‹ Le réveil du catholicisme en Angleterre au XIXe siècle: conférences prêchéesChapitre 19 sur 54 · Jean, XV · texte numérisé non relu

Jean, XV

racines la puisent dans le sol pour toutes les parties. C'est donc une même vie, c'est donc un même être, que forment ensemble toutes les portions de l'organisme chrétien.

L'apôtre saint Paul rend plus au vif encore cette intime union, lorsqu'il compare les fidèles aux membres d'un même corps*. Dans le corps vivant, il n'y a qu'une âme qui vivifie tous les éléments, il n'y a qu'une tête qui commande à tous les membres. Un même sang coule à travers toutes les veines et alimente toutes les parties. Qu'un membre soit malade, tous les autres souffrent; mais aussi qu'un membre devienne plus prospère, tous les autres en bénéficient. La plus humble cellule est liée à la vie de toutes les autres; si elle souffre, toutes pâtissent; si son activité s'accroît, toutes en profitent. Telle est bien Timage qu'évoque en nous la Communion des Saints. Non, nous ne sommes pas étrangers les uns aux autres. Un milieu surnaturel, mystérieux mais réel, perçu par la foi, nous tient tous unis. A travers cet élément divin, nos âmes communiquent entre elles : les âmes affaiblies diminuent la valeur de toutes les autres; mais les âmes qui se rendent meilleures agissent puissamment sur la santé morale de toutes les autres.

Au reste, la nature elle-même nous presse de

4, I Cor., XU.

croire à cette union des âmes ; car elle nous montre assez claii*ement que les hommes ne sont pas des unités indépendantes, mais qu une solidarité profonde les attache les uns aux autres. D'où viennent, par exemple, ces sentiments de sympathie ou d'antipathie, instinctifs, antérieurs à toute réflexion, qui surgissent dans Tâme dès la première rencontre de deux hommes? Pourraient-ils ainsi s'harmoniser ou se froisser, avant d'avoir conscience de se connaître, si d'invisibles éléments, agissant à travers le miUeu qui les porte, n'avaient déjà produit entre eux un accord ou un désaccord? Avez- vous remarqué, mes Frères, comment, aux grandes époques de l'histoire, des idées et des sentiments, qui semblaient n'avoir été l'apanage que d'un petit nombre^ éclatent subitement avec une redoutable intensité, dans l'esprit et dans le cœur de tous, conune si l'état intellectuel et moral d'un noyau restreint avait rayonné brusquement et s'était emparé de tout le corps social? Oui, cette diffusion se fait. L'humanité tout entière, le corps religieux des chrétiens surtout, est une masse dont les éléments sont solidaires, où la moindre étincelle se communique à toutes les parties. Certes, mes Frères, je vous avouerai que la science actuelle est loin d'être en mesure d'expliquer cette puissante solidarité. La science de l'avenir pourra-t-elle jeter sur ce mystérieux problème plus de jour? Je l'ignore ; mais ce que je sais bien, c'est que cette

solidarité physique et morale s'impose à nous comme une sorte d'axiome, quoique nous soyons impuissants à en démontrer les termes.

Voyez maintenant, mes Frères, quelles sont les conséquences. Ne sentez- vous pas à quel point chacun de nous est responsable pour tous ? Ne sentezvous pas, de même, à quel point chacun de nous est puissant sur tous ? Vous souvenant que le moindre de vos actes, que la plus intime de vos pensées, a un retentissement si infaillible et si lointain, prenez- garde de porter atteinte aux âmes par la corruption de vos désirs ou par la perversité de vos actions. Si vous n'avez aucun souci de votre être, du moins ayez pitié des autres : vous perdant, vous les perdez; vous sauvant, vous les sauvez. Ah ! qui ne voudrait, du moins pour Tamour des «autres, devenir meilleur? Et quelle ressource pour servir les plus nobles ambitions ? Vous voulez que votre vie ait une longue portée, vous voulez que votre vie compte pour le progrès et pour le bonheur de rhumanîté : vous n'avez ni besoin de vous agiter, ni besoin de courir le monde ; soyez seulement excellents à tous égards, et tout l'univers des âmes s'en ressentira. De tous les apostolats, il n'en est point qui ait plus d'efficacité que notre application à npus rendre meilleurs.

Or, est-il un moyen de nous rendre bons qui soit comparable à la prière ? Car c'est dans la prière que, nous étant recueillis, nous nous mipttons en

communion avec Dieu. Ce contact divin nous purifie, nous illumine, nous inspire de saints désirs, nous met au cœur de saintes résolutions. Le foyer de notre âme se rallume ou du moins s'avive davantage sur cet autel du Seigneur. De toute prière nous sortons meilleurs dans toutes les parties de notre âme. Dès lors, nous rayonnons autour de nous plus de bien, plus de foi, plus de pureté, plus de religion, plus de générosité, et par nous tout le corps chrétien se sent plus rempli de Dieu. Ceux pour qui nous avons prié, ceux vers lesquels nous avons dirigé les courants de notre vie religieuse ainsi activée, participent à notre état ; leur âme se met en harmonie avec notre âme ; les mêmes pensées éclairent leur esprit, les mêmes sentiments font battre leur cœur.

Pardonnez-moi, mes Frères, de fixer ainsi votre attention sur ces vérités générales ; mais il me semble qu'elles doivent tant nous consoler tous. Vous surtout, pauvres chères âmes pieuses, qui passez votre vie dans le silence et qui priez si longuement dans les églises, vous de qui on a dit tant de fois que votre prière profitait plus à la conversion des pécheurs et au triomphe de TEglise que la parole des plus éloquents prédicateurs, comprenez donc une bonne fois la grandeur de votre rôle, soyez donc confiantes dans le résultat assuré de vos intercessions près de Dieu, devenez donc plus ferventes encore dans vos suppli-

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cations : c'est de vous que nous vivons tous, puisque c'est la sève que vous aspirez dans le sein de Dieu qui nourrit tous les rameaux de Tarbre chrétien.

Et tandis que je vous ai développé ces pensées, mes Frères, je n'ai perdu de vue ni notre cher Ignace Spencer, ni la grande œuvre de prières qu'il établit dans toute FEurope. Nous voulions savoir comment cette prière universelle pouvait servir l'Eglise et ramener les anglicans au sein de Tunité catholique. Nous pouvons maintenant le comprendre. Si tous les catholiques prient, ik seront promptement rendus meilleurs par leur prière : ils seront plus religieux, ils seront plus vertueux, ils seront plus unis; ils rendront un plus éclatant témoignage à la vérité de la religion qu'ils professent. Mais c'est trop peu de cet exemple donné par les catholiques au monde anglican, bien qu'il ne puisse manquer de frapper les regards et de provoquer la réflexion. La prière a plus de profondeur : elle est un ébranlement divin, dont la propagation est mystérieuse mais certaine; elle fait rayonner autour de tant de gens qui prient une lumière et une chaleur qui lentement pénètrent les âmes. Que tant de foyers catholiques concentrent sur rÉglise anglicane les rayons de leur pure flamme, et elle ne pourra se soustraire à cette douce et victorieuse influence. Sans parler de cette action transcendante que Dieu peut toujours exercer

à son gré sur les âmes qu'il veut conquérir, il est certain que cette force cachée de la prière a une vertu, qui, pour échapper aux yeux qui observent, n'en transforme pas moins les âmes qui en subissent l'atteinte. Le docteur Pusey en était bien persuadé, lorsque, au plus fort de la crise d'Oxford, il s'écriait : « On dit que toute la France prie pour Newman ; Newman est donc perdu poiu* nous. »

Ce doux, ce charitable, ce généreux, ce saint apôtre de la prière que fut le Père Ignace Spencer, dont je vous ai présenté ce soir la physionomie sympathique, avait de toutes ces vérités une conviction si profonde qu'il disait : « Seule, la prière convertira l'Angleterre . » 11 a beaucoup prié, il a fait beaucoup prier, et il a eu la joie de voir s'épanouir, sous le souffle ardent de sa prière, la plus belle floraison de conversions qui ait paru dans l'histoire de ces derniers siècles.

J'ai voulu, mes Frères, mettre sous vos yeux ce grand exemple, persuadé qu'il serait la meilleure des exhortations. Hélas ! ce mouvement de prières, créé par ce fils des lords devenu Passioniste mendiant, s'était ralenti; la flamme était tombée, presque éteinte. Et c'est chez vous, mes Frères, dans cette église de Saint-Sulpice, que le foyer central en a été replacé. Oh! puissent vos cœurs y devenir tout embrasés de prières, et

rayonner au loin, vers cette Angleterre dont la conversion vous est confiée, des effluves de lumière, de chaleur et de vie, qui préparent cette pleine résurrection qu'appellent tous nos vœux.

iNEUVIÈME CONFÉRENCE

Wiseman et son.influoice sur la conversion des Anglicans * .

Ce m'est une joie, mes Frères, d'avoir à vous parler ce soir d'un homme que vous connaissez tous. Car il n'est personne parmi nous qui n'ait lu et goûté ce beau livre qui a pour titre Fabiola^ dans les pages duquel le cardinal Wiseman, en nous racontant la glorieuse histoire des Catacombes, a jeté sur les choses de la foi de si vives clartés et gagné à TÉglise du Cluist de si chaudes sympathies.

1. Conférence du 12 février 49ê5. Voir Appendice F : bibliographie des ouvrages do Wiseman.

Notice biographique. — Wiseman naquit à Séville (Espagne), le 2 août 1802, d'une famille d'origine irlandaise. Il fit ses études à l'école de Waterfood, puis au collège d'Ushaw, en Angleterre, sous la direction de Lingard. En 1818, il est envoyé au collège anglaisa Rome. Là, il apprend les langues savantes, est reçu docteur en théologie en 1824, puis est ordonné prêtre le 10 mars 1825. Il publie bientôt ses Horas syriacae, qui lui font aussitôt une place très honorable dans le monde savant. Tout jeune, il professe les langues orientales, prêche à la colonie anglaise, est nommé recteur du

Jamais auteur ne fut plus fidèlement incamé dans un livre : qui connaît Fabiola connaît tout Wiseman. Chaque page, en effet, révèle le savant controversiste, Férudit éminent, qui sait à fond les choses d'Eglise et pour qui l'antiquité chrétienne n'a plus de secrets. Mais on y sent, en même temps, vibrer une âme, une âme qui dit ce qu'elle aime, une âme qui prétend faire aimer ce qu'elle dit, une âme qui touche le lecteur par un ton de bienveillance et de piété qui en fait l'originalité. Et ce qui achève de peindre Thomme et d'attacher à Tœuvre, c'est que ces pages, fruit de la maturité d'un grand évèque, ont été, pour la plupart, écrites au chevet d'un jeune clerc malade, dont le cardinal Wiseman s'était fait le tendre gardien de jour et de nuit dans une humble villa de la cam pagne romaine.

collège anglais de Rome à vingt-huit ans. En 1835-1836, ii fait un voyage en Angleterre, donne de nombreuses conférences, fonde avec O'Gonnel la Dublin lievietv. Puis il fait un nouveau séjour à Rome, jusqu'en 1840, oii il est nommé coadjuteui' de Mgr Walsh, vicaire apostolique du Centre. Il s'établit à Oscott, dont il est nommé Président, devient le centre du mouvement intellectuel du catholicisme en Angleterre. En 4845, il confirme Newman. À partir de 1847, il travaille au rétablissement de la hiérarchie catholique. A la fin de septembre 1850, il est nommé cardinal et archevêque de Westminster. De retour de Rome, il tient tête à la révolution qu*a déchaînée à Londres la nouvelle du rétablissement de la hiérarchie, et en fait l'apaisement par son Appel au peuple anglais. Dans les quinze années qui suivirent, il conquit une telle popularité, que sa mort, arrivée le 15 février 1865, y prit toute l'importance d'un deuil public.

Nicolas-Patrice WISEMAN Recteur du Collège anglais de Rome.

Ce que je veux, aujourd'hui, vous montrer de Wiseman, ce n'est ni le haut dignitaire de TEglise, archevêque et cardinal, si grave dans la majesté des pompes religieuses, ni le restaurateur de la hiérarchie catholique, si ferme d'attitude en face des contradictions de tout un peuple révolté, ni même le séduisant écrivain de Fabiola^ si habile à éveiller la foi et à émouvoir les cœurs; mais seulement Tapôtre zélé consacrant sa vie à la conversion de son pays, à préparer le retour de l'Eglise nationale au centre de FEglise catholique romaine.

Et tandis que le doux Spencer travaillait secrètement les âmes par la mystérieuse action de la prière, Wiseman, son illustre ami, agissait visiblement sur elles par la puissance de ses controverses et par les charmes de sa personne.

Wiseman, dont la vie se déroule de 1802 à 1865, ne parut point d'abord avoir reçu du ciel la mission spéciale de ramener à la vraie Eglise les anglicans.

Sa riche nature, trop comprimée durant les études classiques qu'il fit à Ushaw sous la direction du savant historien Lingard, ne s'épanouit à Taise et ne donna sa mesure qu'au Collège anglais de Rome, où il entra à Tàge de seize ans. Là, ses brillantes facultés pnrent un tel essor, qu'en peu d'années, en dépit de sa jeunesse, il fut classé parmi les hommes les plus érudits de l'Europe .

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Prêtre et docteur en théologie à vingt-trois ans, il poussa très avant l'étude des langues orientales, publia à vingt-cinq ans des dissertations, fort remarquables pour l'époque, sur une version syriaque de TAncien Testament, devint ensuite recteur du Collège anglais, prédicateur très écouté de la colonie anglaise de Rome, professeur très recherché de langue syriaque, curieux de toutes les découvertes scientifiques. En vérité, c'est une belle carrière de savant qui s'ouvre devant ce jeune homme : le monde instruit le dit bien haut; Wiseman lui-même le croit.

Mais la Providence a sur lui d'autres vues :

elle veut en faire un apôtre. Sa science lui sera une auréole et lui donnera du relief ; mais sa vie sera un apostolat. Pour Torienter dans cette voie nouvelle. Dieu lui adresse un saint, un converti, un étudiant en théologie. Georges Spencer n'est que son élève, en apparence; mais, en réalité, il va devenir son maître. Spencer apporte à Rome ce qu'aujourd'hui nous appelons une idée- force; il veut ramener son pays à la vraie Eglise du Christ; et ce qu'il veut, il faut bien, de gré ou de force, que les autres le veuillent. « Eh quoi! dit-il à Wiseman, son recteur, que ne faites- vous quelque chose de plus pratique que du syriaque et de la géologie, quand il y aurait tant à faire en Angleterre? » Sous la suggestive influence de ces paroles qu'il entendit durant deux années, Wise-

man sentit que son âme inclinait doucement, du monde de la pure science, vers les horizons plus féconds de Tapostolat pratique.

Spencer était à peine parti de Rome, que Wiseman y reçut la visite de deux hommes dont le contact acheva de le déterminer. Froude et Newman, déjà tourmentés du malaise religieux, voyageaient à travers les pays catholiques et faisaient un séjour prolongé au centre de la catholicité. Des Anglais ne pouvaient vivre à Rome sans voir Wiseman. Wiseman leur plut : lui-même fut très frappé de leur état d'esprit. 11 leur plut si bien que Froude écrivit à cette date : « C'est triste de penser combien peu on a ici pour son temps et pour son argent. La seule acquisition qui en vaille la peine est la connaissance de M**" Wiseman. » Et, cependant, ce n'est point par faiblesse de caractère qu'il les gagne ; car Froude dit assez qu'il ne céda rien du dépôt sacré de la foi. « 11 nous a dit, ajoute-t-il, qu'il faudrait avaler tout le Concile de Trente. » Wiseman exprima plus tard quelles avaient été alors ses impressions : « Du jour où je vis Newman et Froude, dit-il, je n'eus plus de doute qu'une ère nouvelle eut commencé pour l'Angleterre ; je me consacrai à ce grand objet : les études chères à mes premières années furent abandonnées, et je n'eus plus en vue que ce seul but. »

Wiseman nous est donc lui-même témoin que,

de bonne heure, il changea sa voie. Il est donc vrai qu'il renonça à Tintellectualisme savant pour se livrer i cœur et esprit, au grand apostolat de la renaissance catholique en Angleterre. Et si nous voulons, avant d'en retracer Thistoire, dire déjà quel en fut le succès, écoutons le P. Tyrrel écrivant à ce sujet : « C'est par lui que le flambeau, depuis trois siècles caché sous Tautel, a été rapporté devant le public et remis sur le chandelier. »

Je ne vous raconterai point, mes Frères, par le menu, tout ce que Wiseman a fait pour cette grande cause, les innombrables conférences qu'il a données, les articles qu'il a publiés dans la Dublin RevieiL\ les soucis qui ont rempli les vingt-cinq années de son épiscopat. Je veux seulement vous montrer comment il fut Tapologiste de sa foi et comment il gagna le cœur de ses adversaires religieux.

Se mettant résolument en face de son pays, il se demanda à lui-même : Pourquoi ce peuple est-il si fièrement anglican? Pourquoi ce peuple est-il si violemment anticatholique? Et il se répondit : L'Angleterre hait le catholicisme et le catholique. Elle repousse le catholicisme comme doctrine; elle méprise le catholique comme homme. Eh bien ! se dit-il, je ferai connaître le catholicisme, et on Testimera; je montrerai le catholique si symr pathique et si bienveillant, qu'on l'aimera.

Ce fut tout le programme de son apostolat, et j'ai à vous dire comment il le remplit.

L'œuvre apologétique de Wiseman, prise dans son ensemble, s'attaque aux trois principaux reproches que les anglicans raisonneurs font au catholicisme. C'est une religion d'autorité, disentils, et elle est en cela un défi jeté à la raison humaine; c'est une religion changeante, qui n'a point gardé les caractères de ses origines, et elle est en cela un outrage à la stabilité des choses divines; c'est une superstition par l'importance qu^elle attache aux pratiques extérieures, et elle est en cela une corruption de la religion en esprit et en vérité que le Christ a établie sur la terre.

Que le catholicisme soit une autorité doctrinale, non seulement Wiseman ne le nie pas, mais il revendique ce caractère comme une des marques les plus saisissantes de la vérité du catholicisme. Ce trait n'est point sa faiblesse, dit-il, c'est sa force *. Veuillez suivre, mes Frères, la logique de ses raisonnements.

Si le catholicisme n était qu'une école de philo-

d. Pour exprimer la pensée, — dispersée à travers ses controverses, — de Wiseman sur ce point, nous avons fidèlement suivi les analyses de M. Wilfrid Ward et du P. Tyrrel, aux ouvrages indiqués à la bibliographie, pages 361 et 361.

Sophie sans portée pour la vie, s'il n'était fait cpie pour une élite, peut-être lui ^iffirail-il de faire appel à la raison, et il n'y aurait aucun dommage à ce que la raison d'un petit nombre seulement pût la saisir. Mais il est fait pour la multitude, il veut être la religion des millions, que dis-je? de tous les hommes ; et il faut que tous le connaissent et l'embrassent, puisqu'il se présente à tous comme un indispensable moyen de salut étemel. Or les multitudes ne sont pas susceptibles de raison personnelle, elles ne sont accessibles qu'à l'autorité; religion déraison, le catholicisme échouerait près des masses; religion d'autorité, il réussira.

D'aiUeurs, l'histoire ne nous montre-t-elle pas l'impuissance de la raison? Même pour les éhtes, la raison a-t-elle jamais fondé une morale ou une religion ? Elle a pu en dessiner les traits; mais elle ne Ta jamais fait recevoir.

Et pourquoi, du reste, se choquer de ce qu'en religion l'autorité doive prévaloir? N'est-ce pas en toutes choses qu'il faut se conduire par autorité? Est-il rien de plus humain? Dans l'usage quotidien de la vie, tout le monde se plie à l'autorité, à la tradition. Ne pas croire serait un comble de déraison. Tout ce à quoi nous sommes le jJus attachés, nous l'admettons de la tradition, de l'imitation, de l'aveugle répétition. Bien qu'il puisse s'y mêler quelque erreur, nous y croyons, parce que, autrement, nous ferions « comme celui qui

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aimerait mieux mourir de soif que de ne pas boire du plus pur Champagne. » C'est donc une loi de nature que, pour rendre la vie possible, nous croyons sur la foi de la tradition des choses que nous n'avons, personnellement, ni analysées ni expérimentées.

En matière religieuse, l'autoriU^ nous est plu» nécessaire encore. Il nous faut d'abord croire des dogmes. Mais les dogmes chrétiens, fruit de la révélation divine, ne sont point à la portée de la raison : ils ne peuvent être reçus que par un acte d'assentiment à une autorité légitime. Il nous faut ensuite accepter des traditions, des croyances publiques, des usages anciens, des légendes respectables, qui ne se présentent point avec la garantie entière des vérités évangéliques, et qu'il nous serait cependant dommageable de rejeter en bloc; car, dit un vieux proverbe, « à secouer trop vivement Tarbre, pour faire tomber les feuilles mortes, on risque aussi de sacrifier plus d'un rameau vert. » Or, ces traditions, que nous ne devons pas dédaigner, et que cependant nous ne pouvons pas contrôler, c'est l'autorité seule qui rend raisonnable la confiance salutaire que nous leur accordons.

Ce n'est jDas que le catholicisme méconnaisse les droits de la raison. Il invite, au contraire, ses adeptes à mettre en œuvre toutes ses ressources. Dans ses écoles, la raison est en honneur aussi

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bien que la foi : c'est à la raison qu'il appartient d'établir Jes fondements de la foi, de rechercher les harmonies de nos dogmes, d'épurer la masse énorme de nos traditions populaires. Le catholicisme est môme si jaloux des droits de la raison, qu'il tiendrait pour une erreur toute croyance qui la heurterait de front.

Mais il tient la raison pour insuffisante. Il ne veut pas qu'elle se présente comme le seul guide vers la vérité, ni qu'elle ait la prétention de donner une expression entière de la vérité. En convainquant la raison de sa faiblesse en face des vérités fondamentales, devant les problèmes qu'à tout prix il faut résoudre dans les crises aiguës de l'existence, il ne lui fait pas injure, mais il vient à son secours; il ne l'enveloppe pas de ténèbres, mais il lui ouvre de lumineux horizons; il n'emprisonne pas l'homme, mais il le délivre. Sur ces principes, Wiseman avait raison d'affirmer que Rome seule avait conservé le moyen d'opérer le salut des peuples. Et ce n'était point, on le sentait bien, comme antianglican, comme l'homme dune secte, qu'il combattait pour le catholicisme, mais avec désintéressement, en vertu d'une vue profondément juste du caractère protestant et de son impuissance à satisfaire les besoins religieux du temps.

Le protestantisme, disait-il, n*a pas le salut, parce qu'il n'a que la raison, si bornée et si con-

tradicloire. Si dignes de sympathie que soient ceux qui réclament pour leur Eglise une autorité divine d'enseignement, leur prétention est tout à fait dénuée de fondement. Leurs docteurs forment ^n corps fort respectable d'hommes cultivés : mais ils parlent au nom de leur science, et non de la part d'une autorité divine; et leur influence est d'autant plus battue en brèche, qu'ils appartiennent à des sectes religieuses très diverses, qui se contredisent sur les points les plus graves. Ni la Bible ni TEglise primitive ne sont une autorité : elles sont des docunients qui ont besoin d'être interprétés; c'est le passé, ce n'est pas le présent; Fautorité doit être présente et vivante.

Le catholicisme, au contraire, est une autorité présente et vivante, une autorité qui lie ensemble tous les croyants dans une puissante unité, une autorité qui rattache constamment la pensée et la pratique d'aujourd'hui à la pensée et aux pratiques d'hier, une autorité attentive à surveiller les nobles aspirations des générations humaines qui se succèdent afin de leur donner, en tous les temps, une juste satisfaction. Le catholicisme s'impose donc à quiconque veut raisonner sa foi.

Cette autorité vivante, qui fait du catholicisme une religion, et une religion à la portée de mil-

lions d'hommes, lui est d'autant plus nécessaire qu'il doit à la fois garder la tradition et s'ouvrir au progrès. Elle lui permet d'éviter le double écueil où les protestants, à tour de rôle, prétendent que la barque de l'Eglise a misérablement fait naufrage. Car, tantôt ils l'accusent d'être immuable et fermée au progrès, tantôt ils lui reprochent d'être changeante et infidèle à ses origines.

Le catholicisme, s'il est la vérité, ne doit donner prise ni à Tune ni à Tautre de ces deux critiques. 11 doit être immuable dans ses attaches au passé d'où il sort; il doit être progressif et s'adapter aux conditions si variables des siècles qu'il traverse, afin d'être, à chaque moment delà durée, un instrument de salut pour la génération qui passe. Détaché du sol où il a pris naissance, il périrait comme un arbre qu'on a déraciné; figé et cristallisé dans ses formes primitives, son aspect seul témoignerait qu'il n'a point de vie. Pourra-t-il donc croître sans changer? Ces deux termes ne sont-ils point contradictoires.^

Wiseman se trouva en face de ce problème doctrinal en 1839, et il l'aborda hardiment dans l'un de ses plus mémorables sermons. Cinq ans avant que Newman commençât ce livre incompable qui a pour titre Essai sur le développement de la doctriiie chrétienne^ Wiseman montra avec quelle liberté d'esprit un prêtre catholique peut traiter un sujet si grave et si délicat. Il prit à tâche

de combattre cette thèse anglicane, que Rome, qui traita de novateurs les réformateurs protestants, était elle-même coupable d'innovation, puisque son enseignement actuel diffère de renseignement des premiers siècles.

Prenant pour texte cette parole évangélique : fc Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé, » Wiseman prouva que FEglise, étant une institution vivante, doit présenter dans son histoire un naturel accroissement, et que l'Église de nos jours est à l'Église primitive ce que l'homme fait est à l'enfant, ce que l'arbre épanoui est à l'humble semence d'où il sort. De l'extérieur, on dirait qu'un changement s'est fait; mais, si on prend la loi de la vie, on constate que l'être, resté identique à lui-même, n'a fait que' subir un développement nécessaire. Ce n'est pas un autre être, aux yeux de quiconque en suit les phases; l'être est le même, mais grandi. La révélation judaïque, dit-il, malgré sa rigidité, avait admis un certain développement des idées religieuses; le christianisme, plus souple dans ses adaptations aux besoins de l'humanité, devait à plus forte l'oison se montrer susceptible d'accroissement. « Il fallait s'attendre à voir accumulés dans son sein des principes actifs, des germes innombrables d'admirables institutions qui exigeraient de longues périodes de culture attentive, avant que le moment fût venu pour chacun d'eux de s'éveiller

à la vie, de croître et de donner des fruits, chacun suivant son espèce. »

Wiseman creuse si avant cette idée du développement, qu*il en vient jusqu'à dire : « Si, dès le premier jour de la descente du Saint-Esprit, rÉglise, comme le grain de sénevé, commença son évolution extérieure, elle n'en commença pas moins également son développement intérieur.

Tout grandit graduellement, » Wiseman fait de cette pensée maîtresse d'intéressantes applications : au culte en général , à la hiérarchie , aux prérogatives de la papauté, au culte de la Sainte- Vierge en particulier, aux preuves de la religion, aux définitions dogmatiques ellesmêmes.

Je m^en voudrais, mes Frères, de ne pas vous faire entendre ici la page si éloquente dans laquelle il volatilise Tobjection protestante : « Mais enfin, dit-il, des hommes se levèrent qui pensaient autrement. Us s'imaginaient que tout ce que le christianisme avait acquis dans sa forme extérieure, depuis son institution, était une interpolation de sa foi ; que tout développement manifesté dans sa vie extérieure ou intérieure était une addition à ce que Dieu avait révélé. S'ils n'arrivaient pas à découvrir dans la parole écrite de Dieu les pratiques en usage, dans toute leur étendue, dans les termes mômes qui les désignent, comme ils n'admettaient d'ailleurs dans l'Eglise aucune puissance de déve-

loppement, ils rejetaient en bloc toutes les conséquences de ce développement, et généralement, avec elles, tous les principes d'où elles avaient graduellement évolué. Ils voyaient bien comment, suivant la vision du prophète, la religion était vraiment devenue « un arbre grand et fort, dont la hauteur allait jusqu'au ciel, et qui paraissait s'étendre jusqu'aux extrémités de la terre ; son feuillage était très beau, ses fruits très abondants, et les oiseaux du ciel demeuraient sur ses branches. » Mais ils disaient : « Abattez Farbre par le pied, coupez-en les branches, faites-en tomber les feuilles, répandez-en les fruits, et que les oiseaux s'envolent de dessus les branches. » Et ils ajoutaient, toujours suivant la parole du prophète : « Laissez néanmoins en terre la tige avec ses racines, et qu'elle soit liée avec des chaînes de fer et d'airain » (Dan., IV, 8-12). Oui, telle était bien, semble-t-il, l'idée de ces hommes qui, au XVI® siècle, entreprirent de réformer TÉglise. Sans pitié, ils abattirent les branches que le progrès des siècles avait produites sur cet arbre glorieux, et ils en dispersèrent les fruits précieux qui avaient fourni à tant de saintes âmes l'aliment de la perfection ; et après avoir , par ces mutilations, ramené l'arbre à ce qu'ils jugeaient être la tige primitive et sans ornement sortie de la petite semence, ils. la lièrent avec des chaînes si froides et si serrées qu'elle devint, en effet,

incapable de pousser de nouvelles branches*.» A ces vigoureux accents, il semblerait, mes Frères, que c'est Newman qu'on entend. Quelques années plus tard, à la veille de sa conversion, Newman approfondira ces fécondes idées. Mais personne n'aura le droit de dire qu'il importe cette victorieuse apologétique de l'anglicanisme chez nous, puisque déjà un prêtre catholique, le docteur Wiseman, l'avait solennellement promulguée, en 1839, du haut de la chaire de Derby.

Moins laborieuse, sans doute, mais non moins opportune, fut l'application de Wiseman à repousser l'accusation d'idolâtrie et de superstition portée par les anglicans contre le catholicisme. Car, si grossière qu'elle soit, et bien qu'elle ait été mille fois résolue, cette objection se retrouve sans cesse sur les lèvres des protestants.

La religion primitive, disent-ils, était pure ; le christianisme des premiers siècles adorait Dieu en esprit et en vérité. Peu à peu le paganisme s'y est introduit; l'idolâtrie règne dans le culte de la Viciée et de l'Eucharistie, des Reliques et des Saints ; le formaUsme des cérémonies a pris la place de la religion intérieure ; les formules ont pris une

1 . Voir Wilfrid Ward, Le Cardinal Wiseman et son temps, traduction Gardon, t. I, pp. 332-34a.

telle importance qu'elles ont ramené la superstition.

Ce fut pour venger le catholicisme de ces injustes attaques, queWiseman écrivit ses Conférences sur les doctrines et les pratiques les plus impor tantes de V Eglise catholique .

Dans le discours que nous citions tout à Theure sur le Développement^ il mit admirablement en lumière la façon dont s'était faite l'éclosion de certaines dévotions, comme celles qui ont pour objet l'Eucharistie et la Très Sainte-Vierge. Toujours légitimes, elles ne s'épanouirent cependant que lorsque le sentiment des fidèles eût été provoqué par des injures publiques adressées à la Vierge ou au Sacrement de l'autel.

Wiseman n'eut d'ailleurs qu'à suivre l'enseignement communément donné dans l'Église catholique, pour expliquer les motifs des honneurs que nous rendons aux Saints et de la vénération dont nous entourons les Reliques. 11 pouvait dire, avec Pascal, que « si c'est être superstitieux de mettre son espérance dans les formalités, c'est être superbe de ne vouloir s'y soumettre. » Car, pour entretenir au foyer du cœur la flamme religieuse, rien n'est plus nécessaire que les exercices extérieurs. Parmi les anglicans convertis, Faber et Newman ont dit cent fois combien le catholicisme savait s'adapter à la nature de l'homme, en prenant le chemin de son cœur par la porte de sa sensibilité. Écoutez comment parle Newman : « Tu sais apaiser le

cœur, ô Eglise de Rome, le bercer et l'endormir par le cercle varié de tes offices et tes veilles infatigables dans la maison de ton Sauveur. »

Si tant de préjugés se dissipèrent peu à peu dans Tâme des tractariens, jusqu'à les amener au seuil de l'Eglise catholique, le mérite en revient. certainement pour une large part à l'activité apologétique que développa Wiseman durant la période du mouvement d'Oxford. Il fut toujours sur la brèche, multipliant les conférences, écrivant de nombreux articles, s'adressant même par correspondance privée à ceux qu'il croyait plus proches de la vérité catholique. Il aborda tous les sujets de controverse qui divisent les catholiques et les anglicans, et il les traita avec dignité, sans invectives, doublant par sa modération la force de ses arguments. Habile à saisir les occasions, ce fut lui qui éveilla, par son article sur les donatistes, en 1839, les premiers doutes qu'éprouva Newman sur la légitimité de TEglise anglicane. Newifian suivait avec intérêt les travaux de Wiseman et s'applaudissait de tout ce que ses écrits rappelaient de vérités au monde anglican : « Nous entendons avec sérénité, dit-il, les rumeurs de l'impression faite par les conférences du docteur Wiseman sur la multitude mélangée de Londres. Le romanisme renferme de grandes vérités que nous autres, de cette génération, avons presque oubliées, et que ses prédicateurs amèneront plus d'un dissident ou

d'un ministre de TÉglise à reconnaître ». C'est faire le meilleur éloge de l'apologétique de Wiseman, que de rappeler en quelle estime la tenait le puissant esprit de Newman encore anglican.

Cette apologétique nous reste, et les apologistes modernes seront sages d'y recourir comme à un riche filon qui vaut la peine d'être exploité. Si la partie qui concerne les sciences a vieilli, la controverse protestante est toujours actuelle. L'œuvre de Newman a plus de profondeur, plus de personnalité, une plus haute portée ; mais celle de Wiseman, plus accessible à tous, ne doit point rester dans l'oubli.

En même temps qu'il défendait le catholicisme doctrinal par ses travaux apologétiques, Wiseman s'attachait à délivrer le catholique de la haine séculaire et du mépris traditionnel dont il était l'objet.

Depuis trois siècles, il n'y avait point en Angleterre de sentiment plus universel ni plus indiscuté dans le peuple anglais que l'aversion pour le catholique. C'était le « papiste », et quiconque portait cette tare du papisme, était honni, repoussé, mis hors la loi. Ce n'était plus un Anglais ; ce n'était pas même un homme; c'était un <c papiste ». Le papiste était une sorte d'être contre nature, en qui il ne restait ni honneur ni vertu, capable de toutes

les bassesses et de toutes les trahisons : on s'en défiait, on le fuyait, on le combattait.

Ainsi au ban de Fopinion, isolé, traqué, le catholique se mettait lui-même comme hors de la vie. Se sentant le rebut de la société anglaise, il était timide, fuyant, honteux de lui-même, rasant les murs, comme un banni à Fintérieur.

Telle était encore la situation lamentable des catholiques anglais durant la première moitié du xix^ siècle.

Personne n'a travaillé plus efficacement que Wiseman à dissiper ces préjugés, à transformer ce caractère. 11 Ta fait par cette bienveillance inlassable, qui, plus encore que son érudition, donne la note propre de son apostolat.

Pour être bienveillant il n'avait, du reste, qu'à suivre la pente de sa nature. Quoiqu'il fût Anglais de race, il n'avait de l'Anglais ni la froide réserve ni les calculs habiles. Né à Se ville, ayant passé sous le ciel de Rome les longues années de sa jeunesse, il avait dans les veines du chaud soleil d'Espagne et d'Italie. Aussi était-il expansif, aimant la vie, ouvert aux hommes. Tout en lui respirait l'affabilité, la bonté, le dévouement, la confiance : il était de ces hommes qui ne redoutent personne parce qu'ils n'ont eux-mêmes de fiel pour qui que ce soit. Facile à aborder, homme du monde toujours prêt à vous accueillir, cœur débordant, parole chaude et enveloppante, on se sentait invincible-

ment porté vers lui. D'une sensibilité délicate, il passait par des alternatives de gaîté exubérante et de timidité silencieuse, d'optimisme sans bornes et de découragements passagers mais profonds, de simplicité touchante et d'amour enfantin pour les pompes extérieures. Il ne fut jamais ni frivole, ni vaniteux, ni ambitieux, ni déplaisant. 11 fut sincère, fidèle, aimant la vérité, croyant à la loyauté des hommes : en un mot, c'était un grand cœur.

De ce grand cœur il aima non seulement son EgUse, mais aussi les anglicans, mais aussi son siècle.

Les anglicans ne furent jamais pour lui des ennemis, mais des frères séparés. 11 eut toujours pour eux des sentiments de frère.

11 croit à leur sincérité, et tient pour assuré que, dès qu'ils auront vu la vérité, ils Tembrasseront. Durant le mouvement tractarien, il suit avec angoisse le travail intérieur que la gréce opère dans leurs âmes. 11 soupire après leur conversion, il prie pour eux, et, de concert avec Georges Spencer, il multiplie les associations de prières pour le retour de son pays à Tunité romaine. A la vue de ces docteurs d'Oxford, savants, pieux, mystiques, il ne conçoit aucun sentiment de jalousie : « Ils sont plus saints que nous », dit-il.

et leur vertu, que d'autres eussent redoutée, lui devient un sujet de joie. S'ils sont meilleurs que nous, pense-t-il avec humilité, leur entrée dans rÉglise nous renouvellera. Plus il désire leur conversion, plus il travaille à les instruire. Mais il les instruit sans les froisser, sans les presser. Jamais rinjure ni Finvective ne tombe de ses lèvres; jamais il n'abaisse ses adversaires ; il leur parle avec désintéressement, sans les solliciter. 11 les aura éclairés ; la grâce les touchera.

Et, lorsqu'en effet la grâce les eut touchés, que tous vinrent à lui, il les reçut à bras ouverts, et sa bonté fraternelle les dédommagea de tous leurs sacrifices. Ces hommes d'Oxford étaient si grands, et l'édifice catholique en Angleterre était alors si petit, qu'on avait lieu de se demander comment les nouveaux convertis trouveraient place et respireraient à Taise dans une atmosphère si comprimée ; mais la Providence avait préparé, pour les recevoir, le cœur de Wiseman. Si large en était l'entrée, si vaste en était la contenance, si riches étaient les ressources de cette âme, que jamais les convertis ne s'y sentirent à l'étroit. Que fût-il advenu, s'ils n'eussent été abrités et protégés par l'inépuisable bienveillance de Wiseman.^ Car il dut bientôt les défendre contre la jalousie.

Il y eut à l'égard des nouveaux v^nus une telle défiance dans les anciens milieux catholiques, que le docteur Rathborne osa écrire : « Le baiser de

Newman est le baiser du traître », comme si, dit mélancoliquement Newman, « il était resté un peu d'hérésie au fond de nous. »

Dans rinévitable crise qui résulta de cette rencontre sous le même toit des nouveaux convertis et des anciens catholiques, Wiseman fut un centre de paix, de concorde, de mutuelle sympathie. Il donna confiance aux convertis, parce qu'il leur fit sentir qu'il les aimait, qu'il avait foi dans leur parfaite orthodoxie, qu'il escomptait leur vaste savoir et leur ferveur religieuse pour le rajeunissement de rÉglise catholique en Angleterre. 11 fut si doux à ces hommes de se reposer sur lui avec sécurité !

Il n'avait ni moins de tendresse ni moins de respect pour les vieux catholiques. Mieux que personne, lui qui avait reçu une si large éducation, il comprenait leurs lacunes : ce manque de culture et cette étroitesse d'idées qui caractérisent des hommes élevés dans un clan, dans une école fermée, en dehors des grands courants de la vie nationale, et dès lors antipathiques à la masse populaire sur laquelle cependant ils devraient agir. Mais il voit en eux les descendants des martyrs, les victimes toujours fidèles de persécuti ns séculaires, les gardiens du flambeau sacré de la foi, la racine vivace qui avait conservé la sève ancienne et qui allait maintenant bourgeonner pour des fruits nouveaux. Pour eux, il n'eut jamais un regard de dédain, il ne prononça jamais une parole de mé-

pris ; jamais il ne les humilia pour exalter les nouveaux venus. Son cœur était assez vaste pour les embrasser tous.

Ce fut avec la même bienveillance que \Mseman alla au-devant de son siècle et caressa le beau rêve de le réconcilier avec TEglise. Dans tous les temps, rÉglise s'est adaptée sans peine aux civilisations diverses au contact desquelles elle a vécu. Pourquoi ne le ferait-elle pas encore? Car, pensait Wiseman, le divorce entre le siècle et TEglise est -préjudiciable à Tun et à Tautre. L'Eglise a besoin du siècle et le siècle ne peut se passer de TÉglise.

L'Église a besoin du siècle : elle a besoin de son langage, pour se faire comprendre de lui, pour lui parler sur un ton et dans des formes qui ne la fassent point tenir pour une étrangère; elle a besoin de son savoir, de son immense acquit de science et de critique pour en nourrir sa théologie; elle a besoin de son âme même, de sa sève, de sa vie, de ses courants d'idées, de ses tendances, de ses préférences, afin de s'harmoniser avec lui.

Mais le siècle, à son tour, a besoin de l'Église ; non pas seulement d'une autorité dogmatique qui ordonne ses idées ; non pas seulement d'un frein qui comprime ses passions ; mais aussi de lumières et d'espérance3 qui comblent ses plus nobles désirs,

qui répondent à ses plus hautes aspirations. Jusqu'à ce qu'il ait trouvé TEglise, jusqu'à ce qu'il ait renouvelé avec FEglise son antique alliance, le siècle se débattra dans une angoisse indicible, comme un homme qui manque d'air et de pain.

Ces fortes pensées remplissaient Fâme de \^^iseman. Il souffrait de voir tant d'hommes se perdre par suite de la mésalliance de FEglise et du siècle ; il gémissait de voir que certains membres de l'Eglise se tenaient systématiquement à Fécart du siècle qu'ils avaient pourtant mission de sauver. Et, dans un généreux élan de cœur, il disait : « C'est à FEglise à marcher la première. Il ne lui sied pas d'être boudeuse. »

Hanté par ces idées apostoliques, il ne craint pas, lui, évêque et cai*dinal, le premier chef de FEglise catholique en Angleterre, il ne craint pas d'aller au siècle. Il lui parle partout, à toute occasion, à Rome, à Londres, en Irlande, dans toute l'Angleterre ; non content de la chaire catholique, il parle dans les théâtres, dans les^ salles de réunions publiques. C'est trop peu de s'adresser aux gens cultivés ; il ouvre, à Londres même, une série de conférences populaires.

Le trait qui distingue sa parole est la bienveillance. Sans jamais trahir aucun intérêt de la cause catholique, il a le talent de ne point blesser son public. 11 n'attaque pour ainsi dire pas l'erreur; mais il expose et défend clairement la vérité.

Représentant d'une Eglise méconnue, il dit ; « Voyez ce que nous sommes. Nous ne sommes ni des bètes sauvages, étrangères aux sentiments humains ; ni des émissaires de la puissance des ténèbres, hostiles à tout progrès ; ni des conspirateurs, prêts à étrangler l'esprit avec un système dogmatique. Nous ne craignons ni la science, ni rhistoire. Nous ne sommes fermés à aucune lumière ; nous nous ouvrons à toute forme de vie. Nous ne sommes ni un formalisme, ni une superstition, mais une vie, une vie qui veut s'épancher, une vie assez puissante pour utihser toutes les formes variables des civilisations qui se succèdent, une vie assez riche pour satisfaire tous les appels d'âme des générations modernes. »

Voilà bien, mes Frères, ce qu'en résumé Wiseman a dit à son siècle, et il Ta dit sur un ton d'une telle sincérité et d'une si touchante sympathie, qu'on a bien senti qu'il poursuivait avec zèle la réconciliation. Si la réconciliation ne s'est pas faite, ce n'est pas à lui qu'il faut s'en prendre. De part et d'autre, les âmes n'étaient pas mûres pour une entente. D'ailleurs, que peut un homme, s'il est seul, sur la masse humaine qui l'enveloppe ? 11 ne peut être que le point de départ d'une fermentation intérieure qui, à longue échéance, la soulèvera.

Mais un tel homme, avec des idées si larges, avec un cœur si grand, avec une bienveillance si ouverte, avec mi plan d'apostolat si vaste, ne pouvait manquer de souffrir. Wiseman souffrit en effet: Et s'il eut des heures heureuses où son optimisme lui découvrit de brillants horizons, il connut des heures très sombres où son âme goûta les amertumes du plus profond découragement.

Il souffrit de la solitude, de cette solitude douloureuse qu'expérimentent tous ceux qui tiennent les premiers rangs, de cette solitude déprimante commune à tous ceux qui, par leur talent ou leurs aspirations, dépassent leur milieu. Personne n'eut plus besoin que Wiseman d'épanchements cordiaux : aussi personne ne sentit plus vivement que lui l'isolement des grandeurs.

Il souffrit du manque de sympathie. Cet homme, qu'épanouissait le moindre rayon de confiance, fut souvent en butte aux traits acérés de la critique, ou battu pai* les vents froids de la défiance. Il aimait son siècle ; et autour de lui on voulait garder encore l'attitude de l'isolement. Il aimait les nouveaux convertis et leur ouvrait les bras ; et autour de lui on était résolu de les tenir à distance. 11 aimait Rome, le Pape, et il voulait se conformer en tout aux usages romains ; et autour de lui régnait

une sorte de gallicanisme anglais, qui redoutait Tappellation de mission italienne. Restaurateur de la hiérarchie et organisateur au grand jour d'une Eglise qui jusque-là s'était comme dissimulée dans les souterrains, il fut souvent autoritaire et personnel par nécessité ; et on laccusa de violer les saints canons de TEglise catholique.

11 souffrit du manque d'aide. Si abondante et si promptement mûrie fut la moisson catholique à la suite du mouvement d'Oxford, qu'il eût fallu de nombreux ouvriers pour la recueillir. Or, les ouvriers ne suffisaient pas au travail. Wiseman eut la grande tristesse de voir dans l'abandon de vastes champs qui ne demandaient qu'à être cultivés. Ce n'est pas que les bras fissent tout à fait défaut : mais ils ne se prêtaient pas à le seconder. Les religieux, dont il avait favorisé le développement, demeuraient, à son grand regret, trop enfermés chez eux. 11 déplorait que ces valeurs, au lieu d'être exploitées, restassent en coffres-forts; que les règles religieuses, faites seulement pour contenir la vie, la tinssent prisonnière et Tempêchassent de s'épancher. Et, faute d'apôtres, la foi catholique ne progressait pas à son gré.

Et pour que cette grande âme connût toutes les amertumes de l'épreuve, Dieu permit qu'il souffrît dans sa conscience et qu'il essuyât aussi les tortures du doute religieux. Certes, chez lui, la crise delà loi fut passagère, et il en sortit victorieux;

mais, destiné àrassurertantd'âmes dans la croyance, il fallait que, pour les comprendre et compatir à leurs peines, il eût goûté à toutes leurs angoisses.

Cette auréole de morale beauté, dont la douleur éclaire le front d'un homme, ne manqua donc point à Wiseman. Heureux et optimiste toujours, il eût éveillé moins de sympathie ; marqué du sceau de la souffrance, il achève de gagner les cœurs.

Elle est donc belle à tous égards, cette noble figure de Wiseman que j'ai tâché, ce soir, d'évoquer devant vous. Elle est restée longtemps cachée dans l'ombre de Manning, son successeur. Mais, devant l'avenir, elle retrouvera tout son éclat. Ce sera pour Wiseman une gloire incomparable d'avoir présidé au mouvement de renaissance catholique en Angleterre. Sa tâche était grande : recevoir les premiers convertis, réorganiser l'Eglise. Il eut le talent, le cœur et le caractère à la mesure de la situation. Peut-être son optimisme lui fit-il escompter de trop nombreuses conversions, un trop rapide retour de l'Angleterre à l'unité catholique. Mais il n'a pas eu tort de prédire le triomphe de l'Église . Car c'est un vrai triomphe pour l'Eglise, qu'elle soit toujours debout en dépit des forces politiques liguées contre elle, et qu'elle se présente au siècle, tant devant l'Angleterre que devant les autres Tiations, comme la seule puissance religieuse vivante qui offre un abri sûr aux âmes modernes que le tourment religieux pousse vers Dieu et vers son Christ.

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