ACTE TROISIÈME
LE MISSIONNAIRE
Du droit qu'a tout honnête homme d'empôcher une infamie de se commettre.
BEREND
Ce n'est pas une infamie ! J'aime Annette et je suis aimé d'elle.
Aberration !
BEREND
Passion ! Vous ne comprendrez jamais, vous autres moralistes que l'amour puisse tout légitimer et tout ennoblir ! Quand vous dites : « ceci est bien, cela est mal ; ceci est permis, cela est défendu », vous ne prouvez qu'une chose, c'est que vous ne connaissez ni la souffrance ni le désir! Mais quand un homme sent que le bonheur de sa vie, son unique raison d'exister, tiennent à ce que vous appelez une infamie, il doit avoir le courage de commettre cette infamie !
LE MISSIONNAIRE
Mais non de perdre en même temps une créature innocente. Je ne vous demande qu'une chose, c'est de mettre Annette au courant de la situation.
BEREND
Elle saura la vérité... plus tard, quand je lui aurai donné assez de force et d'audace pour l'envisager sans honte !... Plus tard !... Plus tard!
LE MISSIONNAIRE
Parbleu, vous savez trop bien avec quel mépris, avec quelle horreur elle vous repousserait!... Et moi qui croyais presque à votre sincérité ! Vous ne valez pas mieux que la canaille qui crie r « Liberté !
Plus de lois! Plus de devoirs! » Ce qui se cache derrière ces grands mots, c'est un égoïsme de pourceau, une effrayante volonté d'assouvissement. Gorger vos vices, jusqu'à rouler d'ivresse et de satiété, voilà toute voire morale, voilà toute votre sagesse !
BEREND, exaspéré.
Prenez garde.de me pousser à bout! Chacune de vos paroles est un mensonge insultant!
LE MISSIONNAIRE
Je ne vous crains pas, monsieur !... Prouvez-moi votre sincérité : je ne vous insulterai plus et je serai le premier à vous plaindre. Mais si vous êtes résolu à cacher à votre fille le secret de sa naissance, rien ne m'empêchera de vous dénoncer au gouverneur et de vous traîner en justice s'il le faut !
BEREND
Et que m'importe? C'est moi le maître ici!... Non, non, vos menaces ne m'elfrayent pas. . . (Bas, comme à lui-même.) Ce qui m'effraye, c'est de sentir renaître en moi des pensées... que je croyais pourtant avoir étouffées.
LE MISSIONNAIRE
Je le savais bien, que votre conscience n'était pas morte ! Ecautez-la. . . Obéissez-lui et vous êtes sauvé !
BEREND
■ Et qui parle de conscience ?... de salut?... Pourquoi ces mots précis et mensongers?... quand nous ne pouvons percevoir en nous que des forces qui nous poussent ici... là... sans que nous sachions pourquoi ni comment... Une de ces forces vient de se réveiller en moi, qui m'ordonne de ne plus dissimuler... et j'y cède comme je cédais à la force con-