‹ Le réveil du catholicisme en Angleterre au XIXe siècle: conférences prêchéesChapitre 12 sur 54 · Conférence du 9 mars · texte numérisé non relu

Conférence du 9 mars

Notice. -— Daniel O'Connell naquit à Carhen (Irlande), en 1775, et mourut à Gênes en 1847. A partir de 1812, il fut le véritable chef de l'Irlande catholique. L'agitation qu'il provoqua en Irlande amena le vote du bill d'émancipation des catholiques en 1829.

Cest de cet acte de délivrance que je viens, mes Frères, vous entretenir ce soi'r.

Je ne vous redirai pas sous quel joug odieux ployaient depuis longtemps les catholiques anglais.

Je ne vous dirai pas non plus comment ce joug s'adoucit par degrés durant l'espace de cinquante ans, de 1778 à 1829.

Je ne vous tracerai pas le tableau des libertés conquises en 1829. En dépit des limitations imposées par le célèbre bill, c'était la liberté de conscience, la liberté du culte, la liberté civile et la liberté politique; c'était, pour les catholiques, traités jusqu'alors en parias, la liberté de vivre en chrétiens et en hommes ; c'était de l'air à ces poitrines oppressées, de la paix à ces victimes d'une guerre d'extermination, de l'honneur enfin à ces créatures humaines si longtemps et si cruellement foulées aux pieds.

Je ne vous déroulerai pas, du moins aujourd'hui, les conséquences lointaines, pour le vaste empire britannique, de ce bill libérateur. Depuis le fameux édit de Constantin, par lequel prirent fin les anciennes persécutions, aucun acte souverain peut-être n'avait eu une portée à la fois si étendue et si profonde. Au moment où le pavillon anglais allait abriter la cinquième partie de l'humanité, la Providence voulut qu'il portât dans ses plis la liberté religieuse; et c'est à la faveur du bill de 1829 que

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le catholicisme peut librement fleurir dans les immenses possessions anglaises.

Mais ce n'est point sur tout cela que je veux, mes Frères, attirer votre attention ce soir. Je me propose plutôt de rechercher, dans les efforts des catholiques d'Outre-Manche, la leçon qui se dégage pour nous. Car il nous importe plus que jamais d'apprendre comment se conquiert la liberté religieuse. Dans ce but, bornons-nous à ces deux questions : Qui délivra les catholiques anglais? G)mment s'opéra leur délivrance?

Qui délivra les catholiques anglais?

Ni Peel, ni Wellington, ni le roi Georges IV, ni les Chambres anglaises. Sans doute, les ministres, le roi et les Chambres y collaborèrent, mais seulement après que les vrais artisans de la liberté eurent réussi. Ils se rallièrent à la liberté gagnée, mais ils ne la firent point. Le rôle du pouvoir consiste à restreindre la liberté, et non à la donner. C'est pourquoi le mot célèbre de Lacordaire est profondément vrai : « La liberté ne se donne pas, elle se prend. »

Qui donc fut assez puissant pour arracher aux pouvoirs britanniques la liberté religieuse ? Certes, je n'hésite pas à le reconnaître, les catholiques anglais ne furent pas les principaux conquérants

de leur liberté : ils n'étaient qu'une poignée d'hommes en face d'un peuple qui les opprimait; et ils étaient divisés, cause irrémédiable de faiblesse. Ils reçurent la liberté des mains des vainqueurs, qui l'avaient emportée de force : et ces vainqueurs étaient un peuple et un homme.

Le peuple était l'Irlande.

L'homme s*appelait O'Connell.

L'Irlande comptait alors huit millions de catholiques romains. Depuis deux siècles et demi, elle portait les chaînes d'un douloureux et humiliant esclavage. Mais, dans l'agonie prolongée de son martyre, elle souffrait tout pour garder inviolable sa foi.

Elle était frappée dans ses droits politiques et civils, de sorte que l'Irlandais catholique n'était plus un citoyen, mais un esclave, à peine un homme, plutôt une bête de somme.

Elle était frappée dans ses biens : l'Irlandais catholique n'avait plus droit d'être propriétaire, il n'était qu'un fermier, soumis aux exactions de maîtres impérieux. La justice n'était point faite pour lui : jamais sa plainte n'était reçue des magistrats, elle ne pouvait monter jusqu'au Parlement. Aussi était-il, sans recours possible, perpétuellement livré au caprice et à l'arbitraire.

Elle était frappée jusque dans le corps de ses>

enfants. Débilité par un travail excessif, l'Irlandais n'avait pour se nourrir que de misérables pommes de terre : au maître seul allaient ses moissons- et ses troupeaux. Pour se couvrir, il n'avait que des loques, et la vermine qui régnait dans sa chaumière dévorait ses membres.

Vainement la persécution avait tenté d'atteindre la conscience : parmi tant de misères et d'humiliations, le cœur était demeuré fier et la foi intacte. Toutes les âmes d'Irlande ne formaient qu'une Ame : l'âme irlandaise; elles étaient unies dans une même souffrance, dans un même amour de la liberté, dans une même fidélité à la vérité, dans une même aspiration vers la délivrance, dans le cri angoissé d'une même prière.

Cet appel déchirant d'un peuple qui souffre, déjà Dieu l'avait exaucé dans l'antiquité. Quand Israël avait été courbé sous le joug intolérable des Pharaons, Dieu avait eu pitié de son peuple fidèle, il avait créé pour lui un sauveur, et il avait dit à son serviteur Moïse : « Le cri des enfants d'Israël est monté jusqu'à moi, et j'ai vu à quel point ils souffrent de l'oppression égyptienne. Mais lève-toi, et je t'enverrai pour tirer mon peuple de la servitude, et je serai avec toi ! * »

Un jour vint donc où le Seigneur eut enfin pitié

1. Clamor fUiorum Israël venit ad me, viclique afflictionem eoi^um quia ab Egyptiis opprimuntur. Sed vent, mittam te ut educas populum meum... ego ero tecum. » Exod. III. 9.

de Flrlânde opprimée. Entre ses fils, il choisit aussi un homme, qu'il marqua au front comme son sauveur et auquel il dit comme à Moïse : « Lève-toi pour tirer mon peuple de la servitude. » Cet homme était d'une noble et illustre famille; ses ancêtres avaient autrefois régné sur Tlrlande ; sa maison portait dans ses armoiries cette devise à la fois historique et prophétique : « L'œil d'0'G)nnell, c'est le salut de Tlrlande. »

Daniel O'Gonnell était né en 1775. La Providence sembla elle-même préparer sa carrière. Car il venait d'achever ses études en France, à Douai et à Saint-Omer, lorsque l'Angleterre rendit aux Irlandais, en 1793, le droit de voter et le droit d'entrer au barreau. Dans cette concession, l'Angletem^ n'avait envisagé qu'un moyen de rendre moins douloureuse la suppression, qui se fit en 1800, du Parlement irlandais ; mais Dieu, qui conduit les événements, avait préparé, pour la délivrance des catholiques d'Irlande, deux armes puissantes : le bulletin de vote et la parole publique. O'Connell parlera, et sa parole dirigera les bulletins de vote à l'assaut des vraies libertés.

Après cinq années d'études juridiques, O'Connell prit en effet le titre d'avocat. Et il parut bien vite que cette parole libre, au service d'une grande ème en qui résonnait tout un peuple, aurait un immense et invincible retentissement.

Du reste, Dieu avait façonné l'homme pour sa

mission : il avait mis un puissant organisme au service d'une grande âme.

D'une intelligence vive et riche en ressources, doué d'un coup d'œil sûr et profond, O'Connell gagnait la confiance par la justesse de ses prévoyances autant que par l'ampleur de ses projets. La noblesse de ses sentiments égalait la prodigieuse fermeté de ses résolutions : rien de bas ou de vulgaire n'avilit jamais ce grand cœur, et aucune opposition, si furieuse fût-elle, n'abattit son courage. Sur sa longue carrière politique de cinquante ans, pas une faiblesse qui fasse tache. C'est qu'il tenait sa vie morale sur les hauteurs sublimes de la vertu : en lui, le fils, l'époux, le père et le citoyen furent également irréprochables. Sa force lui venait de sa religion ; car son âme était pleinement sous l'empire de sa foi irlandaise, foi intacte, ardente et pratique. Combien il était attaché à la foi catholique romaine, on le vit bien un jour qu'il fut traité de papiste dans une réunion publique ; il répondit fièrement à son interlocuteur : « Misérable, en croyant me faire injure de m'appeler ainsi, tu m'honores. Je suis papiste et je m'en fais gloire ; car papiste veut dire que ma foi, par le moyen non interrompu des Papes, remonte jusqu'à Jésus-Christ, tandis que la tienne s'arrête à Luther, à Calvin, à Henri VIII, à Elisabeth. Eh bien, oui, je suis papiste ! Si tu avais une étincelle de sens, ne comprendraistu pas, ô ignorant, qu'il vaut mieux, en matière de

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religion, dépendre du Pape que du Roi, de la tiare que de la Couronne, de la soutane que du jupon, des Conciles que des Parlements ? Rougis donc toimême, rougis de n'avoir ni foi vraie, ni intelligence, et tais-toi. » A cette fierté dans la profession de sa foi, s'alliait une piété ardente, fidèle et naïve comme celle d'un religieux : bien qu'il portât la sollicitude de tout un peuple, O'Connell assistait tous les jours à la messe, se confessait et communiait chaque semaine ; il avait mis la grande cause de l'émancipation sous la protection de la Vierge Marie ; il aimait à se retirer dans les angles pour réciter son Rosaire ; aucun livre ne lui était plus familier que la Préparation à la mort^ de saint Alphonse de Liguori.

Dans ces contacts divins, il puisait des énergies indomptables qu'il mettait au service de sa patrie. Ah ! l'amour de' llrlande remplissait le cœur d'O'Connell. Comme il souffrait avec son pays ! Les malheurs de son pays le touchaient et Tétreignaient plus que ses propres malheurs. Toute plainte avait un écho dans son âme ; toute misère éveillait en lui des trésors de tendresse et de dévouement. Au barreau, il défendait gratuitement les pauvres ; dans la rue, il recueillait les indigents et leur assurait du travail ou des secours. L'injustice le révoltait, et riridignati< n sourde et profonde de Tlrlande contre les oppresseurs prenait en lui conscience de sa force. En lui s'incarnait Tâme de l'Irlande ; car Tlr-

lande Taimait, Tlrlande voyait en lui « son homme », rirlande tout entière parlait dans O'Connell, toute rirlande catholique était dans la main d'O'Gonnell.

Aussi, de quelle autorité morale ne jouissait-il pas auprès du peuple ? Ses moindres conseils étaient des ordres. Avec quelle avidité on Técoutait! D'immenses auditoires, réunis en plein air, étaient frémissants d'enthousiasme sous Tempire de son ardente parole. Quel entraînement, quelle passion dans ses discours! Sa dialectique enserrait les esprits dans un cercle de fer; des saillies heureuses et piquantes soutenaient Tattention ; la majesté de la phrase et la hauteur des sentiments élai^ssaient les âmes ; son langage, toujours chaud, s'animait vite de la passion et soulevait les foules. Mais cette éloquence, si mouvementée et si pleine d'autorité, se prolongeait dans Faction : les discours finis, O'Connell agissait. Son infatigable activité fit de lui un incomparable chef de peuple ; prêt à tout, jM^sent partout, se faisant tout à tous, il gouvernait par son influence les hommes qu'il avait saisis par la parole. 11 était né pour délivrer son peuple, et il le délivra.

Mais comment s'opéra cette délivrance?

Je vous rappelle, mes Frères, qu'en parlant de

rirlande, nous ne nous éloignons pas des catholiques anglais : car la question qui s'agitait alors était moins la cause d'un peuple particulier que la cause même du catholicisme dans les Etats britanniques. C'était le sort de tous les catholiques, Irlandais ou Anglais, qui était en jeu. Qu'il y eût au bout des luttes engagées la délivrance ou une recrudescence de persécution, ce devait être pour tous les sujets anglais catholiques une condition commune. Si nos regards s arrêtent de préférence sur FIrlande, c'est que Flrlande fut Fouvrière de Témancipation. Et, dans Thistoire de cette conquête, nous recherchons comment O'Connell conduisit rirlande à Fassaut de la liberté.

Quelle fut sa tactique à Tégard de son peuple ?

Quelle fut sa tactique à Tégard des pouvoirs?

Lorsque, vers 1802, O'Connell commença à parler pour son pays, Tlrlande n'était point encore mûre pour la délivrance. Il ne suffît pas qu'un peuple souffre d'être esclave pour qu'il brise ses chaînes : il faut qu'il prenne conscience de sa misère, il faut qu'il aspire à la liberté, il faut qu'il soit persuadé de sa force, il faut que ses ressources s'organisent. Or, avant O'Connell, l'Irlande, plongée dans le marasme, n'avait aucun de ces ressorts de résurrection.

Ce fut le premier travail d'O'Connell de faire sentir à son peuple ses malheurs et ses humiliations. Parcourant l'Irlande en tous sens, convoquant le

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peuple à de vastes meetings, il fit comprendre aux catholiques leur état d'oppression, les injustices dont ils étaient les victimes, Tindigenceoù ils étaient réduits ; il éveilla dans ces consciences, amoindries par le servage, les nobles sentiments du chrétien, de l'homme et du citoyen. De cette perception nette, de cette vive impression d'un état social immérité et intolérable naquit le malaise, puis Findignation, puis la protestation, puis l'aspiration vers un état meilleur. Tel un malade, qui, jusque-là paralysé par une vague somnolence, s'éveille tout à coup et se lève sur son séant.

Si O'Connell agitait les masses populaires, ce n'était ni pour faire échec au pouvoir ni pour satisfaire un sentiment personnel de vaine gloire ; il n'avait qu'un but : délivrer ses frères, c'est-à-dire les arracher à l'oppression, leur rendre les droits religieux, civils et pohtiques. Aux foules que sa parole enflammait, il ne soufflait point d'autre passion que celle de la liberté. Et la conquête en devenait d'autant plus aisée qu'il la faisait plus aimer. Quand, dans un peuple, tous les cœurs battent à l'unisson, que toutes les énergies s'harmonisent et poussent dans un effort commun, que, sans discordance, toutes les voix s'enflent pour réclamer un même droit, qu'un homme puissant en paroles apparaît à la fois comme Tâme et l'interprète de la volonté de tous, les pouvoirs publics s'émeuvent, ils sentent qu'ils ne peuvent sans péril élever une

barrière devant la force, qui avance irrésistible comme un torrent : ils livrent passage au courant sans autre prétention que d'en diriger la marclie.

Pour constituer cette force invincible, Thomme de génie qu'était O'Connell sentit bien que ni les paroles éloquentes, ni les protestations indignées, ni les soulèvements populaires ne produiraient de résultats durables, si ces éléments de combat demeuraient désordonnés, s'ils ne devenaient, par l'organisation, une puissance politique avec laquelle il fallût compter.

C'est pourquoi il s'attacha à créer une vaste Association catholique, dont le but était nettement marqué et hautement avoué : délivrer de la servitude rirlande catholique, porter jusqu'au Parlement les justes doléances d'un peuple opprimé.

L'Association trouva ses moyens d'existence dans les libres cotisations de tous : aux riches, s'il s'en trouvait quelques-uns, on demandait une guinée par an ; aux pauvres, et c'était le grand nombre, on ne demandait qu'un penny, deux sous par mois. Grâce à ces générosités, faites aux dépens du nécessaire, l'Association ne disposa jamais de moins de deux cent cinquante mille francs par an. Ces ressources permirent d'entretenir dans l'Irlande une agitation qui ne fut jamais du désordre, une agitation qui était la condition nécessaire de la prise en considération des doléances portées au Parlement .

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Parmi les moyens craelion, aucun ne fut plus efficace que les réunions publiques : c^étaienl de vraies assises parlementaires. Sur le lieu désigné pour le meeting, le peuple accoui*ait des alentours et formait une masse compacte : durant des jours entiers et même des semaines, les orateurs se succédaient à la tribune et enflammaient les âmes de l'amour de la liberté; entre tous, O'Conneir était acclamé, et ses discours étaient autant de triomphes. De ces assemblées, les hommes remportaient ■dans leurs foyers Tardeur communicative qui fait les prosélytes ; pas un coin de Tlrlande qui ne prît feu sous le souffle puissant d'O'Gonnell et de ses amis.

Mais il est à noter que les femmes ne restèrent point étrangères à ce mouvement national : « Quand une idée descend de Tesprit des hommes dans le cœur des femmes et y devient un sentiment, sa force •se centuple, elle résiste à tout et triomphe de tout. » On vit alors des épouses et des mères dont le courage ne fut point inférieur à la vaillance de la mère des Macchabées. Je n'en citerai qu'un exemple.

Un Irlandais, prisonnier poui* dettes, reçut un jour la visite de son maître dans le cachot où il se consumait de chagrin. « Tu seras libre, lui dit le maître, et ta dette sera remise, si tu votes contre le candidat d'O'Connell. » L'infortuné, usé par la souffrance, gagné par les promesses, fléchissait. Mais sa femme, avertie que le malheureux père

sacrifiait les intérêts de la patrie aux intérêts de la famille, sa femme courut au-devant de lui et lui cria : « Malheureux, que fais-tu! Souviens-toi de ton àme et de la liberté ! » Parole sublime, qui depuis lors a été gravée sur le bronze. Elle exprimait si bien le sentiment de l'âme irlandaise qu'on l'inscrivit sur toutes les bannières. Un peuple n'est pas à ce point unanime et enthousiaste dans ses revendications, sans que les pouvoirs publics soient obligés de compter avec lui.

O'Connell se rencontra, en effet, avec le gouvernement anglais. C'était à lui qu'il avait à parler. Il avait à lui porter les pétitions couvertes d'innombrables signatures. En attendant qu'il prît luimême la parole au sein du Parlement, il ne laissa pas d'y faire parvenir Técho des exigences populaires. Dans cette lutte corps à corps avec le pouvoir, il garda une tactique qu'on ne saurait trop observer dans toutes les luttes pour la liberté religieuse.

Tout d'abord il préconisait la parole et l'action, à rencontre des timides qui préfèrent attendre, dans le silence, la justice et la liberté. 11 savait que les pouvoirs ne concèdent ces deux biens suprêmes qu'à ceux qui les exigent. Aussi rejetait-il l'ignominie du servilisme et du silence : « On nous dit — ce sont ses paroles — on nous dit que, si nous avions été serviles et bas dans notre langage et lâches dans notre conduite, nous serions jdus près.

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de réussir ; que la larme de Tesclave et le sanglot de Fabjection auraient convenu à notre dignité; que, si nous nous étions montrés disposés à la servilité et à la soumission et silencieux sous le joug, nous aurions avancé Theure de notre éraancipar tion, et qu*en prouvant enfin par n^s paroles et par iK)S actions que nous méritions d'être esclaves, nous mériterions la liberté. » On disait aux Irlandais», éleiîtrisés par sa parole : « Soyez sages et nous serons justes. » Mais il y avait deux siècles (^t demi que rirlande était devenue « sage » sous le joug^ et l'Angleterre n'était pas devenue juste. A quoi eût servi une plus longue attente?

Sous la main d'O'GonneU, raction ne dégénéra point en sédition, La puissance naojràle de cd homme fut assez grande pour écarter de l'pgitation la révolte, pour maintenir la dignité dans les revendications, pour conduire un peuple entier à la <?onciuéte de la liberté sans porter atteinte à la propriété ni à la légalité.

Aux raillions d'affamés qu'il soulevait, il sut faire é\iter le pillage. « Respect à la projM*iété, leur criait-il, la religion Tordonne. » Rien, ne montre mieux la sincérité profonde de ces mouvements populaires que l'influence religieuse sur les consciences.

Il ne cessait de faire retentir aux oreilles les appels au respect de la loi, « Quiconque viole les lois, disait-il, trahit sa pairie. Quiconque vous

prêche rinsurreclion , ourdit une trame contre vous... Pas de désordres, pas de clameurs, pas de sociétés secrètes, pas de complots contre l'autorité établie... Le jour où Tlrlande recourra à la force, ce jour-là, elle aura perdu tout espoir de recouvrer la liberté. » Lui offrait-on de l'aider par la révolution, il répondait : « Ne vous dérangez pas, artisans de révolution, vous n'avez rien de commun avec nous qui voulons Tordre et la légalité. » Et sur ce terrain glissant, il adjurait les Irlandais de tenir ferme : « Souffrez, leur criait-il, mais réclamez. Obéissez, mais demandez. Soyez sujets fidèles sans renoncer à être de généreux chrétiens. Ia\ subordination, toujours; la dégradation, Tabjection, jamais. »

Ainsi, de l'agitation dans la légalité, tel est le mot d'ordre d'O'Connell. Mais ne conçoit-il pas rimpossible.^ La légalité ne va-t-elle pas étouffer Tagitation? Sans doute le pouvoir en caressa l'espérance, et il y travailla par des lois multiples de prohibition. Aucun filet légal n'emprisonna jamais l'homme souple et fécond en expédients qu'était O'Gonnell. « Je me fais fort, disait-il, de conduire une calèche à six chevaux à travers les mailles de n'importe quelle loi anglaise. »

Et il réussit.

L'Association catholique fut supprimée ; au lieu de résister, O'Gonnell la reconstitua sous une autre forme légale. Les meetings furent interdits pour

plus de quatorze jours de durée. Soit; ils seront dissous le tjuatoi^Jènic jour, mais ils se tiendront. Il fut défendu de pétitionner sur les matières politiques, de demander des réformes dans TEglise et dans l'Etat; qu'à cela ne tienne; qu'on parle de promouvoir la paix et la concorde, de bâtir des églises et de faire des cimetières catholiques, de recenser la population. Du moins on parle, et chacun sait ce que veulent ces voix.

Tant d'opiniâtreté et d'habileté dans Faction devaient remporter la victoire.

Les élections de 1826 furent un premier triomphe. Les catholiques osèrent porter des candidats de leur choix. Dans le domaine des comtes de Beresford, le représentant des catholiques l'emporta sur le vieux Beresford. Les convictions furent plus fortes que Targent, plus fortes que la pression officielle. Beresford dépensa plus de trois millions de francs ; il exerça sur ses sujets une pression tyrannique : rien n'y fit, il fut honteusement vaincu. « Manton, disait le comte à Fun de ses serviteurs, m'avez- vous aussi abandonné ? » — « Dieu bénisse votre Honneur et lui accorde longue vie », fut la réponse du serviteur. Après une pause, Beresford reprit : « M'avezvous aussi abandonné, Manton ?» — « J'irais au bout du monde poui* servir votre Honneur, répondit Manton; mais, s'il plaît à votre Seigneurie, je ne peux pas voter contre ma religion et mon pays. » Contre de telles résolutions, la violence est sans eflfet.

Aux élections de 1828, ce fut le tour d'O'Gonnell. Depuis vingt-six ans que ce grand homme agitait son pays, il n'avait encore osé demander les suffrages du peuple, ni franchir le seuil du Parlement. La lutte fut terrible. Dans un élan d'enthousiasme, les Irlandais prélevèrent 700.000 francs sur leur pauvreté pour subvenir aux frais de l'élection. Sur trois mille votants, O'Connell recueillit plus de deux mille voix: Ecouter comme il parle dans le succès : « Hommes de Clare, dit-il à ses électeurs, vous savez que la seule base de la liberté, c'est la religion. Vous avez triomphé, parce que votre voix, qui s'est prononcée pour la patrie, avait précédemment dirigé sa prière vers le Seigneur. Avgourd'hui, que des chants de liberté se fassent entendre dans nos campagnes ; que ces sons parcourent nos vallées, retentissent sur nos collines, murmurent dans les eaux de nos fleuves, et que nos torrents, avec leurs voix de "tonnerre, crient aux échos de nos montagnes : l'Irlande est sauvée ! »

O'Connell disait vrai dans sa lyrique inspiration, l'Irlande était sauvée. Dès l'année -suivante, le Roi annonça, dans le discours du Trône, que l'Emancipation des catholiques allait être mise à l'ordre du Jour ; Peel ne tarda pas à en présenter le bill ; Vellington l'appuya de son autorité; avant le 13 avril 1829, il était voté aux Communes et à la Chambre des Lords.

Et pourtant, pas un catholique n'était au Parle-

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ment; O'Connell lui-même ne s'y présenta qu'après le vote de TElmaiicipaticHi, Mais le Parlement avait senti la pression de la force populaire : sans révolution, par Fagitation dans la légalité, par la persévérance opiniâtre dans ses résolutions, le peuple irlandais avait conquis, pour lui et pour les catholiques anglais, la liberté civile et religieuse. Depuis lors, les catholiques ne sont traités ni en étrangers ni en suspects dans leur patrie; ils ne sont inquiétés ni dans leur foi ni dans leur culte ; ils sont paisibles dans la possession de leurs tôens ; ils sont admis aux charges publiques ; en un mot , les cathdiques des Etats britanniques ont recouvré l'intégrité de la vie.

Reste, pour O'Connell, un dernier triomphe à remporter. Tout élu qui entre au Parlement doit prêter un serment blasphématoire qu'aucune conscience catholique ne peut tolérer. Pourra-t-il renverser cette barrière? Un an après son élection, quelques semaines après le vote du bill, il se rend au Parlement. Appelé à prêter le serment schismatique, il monte à la tribune, prend connaissance de la formule imposée et déclare bien haut qu'entre sa conscience et son mandat, la loi élève un rem, paii qui ne peut subsister davantage. La voix d'O'Connell est trop puissante pour être méprisée. Une motion propose la suppression du serment. Avec une justice qui ne sait pas s'affranchir de mesquinerie, le Parlement décide que les élus de

l'avenir seront dispensés du serment. Les élus (lu passé y restaient donc astreints ; O'Gonnell, relu du passé, y restait donc astreint. Qu'importe ! Il est aussi Velu de Tavenir. Il retourne vers ses (lecteurs de Glare ; les catholiques de Glare le renvoient, avec une majorité agrandie, au Parlement, désormais ouvert pour lui sans condition.

Puissent les peuples qui souffrent de quelque esclavage être animés à la lutte par de si grands (\\emples ! Puissent-ils allier toujours la sagesse et la force i Puissions-nous obtenir, par nos prières, que Dieu souffle parmi nous, mes Frères, l'esprit de zèle et de concorde, d'activité et de persévérance !

CINQUIEME CONFERENCE La situation religieuse en Angleterre vers 1830 ^

Après une interruption de près de deux années , il n'est pas inutile que je vous rappelle, mes chers Frères, que la tâche qui m'est échue, dans votre cioisade de prières, consiste à vous raconter les phases de la renaissance cathohque en Angleterre durant le xix® siècle. Ceux d'entre vous qui m'ont suivi depuis le commencement se souviennent que nous avons pris pour point de départ ces grandes émeutes de 1780, connues sous le nom de Gordon riots, où Ton \'û près de cent mille hommes envahir le Parlement au cri de : No Pope?^ : Pas de Papisme^ uniquement parce que des meneurs avaient fait entendre à la population de Londres (|ue les lois et les pénalités édictées contre les catholiques commençaient à se relâcher.

Ces excès nous ont paru marquer une date dans la persécution religieuse. Car la tyrannie n'arrive

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