guerre était injuste, etmaintenant on leur disait qu’elle étaitstupide; ils en tirèrent la conclusion qu'elle était impossible. Elle cessa de les intéresser; elle n’était plus importante. Une nation faisant la guerre de propos délibéré ne commettrait pas seulement un crime, mais une faute; et qui pouvait croire qu’au vingtième siècle cela fût possible ?
Maintenant tout est changé. Tout le pays est devenu un camp immense; dans les rues et dans les trains, sur les larges espaces des “ downs ” du Sud, dans les rues affairées du Lancashire, dans les mines et les villages du Yorkshire, sur les grandes landes et dans les vieilles villes épiscopales, c’est le même spectacle; nous voyons des soldats partout.
Nous les voyons jusqu'au jour où le camp est vide: un matin, en ouvrant les yeux, nous trouvons que ses habitants sont partis, ils ont disparu comme un brouillard dans le silence de la nuit, mais c'est pour faire parler d’eux à Ypres, à La Bassée, à Neuve Chapelle ou à Suvla Bey; puis ils commencent à revenir, ceux qui reviennent, les mutilés, les boiteux et
les aveugles. Et tous ces nouveaux soldats ne ressemblent pas à ceux d'autrefois : 1ls ressemblent aux vôtres : ils sont une nation sous les armes. Il n’y à pas de classe, 1l n'y a pas de profession qui n'ait envoyé sur le front ses meilleurs représentants : le chef d'atelier, le petit boutiquier, l'employé de banque, qui, il y a deux ans, auraient plutôt parié devoir se trouver au pôle Sud que dans les rangs de l’armée; et pourtant ils y sont tous maintenant.
Un tel changement ne pouvait se produire en un jour, surtout chez une nation aussi entêtée et aussi obstinée que la nôtre. Les idées et les traditions de trois siècles ne peuvent expirer sans une lutte violente. Mais pendant tout ce temps dans tout le pays, on à vu grandir et se développer une nouvelle tendance qui s’est propagée avec une force irrésistible, jusqu'au moment où elle à animé toute la nation. Elle n'a pas agi immédiatement et partout avec le même eftet; chez quelques-uns elle s’est manifestée sur le champ, chez d’autres plus lentement; il y a enfin des personnes qui ne commencent que maintenant à en sentir toute la puissance. C’est qu'il ne parut pas apparent d’abord que cette guerre ne ressemblait pas aux
autres guerres que nous avions faites : tout le monde ne découvrit pas sur le champ la nature de la menace de l'Allemagne. L’invasion de la Belgique, les mauvais traitements infligés à ses habitants, le sort terrible qui tomba sur ses villes, le danger pour la France, la retraite de l’armée anglaise, les raids allemands sur le littoral de l'Angleterre, la guerre des sousmarins, les visites des Zeppelins, le torpillage du Lusitania, la campagne de presse aux États: unis, Calais menacé, la chute de Varsovie, l’imbroglio des Dardanelles, les massacres des Arméniens, le nouveau coup porté à la Serbie, les horreurs de la guerre de tranchée, l’emploi de gaz asphyxiants, l’abnégation de nos soldats, l'audace de nos aviateurs, le retour des blessés du front, les histoires de l’héroïsme, de l’“endurance ” et de l’habileté françaises, tout à joué un rôle, si bien qu'il n’y a guère de personnes à qui la vérité n'ait pas été révélée; et pendant que J'écris ces lignes, l’on se prépare à abattre les barrières derrière lesquelles se cache ce qui reste d'ignorance et d’insouciance.
Tout cela a demandé une année et même davantage : mais il n'y a rien là qui doive nous surprendre.
Avez-vous jamais pensé à la façon dont cette, guerre nous est arrivée? Nous savions tous que la situation européenne était telle qu’à n'importe quel moment nous pouvions être appelés à faire cause commune avec la France, pour la protéger de quelque agression allemande. Nous le savions, car on nous l'avait dit, mais combien parmi nous y avaient müûürement réfléchi!
Peu d’Anglais s'intéressent aux affaires étrangères; la plupart pensaient que le danger, s’il n’était pas fictif, était tout au moins exagéré, et qu'en tout cas le nuage se dissiperait, comme tant d’autres l’avaient fait auparavant. Ceux qui avaient pris la peine d’étudier la question de plus près,—et ils étaient bien rares,—n'ignoraient pas que, si les choses en venaient au pis, nous nous étions engagés à prêter l’appui de toute notre flotte, que c'était là notre apport principal; et en outre, l’on savait généralement que, si cela était nécessaire, on enverrait un corps expéditionnaire de 160,000 hommes environ (chiffre sur lequel on s'était mis d'accord) pour renforcer la défense de la France et de la Belgique.
Voilà ce à quoi nous nous étions engagés, car nous étions en état de tenir notre engagement. Tel était notre promesse; nous pouvions la faire honnêtement, car nous pouvions bien la remplir. Or comment avons-nous tenu notre parole!
Faut-1l parler de l’œuvre de notre flotte sur mer? Demandez la réponse à vos marins et à vos marchands qui parcourent les mers presque aussi librement qu’en temps de paix, et à qui est ouverte la voie de tous les pays et de tous les océans; demandez-la aux Allemands; allez à Brest et à Bordeaux, allez à Kiel et à Hambourg si vous voulez avoir cette réponse. Notre flotte s’est acquittée de sa tâche jusqu” à la perfection et avec un succès sans précédent. Au bout de six mois de guerre le pavillon allemand avait complètement disparu de la surface des mers.
Dans les grands jours de la suprématie maritime de l’Angleterre, rien de semblable n’était jamais arrivé. Dans la grande guerre avec la France, après qu'elle eut duré 20 ans, les vaisseaux marchands britanniques devaient être convoyés, afin d’être protégés contre les frégates et les corsaires français. Il est inutile d’insister sur ce point et sur son importance pour ia cause commune des Alliés. Il en est résulté que les armées ont pu traverser les mers et que les
ravitaillements entre les continents se font avec une sécurité presque complète. Il n’est pas plus nécessaire de s’appesantir sur la supériorité | économique qui en découle : nous avons à notre, disposition toutes les ressources du monde, tandis que l'Allemagne voit approcher, lentement mais inévitablement, la fin de ses provisions, le moment où elle sera privée de tout, sauf de ses propres produits.
La perfection même de notre œuvre a pu faire qu’elle n'a pas été appréciée à sa juste valeur; si elle a été bien faite, elle n'a pas été faite facilement. Je ne parlerai pas de nos pertes en navires et en vies qui ne sont pas peu importantes; ce que je vous prierai de faire, c’est de vous demander ce que veut dire cette maîtrise de la mer, le drainage qu’elle fait de nos richesses, l'effort qu'elle exige de la virilité de la nation : elle représente une somme d'énergie qui aurait depuis longtemps amené la fin de la guerre, si avec elle on avait tenté le destin sur le champ de bataille; et 1l faut se rappeler que l'usure continue toujours; la situation serait bien différente, si les Allemands avaient osé risquer une grande bataille navale; mais tant que leur flotte restera inactive, il ne sera pas possible
à la garde vigilante qui veille là, où l'Atlantique et la mer du Nord se rencontrent, de sa relâcher un seul instant.
51 vous voulez comprendre l’activité d'esprit et la vigueur d'exécution qui ont été nécessaires à l’accomplissement d’une telle tâche, songez pour un instant à la guerre des sous-marins.
Les Allemands avaient adopté un nouvel engin maritime dont il était impossible de prévoir les résultats dans une guerre navale. Ils croyaient que cette nouvelle arme leur donnerait le moyen de paralyser tellement les mouvements des bât1ments anglais—bateaux anglais ou vaisseaux de guerre—-que nous perdrions notre suprématie sur la mer, ou tout au moins les avantages qui en résultent. Le danger était très réel, car, s’1l avait été négligé, s’il y avait eu une panique parmi nous,—comme il aurait pu y en avoir une,—notre ligne de défense aurait pu être brisée.
Comment échouerent ces attaques allemandes, nous ne le savons pas maintenant; quand nous l'apprendrons un Jour, si Jamais nous l’apprenons, nous aurons là un des épisodes les plus fascinants de cette guerre: en tout cas nous pouvons voir maintenant le résultat: jusqu'ici
les Allemands n’ont pas réussi. De nombreuses vies humaines et des vaisseaux ont été perdus, mais les pertes, loin d'augmenter, ont diminué, et nos moyens de communication avec la France n'ont jamais cessé un seul instant d’être maintenues. Ce que nous devons faire, c’est de nous rendre compte des qualités, grâce auxquelles nous sommes arrivés à un tel résultat: par exemple du sang-froid des hommes de notre marine marchande, qui ont continué leur tâche aussi galement qu'en temps de paix, tout en sachant que n'importe quelle vague de l’Océan pouvait cacher leur soudain arrêt de mort; du courage joyeux de nos éclaireurs navals, non seulement des équipages de nos navires de guerre, mais de ceux des chalutiers et des bateaux releveurs de mines; enfin et surtout de l'intelligence fertile de ceux qui ont imaginé et exécuté les plans qui nous ont permis de faire face au danger.
Je n'ignore pas combien nos autres alliés, les Français et les Japonais, ont contribué au succès naval, mais, après tout, la plus lourde tâche nous est incombée. C’est à notre pays qu'est dévolu le devoir, non seulement de fournir des hommes à la flotte, mais encore de l’approvisionner sans cesse en munitions et en
torpilles, de construire de nouveaux navires et de réparer les anciens: tel à été notre œuvre principale; et nous l’avons accomplie.
Sur mer nous avons donc tenu la parole que nous avions donnée: que dirons-nous des opérations sur terre? Nous nous étions engagés, en cas de nécessité, à donner tant d'hommes, tant de divisions. N’avons-nous pas été fidèles à nos engagements ? Oui, nous l'avons été, et non seulement au pied de la lettre. Dans l’organisation, l'équipement, l’entrainement de cette force, si petite qu'elle pût vous sembler, nous avions mis pendant 14 ans tout ce que nous avait appris notre expérience de la guerre du Transvaal,; beaucoup d’entre nous ont vu avec admiration a façon dont cette force s'était développée, grâce aux lecons du passé, et à cette augmentation d'énergie intellectuelle qui, depuis le commencement du vingtième siècle, a été une qualité commune à toutes les nations européennes; nos sous-officiers, les commandants de nos régiments, nos généraux, beaucoup de nos soldats étaient des hommes qui avaient vu et étudié la guerre; cet esprit d’ostracisme aristocratique, cette indolence intellectuelle, qui autrefois avaient fait vraiment partie des traditions
de l’armée, avaient disparu ;il y avait eu aussides jours, dans l’histoire de notre pays, où la conduite des soldats en temps de paix avait fait regarder l’armée par les membres les plus respectables de la classe ouvrière d’un œil défavorable; tout cela avait changé. Le soldat anglais a toujours été en temps de guerre un admirable combattant.
Il n’a pas toujours été en temps de paix un admirable citoyen. Les conditions modernes ne permettaient plus à l’élément tapageur d'exister; le soldat était traité en gentleman, et 1l était devenu un gentleman; et l’armée, véritable école de discipline pour les officiers et les hommes était devenue telle que la nation pouvait en être fière. Elle était animée du meilleur esprit militaire. (C’est ainsi que nous avions créé une force, sans doute peu considérable, mais d’une très haute valeur guerrière. Elle était littéralement notre tout, notre seule armée ; après elle, nous n'avions que des troupes à moitié, ou même nullement entraînées; et le sol de l’Angleterre, cette armée une fois partie, pouvait être la proie de l’envahisseur. Nous aurions pu montrer quelque répugnance à hasarder sur un seul coup de dés toutes les ressources dont nous disposions. Or, lorsque a sonné l'alarme, avons-nous fait la sourde oreille ?
ET
Nous n'avons pas voulu un seul instant, —comme nous aurions pu le faire,--garder cette force en réserve, la conserver, la thésauriser. Nous l'avons envoyée hardiment, sans hésiter, sur la brèche, et nous ne devions pas tarder à apprendre le grand danger qu’elle courait.
Mais la France appelait, et au Jour fixé notre armée fut sur les lieux, courant le risque d’être annihilée, maïs jouant le rôle qui lui était destiné : celui de renforcer son alliée et de garder Paris. Nous savons quels furent ses succès : ses exploits sont écrits sur le sol de la France et des Flandres, à Mons, sur la Marne, sur l’Aïsne, à Ypres et à La Bassée, partout où reposent les innombrables cadavres des Allemands qui essayèrent en vain de percer les lignes de l’armée britannique.
C’est là uniquement ce à quoi nous nous étions engagés. Si nous étions entrés dans la lutte avec l'humeur mesquine de barguigner, si nous nous étions abaissés à marchander et à discuter, enfin si nous avions été par l'esprit une nation de boutiquiers, nous aurions pu nous en tenir là.
Qu'on se rappelle ce qui se passa alors. Tout à coup, au mois d'août 1914, quelques jours après le commencement de la guerre, l’on nous dit que l'État avait besoin d’un million d'hommes. Il y eut une minute d’étonnement, de stupéfaction chez quelques-uns même : nous n'avions pas été avertis qu'une telle demande serait faite; nos conseillers politiques ou militaires n'avaient pas prononcé la moindre parole qui pût nous y préparer; nos alliés n'avaient Jamais fait la moindre suggestion à ce sujet. Il y eut comme un moment d’hésitation; et puis la réponse ne tarda pas à se faire entendre; les hommes se présentèrent aux bureaux de recrutement plus vite qu'on ne pouvait les enrôler, les loger, les nourrir, les habiller ou les équiper. Ils vinrent en si grande nombre qu'il fallut vraiment arrêter un tel élan. Mais le million d'hommes avait été obtenu; puis on demanda un second million, puis un troisième, et on les a obtenus aussi: et pendant que j'écris ces lignes, on a encore besoin d’autres soldats pour réparer les ravages cruels que fait la bataille, et une fois de plus encore, on organise une nouvelle armée pour combler les vides. Et ainsi au lieu d’avoir quelques divisions en France et dans les Flandres, nous y
avons maintenant près d’un million de soldats. La Russie se voyait serrée de près par la Turquie: aussitôt une nouvelle force anglaise disponible fut lancée au cœur même de la Turquie; et puis ailleurs commenca cette marche difficile sur Bagdad d’une autre armée qui approche maintenant de son but.
Il est vrai que nos efforts n’ont pas toujours été récompensés par les succès que nous avions spéré remporter : 1l n’est donné à personne de commander la victoire; mais réfléchissez un instant, chaque échec n’a servi qu'à nous faire faire de nouveaux efforts; chaque calcul erroné de notre part n’a servi qu'à fortifier notre résolution.
L'on a beaucoup parlé de la question des munitions; et l’on a prétendu 1ci encore que l'Angleterre n'avait pas donné tout le secours qu’elle aurait pu donner. Quels sont les faits réels? L’on ne peut donner naturellement les chiffres et les statistiques, mais d’une façon pénérale nous savons tous ce qui est arrivé.
Avant la guerre nos fabriques et nos ateliers r'étaient équipés que pour fournir les munitions nécessaires à une armée de 200,000 à 300,000 hommes, en plus des munitions nécessaires à la
flotte. Ce dernier point est une restriction fort importante. Nous avons toujours établi, comme un principe nécessaire et inévitable, que l'on devait avant tout subvenir aux besoins de la marine. Tout ce dont elle a besoin pour tirer à la cible, aussi bien que pour une véritable action navale, doit lui être fournie sans restriction. Nos “dreadnoughts” et nos croiseurs, nos centaines de contre-torpilleurs et de sousmarins ne doivent jamais manquer de munitions; 1l ne doit y avoir ni parcimonie ni récrimination. Et 1l à pu se faire qu'il en soit résulté ceci: étant donnée l'échelle continentale, les calculs des besoins de notre armée se sont trouvés inférieurs aux besoins mêmes. Qu'est-1l arrivé, dès que la guerre a été déclarée? L'armée active s’est plus que décuplée, et aussitôt les munitions ont dû être augmentées dans les mêmes proportions. Nous devions avoir une armée de 2 millions d'hommes, et aussitôt l’on prit des dispositions pour subvenir à tous leurs besoins, lorsqu'ils seraient prêts à entrer en campagne. C'était là une tâche qui pouvait sembler impossible, et cependant elle a été accomplie. La fabrique du matériel de guerre et des munitions alla de pair avec les engagements volontaires. C'est alors
qu'on découvrit que tous nos chifires et nos calculs étaient faux. Mais l'erreur n'était pas seulement nôtre. D’après les nouvelles conditions de la guerre, l’on avait besoin de munitions sur une échelle que le tacticien le plus pénétrant n’aurait jamais pu prévoir. Nous ne l’avions pas deviné par avance, mais n1 les Français ni les Allemands ne l’avaient fait.
Les premiers mois de la guerre ne tardèrent pas à faire paraître évident le résultat suivant : là où un obus aurait suffi autrefois, il en fallait cent. Nous avions décuplé notre production de munitions pour suffire aux besoins de nos nouveaux soldats : l’on découvrit que cette production devait être centuplée. Que se passa-til alors? La nation refusa-t-elle le fardeau qui lui était imposé et qui était infiniment plus grand que celui qu’un romancier eût pu imaginer ?
Nous nous mîmes alors à envisager la situation tout entière? Il est à l'honneur de la nation que, dans cette crise, elle n’ait pas laissé au gouvernement le soin d'en trouver la solution; comme je l'ai déjà expliqué, ce n'est pas ainsi que nous agissons. L'on ne pouvait exclure des délibérations et le Parlement et la presse : et le désir de la nation anxieuse de faire de son mieux n'aurait permis ni à celle-ci ni à
celui-là de se contenter de donner une approbation silencieuse aux chefs de la nation. La crise était telle qu’elle demandait de nouveaux hommes et même des changements constitutionnels fort importants. Il y eut donc quelques semaines où la discussion fut conduite de façon passionnée et même aigre, mais la question était si importante qu’en la traitant l’on ne devait avoir ni scrupules ni réserve. Les changements nécessaires eurent lieu; un nouveau ministère fut créé, et quel a été le résultat ? Toute l'Angleterre est devenue une immense fabrique de munitions: nous avons employé dans ce but toute notre énorme capacité productrice, et d’un bout du pays à l’autre nos ateliers sont organisés et nos énergies se concentrent dans un effort unanime et vers un but commun. Jour et nuit nos innombrables fabriques travaillent, non seulement à Sheffield, à Glasgow et à Barrow, mais dans toutes les villes de province; en vérité nous avons changé en épées les socs de nos charrues.
Je ne désire pas parler beaucoup des apports financiers que nous avons faits. Non pas qu'il n’y ait beaucoup à dire! Vous savez bien comment toute la richesse accumulée de la nation a été prodiguée, j'allais dire, prodiguée sans compter, pour les besoins de la guerre, et comment elle a été mise au service des
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alliés aussi bien que de notre propre armée.
Toutes les fois que l'argent a été nécessaire, 11 à été versé dans les coffres de l'Etat; et peut-être pour la première fois dans l'histoire de l'Angleterre, l'Anglais, si impatient de toutes taxes, a presque imploré le gouvernement de ne pas l’épargner. Vous avez vu aussi la générosité avec laquelle la munificence des particuliers à ajouté à l'argent du fisc; vous avez vu les secours sans nombre et les millions que l’on a versés pour subvenir aux besoins des victimes de la guerre. N'oubliez pas la Croixrouge, les hôpitaux et les ambulances que cette organisation admirable a envoyés sur le front, les docteurs et les infirmières qui se sont élancés à l'appel des malades et des blessés. Vous savez aussi avec quelle générosité tout ce que nous pouvions donner à été offert non seulement à nos propres concitoyens, mais aux autres nations, et les secours que nous avons eu tant de joie à prodiguer aux Belges, lorsqu'ils sont devenus les hôtes de notre pays. Tout cela ne doit pas s’oublier : ic1 la famille modeste accueillant dans son sein les étrangers uniquement, parce qu'ils étaient opprimés et sans ressources ; là le petit village apportant, chaque semaine, son humble contribution aux hôtes communs.
Puis la nouvelle arriva de la tragédie de la Serbie, lorsque la peste vint ajouter ses horreurs
à celles de la guerre et de la famine : aussitôt les Anglais, hommes et femmes, se précipitèrent vers cette terre étrangère et sauvage, bravant les incommodités et le danger dans les hôpitaux; et cet acte de leur part—ce n’est pas exagérer que de le dire—a sauvé la nation serbe, cet acte qui a coûté la vie à tant d’entre eux! Car ils sont tombés victimes de la peste qu'ils combattaient.
S1 vous voulez apprendre la vérité, adressezvous à l'ennemi. Parmi tous les calculs erronés sur lesquels 1l avait basé son agression, il à y en avait aucun de plus enraciné dans son esprit que le suivant : l’Anglais ne se battrait pas, mais payerait les autres pour se battre pour lui. Une telle erreur s'explique parfaitement dans une nation qui va chercher sa connaissance des autres pays dans les récits du passé écrits par ses propres historiens, et permet à des tableaux aussi faux et aussi partiaux de s’interposer entre elle et la peinture impartiale et libre du monde dans lequel nous vivons. En vérité beaucoup de science a hébété les Allemands, et certainement les a aveuglés, plus qu'ailleurs, dans leur compréhension de la France et de l'Angleterre. Vous pouvez lire vous-même ces cuvrages merveilleux des professeurs allemands dans lesquels se révéla pour la première fois à un monde étonné, et dans toute sa malice, l’âme
de l'Allemagne moderne; et vous y trouverez toujours le même refrain: l'Angleterre est négligeable sur terre, car l'Anglais ne se sacrifiera jamais pour son pays; nous avons la déclaration officielle d’un fonctionnaire de l’Ambassade d'Allemagne disant que les quelques divisions que l'Angleterre pourrait envoyer sur le front ne changeraient en rien le sort des batailles où seraient engagées les grandes armées continentales. Les Allemands le diraient-ils maintenant ?
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Remarquez, Je vous prie, que les enrôlements ont été volontaires; personne n'est allé se battre contre son propre gré. Telle est en efïet la note dominante de notre époque, cette offrande volontaire qu'une personne fait de sa vie, de sa richesse et de ses loisirs, mais non de son bonheur, car le plus grand bonheur se trouve justement dans, cette abnégation. Ce n’est nullement le signe, comme certains le prétendent, d’un manque de courage ou d’esprit public; c’est plutôt la continuation de ce grand idéal national, de cet idéal consacré par 500 ans d’une histoire glorieuse, de cet idéal qui ne sera jamais oublié n1 désavoué. Pensons aux vers que Shakespeare met dans la bouche du roi Henri V, la veille d’Azincourt, 1l y à eu Juste cinq cents ans :
“Que celui qui n’a pas assez de courage pour entrer dans cette lutte,
Qu'il parte! Nous lui donnerons son passeport,
Et des écus pour son voyage seront mis dans sa bourse.
Nous ne voudrions pas mourir en compagnie de l’homme
Qui craint de mourir avec nous.”
Pourquoi ces millions d'hommes sont-ils allés à la guerre? Nullement par amour de la guerre, car la plupart d’entre eux la haïssent; c'est parce qu'ils possèdent un peu de l'esprit du chevalier-errant. Pensons au commencement de la guerre. Pourquoi est-ce que le soldat combattait? Pour la défense de la Belgique et de la France, et la possession de la route des Indes ; il combattait pour l’honneur, pour notre empire, pour l'humanité; pour tout, excepté pour lui-même et son foyer. Ce sont là des choses pour lesquelles vous ne pouvez forcer les hommes à se battre, mais il y a des causes au nom desquelles vous pouvez adresser un appel suprême à vos semblables. Vous pouvez dire à un homme: “L’honneur vous appelle ainsi que le devoir, et les cris des villes opprimées et détruites des Flandres, et des foyers en ruines du nord de la France, et la liberté des nations, et les gloires de l'Empire britannique” Voilà ce que vous pouvez lui dire, mais il doit à son tour
avoir pleine et entière liberté de se décider: il doit être libre de vous dire: “Ma propre famille et mes enfants sont plus pour moi que tout ce que vous me dites.”
Tel à été l'appel que nous avons adressé à la nation, et nous avons vu quelle à été, en réalité, la réponse: est-ce exagérer que de dire qu aucune autre nation ne se serait enrôlée aussi volontairement ?
La question de ce que l’on a appelé le service “volontaire ” et le service “obligatoire” est encore sur le tapis parmi nous: dans les discussions qui ont eu lieu à ce sujet, beaucoup de paroles ont été dites qu'il aurait mieux valu ne pas prononcer, mais ne nous laissons pas tromper par elles. Si un parti accuse l’autre de mollesse et d’indifférence, si l’autre parti parle d’intrigues et prétend que son adversaire subordonne les intérêts de la nation aux intérêts de son parti, nous voyons là uniquement la méthode ordinaire dont sont conduites les discussions en Angleterre comme dans toutes les autres nations. La vérité est la suivante: les deux partis désirent autant l’un que l’autre jeter toute la force de la nation dans le plateau de la balance. Comment y arriver est une question extrêmement difficile’: il faut avoir à la fois le nombre et
une bonne organisation. De plus, comment obtiendrons — nous les meilleurs résultats!
Chaque individu agira-t-il à sa guise, décidant du rôle qu’il peut le mieux jouer! Ou bien y aura-t-il un acte d’abnégation générale de la nation qui laisserait au gouvernement le soin de décider en dernier lieu? C’est là un sujet qui concerne tous les citoyens, et sur lequel tout homme, car telle est la façon anglaise de penser désire donner publiquement son avis. C’est un sujet sur lequel les plus sages trouvent difficile de porter un jugement, mais l’on peut être assuré d’une chose : ce qui influencera la décision de la nation, ce sera la pensée qu’il faut obtenir le succès par les meilleurs moyens. S'il devient évident que pour arriver à ce but il est nécessaire d’avoir la conscription, elle sera adoptée et elle sera acceptée, mais elle ne sera pas adoptée, avant que l’on nous prouve qu'elle est nécessaire.
Elle ne sera pas adoptée avant que l'on nous prouve qu’elle est nécessaire, et cela pour une raison très sérieuse. On ne peut employer le système du service obligatoire que dans une guerre défensive, et dans une guerre conduite uniquement dans le but de protéger le sol du pays. Personne ne sait cela aussi bien que les Allemands. Remarquons avec quel soin extrême, maintenant comme en 1870, les efforts de leur
diplomatie ont été entièrement consacrés à montrer que la guerre leur était imposée, et qu’elle n’était faite que pour défendre le pays contre une attaque que les Allemands n’avaient pas provoquée. Le seul but de toutes les publications du gouvernement allemand a été de persuader à la nation que ce qu'ils faisaient était simplement de protéger le territoire aflemand contre une invasion russe. Dans ce dessein ils n’ont jamais hésité à dénaturer la vérité de toutes les facons possibles.
Pour les Alliés, cette guerre à été aussi une guerre défensive, mais en apparence l’Angleterre ne se défendait pas elle-même; elle protégeait autrui; je dis en apparence; en réalité, depuis le premier jour, le danger pour l’Angleterre, bien que plus éloigné, a été plus grand que celui qui menaçait l'Allemagne ou la France; mais seule la défaite, ou la perspective d’une défaite, pourrait montrer la vérité de cette proposition.
Cette distinction entre une guerre défensive pour protéger le pays et une guerre offensive pour l'intérêt d'autrui ou le bien de l’Empire britannique est une distinction essentielle.
C’est sur ce principe que notre empire a été fondé. Notre Empire est la création volontaire d'efforts libres d’Anglais agissant par eux-
mêmes. (Comme il a été créé, de même 1il doit être défendu. Ce n’est pas là un fait accidentel et transitoire. Vous ne pouvez forcer un homme à donner sa vie, pour que de drapeau de l'Angleterre flotte sur les montagnes de l'Hindoustan ou sur le “ veldt”” de lAfrique du Sud. Si les Anglais désirent que ces parties éloignées de la terre restent sous le pavillon britannique, ils doivent se sacrifier volontairement et individuellement pour leur défense.
C’est parce qu'en général ils ont été assez nombreux à le vouloir que la domination de l'Angleterre est allée en s'étendant. S'ils cessaient un moment de le vouloir, leur empire par là même n’existerait plus, et il ne serait que juste qu’il n'existât plus. IL est un exemple parfait de cela même. Avez-vous jamais réfléchi à la vraie raison pour laquelle les colonies américaines avaient été perdues? C’est parce que le gouvernement ne put trouver d’Anpglais désireux de se battre pour les garder à la Couronne: le gouvernement dut avoir recours aux services de mercenaires allemands. Comparons maintenant la guerre de l’Indépendance américaine à la guerre de l’Afrique du Sud : quelle est la différence essentielle entre les deux ? - Dans le dernier cas des centaines de milliers d'hommes appartenant à toutes les classes de la société ont offert leurs services à
la nation, dès qu'est parvenue la nouvelle de la première défaite.
Et c’est là la raison pour laquelle les engagements volontaires des Anglais d'Angleterre ont amené les engagements volontaires des Anglais d’au-delà des mers. C’est la vie même de notre Empire qui est maintenue par cette coopération, grâce à laquelle le soldat du Yorkshire ou de Glasgow ou de Cork rencontre sur un terrain d'égalité absolue son camarade de Montreal, de Melbourne ou de Christchurch, ou du Punjab ou de l'Oude. C’est cette esprit même de coopération volontaire pour lequel nous luttons contre le système allemand, qui, si l’on a le droit de s’en servir pour la défense de la patrie, est condamné à un échec certain, dès qu'on l’emploie de propos délibéré dans un esprit de conquête.
Si les rêves de l'Allemagne de s'étendre en Afrique et en Asie étaient réalisés, il en résulterait tout d’abord que toute l’organisation militaire de l'Empire allemand serait changée, et que le paysan ou le boutiquier allemand qui accourent à l'appel aux armes dès qu’on leur dit que leur patrie est en danger, ne voudrait plus servir sous les drapeaux, s’il savait qu'on a besoin de lui pour défendre le chemin de fer de Bagdad ou les colonies lointaines du Congo ou du Zambèse.
Il n’y a qu’une seule condition qui puisse changer ce principe du “ service volontaire,” et c’est lorsqu'il devient absolument évident que la lutte européenne actuelle est pour la défense du sol de l'Angleterre, autant que si elle avait lieu sur notre propre territoire. Mais il faut longtemps pour faire pénétrer cette idée dans les esprits de la nation. Nos succès mêmes l'ont obscurcie: si les Allemands avaient réussi à s’avancer sur Calais, et avaient clairement menacé le sol du comté de Kent, alors la réalité aurait apparu plus clairement. Un de nos principes constitutionnels a toujours été le suivant: en cas d’invasion du royaume, le roi a le droit d’exiger le service militaire de toute la nation pour défendre le sol de l'Angleterre; c’est là, et cela doit être dans toute nation, un principe inaltérable, et c'est un corrélatif nécessaire de cet autre principe que le service militaire dans les colonies est volontaire. Par la nature même de notre histoire, ce principe est tombé en désuétude; nous nous sommes servis de notre armée uniquement pour les campagnes à l'étranger; et l’armée nécessaire à la défense de notre sol a cessé d'exister. L’on a proposé différents projets pour la rétablir. De nombreux Anglais depuis des années demandent l'établissement d'une armée dans laquelle tous les citoyens seraient obligés de servir. Mais
remarquons que si ce projet avait été adopté, si nous avions eu un système d'entrainement militaire sur le modèle suisse, nous n’aurions pu faire face par là même aux besoins de la crise actuelle. On n'aurait pu se servir de cette force à l'étranger, on n'aurait pu en tirer une armée pour l’envoyer défendre la Serbie, ou attaquer les Dardanelles ; tout ce que nous aurions obtenu par l'adoption du projet, c’eût été d’avoir l’assurance que ceux qui offraient leurs services pour se battre au delà de nos frontières auraient eu quelque entrainement préliminaire. L'Australie possède le service obligatoire: mais ce service n’a rien à voir avec les enrôlements de ces troupes admirables qui combattent maintenant à Gallipoli.
Nous pouvons résumer la question en disant que l’on ne peut se servir du service obligatoire pour assurer la victoire; l’on ne peut l’employer que pour empêcher la défaite, car tandis que la victoire signifierait l'agrandissement de la puissance et de l'influence de notre Empire à l'étranger, la défaite voudrait dire que le sol de l'Angleterre serait exposé à l'invasion de l'ennemi.
Je ne désire pas voir tout couleur de rose; il serait absurde et stupide de préténdre qu'il n'y a
pas eu quelques faiblesses dans nos rangs, quelques ombres à notre tableau; aucune des nations engagées dans cette lutte n’est indemne d'un tel reproche. La France n’a pas été sans avoir quelques ennemis à l’intérieur; l'Allemagne non plus; et cela s'applique encore davantage à l'Italie et à la Russie. Nous en entendons moins parler, parce qu’en aucun autre pays, comme en Angleterre, l'État n’est gouverné par l'opinion publique ; en Allemagne surtout toute discussion publique de la situation intérieure est interdite. Dans chaque classe de la société, ici comme ailleurs, il y a un petit groupe de gens qui ne se montrent pas sous un beau jour, quelquefois par vice invétéré, plus souvent par paresse de volonté, par lenteur d'intelligence. Îl est sans doute des riches paresseux qui ne se soucient que de pouvoir continuer à s’adonner à leurs plaisirs habituels. Il y a d’autres personnes encore, qui ne se sont pas fait un scrupule de profiter de la situation commerciale que la guerre avait créée; nous savons du moins que cela est arrivé dans d’autres pays; si cela a eu lieu en Angleterre, les désirs de ces personnes n'ont pas tardé à être frustrés. Quelques ouvriers ont continué à subordonner l'intérêt public à leur lutte continuelle contre Îles patrons; ils ont été désavoués par tous leurs
chefs officiels et par la grande majorité de leurs camarades.
Je ne prétends pas que la conduite de la guerre ait été toujours de nature à satisfaire les désirs de la nation. A mon avis, il serait juste de dire que sur beaucoup de points nous avons d’abord agi trop témérairement et que nos chefs ont trop tardé à renoncer à des habitudes qu'ils avaient acquises pendant de longues années de paix. Nous aurions aussi voulu voir certaines affaires s’expédier plus rapidement : à mon avis, on aurait pu y apporter plus de diligence, mais après tout nous n'avons rien à nous reprocher à ce sujet, étant donné que nos institutions avaient été établies pour la paix, et non pour la guerre. Vous êteslibre de trouver à redireà notre manque de préparations, et il serait facile de rédiger un acte d'accusation contre ceux qui n'ont pas averti la nation des dangers qui la menaçaient. Nous avons refusé carrément de le faire; ce n’est pas le moment de récriminer; nous devons penser au présent et non pas au passé. Cela d’ailleurs ne sert qu’à mettre davantage en relief la volonté de la nation et du gouvernement de poursuivre cette guerre avec la résolution absolue de triompher de ces difficultés inévitables. L'on à fait de grandes choses pendant les seize derniers mois. Nous avons vu la France
se débarasser de ces dissensions et de ces faiblesses qui désolaient depuis si longtemps ses amis les plus sincères; nous avons vu en Allemagne la même subordination de la nation aux désirs du gouvernement; nous avons vu les paysans russes, sans être effleurés par le doute ou efirayés par la défaite, lutter contre Îa supériorité de l'armement de l'Allemagne; nous avons vu le roi et la nation belges sacrifier tout à l'honneur; et ‘maintenant nous voyons les Serbes, dignes héritiers de l'esprit de Léonidas et de Bruce, défendre jusqu'au dernier homme la liberté de leur patrie, mais, à mon avis, lorsqu'on voudra résumer toute l’œuvre de cette lutte, on trouvera que rien n’est plus remarquable, plus inattendu et plus permanent que le réveil de la nation anglaise.
Je suis, etc.
J. W. HEADLAM.
25 octobre, 1915.
En la fête de Saint Crépin.