‹ Le réveil du catholicisme en Angleterre au XIXe siècle: conférences prêchéesChapitre 13 sur 54 · Conférence du 13 décembre · texte numérisé non relu

Conférence du 13 décembre

â. ces fureurs que lorsqu'elle a le sentiment de sa faiblesse ; et, d'ailleurs, elle ne s'y livre jamais sans porter elle-même à sa puissance un coup funeste. Son apogée devient le signal de son déclin.

Alors s'ouvrit, en effet, pour les catholiques, l'ère des adoucissemenis. De la législation tombèrent, par degré, les odieuses dispositions qui frappaient les catholiques d'ostracisme dans leur propre pays, jusqu'à ce que la loi d'émancipation, préparée par la patiente et vigoureuse action d'O'Gonnell, fût votée en 1829. En même temps, les sentiments d'humanité se réveillèrent dans les âmes : la con>passion généreuse que l'Angleterre témoigna envers d^illustres proscrits de France l'inclina à prendre en pitié ceux qu'elle-même oppressait depuis près de trois siècles ; les héroïques vertus de ces prêtres français émigrés, qu'elle avait si libéralement accueillis, dissipèrent les préjugés qui l'avaient longtemps égarée sur les catholiques de l'Eglise de Rome.

La législation transformée, les catholiques n'étaient plus écrasés sous le joug ; les défiances en partie évanouies, ils n'étaient plus méprisés, ni insultés. Ils étaient presque libres ; il s'en fallait de peu qu'on les estimât. La situation de 1830 accusait <k)nc un immense progrès accompli depuis cinquante ans. Un profond changement s'était opéré dans l'âme anglaise à l'égard du catholicisme.

Mais ce changement devait-il s'arrêter là ? Ne

plus forger de fers, c'était bien quelque chose ; ne plus regarder avec dédain, c'était mieux encore. Mais tendre la main à ses anciennes victimes, mais -prendre rang près d'elles dans ces temples romains qu'on avait tant abhorrés, l'anglican le fera-t-il? L'Angleterre en viendra-t-elle à brûler ce qu'elle adorait, à adorer ce qu'elle avait essayé de réduire en cendres ?

C'est ce que nos prières instantes demandent à Dieu ; c'est pour en obtenir du ciel la grâce que nous sommes réunis icL Mais y a-t-il espoir que ce retour tant désiré se fasse ? Y avait-il espoir, en 1830, qu'un mouvement de retour* pût jamais s'opérer?

Il m'a paru intéressant, mes Frères, de rechercher avec vous dans quel état se trouvait alors l'anglicanisme par rapport au catholicisme. Si nous connaissons nettement la position religieuse de l'âme anglaise à cette époque, ce qui la rapprochait ou l'éloignait du, catholicisme, nous verrons mieux le chemin qu'elle avait à parcourir, nous comprendrons mieux la crise qui allait éclater dans le cœur des hommes les plus cultivés.

Si nous cherchons une formule qui réduise aux termes les plus simples l'essence du catholicisme, nous dirons qu'il consiste dans un mouvement d'âme vers Dieu, par le Christ, dans TEghse.

Le mouvement ascensionnel de l'âme vers Dieu constitue le fond commun à toutes les religions.

La conviction que, pour aller à Dieu, il faut passer par le Christ, que du Christ viennent les lumières qui nous guident et la force qui nous meut, que par le Christ seul s'opère le salut éter^ nel des âmes, c'est le fond commun à toutes les communions chrétiennes.

Croire, enfin, que tous les chrétiens doivent être groupés sous une môme autorité, dans une même Eglise apostolique, qui règle la foi, qui détermine la morale, qui organise la discipline, voilà le propre caractère du catholicisme romain.

Quelle était, en 1830, la position de l'Angleterre par rapport à ces trois degrés de religion? Etait- (»lle religieuse ? Etait-elle chrétienne ? Etait-elle catholique ?

Que Fâme anglaise fût rehgieuse, alors, per* sonne ne peut le mettre en doute.

Ce sentiment primordial, universel, qui tient l'homme par les fibres les pilus intimes et les plus profondes, tellement indéracinable qu'il se présente partout comme un besoin inné de la nature, cette aspiration du cœur humain vers un Dieu puissant et bon, qui peut adoucir nos peines et nous rendre meilleurs, cet appel des âmes en détresse vers un Au-delà sans fin et sans douleur, qui comblera les vides et guérira les blessures du présent, Tâme

anglaise en était touchée, elle en vivait, elle en multipliait les expressions. Il n'y a pas de race si déchue, ni de peuple si barbare, où la religion n'émeuve au moins confusément les cœurs, où elle ne s'incarne en des institutions sociales. L'Angleterre était loin d'avoir abdiqué une tendance qui semble bien]appartenir au fond même de Thumanité.

Bien rares, alors, étaient ces matérialistes, qui, bornant leur regard aux objets qui tombent sous les sens et leur destinée à la durée limitée où se déploie leur existence, ne reconnaissent ni le Dieu créateur du monde, ni Tâme immortelle qui fait la dignité de Fhomme, et rejettent ainsi les deux termes essentiels du mouvement religieux.

Plus nombreux, au contraire, étaient ces déistes esprits forts, qui professaient hautement leur foi au Dieu créateur et à Fâme immortelle, et par consé- (juent admettaient expressément la nécessité d'une religion, mais qui repoussaient dédaigneusement le christianisme, c'est-à-dire la révélation surnaturelle, et le salut par Jésus-Christ. Il y avait plus d'un siècle qu'ils dogmatisaient en Angleterre, puisque c'était près d'eux que Voltaire avait appris à travestir les récits de la Bible et à couvrir de ridicule les pratiques du culte chrétien. Cette religion de pure raison à laquelle ils s'attachaient, dépouillée de pratiques et d'ailleurs dénuée de toute vertu, était encore cependant une manifestation du besoin religieux de l'Orne.

Mais c'est surtout la masse du peuple, très ignoliante alors de ces nouveautés rationalistes, qu'il faut considérer. Or, la masse du peuple était foncièrement religieuse. Peut-être sa religion allait-elle jusqu'à la superstition, mais elle était sincère, active, jalouse de sa conservation, efficace. Oui, Tantique Terre des Saints était demeurée religieuse : âmes du peuple, âmes de la bourgeoisie, toutes les âmes que n'avait pas altérées le souffle railleur du xviii^ siècle, toutes allaient loyalement à Dieu.

E^les cherchaient Dieu dans la lecture quotidienne de la Bible, ce livre sacré que gardaient pieusement toutes les familles. Dans ces pages, 1* 'était Dieu même qu'on écoutait; on y avait l'impression d'entrer en commerce intime avec Dieu, •on y puisait dans une source pure les sentiments rehgieux qui alimentaient la faim de Dieu qu'ont naturellement les âmes. Nul doute que la Bible ait été pour une grande part dans la conservation de la religion en Angleterre.

Les âmes cherchaient Dieu encore dans les cérémonies du culte. Car elles n'avaient point perdu le chemin de leurs temples. Là, sous la magique inspiration des chants et sous Faction pénétrante <le la parole des ministres, elles entraient en communion avec Dieu. Sans discuter si l'Eglise établie avait eu raison de briser les liens de l'unité religieuse, le peuple trouvait à son besoin de religion

la satisfaction qu'il souhaitait, et il se contentait d'en jouir.

Ainsi s'entretenaient les aspirations profondes du cœur, qui forment le solide point d'appui de la religion. Car les exercices du culte n'ont de sens que s'ils jaillissent des sentiments intérieurs de Tâme comme de leur vraie source, et ils n'ont d'efficacité réelle que s'ils rendent plus intimes et plus énergiques les élans des âmes religieuses vers Dieu. Sans doute, le tempérament anglais ne se prêtait point à ces bonds enthousiastes qui caractérisent les démarches de populations plus ardentes ; mais, pour avancer d'un pas plus uniforme, Tâme anglaise n'en avait pas moins une allure ferme et constante dans la voie religieuse.

Non contente d'ôtre religieuse, l'Angleterre était chrétienne. Le peuple cherchait Dieu, et il le cherchait par le Christ. En dépit des innombrables sectes qui déchiraient son sein, elle connaissait et elle aimait le Christ. Si on ne s'entendait ni sur le caractère auguste du Christ, ni sur le culte qui lui était dû, on professait en commim, cependant, que par le Christ seul on arrive à Dieu.

Les Puritains, hommes sévères, farouches, ennemis de toute hiérarchie, suivaient en Angleterre les idées protestantes de Zwingle et de Calvin;

indépendants de l'Eglise officielle, ils n'avaient de <*ommun, avec elle, que leur haine contre le catholicisme.

Les anglicans formaient l'Église établie, sorte (le catholicisme décapité, dont le roi était le chef. On y remarquait des primats et des évéques, des prêtres et des ministres de divers ordres, avec l'organisation et les offices liturgiques de Tancienne Eglise.

Dans cette Eglise officielle s'étaient produits les courants les plus divers, souvent même les plus opposés : le méthodisme, avec sa piété enthousiaste, son ardente charité et son zèle apostolique, fruits d'ime âme plus généreuse que mesurée, que Newman appelait « Tombre d'un saint catholique » ; Tévangélicalisme, aux formes austères, à tendances protestantes, répudiant par dessus tout les expressions du culte catholique, donnant la prépondérance à la piété individuelle et aux œuvres j>hilantliropiques ; le latitudinarisme, qui préconisait la morale aux dépens du dogme, livrait l'objet de la croyance A la libre discussion de chaque individu, et, sous prétexte de rajeunir la religion, en ouvrait la porte à la libre pensée ; la Haute Eglise enfin, ((ui semblait alors plus politique que religieuse, j>lus préoccupée de plaire au prince que de sauver des âmes, plus attachée à ses privilèges qu'à sa foi.

Si diverses que fussent ces branches de langli-

canisme, elles se rattachaient toutes au tronc ctirétien. Non seulement elles étaient unies par leur commune origine ; mais elles avaient la prétention de puiser leur vie à la môme source, leur foi au Christ Jésus. Bien vague assurément était le terrain où elles se rencontraient ; mais il nous suffît ici de constater qu'elles se réclamaient toutes du titre de sociétés chrétiennes.

Deux liens, plus apparents que réels, semblaient réunir tous les anglicans dans une même foi et dans une même prière : les trente-neuf articles d'Elisabeth et le Frayer Book. Les trente-neut articles, rédigés au xvi* siècle par les ordres de la reine Elisabeth, contenaient les restes de croyance antique que l'Angleterre en rupture avec Rome avait alors jugé bon de retenir ; quoiqu'ils fussent dépourvus de toute autorité doctrinale, et qu'il fût loisible à chacun d'y faire, dans sa conscience, telles i'etouches qu'il lui plaisait, ces articles n'en étaient pas moins, pour la masse des esprits anglicans, un centre de ralliement et un objet de foi commune. Si imparfaits qu'ils fussent, ils gardaient dans le peuple une empreinte chrétienne, la connaissance et un certain amour du Christ. Plus efficace encore était le Frayer Book, livre de prières qui était dans toutes les mains, et dont le constant usage entretenait dans les èmes de bonne volonté une réserve de foi chrétienne ; car ce n'était pas sans éclairer l'esprit et sans remuer le cœur, que passaient

ainsi sur les lèvres nos antiques formules catholiques du bréviaire, du missel et du rituel.

C'est là, comme dans un réservoir providentiellement préparé, que s'alimenta la piété renaissante des débuts du xix° siècle. L'Angleterre participa c^n effet à ce mouvement de résurreetion religieuse qui ébranlait alors toute TEurope. Tandis que le xviii^ siècle s'était éteint dans le scepticisme ou le blasphème, le xix® s'était levé avec le sentiment d'un profond besoin religieux. Chateaubriand, en France, et Gorres, en Allemagne, en avaient été tout ensemble les . témoins, la vivante expression, les agents dévoués. Pour avoir été retardée en Angleterre par les soucis absori)ants d'une guerre nationale, la fermentation religieuse y éclata avec une intensité saisissante dès le lendemain de Waterloo. De grands écrivains, comme Walter Scott, Southey, Coleridge, Wordsworth, après en avoir eux-mêmes subi Tinfluence, s'en firent dans leurs écrits les puissants auxiliaires. Aussi la jeunesse dont ils furent les éducateurs apparut-elle bientôt hantée de préoccupations peu ordinaires à cet âge : dans les centres universitaires, particulièrement à Oxford, les problèmes religieux primaient toutes les questions ; la piété chrétieime, poussée è un très haut degré, semblait avoir apaisé et remplacé toutes les passions.

A cette génération appartiennent les grandes âmes qui vont jouer un rôle dans la renaissance

catholique : les Newman, les Faber, les Manning, les Ward, les Wilberforee, sans parler des Puse\', des Froude et des Keble, qui n'eurent pas le bonheur de rejoindre les premiers dans le sein du catholicisme. Tous avaient un égal amour pour le Chi'ist ; tous allaient à Dieu par le Christ avec une égale ferveur; ensemble, ils ranimaient, dans la vieille Angleterre, Fesprit d'un christianisme siiM)n complet, du moins sincère.

Si l'Angleterre était chrétienne, était-elle catholique ? Si elle allait à Dieu par le Christ, appartenait-elle à la vraie Eglise ?

Nous savons que, séparée de Tunité, elle n'était plus de l'Eglise fondée par le Christ.

Cependant elle croyait l'être, elle n'en doutait pas ; du doute qui surgira bientôt dans les esprits naîtra la crise dont nous aurons à raconter les phases.

Aux yeux du peuple, rien d'important n a\'ait été changé dans l'antique Eglise de saint Augustin de Cantorbéry. La séparation d'avec Rome, opérée au xv!*^ siècle, était restée inaperçue. Savait-il, lui, le peuple, si ses chefs religieux, ses évoques et ses prêtres, étaient en communion avec le reste de Tunivers ? N'avait-il pas les églises où ses ancêtres avaient prié, des pasteurs comme dans les

siècles passés, des cérémonies et des croyances f|ui n'accusaient aucune différence avec celles (rautrefois? Dans les haut(\s sphères politiques et religieuses, la transformation ne s'était pas faite sans violence ; mais, dans les campagnes, elle avait été si lente, qu'elle avait à peine été saisie. Et, d'ailleurs, comment les querelles qui avaient agité la cour et les hauts dignitaires de l'Eglise seraient-elles parvenues jusqu'au peuple, alors qu'il n'y avait aucune presse organisée pour en porter la nouvelle, aucune curiosité éveillée dans les âmes pour s'y intéresser ?

Si donc, à l'épocpie mèmtî du schisme, le peuple avait pu rester dans la bonne foi sur la vérité de l'Eglise anglicane, à plus forte raison l'était-il vers 1830, alors que trois siècles s'étaient écoulés depuis l'heure funeste de la division, alors que les souvenirs même confus de l'ancien état de choses étaient depuis longtemps effacés. Comment l'état ])résent n'eût-il pas paru légitime? La religion n'était-elle pas chrétienne? n'était-elle pas dirigée par les ministres du Christ ? n'était-elle pas protégée par l'Etat? n 'était-elle pas la même que dans les siècles passés ? Nul doute que les angUcans ne fussent, dans leur grande majorité, persuadés de la parfaite légitimité de leur Eglise.

En était-il de même des esprits cultivés ? Ceux qui avaient lu l'histoire du xvi® siècle pouvaient-ils se faire illusion sur l'irrégularité de la situation ?

N'étaient-ils pas trop instruits pour être anglicans de bonne foi ?

Eh bien ! oui, mes frères, ils étaient de bonne foi ; nous le savons, à n'en pouvoir douter, par la franche déclaration de ceux qui abandonnèrent Tanglicanisme pour venir à nous. Ils vivaient dans une organisation régulière ; entraînés dans un mouvement ordonné qui durait depuis plusieurs siècles, ils conformaient leur pensée à leur état, (^ar nous sommes ainsi faits que, si nos idées influencent nos actes, par un juste retour, nos actes influencent aussi nos idées. D'ailleurs, tous les anciens cadres de Tantique Eglise n'étaient-ils pas intacts ? Les cathédrales étaient les mêmes ; le clergé se composait, comme autrefois, d'évêques, de chapitres, de ministres de second ordre; les 4nômes prébendes fonnaient le patrimoine des mêmes dignités. Il est a rai que, dans une heure d(* crise aiguë, on s'était séparé de Rome. Mais l'union avec Rome était-elle si nécessaire ? N'avaitelle pas toujours été la source*, en Angleterre, des plus regrettables conflits? L'Eglise anglicane n'avait-elle pas trouvé la paix, tout en gardant la grâce du Christ, lorsqu'elle aA ait affirmé son autonomie ?

C'est ainsi que les docteurs rassuraient leur propre conscience et justifiaient à leurs propres yeux Tétatde schisme où l'on vivait depuis trois siècles. Ces raisonnements ne résolvaient point tous Ica

88 LE RÉVEIL hV CATHOLICISME EN ANGLETERRE

prôbtèmeSj saris doute ; ils ne cachaient point toutes les fissures de Fédifice anglican. Mais on évitait d'y regarder de trop près ; on vivait de compromis ; la paix intellectuelle était basée sur une sincérité de convention plutôt que sur dos solutions catégoriques. Les convictions sur lesquelles on se reposait sortaient plus des volontés résolues que des esprits pleinement éclairés; on s'y confiait d'autant plus volontiers qu'on en faisait jaillir de plus généreux sentiments de piété.

Une telle situation, fausse en réalité, ne pouvait pas durer toujours. Un jour devait venir où les questions se poseraient plus nettement, où les âmes les aborderaient plus hardiment.

Cette heure de loyale recherche avait précisément sonné durant le premier tiers du xix* siècle. De tous côtés, les sources du savoir s'étaient ouvertes ; les problèmes religieux venaient d'être soulevés avec une sincérité et une curiosité que n'avait pas connues le xviii® siècle. En même temps, se levaient dans Féglise anglicane des âmes avides de savoir, qui cherchaient avec anxiété la vérité religieuse ; des âmes ouvertes et d'intelligence puissante, qui étaient déterminées à creuser jusqu'au fond les questions débattues ; des âmes sincères, incapables d'aucun compromis, décidées à pousser jusqu'aux dernières conséquences la vérité •qu'elles auront découverte ; des âmes généreuses enfin, qui ne reculeront devant aucun sacrifice, et

qui mettront leur àme entière et leur vie au service du vrai reconnu et embrassé.

Sous la double influence du travail intellectuel et d'une vive piété, un ferment nouveau trouble et soulève la pensée anglicane. On se demande ce que signifie ce catholicisme sans Rome sous lequel on vit, ce Credo fixe sans autorité qui veille à sa garde, cette hiérarchie gouvernée par le pouvoir roj'al, semblable à un organisme qu'animerait une autre tête que la sienne propre. QuV^t-ce que cette Eglise inintelligible, traditionnelle sans être apostolique, qui n'est franchement ni catholique, ni protestante ?

Whateley établit que le Christ a fondé une Eglise visible, mais indépendante de TEtat, qui soit un corps uniqu(^ formé de la cooHination de divers membres ; or, FEglise anglicane est, non pas seulement sous la tutelle, mais sous la direction de rÉtat, isolée du reste de la chrétienté.

William James, de son côté, démontre que hx vraie Eglise doit être apostolique, c'est-à-din^ remonter jusqu'au Christ par une succession ininterrompue de pasteurs légitimes ; or, TÉglise anglicane voit se briser, au xvi® sièle, la lignée de ses évêques ; à la série ancienne se substitue une série nouvelle.

Hawkins, à son tour, proclame que la vérité chrétienne n'est pas tout entière contenue dans les Ecritures, mais qu'il faut compléter la Bible par

rétude attentive de la Tradition ; or, une telle doctrine est contraire à la maxime protestante communément reçue dans langlicanisme.

Toutes ces affirmations jetaient un trouble profond dans Tesprit des chercheurs. L'Université d'Oxford, où le savoir et la piété s'étaient toujours donné la main, était le centre où s'agitaient ces préoccupations nouvelles. Maîtres et étudiants, tous déployaient un égal zèle dans la loyale recherche <le la vérité ; non contents d y mettre leur esprit, ils y appliquaient aussi leur cœur, et cette méthode <raller au vrai avec toute leur âme ne pouvait manquer d'être bénie de Dieu.

Ils ne savaient pas, au début, dans quelle voie ils s'engageaient, ni jusqu'à quel terme ils seraient entraînés, ni dans quel émoi ils jetteraient bientôt toute l'Angleterre. Us s'abandonnaient au courant de leurs pensées, ou plutôt ils se laissaient conduire par la main de Dieu, prêts à accepter telle résolution, si héroïque fût-elle, que la logique des circonstances leur imposerait.

Mais chaque fois que, de concert, des hommes déterminés travaillent à une même tâche ou combattent pour une même idée, l'un d'eux se révèle bientôt comme le chef de tous par la sûreté de son coup d'oeil, par l'ampleur de ses vues, par la clarté de sa parole, par la noble décision de son caractère. Celui que, dans la jeunesse anglicane d'Oxford, la Providence avait marqué pour domi-

l^ftUÀTION RELIGIEUSE EN 1830 ■ 9\

ner et conduire touîà les autres, caehart, sous des dehors timides et presque embarrassés, une âme ardente et généreuse : nature riehe, esprit supérieui* et exigeant pour ses propres pensées, eeèur vaste et profond où s'épanouissent à leur aise les sentiments les plus délicats, travailleur infatigable que les questions les plus ardues ne rebutent jamais, écrivain de génie doublé d'un artist<» et d'un poète, d'une sincérité si impeccable que jamais la crainte de passer pour catholique n'arï*ète sur ses lèvres Une parole qu'il croit vraie ni dans sa vie un acte qu'il juge saint.

Tel était John-Henry Newmati, né en 1801, fils d'un banquier de Londres, élevé par une mère qui descendait des huguenots français. 11 s'était distingué dans le cours de ses études à l'Université, et -il avait un rang honorable parmi les maîtres qui enseignaient àOxford. En 1833, il venait d'achever, en compagnie de son ami Fronde, un long ^'oyage en Italie, où le catholicisme dans sa pureté n'avait pas manqué d'impressionner son âme. 11 était malade à Palerme, lorsque, dans le délire de la fièvre, alors que ce qu'il avait de plus ordinaire dans le cœur lui montait naturellement aux lèvres, il prononça cette mémorable parole : « Je ne mourrai pas, car je n'ai pas péché contre la lumière... Dieu a encore de l'ouvrage à me faire faire. » C'est au seuil de cette grande âme que nous nous arrêterons ce soir. Dans un mois, nous

pénétrerons plus avant, pour assister aux luttes intimes dont elle fut le théâtre.

„ Laissez-moi pourtant vous dire encore quelle confiance, même étant anglican, il mettait dans cette auguste Vierge que nous implorons ensemble pour la conversion do l'Angleterre. Ayant reçu son jeune frère à Oxford, il mit dans sa chambre d'étudiant une pieuse image de Marie. « Eh quoi, dit le jeune homme surpris, une image de la .Vierge ici? — Oui, répondit Henry Newman, ne savez-vous pas que c'est à elle qu'il a été dit : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes? » Ce fut la Vierge, déjà tendrement aimée par lui, qui le conduisit au catholicisme dont il avait par avance tous les instincts. Puisse-t-elle agir toujours sur les âmes anglicanes et les ramener nombreuses à ce foyer de la vraie Eglise où nous les attendons !

SIXIEME CONFERENCE La crise religieuse de Newman K

Je Vous ai promis, le mois dernier, mes chers Frères, de vous introduire aujourd'hui dans la g'rande âme de Newman, d*en suivre avec vous les mouvements intérieurs et d*en étudier les angoisses poignantes durant la longue crise religieuse qui se dénoua par sa conversion au catholicisme.

Ce ne sera pas, croyez-le bieii, rapetisser notre prédication que de fixer ainsi notre attention sur un seul homme : cette âme en vaut la peine, elle

4. Conférence du 10 janvier 1904. Voir Appendice G : bibliographie des ouvrages de Newman. Appendice D : bibliographie sur le Mouvement d'Oxford.

Notice biographique. — John-Henry Newman naquit à Londres le 24 février 1801 ; il était l'aîné de 6 enfants. De bonne heure il montra du goût pour la lecture et la poésie. Sa vocation pour l'Église et le célibat se dessina de très bonne heure. En 1816, il entra à Trinity Collège d'Oxford, où il eut pour maîtres Hawkins, Wateley et Blanco White, et pour condisciples Pusey, Froude, Robert et Samuel Wilberforce, John-William Bouden, son ami. En 1822, il devint fellow d'Oriel, et tutor en 1826. En 1828, il fut pourvu de la cure de Sainte-Marie, qui était à la fois l'église de l'Université et la cathédrale d'Oxford. En décembre 1832, il partit pour l'Italie

représente d'ailleurs une collectivité, et son entrée dans rÉg'lise catholique a été le plus grand fait religieux que TAngleterre eût connu depuis le schisme d'Henri VIII.

Déjà, mes Frères, je vous ai dit quelle grande âme fut Newman. Nature d'une richesse exceptionnelle, il avait un esprit pénétrant, un cœur à la fois chaud, tendre ethumWê, une vel<mté indomptable que n'arrêtaient ni les difficultés ni les timides suggestions du respect humain. Sa sincérité reste immortalisée dans cette parole : « Je n'ai jamais péché contre la lumière ! » D'une hauteur morale rare, « il n'aurait pu accepter, dit M, Bourget, de s'estimer, s'il n'avait mis en harmc«iie ses actes extérieurs et ses réflexioDS inlérieures. »

Sa foi religieuse pé»éti^it tout son être ; il allait à Dieu et au Christ de tout l'élan de ses iK)bies facultés; le malaise qui aboutit à une erise vio-

afvec Froude ; il visita la Sidte où il tomba maidée, pvis revint à Oxford ie S juillet dSâ3, Après te sermon de K«feic sur (( TÂpostasie nationale » (14 juHlet 1^33)^ ii oavrit ia campagjlie des tracts le 9 septenibre. XI y eat 9Ô tracts; Hs ne sont pas tous de Newman^ niais il les inspira tous. Son preniier doute sur r£glise établie iui vint en octobre 1<S39. En

1841, tract 90, pour lequel il fut blAnié |»ar l'Université. En

1842, il se retira à Littlemore, Où il abjura le 9 octobre 4845. Ordonné prêtre, à Rome, en 4847, il revint e« An^^et^re et fonda rOratoire de Bimaingbaïaa. £ln 4854« on le nomma recteur de l'Université de Dublin. En 48ôô, il rentra à ifôrmingham, et y publia son Apologia en 4864. En 4879, H fut «créé caidinal et fît un voyage à Borne. Il mourut à Binninghtmi le 44 août 4890.

lente naquit de la loyauté et de la force de ses sentiments chrétiens. 11 aimait son Eglise d'Angle* terre, il la voulait pure et grande, il la voulait surtout dans le vrai; ce fut pour la renouveler et la sauver qu'il se jeta dans la mêlée des discussions théologiques ; et lorsqu'il sentit qu'il ne possé» derait qu'en dehors de Fanglicanisme la vérité qu'il cherchait passionnément, il traversa des heures de très douloureuse agonie. A cause de cette souffrance d'âme, le nom de Newman restera comme celui d'Augustin dans la mémoire des siècles à venir. Il intéresse parce qu'il a lutté; son Apologia contient l'histoire de son âme comme les Confessions nous gardent celle d'Augustin. Oserai-je dire que les combats de Newman ont été plus poignants encore que ceux d'Augustin? Celuici ne se débattait que contre ses passions, que ♦'ontre son cœur; Newman se débattait contre son propre esprit, contre ce qu'il avait noblement aimé, contre la religion même de ses pères et de son peuple.

Ajoutons que Newman, déjà si grand par luimême, est encore grandi par ce fait qu'il représente un groupe. C'est une âme collective qu'en lui nous étudions. Car il entraîna après lui toute la jeunesse d'Oxford. Et quelle jeunesse! Quels grands noms! Sur ses pas marchent résohuftent Pusey, Keble, Froude, Manning, Stanley, Faber, Gladstone, Ward, Wilberforce..., et combien d'au^

96 LE RÉVEIL mJ CATHOLICISME EH ANGLETERRE

1res ! Et bientôt ce sera rAiigieterre entière qui sentira les moindres convulsions de Tâme de Newman. Ah! qu'il avait bien raison de dire : « J'ai la responsabilité des âmes sur moi, jusqu'au jour de ma mort! » Et c<»nraent n'auraii-il pas été conducteur d'âmes^ lui dont la parole avait des accents si nouveaux et si pénétrants, qu'elle réussit à réveiller la conscience endormie de l'Angieterre?

Aussi son entrée dans l'Eglise romaine, à la tête d'une nombreuse troupe de disciples, fut-elle un glorieux événement pour le catholicisme. On est allé jusqu'à dire que c'était le jdus bel hommage qui ait été rendu à la vraie E^ise du Christ durant le cours du xix* siècle. Hommag<3 collectif des hommes les plus cultivés de la plus illustre Université du monde I Hommage réfléchi d'hommes versés dans les sciences religieuses, instruits de l'antiquité chrétienne, très éclairés sur les diverses formes actuelles du christianisme, d'hommes qui avaient longuement mûri leur dessein dans la prière et dans l'étude 1 H<Mnmage non moins retentissant que le concile même du Vatican : dans le concile, c'était l'Eglise r(anaine qui, du dedans, se rendait témoignage à ellemême; à Oxford, c'était l'Eglise rivale, qui, si ombrageuse et si fîère qu'elle fut, venait attester, en dépit des préjugés héréditaires, que la vérité de l'Eglise romaine éclate aux yeux

de ceux qui, du dehors, Tétudient sans parti pris. Ce que nous avons à décrire ce soir, mes Frères, ce sont les luttes intimes de Newman et de ses amis, ce sont les voies par lesquelles, du sein d'un anglicanisme ardent, ils sont arrivés, humbles et soumis, aux pieds du vrai Vicaire de Jésus-Christ. J'en place les débuts à l'automne de 1833. La crise dura douze ans; mais mon dessein est de ne vous en présenter, aujourd'hui, que la première phase, c'est-à-dire les huit premières années.

En 1833, Newman relève de maladie. L'âme renouvelée par e^ particulier contact de Dieu que donne la souffrance à tout chrétien qui se résigne, il revient d'Italie avec un cœur plus que jamais ouvert à l'espérance. Il vit de cette conviction que Dieu ne l'a arraché des bras de la mort que parce qu'il veut lui faire accomplir une grande œuvre en Angleterre.

Que va donc entreprendre cet homme de trentedeux ans? Son ambition a plus de portée que s'il s'agissait de conquérir un nouveau monde ; car il a résolu de renouveler la religion de son pays.

Que reproche-t-il à l'Eglise d'Angleterre?

Certes, il la croit légitime, il lui est attaché par le fond même de ses entrailles. Mais, plus il l'aime, plus il brûle du désir de la rendre meilleure. 11 lui

adresse deux graves reproches, savoir, qu'elle manque de vie et qu'elle s'éloigne de la tradition. Il veut qu'elle accroisse sa vie, il veut qu'elle rentre et qu'elle marche plus fidèle dans la voie qu'ont tracée les anciens.

Rien de plus régulièrement agencé que ces cadres ecclésiastiques de l'anglicanisme; aucun rouage ne manque à cette hiérarchie héritée du passé. Les pasteurs y sont entretenus dans leurs divers ordres par de riches prébendes; le peuple les honore et fréquente les offices ; chacun paie sa présence aux cérémonies du culte aussi exactement que l'impôt au fisc. Mais, sous ces apparences de vie, quelle mort, du moins quelle langueur! Ces pasteurs, bourgeoisement installés dans leurs confortables presbytères, ne sont-ils pas de ceux auxquels il est dit dans l'Apocalypse : « Vous êtes comptés parmi les vivants, et en réalité vous êtes du nombre des morts ! » Se regardent-ils comme les successeurs des apôtres? Ontils le malaise du zèle apostolique.^ Que font-ils pour leurs peuples.^ Les fidèles, de leur côté, ne réduisent-ils pas leur religion à une démonstration de politesse envers le Dieu de leurs pères? Dans leurs prières, ils ne demandent rien à Dieu ; daiis leur vie privée, ils ne sacrifient rien pour Dieu. Newman ne voit en eux tous que des ombres de pasteurs, que des ombres de chrétiens. Ce qu'il déplore, c'est que Dieu n'est pas vie dans cette

Eglise, c'est que Dieu n'anime ni la. pensée, ni le cœur, ni les actes de ces tenants de TÉglise anglicane.

D'où vient que la vie s'est ralentie dans cette Eglise? d'où vient qu'elle menace de s'y. éteindre? Sans aucun doute, dit Newman, c'est qu'elle abandonne la tradition : elle tourne le dos aux sources pures du christianisme antique; elle avance vers les citernes desséchées du protestantisme. Grave erreur; car, dit-il, « pour être profond en histoire, il faut cesser d'être protestant ». Malheur irréparable; car, dit-il encore, « le protestantisme conduit à l'incrédulité m. Pour lui, il a le culte du passé. Il admire l'esprit puissamment religieux des anglicans du xvn" siècle. 11 veut retrouver les vestiges de l'antique Eglise fondée par le moine Augustin. Remontant plus haut encore, il veut puiser Tesprit chrétien jusque dans ses premières sources : il lit avec avidité les écrits des Pères, il nourrit sa ferveur des Actes des Martyrs, Et pour vous montrer à quel point l'impressionne ce commepce des temps primitifs, laissez-moi vous lire ce qu'il en a écrit dans son Apologia :

«c En contemplant, dit-il, le zèle triomphant de rÉglise primitive à soutenir le mystère fondamental envers lequel, dès ma jeunease, j'avais une si grande dévotion, je reconnaissais ma Mère spirituelle... Les renoncements de ses ascètes, la patience de ses martyrs, l'irrésistible vigueur de

ses Evoques, l'essor joyeux de son progrès, m'exaltaient et m'humiliaient. Je me disais : Regarde ce trait, et puis cet autre. Pour ma propre Eglise, j'éprouvais de l'affection, mais aucune tendresse. J'étais épouvanté des perspectives d'avenir qui s'ouvraient devant elle ; j'avais de la colère et du mépris de la voir dans une hésitation qui ne faisait rien. Je voyais que les principes de la Réforme étaient incapables de la sauver. Mais la quitter, c'était une pensée qui ne me traversa pas une fois l'esprit. »

De ces excursions à travers le passé de rÉglisc, Newman rapportait un lot de pensées abandonnées en Angleterre depuis trois siècles ; il se familiarisait avec des coutumes oubliées qu'il souhaitait ardemment de faire revivre ; il sentait naître eja son âme certaines croyances, voisines assurément du catholicisme romain, mais qu'il jugeait essentielles à la vérité du christianisme. Entre autres choses, il admettait, avec les Pères, et aussi avec les grands écrivains anglicans du xvif siècle, là nécessité d'une Eglise visible, puisant la grâce dans le cœur de Dieu par les canaux légitimés des rites et des sacrements; il ne concevait pas que l'Eglise fût dépendante de l'Etat, qu'elle reconnût le pouvoir civil pour autorité suprême ; il lui fal^ lait une Eglise apostolique, qui descendît du Christ en droite ligne à travers une succession ininterrompue de pasteurs. Ne sentez-vous pas,

mes Frères, combien ces idées étaient romaines, combien elles étaient éloignées de Fanglicanismc moderne? Déjà Newman était bien près de Rome. 11 s'affligeait que TEglise anglicane fût ainsi sur son déclin, sur le penchant de la ruine. Il Taimait cependant; et, loin de penser à fuir hors de son sein, il n'aspirait qu'à lui rendre plus de vie. Ses jeunes amis d'Oxford avaient au cœur les mêmes aspirations que lui. Partout les âmes étaient en fermentation; le moindre incident allait faire éclater la crise.

L'incident se présenta précisément en 1833. Ce fut un bill du Parlement, par lequel étaient supprimés, en Irlande, un certain nombre d'évèchés anglicans. En soi, cette mesure n'avait rien que de louable. Pouvait-on blâmer un gouvernement sage de supprimer, en un pays catholique, des évèchés anglicans dépourvus d'adhérents, où des pasteurs sans ouailles émargeaient pour de grosses somities au budget de l'État.^ Mais, aux yeux des anglicans chauvins d'Oxford, cette suppression apparut comme une injure grave faite à leur Eglise. A l'heure même où ils rêvaient pour elle plus de gloire et plus d'extension, ils la voyaient -amputée et humiliée. Si vive fut l'impression ressentie, queKeble lui-même, âme poétique et mys-

tique, retiré dans la solitude d'une cure de campagne, lui, le plus doux et en même temps le plus pieux des anglicans, prononça et publia sous le titre d' Apostasie nationale un discours violent qui fit sensation dans toute T Angleterre.

Oxford était sous le coup de cette émotion, lorsque Newman arriva d'Italie. Cette heure de surexcitation religieuse lui parut une occasion Iftvorable pour agir; aussi ne manqua-t-il pas d'entrer aussitôt en campagne. Alors comniença le célèbre mouvement tractarien, appelé aussi mouvement d'Oxford, dont nous allons raconter les péripéties. Les tracti?, les sermons, la piété des ardents tractariens, furent les armes avec lesquelles lés jeunes hommes d'Oxford entrèrent dans la Jice.

Le premier tract parut le 9 septembre 1833; il était de la main même de Newman. Les autres se succédèrent avec une telle rapidité que neuf mois après, quand on les réunit en un volume, on en comptait déjà quarante-six. Ils devinrent ensuite -plus espacés; car leur puhHcatiofi dura huit années, et le dernier jeté dans le public porte fe numéro 90.

Les tracts furent d'abord si brefs qu'ils étaient

imprimés sur des feuilles volantes : le premier

avait à peine trois pages. La diffusion en était

• ainsi plus facile, et la lecture plus rapide. La reli-

.gion en faisait tous les frais. Ghacim s'éUManail,

J o II N - H E N R V N E \\' M A N

dit Palmer, d'y trouver tant de religion et si peu de politique. Qu'était la politique pour les jeunes écrivains qui versaient là le trop plein de leur cœur? Ils n'étaient pas des hommes d'affaires, mais seulement des apôtres. Le zèle qui les dévorait animait leurs écrits. D'un style alerte, ardent, les tracts étaient de vrais coups de trompette. « Si la trompette sonne sans force, disait Newman, qui se préparera au combat? »

Rien n'était épargné pour que le son nouveau et strident parvînt à toutes les oreilles. Dès qu'un tract paraissait, il était distribué dans Oxford; puis, pour suppléer aux lenteurs de la poste, Newman et ses amis saisissaient fiévreusement les exemplaires, montaient à cheval, et allaient jusqu'à de grandes distances les distribuer euxmêmes dans les presbytères de campagne.

Il y avait trop de mordant dans cette voix pour que les âmes les plus endormies ne fussent pas tirées de leur engourdissement. Ce fut bientôt un grand émoi dans toute l'Angleterre : jamais on n'avait entendu parler un langage si haut, si pur, si désintéressé, si ardent. Dans les âmes droites, l'enthousiasme fut indescriptible : elles voyaient de ce côté le salut qu'appelait la sincérité de leurs vœux. Pour les hommes à situation faite et à foi languissante, les tracts furent comme un mauvais cauchemai'. Applaudissements des uns, violentes critiques des autres : tel fut le sort des tracts.

Personne, d'ailleurs, ne pouvait les regarder avec dédain. Les questions abordées étaient trop capitales, l'accent religieux qui les animait était trop profond, la compétence qui s'y révélait était trop indiscutable, pour qu'aucun d'eux pût demeurer inaperçu. Les noms mêmes des auteurs forçaient l'attention. Car, quoique publiés sous le voile de l'anonymat, les tracts furent bientôt attribués à leurs vrais auteurs. Newman ne les avait pus tous écrits, mais il les avait tous inspirés, tant il était l'âme du Mouvement. A côté de lui se rangeaient des hommes dont le nom faisait autorité : Froude, Keble, Bowden, Wilberforce, Ward, Rogers et surtout Pusey. 11 est vrai que Pusey ne donna un tract qu'en 1835, tract pesant et froid, sur le Baptême, mais important, parce qu'il affichait l'adhésion du professeur royal d'Oxford au Mouvement. « Il nous apportait du même coup, dit Newman, une position et un nom. » De l'exceptionnelle situation de Pusey dans Oxford vint que le Mouvement prit le nom de Puseyisme au lieu de Newmanisme, quoique Newman y eût déployé tout ensemble le plus d'activité et de talent.

La vigoureuse campagne qu'il menait par les tracts, Newman la soutenait par la parole. Pasteur de l'église Sainte-Marie d'Oxford, il avait fait du temple un lieu de réunion, et de la chaire une tribune. Au pied de cette chaire, où il montait

■chaque dimanche, il attirait un auditoire d'élite. Tout ce qu'Oxford contenait d'esprits distingués s'y donnait rendez-vous : hommes d'Eglise ou hommes du monde, appelés à la plus haute célébrité, comme les Manning, les Stanley, les Gladstone, les Tait, les Faber, les Wakeley, les Dalgairns, les Morris, et cent autres; femmes cultivées, dont plusieurs étaient destinées à de nobles missions.

La parole de Newman méritait ce succès. Elle n'avait rien de banal, rien de forcé, rien de violent. Sans faire aucun geste, sans pousser aucun cri, Forateur lisait seulement son manuscrit. Mais il lisait d'un ton que ne connaissaient point les prédicateurs d'alors, convaincu, pénétrant, saisissant l'âme par sa gravité et portant jusqu'aux moelles. 11 y avait une âme dans cette voix émue, et quelle âme ardente et sincère!

Écrits dans une langue sobre, mais riche de fortes images, avec une logique implacable, souvent nuancés par une ironie contenue, les sermons de Newman prenaient corps à corps les auditeurs et les entraînaient bon gré mal gré jusqu'à la conclusion. Parmi ces instructions hebdomadaires, il en est une qui resta ineffaçable dans Tesprit de ceux qui l'avaient entendue ; elle posait nettement à ces chrétiens, trop oublieux de la mortification, cette question pressante : « Qu'avez-vous, jusqu'ici, risqué pour votre foi? »

i06 LE RÉVEIL DU CATHOLICISME EN ANGLETERRE

Imprimés, les sermons de Newman portaient au pays entier la bonne semence. On les lisait partout; partout les âmes s'en nourrissaient et se mettaient ainsi chaque jour davantage en harmonie avec Tétat d'esprit des tractariens. Rien ne montre avec plus d'évidence Testime qu'on en faisait que l'éloge môme si délicat qu'en fit Pusey à la mort de sa fille. Comme son ami Newman le consolait de la perte de cette enfant de vingt ans, Pusey l'en remercia par ces simples mots : « Elle était l'enfant de vos livres. »

Mais ni les paroles, ni les écrits, n'exercent d'influence profonde et durable, s'ils ne s'appuient sur l'autorité d'une vie sainte, Or, dans le mouvc^ ment d'Oxford, aucune place n'est faite àl'ambition; tous les actes sont inspirés par* le plus pur désîn* téressement. Jamais nous ne proclamerons assez haut, nous catholiques, que ces hommes d'Oxford allaient au vi*ai de toute leur Ame, et que, dans leur tonne foi, ils poursuivaient un très haut idéal de sainteté. Quelle vivacité dans leur foiî « Que l'on nous appelle papistes, si Ton veut, disaient-ils, mais nous garderons Jésus-Christ. » Xewman aimait à répéter : « La vie n'a (ju'uii but, la sainteté. »

Conduit par cette maxime, Newman livrait son cœur à la prière. Non seulement son âme ne se désoccupait pas de Dieu, mais il disait le Bréviaire avec la régularité d'un prètiv romain, il pratiquait

la dévotion à la Sainte-Vierge, il adorait, avec une foi pleine d'amour, le Christ qu'il reconnaissait présent dans TEucharistie. La nuit, il se levait, et, suivant sa propre expression, il cherchait, « pour apaiser l'angoisse de la bonne voie », de la lumière et de la force au pied de la Croix.

Il ne reculait devant aucune pénitence ; il avait adopté le jeûne de l'ancienne Eglise, et souvent il martyrisait sa chair par des macérations dignes des plus rudes observances. De bonne heure il avait pris l'engagement du célibat perpétuel. Et pour que rien ne manquât à cette perfection de vie chrétienne, il professait pour la discipline ecclésiastique un tel respect qu'il disait : « Je me considère comme un serviteur et un instrument dans les mains de mon évèque. »

De tels hommes avaient le droit de prendre la parole et de rappeler leurs frères à la sincérité de la vie chrétienne. Us avaient la trempe des vrais réformateurs. Si l'Église anglicane avait été capable d'un rajeunissement, elle eût été renouvelée par leurs soins. Mais la montée de sève qui se produisait dans son sein ne devait ppint lui profiter. Les branches qui bourgeonnent sur son tronc desséché ont puisé ailleurs la sève dont elles vivent. Elles vont naturellement se greffer sur le tronc vivace de l'Eglise de Rome, dont elles ont déjà inconsciemment l'esprit.

Newman cherchait la vérité d'un cœur trop loyal pour qu'elle se dérobât à ses regards. Elle vint à lui lentement ; mais elle le prit par la main, et elle le conduisit là où il ne pensait pas aller.

Car il se défendait, dans les termes les plus vifs,, d'incliner vers Rome. « En principe, écrivait-il à sa sœur, je suis nettement anticatholique. Devenir un romaniste, disait-il encore, me semble de plus en plus impossible. Nous unir avec Rome, si elle le permettait, ne serait pas impossible; mais elle ne pourrait le permettre, sans cesser d'être Rome. » Il était donc franchement angUcan, et il avait cette prétention de ne travailler que pour son Eglise. Lorsque ses yeux se tournaient vers Rome, c'était plutôt avec des sentiments de colère et de rancune» 11 lui reprochait amèrement d'avoir connu la vérité et de l'avoir laissé échapper. Son attitude envers le catholicisme ressemblait au dépit qu'on éprouve à l'égard des êtres qu'on chérit, au fond, tendrement, mais auxquels on en veut de ne pas réaliser toutes les espérances fondées à juste titre sur leur valeur. C'est pourquoi, malgré la sévérité de ses paroles, il présentait aux observateurs une certaine affinité avec le romanisme.

Il était seul à ne pas s'apercevoir de l'inconsciente inclination qui le portait vers Rome. Les

anglicans s*en rendaient si bien compte que les uns Ton accusaient, tandis que les autres, poussant jusqu'à leurs dernières conséquences les principes qu'il avait posés, passaient catégoriquement au catholicisme. Les catholiques, à leur tour, le voyaient clairement et disaient hautement : « La vraie Eglise que vous cherchez, c'est la nôtre. »

Mais Newman s'obstinait, avec une bonne foi digne de tous nos respects, à tenir une voie moyenne entre le protestantisme et le catholicisme : il espérait garder une égale distance entre le romanisme et l'anglicanisme dégénéré. « Je proteste, disait-il, autant contre Calvin que contre le Concile de Trente. » Ce fut sans doute dans le dessein de conserver cet équilibre que, durant plusieurs années, il repoussa toutes les avances qui lui étaient faites du côté de l'Eglise romaine et publia plusieurs écrits pour réfuter ce qu'il appelait ses erreurs et ses mensonges, tandis qu'en même temps il exaltait les beautés du Bréviaire romain et livrait au public les œuvres posthumes de son ami Froude, àme toute pétrie d'esprit catholique, mais enlevée avant d'avoir atteint le dernier terme de son évolution. Qui dira les déchirements intérieurs de Newman, alors qu'il était ainsi partagé entre son cœur qui l'attachait à l'Église anglicane et son intelligence qui voyait la lumière se lever du côté de TEglise romaine? Cependant la lutte ne devint douloureuse et poignante que le jour où un doute positif se dressa

devant Fesprit de Newman sur la légitimité de son Église.

Avant 1839, jamais Newman n'avait douté de FÉglise anglicane; il la trouvait languissante, mais il la croyait légitime. Que cet homme instruit, qui possédait à fond Thistoire et la théologie, qui priait jour et nuit et menait la vie austère d'un ascète, soit demeuré si longtemps dans la bonne foi, voilà une leçon qui apprend à tous les croyants quel respect ils doivent avoir pour tous ceux qui ne partagent point leur communion religieuse.

Le premier doute de Newman lui vint de l'histoire du concile de Chalcédoine. Repassant le démêlé des monophysites d'Orient avec FEglise de Rome, d'Eutychès et de saint Léon le Grand, il vit clairement que les monophysites étaient des hérétiques et que Rome avait raison contre eux. Mais la situation des anglicans à l'égard de Rome n'étaitelle pas identique à celle des monophysites du VI® siècle? Les anglicans sont donc également des hérétiques. Et Newman aussitôt concluait : « Je soutiens Arius contre Athanase, Eutychès contre Léon! »

Gomme ce doute l'oppressait, un article publié dans la Revue de Dublin par un controversiste aussi courtois que vigoureux, le docteur Wiseman, vint accroître ses perplexités. On y rapprochait les donatistes et les anglicans. Au v® siècle j saint Augustin, pour distinguer en Afrique le vrai épis-

NEWMAN ET LES TRACTARIENS ill

copat de Tépiscopat illégitime, donnait pour règle qu'il fallait voir lequel des deux était en communion avec l'Eglise universelle. Securus jiidicat or bis terrarunij disait saint Augustin : l'ensemble de l'Eglise ne peut pas être dans l'erreur. Mais les anglicans modernes ne sont-ils pas comme les donatistes d'autrefois ? L'épiscopat anglican n'est-il pas illégitime? N'a-t-il pas rompu, depuis trois siècles, avec le reste de l'épiscopat catholique? Et, dès lors, les oreilles de Newman entendaient toujours, comme un refrain obsédant, le mot du grand évèque d'Hippone : Securus judicat orbis terrarum, « Cette simple phrase de saint Augustin, ditil, me frappait avec une puissance que je n'avais trouvée dans aucune autre. » Et il ajoutait par ailleurs : « Une perspective s'est ouverte devant moi, dont je ne vois pas la fin. »

- Vers la même époque, et encore sous le coup de cette impression, consulté par Manning sur les moyens de retenir une dame tentée de se faire catholique, il écrivait : « J'ai conscience que notre Eglise n'a pas les moyens et les méthodes par lesquelles on pourrait retenir, mettre en sûreté, assagir et diriger vers le ciel, les aspirations catholiques. Notre couverture est trop petite pour notre lit... Nous développons des désirs et des goûts qu'il ne nous est pas permis de satisfaire. » Il terminait en disant de l'Eglise anglicane : « Je la souhaite réformée, je la désire corrigée.

je désire que Rome et elle ne fassent qu'un. » On le voit, Tâme de Newman était blessée par le doute; la plaie ne devait plus se refermer. II semble avoir cru que cette vive impression s'était effacée, car il dit : « Pour un moment, je pensai : Après toutes mes recherches, l'Eglise de Rome m'apparaîtra la vérité; puis l'impression s'effaça. » Elle s'effaça si peu, que le problème posé par Newman continua de hanter son esprit, et qu'il essaya de se démontrer à lui-même qu'il ne devait pas aller à Rome. Il redoutait à tel point tout commerce avec les catholiques, qu'il refusa presque de recevoir le doux et pieux Spencer, ce grand converti dont le cœur s'exhalait en ardentes prières pour le retour de son pays à l'ancienne unité. Newman luttait donc contre lui-même, malgré les évidences qui éclataient à son esprit, sa volonté faisant effort pour le convaincre que l'anglicanisme était la vérité. Vainement essayait-il de s'endormir ; comme Samuel, il allait entendre à nouveau la voix du Seigneur, et sa droiture lui ferait répondre : <c Me voici, ô mon Dieu, car vous m'avez appelé. »

Tandis que son cœur était en proie aux plus douloureuses contradictions, la division de son parti l'abreuva d'une nouvelle amertume. Parmi ses disciples, jusque-là si fidèles à le suivre, les.

NEWMAN ET LES TRACTARIENS ii3

uns le quittèrent pour abjurer Tanglicanisme et se donner à Rome, et d'autres rebroussèrent chemin pour se rapprocher du protestantisme. Que faire pour arrêter les uns et les autres ? Ce double mouvement en dehors de la voie moyenne lui apparaissait comme la négation du travail accompli depuis la publication des premiers tracts. Dans Tespoir de conserver les positions acquises et de retenir tous ses amis, il rédigea le tract 90, qui fut le dernier des tracts, et qui reste comme Firrécusable témoin de l'inviolable attachement de Newman à sonE^ise.

L'auteur se propose d'y prouver qu'il y a une interprétation des trente-neuf articles d'Elisabeth, c'est-à-dire du Code officiel de l'anglicanisme, qui permet d'admettre tout ce qu'il y a de bon dans le catholicisme sans qu'on soit obligé de déserter l'Eglise établie pour aller à Rome. Et son raisonnement mérite d'être rappelé ici.

Que comprend la doctrine romaine? Trois choses : renseignement catholique des premiers siècles ; les dogmes formels de Rome, y compris ceux qu'a définis le concile de Trente ; certaines croyances ou coutumes adventices, qu'il dénonce comme les erreurs dominantes de Rome.

Or, les trente-neuf articles d'Elisabeth ne sont incompatibles ni avec les dogmes anciens, ni avec les définitions des plus récents conciles; ils ne repoussent que les erreurs dominantes, les super-

lU LE RÉVEIL DU CATHOLICISME EN ANGLETERRE

fétations de la superstition romaine. Que ceux qui sentent dans leur âme de profondes aspirations catholiques se rassurent donc ; qu'ils ne trahissent point leur mère FÉglise anglicane, puisqu'elle leur fournit dans les trente-neuf articles bien compris toutes les croyances vivifiantes du catholicisme, puisqu'elle les met à Tabri de ces grossières erreurs dans lesquelles le romanisme ne manquerait pas de les entraîner. Par contre, que les tenants zélés de Tanglicanisme ne s'alarment point non plus du mouvement tractarien; les hommes qui s'y sont engagés sauront s'arrêter sur la pente et donner des gages de leur fidélité par la franche profession des trente-neuf articles.

La préoccupation de Newman, on le voit, était toujours de sauver TÉglise anglicane en la renouvelant; à aucun prix, il n'aurait voulu la trahir.

11 lut son travail à Keble, le plus éclairé et le plus dévoué de ses amis, et Keble l'approuva. II le montra aussi à Ward, le plus ardent de ses compagnons d'armes ; AVard l'approuva aussi, mais il lui dit : « Vous allez mettre le feu aux poudres. » Ward avait raison.

Le tract 90, publié le 27 février 1841, produisit un effet immense, absolument imprévu. Après quelques jours de stupeur, ce fut un émoi indescriptible dans le monde anglican. En quelques semaines, plus de douze mille exemplaires étaient allés, sur toute l'Angleterre, annoncer aux angli-

cans surpris que. seule, FEglise de Rome était en possession de la communion religieuse traditionnelle, et que, si Tanglicanisme ne voulait pas périr, il devait interpréter son Code des trente-neuf articles de façon à s'assimiler, sauf les erreurs, tout le contenu du romanisme. Tant de hardiesse dépassait ce que Topinion pouvait alors porter : Newman fut accusé de trahison par la presse, censuré par rUniversité d'Oxford, condamné par les évoques anglicans.

Newman ne s'était point douté qu'il allait heurter à ce point la pensée de ses coreligionnaires. Le travail d'âme qui s'opérait en lui, et auquel il se prétait avec une entière sincérité, l'avait éloigné, à un degré dont il ne se rendait pas compte, de la mentalité de la masse anglicane. De bonne foi, il se croyait toujours anglican, et il le proclamait bien haut; en réalité, sans qu'il s'en doutât, il était arrivé, par une évolution logique, presque jusqu'au cœur du catholicisme. Cette unanime levée de boucliers contre le tract 90 l'étonna donc, et Faccabla d'une profonde tristesse. Il était moins affligé de la contradiction, que de la distance où son Eglise était encore de la vérité.

Toutefois, il ne se déconcerta point. Il n'eut pas un instant la pensée de rétracter son écrit, puisqu'il était la fidèle expression de sa conscience. Il n'essaya pas non plus de tenir tête à l'orage déchaîné contre lui, tant il se voyait impuissant à la résis-

il6 LE RÉVEIL DU CATHOLICISME EN ANGLETERRE

tance. C'est alors qu'il se retira, non loin d'Oxford, dans Termitage de Littlemore, où il va demeurer quatre ans entiers, isolé des hommes, conversant avec Dieu et avec sa conscience, poursuivant dans le silence le travail de sa pensée et de sa foi.

Etait-ce une agonie qui commençait? On put le croire autour de lui, tant était impénétrable le mystère dont il s'était enveloppé. Mais non, c'était une germination qui se produisait dans Tombre. Après que ce riche froment aura, plusieurs années, fermenté loin des hommes, il apparaîtra dans la vie et la gloire modeste de la résurrection. Ce qui s'opéra alors d'intime et de profond dans l'âme de Newman, nous aurons à le raconter dans notre prochain entretien.

Et pour vous inviter plus efficacement à demander à Dieu l'achèvement de l'oeuvre de conversion inaugurée par Newman, laissez-moi vous lire ce qu'écrivait New^man en 1840 au sujet des prières, semblables aux nôtres, qui se faisaient alors en France pour l'Angleterre.

« Rien de plus touchant que d'apprendre, comme nous l'avons appris récemment, que des chrétiens, sur le continent, prient ensemble pour le bien spirituel de l'Angleterre. Puissent-ils arriver à la lumière, en aspirant à l'unité ! et croître dans la foi en manifestant leur amour! Nous aussi, nous avons nos devoirs envers eux ; nous devons, non outrager, calomnier, haïr..., mais aimer avec plusd'ar-

deur encore, selon Fesprit, des frères dont, pour nos péchés et les leurs, il ne nous est pas donné de voir les visages. »

Le grand cœur qui inspirait de si belles paroles fut gagné à la foi catholique par les prières, qui, à cette époque, montaient ferventes vers le ciel. D'autres âmes, semblables à celle de Newman, attendent, mes frères, que nos prières deviennent assez puissantes pour les amener, de même, au royaume de la pure lumière et de la douce charité.

SEPTIEME CONFERENCE La conversion de Newman^

Dans notre dernier entrelien, mes chers Frères, nous avons conduit Newman jusqu'à la fin de ses luttes extérieures. En publiant le tract 90, il avait fait un colossal effort pour sauver de la ruine son Eglise anglicane. II avait mis en œuvre toutes les ressources de son puissant génie pour démontrer que le Code religieux de Fanglicanisme contenait toutes les richesses de foi et de vie chrétienne que possède le catholicisme, que par conséquent sa chère Eglise d'Angleterre n'avait rien à envier à l'Eglise de Rome, et que les âmes avides d'un accroissement de vie religieuse n'avaient point à renier l'anglicanisme pour chercher un refuge dans le romanisme. Cet écrit de Newman, moins solide que subtil, consciencieux de la part de l'auteur, mais erroné dans le fond, fut vivement repoussé par les anglicans. Newman fut censuré par l'Uni-

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