Conférence du H mai
de ce que fil Wiseman pour Forganisation de l'Eglise catholique en Angleterre, particulièrement dans ce fait capital du rétablissement de la hiérarchie. Nous verrons comment il en prépara Tacte solennel, et comment il triompha de la redoutable tempête qui, à cette occasion, fut soulevée en Angleterre.
Depuis près de trois siècles, il n'y avait plus d'Eglise catholique en Angleterre. La Révolution religieuse d'Henri VIII et d'Elisabeth en avait brisé tous les cadres, et des lois savamment tyranniques avaient pourvu à ce que les débris n'en pussent jamais être rapprochés pour une nouvelle construction.
Sans doute, il restait encore quelques catholiques fidèles, quelques rares familles qu'aucune menace n'avait pu faire fléchir ou qui avaient échappé au regard des persécuteurs. Mais toujours sous le coup du soupçon, toujours exposés à la spoliation, sinon à la mort, toujours entravés dans l'exercice d'un culte proscrit, ces catholiques étaient pauvres, isolés, timides, fuyants, incapables de se compter, dépouillés de toute influence politique et sociale. Leurs prêtres, il est vrai, les connaissaient et les soutenaient dans la pratique de leur foi. Mais ces prêtres étaient peu nombreux ; ils étaient pour
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la plupart aumôniers de châteaux, où ils avaient la \ie assurée, bornant leur ministère au petit groupe de fidèles abrités à l'ombre des ^ieux manoirs. Leur éducation s'était ÉBÛte hors de l'Angleterre, sort en France, soit en Espagne, de sorte qu'ils n'avaient qu'à demi le tempérament du peuple qu'ils devaient évangéliser. En principe, ils étaient S4>umLs à l'autorité des ficaires apostoliques, qui, au nombre de quatre, dirigeaient les catholiques îinglais au nom du Saint-Siège. Mais ces AÎcaires aposiohques n'avaient souvent qu'une juridiction illusoire sur des prêtres qu'ils n'avaient ni choisis, ni nommés ; et, en tant qu'ils représentaient le Pape, ils étaient l'objet d'une défiance universelle qui annihilait leur action, tant du côté des anglicans, qui voyaient en eux les émissaires du papisme, que du côté des cathohques eux-mêmes, qui craignaient qu'une aUiance trop étroite avec Rome n'appesantît sur eux le fardeau déjà si lourd de la persécution.
S'il restait encore en Angleterre quelques catholiques clairsemés, il n'y avait point d'ÉgUse catholique, puisqu'il n'y avait point de hiérarchie organisée et respectée.
Mais, au milieu du xix*" siècle, la situation se trouva notablement changée. Depuis vingt années, le nombre des catholiques anglais «'était considérablement accru. Le bill d'émancipation de i829 avait donné du courage aux anciens catholiques;
n'étant plus hors la loi, désormais admis aux charges publiques, ils osèrent se montrer, se compter et agir. Et on vit bien que la flamme de la foi catholique en Angleterre s'était conservée vivante dans jdus d'âmes qu'on ne Tavait pensé. A ces fidèles demeurés sur place, vinrent s'ajouter les Irlandais, que l'immigration répandit sur l'Angleterre et sur toutes ses colonies. Enfin le mouvement d'Oxford, qui amena à l'Église catholique d'illustres recrues comme Newman, Faber et Manning, détermina vers le catholicisme un courant d'âmes si accentué, que ce fut chaque mois par milhers que l'on compta les abjurations d'anglicans.
Vers 1847, il sembla que les catholiques formaient une armée assez forte, assez compacte, assez unie, pour qu'on pût les grouper dans les cadres d'une hiérarchie. Wiseman fut, à Londres et à Rome, le premier et le principal négociateur de l'entreprise.
Les négociations exigeaient d'autant plus d'habileté, qu'on pouvait craindre que les deux pouvoirs ne prissent ombrage de l'institution projetée. Le gouvernement anglais ne serait-il point jaloux d'une organisation religieuse qui se dresserait comme un défi en face de l'Eglise officielle? Rome accepterait-elle de se dessaisir de l'action immédiate que, par ses vicaires apostoliques, elle exerçait sur les catholiques anglais? La nature à la fois si loyale et si
insinuante de Wiseman devait écarter toutes les difficultés.
11 commença par négocier avec Londres. Il représenta que, déjà, la hiérarchie catholique était établie dans les colonies anglaises, en Irlande, au Canada, en Australie, etc. ; que partout elle unissait avantageusement les catholiques entre eux, sans créer aucun ombrage ni au pouvoir civil qui la protégeait, ni à TÉglise anglicane qui l'ignorait; que son rétablissement dans la Métropole ne pouvait donner lieu à aucune complication politique. On lui répondit : « Faites ce que vous voudrez, mais ne nous demandez rien. Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que vous vous appeliez vicaires apostoUques ou évêques, muftis ou mandarins? Nous n'avons pas le droit de vous empêcher de prendre entre vous tels titres qu'il vous plaira. » Ces paroles, dédaigneuses d'apparence, étaient au fond très libérales. Elles uvraient aux catholiques des voies qui, jusqu'alors, leur avaient été injustement fermées. Elles confirmaient bien surtout les déclarations qu'avait faites, en 1845, le premier ministre lord John Russel, à savoir : Qu'il y avait lieu d'abroger la loi qui interdisait à un évoque catholique de prendre un titre déjà possédé par un évèque de V « Eglise établie » ; qu'aucune loi ne pouvait empêcher les catholiques anglais de communiquer librement avec Rome.
De tels propos ne laissaient donc aucun doute
sur les dispositions bienveillantes du gouvernement : la hiérarchie catholique n'exciterait aucun trouble en Angleterre.
En parfaite sécurité de ce côté, W'iseman entra en pourparlers avec Rome. Il y était d'autant mieux accrédité que, récemment nommé vicaire apostolique de Londres, il était, aux yeux du Pape, la première autorité catholique de T Angleterre.
Les catholiques anglais étaient encore gouvernés vHuivant les règles qu'avait édictées, en 1753, une Constitution apostolique de Benoît XIV. Cet acte pontifical suppose les catholiques réduits à un tout petit nombre, dispersés par la persécution, incapables de vivre suivant les lois communes de rÉglise universelle. Or, dit Wiseman, la situation actuelle est profondément différente, le nombre des catholiques va croissant, ils sont libres, ils peuvent se réunir, leur condition ressemble à celle des autres fidèles : pourquoi ne leur appliquerait-on pas désormais la loi commune ?
Que ne gagnerait-on pas, d'ailleurs, si à des vicaires apostoliques étaient substitués des évèques, tous unis sous la haute direction d'un archevêque ? Chaque évèque, ayant un diocèse bien délimité à gouverner, se sentirait investi d'une plus pleine autorité : ses initiatives seraient plus hardies ; il se formerait un corps de prêtres qu'il aurait entièrement sous sa main ; il créerait un Séminaire et un Chapitre ; les cérémonies religieuses, se déployant suivant les
règles de la liturgie romaine, revêtiraient une majesté qui donnerait aux catholiques une juste fierté et attirerait dans les églises les anglicans avides de voir les anciennes pompes chrétiennes. Par dessus tout, les évéques s'uniraient et formeraient, avec Farchevèque, un épiscopat, c'est-à-dire un organisme religieux vivant et puissant. Les catholiques, dès lors, au lieu d'être une poussière d'hommes que le moindre souffle pouvait balayer, seraient une masse compacte, importante, sur laquelle les tempêtes les plus violentes n'auraient aucune prise, vrai centre d'attraction autour duquel aimeraient à se grouper, pour y trouver le repos, toutes les âmes hésitantes, lasses enfin de flotter au gré du doute religieux.
Ces raisons parurent à Rome si décisives, que Pie IX résolut, dès 1847, de rétablir en Angleterre la hiérarchie catholiq\ie. Le projet transpira, mais sans inspirer ni surprise ni colère. Nul doute que la réahsation dût suivre sans retard, si la Révolution de 1848, forçant le Pape de s'exiler à Gaëte, n'eût ajourné toutes les affaires ecclésiastiques.
Mais, une fois le Pape rétabU dans Rome, la question de la hiérarchie anglaise fut promptement reprise et activement poussée. Ce fut au mois de mai 1850 que Wiseman fut avisé qu'enfin tout était terminé et qu'il serait créé cardinal au Consistoire de septembre.
Cependant il ne devait point, tout d'abord.
entrer dans la nouvelle combinaison épiscopale. Son élévation au cardinalat, en le fixant à Rome, lui serait tout ensemble un honneur et un exil. Mais il était, désormais, trop enraciné dans sa patrie, pour que Thonneur pût le consoler de Texil. « L'événement m'accable, me brise, je dirai m'enterre à jamais pour cette vie, écrit-il à cette occasion : donc cela doit m'ètre bon. N'est-ce pas pour moi comme quand un fermier voit les champs dont il s'enorgueillissait, sur lesquels il répandait tout son labeur, bouleversés par une inondation qui anéantit tout son ouvrage? Et si cela est, n'est-ce pas un jugement et un châtiment que l'on doit accepter comme tels? Aussi, pendant que je m'incline devant cet ordre, expression de la volonté divine, je ne puis pas ne pas y voir un reproche que mon œuvre a été mal faite et doit être retirée de ma main pour passer dans d'autres ! »
Ne sentez-vous pas, mes Frères, tout ce que ces paroles contiennent de douleur contenue? Cette douleur, Wiseman n^avait pas mérité de la subir : il avait été à la peine, il devait être au triomphe. D'ailleurs, quel autre avait cette valeur, ce prestige, cette vertu, cette universelle sympathie qu'il fallait au premier archevêque catholique de Westminster?
On vit bien, dans cette circonstance, qu'à Rome la sagesse a toujours le dernier mot : car, à la fin de septembre, Wiseman reçut tout ensemble son
titre d'archevêque et la dignité cardinalice; du même coup, il était créé prince de la sainte Église romaine et chef de la hiérarchie catholique en Angleterre. Le bref qui rétablissait la hiérarchie était daté du 29 septembre 1850, et le Consistoire où Wiseman reçut le chapeau de cardinal se tint le lendemain. On put croire que Topinion anglaise ne se troublerait pas de ces événements, puisque, le jour même du Consistoire, le correspondant romain du Times écrivait, avec une emphase où ne manquait point la complaisance, un article où il décrivait le pompeux cérémonial de la remise du chapeau.
Confiant dans les sympathies du peuple anglais, Wiseman annonça officiellement le grand événement aux cathohques dans le célèbre Mandement daté Hors la porte Flaminiemie de Rome. Vous ne me pardonneriez pas, mes Frères, si je ne vous citais ici une page de c€ document, si haut d'inspiration religieuse, si pénétré d'enthousiasme ému :
« Le grand œuvre est accompli, dit-il, et ce que vous avez longtemps désiré et demandé vous est octroyé. Votre bien-aimée patrie prend place parmi les belles églises qui, constituées d'une manière normale, forment le splendide corps de la communion catholique. L'Angleterre catholique a retrouvé son orbite dans le firmament rehgieux, d'où sa lumière avait longtemps disparu, elle reprend son cours et son mouvement régulier, gravitant au-
Le Cardinal WISEMAN Premier archevêque de Westminster.
tour du centre d'unit(^, source de juridiction, de lumière et de force... Aussi, ce jour est-il vraiment un jour de joie et de bonheur, jour qui couronne de longues espérances et ouvre une brillante perspective!... Les saints de la patrie, romains ou anglais, saxons ou normands, du haut de leur séjour béni, abaissent un regard de jubilation sur ce nouveau témoignage en faveur de la Foi et de l'Eglise qui les a conduits à la gloire ; ils sympathisent avec ceux qui les ont suivis dans des siècles de mauvais renom, pour l'amour de la vérité, et recueillent aujourd'hui le fruit de leur patience et de leur longue souffrance. Tous les martyrs bénis des derniers siècles, qui ont lutté pour la foi au milieu du découragement, et qui ont gémi moins sur leurs fers ou leurs peines personnelles que sur la désolation de Sion et la perte de la gloire religieuse de FAngleterre, combien ils doivent bénir Dieu qui a de nouveau visité son peuple ! Comme ils doivent partager notre joie à la vue de la lampe du temple qui, rallumée, brille et éclaire, et des anneaux de cette chaîne qui reliait leur pays au siège de Pieire, changés en or, n'ayant rien gagné en solidité, mais gagnant tout en splendeur ! »
Après avoir lancé vers l'Angleterre cette lettre pastomle, dont il attendait les plus heureux effets, Wiseman se remit en marche vers son pays, à petites journées, à travers l'Italie, l'Autriche, l'Allemagne et la Belgique, persuadé que la paix
la plu3 profonde régnait au delà de la Manche el qu'il n'aurait, à son retour, qu'à recueillir les excellents fruits que le nouvel état de choses ne manquerait pas de produire.
Mais tandis que Wiseman, très rassuré, cheminait doucement à travers l'Europe, un formidable orage éclatait en Angleterre, aussi violent qu'imprévu.
Le Times l'avait déchaîné par un article en date du 14 octobre. En moins de quinze jours, une mystérieuse influence avait tourné contre Rome et contre Wiseman la puissance de ce grand conducteur de l'opinion anglaise. « 11 est possible, y lisait-on, que l'élévation du D"* Wiseman n'ait ni plus de sens ni plus d'importance que si, par exemple, en vertu de son bon plaisir, le Pape se permettait de conférer à l'éditeur du Tablet le rang et le titre de duc de Smithfîeld. Mais si cette nomination est autre chose qu'une grossière et maladroite plaisanterie, nous avouons ne pas la considérer autrement que comme l'un des plus grands actes de folie et d'impertinence que la Cour de Rome se soit risquée à commettre depuis que la Couronne et le peuple d'An- ^j^leterrc ont secoué son joug. » Quelques jours plus tard, le Times ajoutait : « Est-ce donc là, à Westminster, et près du tr6ne anglais, qu'un prê-
trc italien va diviser là puissance spirituelle de ce pays, et se servir des renégats de notre Eglise nationale pour rétablir une usurpation étrangère sur les (*onsciences et semer la division dans notre société politique, par une hostilité non déguisée et systématique à Fégard d'institutions identifiées pour ainsi dire avec notre liberté et notre foi nationales? Ou bien un pareil projet doit ôtre une mauvaise plaisanterie, et elle (^st intolérable, ou bien il est l'erreur d'un cerveau fanatique ou d'une trahison vis-à-vis de la (Constitution. »
11 n'en fallait pas davantage pour que l'opinion tuiglaise se mît à fermenter. Sur ces entrefaites, j)arurent dans la presse le Bref pontifical et la Lettre pastorale de Wiseman. Aussitôt, l'émotion fut à son comble, et ce fut, dans toute l'Angleterre, comme une explosion de colère furicnise. Alors, se vérifia, à la lettre, cette parole de Wiseman, que le peuple anglais, si raisonnable et si pondéré sur tout le reste, perdait tout sens commun dès qu'il était question de l'Eglise catholique.
La presse, naturellement, donna le ton. « Le Pape, libéral et bienveillant, écrit le Times, est transformé en un pape cruel et fanatique... 11 rc^vendique toutes les prétentions d'un Hildebrand. .. Lui et son clergé expédient un cardinal archevêque à Westminster pour attraper les sots avec son titre et asservir les bigots de leur espèce par son usurpation d'autorité et de dignité. »
Le gouvernement rivalisa de violence avec la presse. Le premier ministre, lord John Russel, oublieux des assurances qu'il avait, à plusieurs reprises, données aux catholiques, s'emporta jusqu'à qualifier l'acte du Pape « d'agression insolente et insidieuse ». Et tournant ses paroles de réprobation contre ce qu'il y avait de plus pur et de plus religieux dans l'Eglise nationale, maudissant les plus pieuses innovations du mouvement d'Oxford, il taxait de « procédés perfides » les efforts de ceux qu'il appelait « d'indignes fils de l'Eglise d'Angleterre », et auxquels il reprochait d'introduire « les mômeries de la superstition » pour <c rétrécir l'esprit et asservir l'âme ». Quelle modération pouvaiton attendre de la populace, lorsque le ministre disait bien haut qu'il comptait « sur le bon sens du peuple anglais » pour en finir avec ce qu^il osait nommer « les mascarades de la superstition ? »
Faisant écho à la parole de lord Russell, le lord Chancelier cita, dans un grand dîner, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements, ces deux vers dont je vous donne la traduction :
Sous nos pieds nous foulerons toa chapeau de cardinal. Malgré le Pape et les princes de l'Église.
De tels écarts de langage pouvaient encore se comprendre sur les lèvres d'hommes politiques accoutumés à fl«iter~ les paâlÉBiis populaire». Mais
que dire de ces évoques anglicans qui ne surent pas garder en cette occurrence la dignité qui convenait à leur situation, et qui laissèrent éclater en expressions d'une malveillance outrée les sentiments de jalousie qu'ils éprouvaient en face de cette hiérarchie rivale qui allait se dresser devant la leur? L'acte du Pape est traité <c d'usurpation révoltante et effroyable », d' « agression sans pareille » ; son Bref est <c un document frivole et méprisable » , « une démonstration effrontée, un audacieux manifeste de l'ambition romaine ». Le Pape est « un prince insolent dans sa dégradation ». ce Rome reste attachée à ses abominations » ; c'est une « sentine », « la coupe du sorcier » ; elle est « artificieuse et impure » ; ses revendications sont « profanes, blasphématoires et antichrétiennes ». Si telles étaient leurs paroles, s'ils manquaient à ce point de tolérance et de gravité, faut-il être surpris que tous les évoques anglicans, à l'exception seulement de deux, aient signé une adresse à la reine, où l'acte du Pape est traité « d'inexcusable insulte », où sa Majesté est suppliée de « déjouer, par tous les moyens constitutionnels, les prétentions et les usurpations de l'Eglise de Rome. »
11 n'en fallait pas tant pour mettre le peuple en effervescence. Une fois excitée par les chefs religieux et politiques, la fureur populaire ne garda plus de mesure. Dans presque toutes les villes d'Angleterre, la foule se livra à de grossières paro-
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(lies du culte eatliolique, et en cent endroits Pie IX et Wiseman furent brûlés en effigie après avoir été couverts d'insultes. Je prends, au hasard, dans les journaux du temps, un récit de ces odieuses cérémonies « Ware, Sa Sainteté Pio Nono a été brûlée en effigie sur une éminence en face de la ville. Le mannequin était revêtu de tous les ornements pontificaux, avec la triple couronne sur la tête et une paire de grandes cornes de cerf. Sur la voilure se trouvait un l3audet représentant son Excellence le Cardinal Archevêque de Westminster.
Après un défilé solennel dans les rues, Teffigie, escortée d'un immense concours de peuple, arriva à Musley-Hill, où elle fut solennellement pendue, par le cou, à une potence élevée au-dessus d'un amoncellement de fagots et de tonneaux de goudron, et brûlée au milieu des vociférations et des malédictions de la foule. »
Et qu'on ne pense pas que ce fussent là des jeux et des plaisanteries d'enfants. Si ardente était la haine, qu'elle était une perpétuelle menace pour les catholiques. Quelque prêtre catholique était-il reconnu dans la rue, la multitude le couvrait d'outrages et le poursuivait de ses huées. Des rassemblements se formaient devant les églises catholiques, et on en brisait les fenêtres. On se crut, tous les jours, durant ce dernier trimestre de 1850, à la veille de voir se renouveler les grandes « émeutes de Gordon ».
WiSKMAN Kr LA HIKRARCHIK 217
El tandis quo T Angleterre était en feu, Wise* man, ignorant ce qui se passait, voyageait, paisible, à travers TEurope. Les premières rumeurs de cette Révolution lui arrivèrent à Vienne. Quelle ne fut pas, dès lors, son angoisse, et conmie il hâta sa marche!
A Bruges, les journaux l'attendent et lui apprennent l'horrible réalité. Il n'hésite pas ; il doit être là où sévit Forage ; s'il y a du danger à courir, il veut être au premier rang. Le voilà donc à Londres, lui que Londres et toute l'Angleterre maudissent et brûlent en effigie! Que va-t-il faire? Le moment est solennel ; Theure est d'une grandeur incalculable. Wiseman sera-t-il aussi grand que la situation le comporte? Oui, mes Frères, Wiseman fut à la hauteur de sa tâche. Et avant que de raconter comment il tint tète à l'orage et en triompha, laissez-moi vous citer, à sa gloire, l'hom-* mage que rendit à son activité un témoin qui se connaissait en hommes, Newman lui-même. « U est fait sur mesure pour le monde, écrivait alors Newman, et il s'élève au niveau des évén^ements. Si haut que j'estimasse les dons de sa nature, je ne m'attendais cependant pas à un déploiement de vigueur, de puissance, de jugement, d'énergie sou* tenue, pareil à celui dont les deux derniers mois^
nous ont fourni la preuve. J'avais entendu dire à un de ses plus intimes amis, avant qu'il eût remis le pied en Angleterre, que la nouvelle de l'opposition qui l'attendait le tuerait. Comme il s'est trompé ! C'est l'événement du moment. Pour autant que je me rappelle, je n'ai jamais rien vu de pareil. »
Rentré à Londres le 11 novembre, Wiseman, sans perdre un instant, sans être décontenancé par les huées du peuple ni par les pierres lancées sur sa voiture, Wiseman se mit à l'œuvre pour dissiper les malentendus et calmer l'irritation.
. Des négociations furent entamées avec le gouvernement, mais elles demeurèrent infructueuses. L":rd Lansdowne, alors président du Conseil, satisfait des explications qui lui furent données, avoua que la conduite de Wiseman avait été parfaitement droite et honnête, et qu'on n'avait pas eu la moindre pensée agressive ou insultante pour l'Angleterre. Il déplora l'énorme malentendu qui avait égaré l'opinion publique. Mais il ne pensait pas qu'on pût contenir le sentiment populaire, ni le ramener à des idées plus calmes autrement que par des mesures vexatoires contre les catholiques.
Désespérant d'obtenir une intervention officielle du pouvoir, Wiseman résolut de s'adresser directement au peuple. En quatre jours, malgré de continuelles interruptions, il rédigea cet Appel au peuple anglais^ si mouvementé, d'inspiration si haute, d'une émotion si touchante, qui restera
comme l'un des monuments les plus glorieux de Thistoire du catholicisme en Angleterre. Le succès de la brochure fut immense. Le 19 novembre, vingt journaux de Londres, et le Times lui-même, la publièrent in-extenso. En quelques jours, plus de trente mille exemplaires furent vendus. U Appel éclata comme un coup de foudre sur l'Angleterre ; toute l'attention se concentra sur lui ; et, s'il ne mit pas fin à la bataille, il produisit du moins, toute une semaine, une trêve d'étonnement et de silence.
Après avoir exposé à quels excès la masse populaire surexcitée venait de se hvrer, le grand Archevêque écrit ces fîères paroles : « Tout accès à la justice publique nous étant fermé, n'ayant aucun espoir que la porte du premier ministre s'ouvre devant nous, si nous y frappions, non pas pour demander des pensions et de Targent, mais une simple audience pour nous expliquer...; il nous reste cependant un tribunal qui, après la Providence infaillible de Dieu, est celui en qui nous plaçons le plus justement notre confiance; il nous reste le sens droit et le cœur honnête d un peuple généreux, cet amour de la probité et de la loyauté qui est l'instinct naturel de l'Anglais en toutes choses. »
11 explique alors, devant ce tribunal de Topinion publique, comment la hiérarchie catholique ne sera pas une atteinte à la suprématie royale ; que cette suprématie royale, intacte dans les choses tempo-
relies, ne sera pas traitée par les catholiques, dans les choses spirituelles, autrement que par les méthodistes, quakers, presbytériens, unitariens, et autres dissidents qui jouissaient paisiblement en Angleterre de toute la liberté religieuse; que d'ailleurs, en 1846, le lord Chanceher avait déclaré, à la Chambre des Lords, que si le catholique « se borne à reconnaître et à défendre, comme il est tenu de le faille, la suprématie spirituelle du Pape, il n'est coupable d'aucune offense envers son supérieur. D'ailleurs, ajoute le Cardinal, la tolérance de la religion catholique implique pou r elle le droit d 'exister suivant sa constitution ; or, la hiérarchie épiscopale est une partie essentielle de sa constitution; ce serait donc lui accorder une tolérance menteuse que de lui refuser l'organisation sans laquelle elle ne peut être elle-même. »
Et comme le Chapitre de Westminster avait été le premier à réclamer contre le titre archiépiscopal que Pie IX avait donné à Wiseman, celui-ci calme leurs appréhensions avec une éloquence où Tesprit apostolique de détachement prend une saveur de piquante ironie. Je ne résiste pas, mes Frères, au désir de vous en citer ici la page la plus saillante. « Autour de Fabbaye de Westminster, dit-il.
s'étendent des labyrinthes de ruelles, de cours, d'allées, de bouges, hideux repaires de Tignorance, du vice, de la dépravation et du crime, en même temps que de la malpropreté, de la misère noire et
WISEUÂN ET LA HIÉRARCHIE 22t
de la maladie. L'atmosphère de ces lieux est 1<* typhus; leur ventilation est le choléra. Une population presque innombrable, qui est en grande partie catholique (de nom du moins), y fourmille; ce sont des cloaques d*immondices qu'aucun comité d'assainissement ne peut purifier; de ténébreuses cavernes qu'aucune compagnie d'éclairage ne peut illuminer. Voilà la seule partie de Westminster que je convoite, que je serai heureux de réclamer, de visiter comme un pâturage béni, où je garderai les brebis de la sainte Eglise ; car c'est là que rÉvèque doit remplir son devoir sacré de consoler, de convertir et de préserver du mal. Et si, comme je Tespère humblement avec la grâce de Dieu, la culture spéciale résultant du rétablissement de notre hiérarchie donne des fruits d'ordre et de tranquillité, de décence, de religion et de vertu, il se peut qu on n'accuse plus le Saint- Siège d'avoir agi peu sagement, en rattachant l'âme et le salut du premier pasteur à Tâme et au salut d'une cité dont le nom sans doute est glorieux, mais dont les entours sont infâmes; où la magnificence des édifices publics n'est, en quelque sorte, qu'un manteau servant à dérober aux yeux les péchés et les misères sans nombre dont elle est pleine. Si les richesses de l'abbaye restent inaciives et ne se répandent pas, si on ne les emploie pas à tirer la population environnante de l'abîme où elle est plongée, qu'on ne porte pas envie à
Thomme, quel qu'il soit, qui, sous un nom quelconque, n'ambitionne que cette dernière part, sans rien prétendre à celle des avantages temporels. »
11 y avait, dans cet Appel an peuple anglais^ tant de dignité, tant de modération, tant de solidité de raisonnement, tant d'émotion sincère, que Topinion publique en fut saisie et rendit hommage au courage et à la loyauté de l'homme qui affrontait si résolument un tel orage. La presse se déclara aussitôt en sa faveur. « C'est le plus fin et le plus courtois disputeur de son temps », dit un journal. « Il n'y a pas à mettre en doute sa puissance de controverse, » dit un autre. « 11 est si modéré, si logique, dit une autre feuille populaire, que le regret public en est accru qu'il n'ait pas été publié un mois plus tôt, avant que le mal fût fait, avant que se fût répandu sur le pays ce flot d'amertume théologique. »
Le Times lui-même, première cause de la tempête déchaînée, pai'la du cardinal en termes sympathiques. Des hommes d'Etat, comme Disraeli et Rœbuck, blâmèrent ouvertement le gouvernement anglais de l'attitude contradictoire qu'il avait prise en cette affaire. Les Puseyistes à leur tour protestèrent contre la lettre du ministre John Russell. L'un d'eux, le pasteur Bennet, osa lui dire : « Je prie Dieu, Milord, de vous épargner d'être, dans la main du Seigneur, l'instrument
de rÉglise d'Angleterre... Quant à nous, plus furieuse sera la démence de la foule, plus grande sera notre patience; plus violents seront les cris de la malédiction, plus ardentes et plus prolongées seront nos prières. »
Tandis qu'en dehors de l'Eglise catholique on faisait ainsi écho à V Appela Wiseman continuait d'agir. Non content d'utiliser la puissance de la presse, il recourut aux conférences publiques. 11 en donna trois lui-même dans la cathédrale Saint- Georges, à Londres, et elles furent suivies par une foule immense de catholiques et d'anglicans. Il pria Newman de donner de sa personne, et ce fut à cette occasion que l'illustre converti fit entendre, à Birmingham, les Lectures qui forment le volume intitulé : La position présente des Catholiques en Angleterre, ouvrage de premier ordre, qui n'a point vieilU, et qui demeure la plus intéressante et la plus vigoureuse Apologie du catholicisme au regard de l'anglicanisme.
Sous l'action de tant et de si fortes influences, Forage anticatholique s'apaisa peu à peu; le calme se fit dans les esprits, et, après une démonstration toute platonique faite au Parlement sur les titres ecclésiastiques, le gouvernement laissa la nouvelle hiérarchie catholique exercer tous ses pouvoirs dans le calme et la liberté. Depuis lors, dans TAngleterre et dans les immenses colonies anglaises, les évèques catholiques n'ont jamais vu
mettre d'entraves officielles à rexercice de leur juridiction.
Là prirent fin les luttes de Wiseman avec les adversaires du catholicisme. Les difficultés qu'il éprouva au sein de sa propre Eglise, ropposition qu'il eut à subir de la part de collaborateurs qui ne partagèrent pas toujours ses idées ou se plaignirent parfois d'une certaine mollesse dans son administration, je n'ai pas à vous les exposer ici, parce qu'elles appartiennent à cette classe d'événements qui ne sont épargnés à aucun homme de situation élevée, qui dépriment les âmes vulgaires, mais stimulent et épurent lésâmes élevées.
Wiseman n'eut qu'à suivre la pente de sa bonne nature pour faire la conquête d'un peuple qui s'était tout entier soulevé contre lui. En moins de quinze années, il y avait réussi à ce point, que, lorsque l'Angleterre eut à célébrer le centenaire de son grand poète national Shakespeare, ce fut Wiseman que la voix publique désigna pour prononcer le discours solennel au nom de la nation, et que, lorsqu'il eut rendu son âme à Dieu, le 15 février 1865, sa mort fut tenue pour un deuil national et son cortège funèbre suivi dans Londres par un peuple innombrable, comme si on eût perdu l'un des plus hauts dignitaires de l'Etat.
Ces hommages de la dernière heure, juste compensation des outrages dont on Tavait abreuvé dans un accès de démence populaire, la postérité.
les sanctionnera de plus en plus. La mémoire de Wiseman sera honorée et exaltée, parce que, sans parler du talent, de la bienveillance et de la loyauté qui, en lui, distinguèrent l'homme, il se montra toujours à la hauteur des circonstances exceptionnelles qu4l traversa, en dirigeant vers le catholicisme le Mouvement d'Oxford, et en présidant, avec un rare courage, au rétablissement de la hiérarchie catholique en Angleterre.
ONZIEME CONFERENCE LePèreFaber^
Quand je commençai, Tan dernier, mes bien chers Frères, à vous parler de Wiseman, je me félicitais d'avoir à vous présenter un homme connu de tous. Non moins connu, et plus aimé
1. Conférence du 10 novembre 1905. Voir Appendice G: Bibliographie de Faber.
Notice biographique. — Frédéric- William Faber naquit le 28 juin 1814, au presbytère de Calverley, dans le Yorkshire. Il perdit sa mère en 1829 et son père en 1833. Il acheva ses études à Oxford, au collège de Balliol, où il obtint une bourse en 1833. Dès sa jeunesse, il se distingua par sa piété, par la pureté de sa vie, et par de brillantes études. En janvier 1837, il fut reçu agrégé à V « University collage », prit le diaconat le 6 août suivant, et deux ans après la prêtrise dans le clergé anglican. S'ôtant étroitement attaché à Newman, il se fit catholique un mois après lui, le 18 novembre 1845. Il fonda aussitôt, avec quelques amis les « Wilfridiens » ou « Frères de la Volonté de Dieu », fut ordonné prêtre catholique le 3 avril 1847. Le 17 février 1848, sa jeune Congrégation se fondit dans l'Oratoire dont Newman était le supérieur. En 1849, il créa l'Oratoire de Londres, dont il fut le supérieur jusqu'à sa mort, qui arriva le 26 septembre 1863. Faber fut principalement prédicateur très écouté, directeur de conscience très recherché, écrivain ascétique dont les ouvrages sont très estimés.
encore, est le Père Faber. Vous avez lu Bethléem, le Pied de la Croix, le Progrès de F Ame, ou du moins Tout pour Jésus Si familières sont pour vous ces pages empreintes d'une si vive piété, que Faber est parmi vous et dans toute la France un homme populaire.
J'ai à vous parler de lui, parce que, dans cette galerie des grands convertis anglais au xix® siècle que nous parcourons d'un regard si sympathique, Faber nous présente l'une des plus belles et des plus attachantes figures. Ce n'est point qu'il ait été l'un des chefs du mouvement de conversion, ni qu'il ait marqué parmi eux par les tourments qui auraient agité son âme avant son entrée dans l'Eglise romaine. Il a pourtant, au milieu d'eux, une place à part ; de toute sa personne émane un rayonnement qui le distingue, celui de la piété; car, soit comme anglican, soit comme catholique, il a possédé au plus haut degré, et il a exprimé dans sa vie, avec le plus séduisant éclat, ce sens religieux et chrétien qui a produit la renaissance catholique en Angleterre.
C'est à tel point que j'ose à peine, au sujet de Faber, prononcer le mot de conversion. En un premier temps, il fut compté parmi les anglicans; en un second temps, il fut rangé parmi les catholiques. Mais, angUcan ou catholique, ce fut toujours le même Dieu qu'il rechercha avec la même intensité de désir, ce fut toujours le même Christ
qu'il embrassa avec un. amour qui croissait avec Tége; et toujours aussi, ce fut la vraie Eglise du Christ qu'il eut l'ambition de servir, qu'il crut d'abord posséder dans l'anglicanisme, et qu'il eut le bonheur de découvrir dans le catholicisme romain. Aussi n'ai-je aucun contraste saisissant à mettre en relief dans cette existence uniforme. Je n'ai qu'à vous montrer comment elle se déroule, sans la main de Dieu, durant les trente-deux premières années dans l'anglicanisme, et durant les. dix-huit autres années dans le catholicisme.
Faber était né anglican, mais de parents si attachés à leur foi, qu'on peut affirmer que le christianisme coulait dans le sang de ses veines et imprégnait toute sa chair. 11 était issu d^une de ce^ familles calvinistes que la révocation de l'Edit de Nantes avaient expulsées de France, et qui veillaient sur leurs restes de foi religieuse avec cette passion jalouse que la poUtique a toujours nourrie dans les cœurs huguenots.
Dès l'enfance, il révéla ce sens religieux qui devait être le caractère dominant de sa vie. Sa piété, qui l'inclinait vers les cérémonies sacrées, s'illumina des rayons de la poésie; et, toute sa vie, il fut le chantre inspiré en même temps que l'apôtre infatigable des sentiments que lui mettait
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au cœur son amour pour Dieu. Ses tendances mystiques empruntèrent, durant sa jeunesse, un éclat tout particulier à Tinviolable chasteté qu'il sut préserver des périls de Tâgc. De tous ces traits de beauté morale se dégageait un charme qui agissait puissamment sur ses amis de collège, à tel point que Tun d'eux put dire, à Oxford : « Je ne sais comment, mais il est de fait que Faber fascine tout le monde. »
Il avait vingt ans quand il arriva à Oxford : c'était en 1834. La vieille cité universitaire venait d'entrer dans cette phase si mémorable de fermentation religieuse qu'on a justement nommée le Mouvement d'Oxford. Les premiers tracts de Newman et de ses amis avaient jeté dans l'émoi toute l'Angleterre. L'inquiétude religieuse agitait toutes les âmes sincères; et, dans l'élan de piété ardente qui s'était subitement fait jour au sein de l'anglicanisme vieilli, il était aisé de discerner la main de Dieu et l'appel de la grâce sur nombre d'âmes d'élite. On ne doutait pas encore de « l'Eglise établie » ; mais on sentait qu'il fallait la galvaniser pour la rajeunir; et ce devait être quelques années plus tard, lorsqu'on aurait constaté que l'anglicanisme ne pouvait se vivifier qu'en puisant aux sources romaines, que l'on arriverait à cette conviction que l'œuvre d'Henri YIII était stérile pour avoir voulu se séparer de Rome.
Tel était alors le prestige du chef des tracta-
riens, que le jeune Faber ne tarda point à subir l'ascendant de Newman. Lui aussi, il pria ardemment, il se mortifia sévèrement, il chercha la vérité avidement. Dès Tabord, il sentit pour l'Eglise romaine de vives sympathies. L'anglicanisme était trop étroit pour sa grande âme ; il aspirait à cette dilatation de cœur que lui donneraient les vastes horizons du catholicisme. Son instinct de charité était blessé par la façon même dont se définit l'hérésie : « Je me défie, disait-il, d'une religion où l'on me définit l'EgUse comme une corporation opposée aux dissidents, et non pas comme un tout mystique. »
A peine, cependant, était-il devenu newmanien, qu'il se prit à hésiter. Ce jeune homme, tout vibrant de sentiment, se défia du sentiment même qui l'entraînait, et crut un moment que sa raison protestait contre ses inclinations. L'œuvre de Newman et de Pusey lui sembla moins faite de logique que de piétisme; à ses yeux, « elle nourrissait le cœur aux dépens de la tête. » Ce fut, dans sa vie, l'heure vraie de son angoisse religieuse. 11 s'en exprima lui-même avec une vivacité qui laisse entrevoir une grande souffrance : « 11 n'y a pas huit jours, écrit-il, mon cœur était le temple du Saint-Esprit, avide de joie et de paix dans la foi. Et maintenant, c'est l'enfer. Les eaux profondes ont inondé mon âme et je ne vois pas où je vais. Je sens que je succombe. »
Même pour les âmes pures, ouvertes, promptes, comme était celle de Faber, la possession de la vérité doit être le prix d'une laborieuse conquête. Notre jeune étudiant de vingt-trois ans, troublé mais plein d'espoir en Dieu, « reprit en sousœuvre les fondements de son éducation religieuse. » Deux années durant, il compulsa les textes de la Bible et des Pères, non point pour y nourrir son âme de poète, mais pour y éclairer son esprit avide de lumière. Si loyale fut sa recherche, si pénétrante fut Faction de la vérité, que Faber sentit lentement son cœur se détacher de r « Église établie » , et qu'il entra avec conviction dans le courant qui emportait si visiblement Newman et Pusey vers l'Eglise de Rome. Et lorsqu'il se fut mis à l'unisson des grands docteurs d'Oxford, lorsqu'il eut retrouvé la paix en pensant et en aimant comme Newman, il put écrire : « Au moment même où je me sentais tomber, tomber dans l'affreux tourbillon, j'ai senti sous moi les bras éternels me ramener une fois de plus à la lumière du jour. »
Son âme est désormais attachée à l'âme de Newman : ensemble ils iront vers Rome, du même pas, conduits par les mêmes convictions et par les mêmes besoins. Le disciple ne devancera point le maître : Faber n'entrera dans l'Eglise catholique que lorsque Newman lui-même en aura franchi le seuil. Il était même si loin de croire, dans les
débuts, que l'évolution logique de sa vie et de sa pensée le conduirait un jour à ce terme, qu'en 1839, âgé de vingt-cinq ans, il reçut l'ordination anglicane de prêtrise, et qu'il faillit céder aux attraits d'une affection pure qui l'inclinait vers le mariage, et dont il a célébré les chastes émotions dans un poème intitulé Premier Amour.
Depuis le jour où le tourment de son esprit fut apaisé, fidèle à suivre les traces de Newman et de Pusey, il s'adonna aux jeunes rigoureux et aux plus austères macérations; il adopta l'usage des prières catholiques, non seulement le Bréviaire romain, mais les Litanies de la Vierge et les autres pratiques pieuses que le ritualisme empruntait alors si largement à notre Eglise; nos livres faisaient ses déhces, et sa piété y trouvait un aliment dont elle se délectait. Ainsi son âme devenait peu à peu catholique.
Mais la tendance devait s'accentuer encore durant les deux voyages qu'il fit en Italie de 1840 à 1843. Ce ne fut pas en vain qu'il respira cet air tout parfumé de dévotion à la Vierge, qu'il vit de près les augustes cérémonies de notre culte, qu'il posa le pied sur le sol encore riche des souvenirs des plus grands Saints. Les monastères, surtout, avaient sur lui un vrai pouvoir.de fascination. Qu'ils fussent encore pleins de moines fervents, ou rendus déserts par le malheur des temps, il aimait, sous les voûtes de leurs cloîtres, à se
remettre en mémoire ces paroles de Pétrarque aux Chartreux : « Mes vœux sont accomplis. J'ai été (»n Paradis et j'ai vu les anges sous la forme d'hommes. » 11 s'indignait contre ces touristes qui, le cœur froid et les yeux secs, promenaient leur indiflérence et leur dédain à travers ces ruines vénérables : « (^es chercheurs de boue, disait-il, i*âclent les égouts de TEurope pour défigurer Rome. »
Comme il goûte la mystique de sainte Thérèse au milieu de la Ville Eternelle si peuplée de religieux contemplatifs ! Avec quel pressentiment de l'avenir il visite la maison qui garde les souvenirs bénis de saint Philippe de Néri! De quels yeux avides il dévore les pages, si lumineuses pour lui, de la théologie du P. Perrone! Quels accents de pure et profonde religion trouve sa poésie pour chanter la Passion du Sauveur ! Quelle répulsion lui inspire le protestantisme, en foce des splendeurs et des manifestations de vie du catholicisme! Car il en vient jusqu'à s'écrier : « Si Dieu le permet, ma vie entière sera une croisade contre la détestable et diabolique hérésii^ du protestantisme. »
11 ne pouvait traverser Rome sans aller prendre les bénédictions du Pape. En se jetant aux pieds de Grégoire XVI, n'avait-il pas déjà le droit de se déclarer son fils? Ce fui dans une âme toute filiale qu'il recueillit les paternels avis de l'austère
et doux Pontife : « N'attendez pas, lui dit le Pape, que votre Église se mette en mouvement. Pensez d'abord personnellement au salut de votre âme. » Et comme le pieux Faber courbait le front sous la main du Vicaire de Jésus-Christ, il entendit tomber des lèvres augustes du Pontife ce cri répété : « Angleterre ! Angleterre ! » L'heure qui suivit fut, pour Faber, un temps de cruelle douleur : il hésitait, il souffrait de ses hésitations jusqu'à en perdre la tête. Devait-il aller tout droit au Collège anglais pour y faire son abjuration? Toute son âme était catholique : pourquoi tarder encore à se déclarer au dehors?
Si forte que fût son inclination, il attendit pourtant. 11 pensa à Newman, son maître, le directeur auquel il avait confié sa vie. Newman n'avait pas encore achevé son évolution. Newman avait résigné sa cure de Sainte-Marie d'Oxford; il n'était plus anglican ; mais il n'était pas encore rendu à la communion catholique. Faber ne voulut donc pas devancer Newman.
En attendant que sonnât l'heure définitive de la grâce, Faber, rentré en Angleterre, devint recteur anglican du village d'Elton, en 1843. Avec une grande franchise, il tenta de greffer sur le tronc anglican toutes les pratiques catholiques, car il se flatta de diriger sa paroisse dans l'esprit de saint Alphonse de Liguori et de saint Philippe de Néri.
Le Pèue FAHEU Supérieur de l'Oratoire de Londres.
Ce fut un spectacle assurément point banal que ce jeune pasteur anglican formant ses ouailles suivant les principes et dans le culte du plus rigide (*atholicisme. Aux offices du dimanche il donna Tampleur et la solennité de nos cérémonies ; notre chant d'Eglise y fut en usage; nos ornements sacerdotaux donnaient à l'extérieur le même aspect. La confession y fut mise en honneur, ainsi (jue la Communion conforme à la foi anglicane. On y vit fleurir la dévotion à la Sainte- Vierge, le culte fki Sacré-Cœur. Le peuple d'Elton devint même si fervent, sous l'action du past(?ur, qu'on eût dit une communauté formée des anciens Pères du désert. Comment s'étonner, dès lors, que Faber ait pu écrire en 1844 î « Il me semble que je suis chaque jour plus romain, et que c'est du sein de l'Église romaine que je vous écris. »
Newman s'inquiéta même d'un mouvement si rapide et tenta de le ralentir. En vain le conjurat-il de ne point prier la Vierge et de ne point invoquer les Saints. Faber était emporté par un tel élan que rien ne pouvait plus le retenir. Dans la Vie de saint Wilfrid qu'il publia, étant encore anglican, il alla jusqu'à écrire : « Se tourner vers Rome est un instinct catholique qui semble mis en nous pour la sûreté de la foi. »
Vous le voyez bien, mes Frères, tout en Faber tîst catholique. Que Newman se hâte donc, et Falier le suivra de près. Voilà, en etfet, que
Newman, le 9 octobre 1845, entre humblement dans le catholicisme et fait son abjuration entre les mains du plus inconnu des rehgieux. Faber n'a pas plutôt appris cette démarche, qu'il se met en mesure de quitter Elton et de prendre place dans ce cathoUcisme romain, où, depuis longtemps déjà, son cœur a élu domicile. En vain ses paroissiens d'Elton font effort pour le retenir parmi eux : la grâce qui le solhcite le rend plus fort que tous les obstacles. A la fin de novembre 1845, Faber était devenu notre frère dans TEglise catholique romaine.
A peine âgé de trente-deux ans, que va-t-il faire de sa jeunesse ? Quel emploi Dieu va-t-il trouver à cette noble vie ? Une àme si pleine de ressources, si riche des dons de la nature et de la grâce, doit avoir une mission à remplir. Quel sera son rôle ?
On put croire, d'abord, qu'il serait fondateur d'Ordre. Car, dès qu'il eut fait son abjuration, il assembla quelques disciples chers, et, cédant à ses inclinations pour le mysticisme, il entreprit de mener la vie monastique. Retiré dans une maison solitaire, au fond d'un quartier pauvre de Birmingham, il s'adonna librement à toutes les effusions de la piété, aux méditations prolongées, à la récitation de l'office divin ^ aux austères mortifica-
lions des Ordres religieux les plus fervents. La table y était plus que frugale, le silence rigoureux ; mais la joie inondait Tâme des ardents néophytes. Faber et ses amis ne s'étaient affiliés à aucun Ordre existant. Ils s'étaient mis sous le patronage de saint Wilfrid, dont ils empruntèrent le nom ; et Tobéissance était si fort en honneur parmi eux, qu'ils voulurent s'appeler les Frères de la Volonté de Dieu, Personne, parmi eux, ne portait le titre de Supérieur : l'autorité était tout entière aux mains de saint Joseph, dont Faber n'acceptait d'être, près de ses amis, que le très humble mandataire. Il parut bien que cette humilité était de bon aloi, lorsqu'en 1848, Faber étant déjà devenu prêtre de l'Église catholique, les Wilfridiens consentirent à se fondre dans le nouvel Oratoire que venait de fonder Newman. Pour qui connaît l'attachement des religieux à leur Ordre, et la ténacité avec laquelle ils le défendent contre toute tentative de dissolution, le désintéressement des Wilfridiens, consentant à se laisser absorber par l'Oratoire, est un exemple si rare, qu'il mérite d'être cité à la louange de ceux qui surent accomplir un tel sacrifice. Grâce à leur générosité dans le renoncement, on vit, au lieu de deux sociétés qui fussent restées malingres et sans action sociale, se former ce puissant Oratoire anglais qui devait si utilement servir les intérêts de l'Eglise dans la seconde moitié du xix'' siècle.
Faber devint donc simple novice de FOratoire. Ce n*est pas que Timmolation ne lui ait rien coûté, puisqu'il a écrit : « Mon union à FOrâtoîre a été pour moi une union de sang et de circoncision. » Mais si dure qu'elle pût être, il l'accomplit allègrement ; aussi en fut-il promptement récompensé par la joie intérieure : « Depuis mon admission, écrivit-il bientôt, je suis d'humeur à chanter tout le jour. »
Newman, qui se connaissait en hommes, et qui, d'ailleurs, tenait depuis quinze ans l'âme de Faber dans sa main, comprit de quelle ressource un tel homme serait pour Londres, et en 1849 il le désigna pour fonder, dans la capitale anglaise, cette maison de FOratoire, si célèbre par les grandes âmes qui s'y sont donné rendez- vous, et par les merveilles de grâce qui s'y sont opérées par le ministère du Père Faber et de ses compagnons. L'Oratoire de Londres est comme identifié avec le Père Faber.
Faber n'y vécut que quatorze ans, tant il cul vite fait d'épuiser, dans un labeur qui ne connaissait aucune mesure, les énergies d'un organisme délicat. 11 y fut conférencier infatigable, poète divinement inspiré, écrivain dont les pages aviveront pendant des siècles le sentiment rehgieux dans les cœurs chrétiens, directeur intime recherché et apprécié, dont les sages avis ont relevé tant de pécheurs et consolé tant d'âmes
affligées. De cet apostolat si actif, il ne nous reste que les livres, mais livres pleins de son âme, riches de sève chrétienne, qui mettent Faber au premier rang parmi les mystiques du dernier siècle.
Dieu répartit ses dons avec tant de sagesse, que les hommes ne se répètent point les uns les autres, et que leurs voix diverses répondent à des besoins différents de Tâme humaine. Newman et Faber furent les deux grands écrivains de TEglise anglaise rajeunie ; mais chacun a son genre, son talent, sa mission. Le maître et le disciple ont servi la même cause, avec une égale sincérité; Faber, plus goûté du public, acquit dès Tabord une grande réputation ; Newman, plus profond, ne devait que tardivement être apprécié à sa juste valeur.
Newman, philosophe pénétrant, à la fois métaphysicien pour tirer de savantes déductions et psychologue clairvoyant pour analyser les sentiments de Tâme, Newman est un hardi pionnier, qui marche en avant de la troupe, qui fraie des chemins à travers des terres encore mal explorées, qui marque les sommets par les flambeaux qu'il y allume. Comme beaucoup de gens ont le regard trop court pour atteindre les lointains horizons où il s'enfonce, il donne le vertige, il cause des appréhensions, il devient l'objet d'ardentes critiques. Il ne sera pleinement compris que lorsque, la génération qui
le suit ayant parcouru une nouvelle étape de révolution intellectuelle, on sera tout heureusement surpris de trouver en Newman un guide sûr qui a déjà tracé la route à prendre.
Faber, lui, est resté au milieu de la troupe, et il marche avec elle. Il parle comme un père qui vit parmi ses enfants. Il ne sait point d'autre langue que la leur ; il est en communion avec toutes leurs idées. Au centre de la maison commune, je veux dire dans l'assemblée des fidèles, son âme chaude est comme un foyer qui répand, avec des clartés, de la vie, de la joie, de Faciivité. A Técouter, on éprouve des sentiments de bonheur, de Tentrain pour la vertu, de la confiance en Dieu et en soi. Y étant heureux, on y devient meilleur.
L'originalité de la pensée n'est point la note qui le distingue. Ce qu'il dit n'a rien qui soit nouveau, rien qui excite la curiosité de l'esprit, rien qui suspende l'attention à des raisonnements dont la trame ne puisse être démêlée qu'au prix d'un grand effort. Il n'y a donc point de travail à l'entendre. Et c'est précisément ce qui donne au cœur toute sa liberté : le cœur parle, le cœur écoute. En Faber, tout éveille le sentiment ; le mouvement d(* la pensée, la richesse de la poésie, la douceur et la sincérité de l'émotion, les intonations même de la voix. Tout est vibration religieuse dans les instructions de Faber ; d'instinct, les âmes se met-
tent à l'unisson et répètent au dedans le bienfaisant cantique entonné à haute voix par le sympathique orateur.
Et, puisque rien ne servirait de le flatter, ajoutons que souvent il manque d'ordre, que la suite de ses discours déroute notre logique française. Ses conférences ne ressemblent en rien, comme les nôtres, à une troupe d'idées rangées suivant une sévère discipline. Mais c'est en cela môme que ses écrits sont une si fidèle image de la vie, où tout est spontané, tumultueux, en apparence inconséquent, variable avec les circonstances. La vie a sa logique à elle, où les événements sont enchaînés par des fils qui souvent se dérobent aux regards. De même, pour qui voudrait y voir de près, les idées de Faber aussi s'enchaînent, quoique le lien qui les unit soit difficile à saisir.
Ses auditeurs y trouvaient une si juste expression de la vie, qu'ils l'écoutaient avec jouissance. Que prétendons-nous, d'ailleurs, produire dans les âmes avec tous nos discours ? Nous voulons créer un état, un état sympathique à la religion, un état d'inclination vers la vertu, un état qui nous arme efficacement contre nos passions. Or, cet état intérieur de bonté morale, Faber le produisait dans son auditoire, comme il le produit encore dans ses lecteurs. C'est le plus grand éloge qu'on puisse faire de ses œuvres,.
Ces œuvres de Faber, nous les mettons sur notre
table à côté de F Evangile, de rimitation ; nous les lisons comme saint Bonaventure ou saint Alphonse de Liguori. Elles sont un pain succulent au palais, nourrissant à Tâme. Je ne saurais dire combien de cœurs elles ont consolés, quelles espérances elles y ont éveillées, combien de courages elles ont affermis.
Aussi, de tous les auteurs anglais du xix* siècle, Faber n'est pas seulement le plus connu et le plus aimé, mais il est encore celui dont on se souviendra le plus dans Favenir. Car, tandis que les autres se sont attachés à des questions qui ne passionnent que temporairement, Faber, en exprimant le cœur humain, a parlé la langue qui s'entend sous toutes les latitudes et qui traversera tous les siècles. Aimons donc les œuvres de Faber. Dans les heures de calme, lisons Le Créateur et la créature ; excitons-nous à F effort moral par le Progrès de rame ; passons devant le Tabernacle des heures silencieuses avec le Saint-Sacrement ; le Tout pour Jésus nous dilatera dans Fespérance ; Bethléem nous donnera les joies de la Sainte Enfance ; et, dans nos chagrins, nous trouverons de la douceur à verser nos larmes sur les pages du Précieux Sang ou du Pied de la Croix; parmi ses Conférences , celles qui ont pour objet la Bonté distilleront la bienveillance et la compassion dans nos pensées, nos paroles et nos actions.
Ces livres, si pleins de substance chrétienne, Faber les composa en cinq années seulement, aux heures qu'il dérobait à ses innombrables relations. Si leur composition fut hâtive, le jet de la vie y esl néanmoins toujours puissant * .
Après cette période de surmenage, qui dura de 1853 à 1858, Faber n'eut plus que cinq années d'infirmités et de souffrances. Car Dieu voulut qu'il goûtcAt largement à ce calice des douleurs dont il avait tant parlé, qu'il montât lui-môme sui* cette croix au pied de laquelle il avait conduit tant d'âmes. 11 eut le loisir, alors, de se nourrir luimême des sentiments qu'il avait si divinement exprimés pour consoler les autres.
Et quand la mort vint frappera sa porte, en 1863, bien qu'il eût moins de cinquante ans, Faber ne fut ni surpris ni chagrin. En regardant en arrière, il pouvait se rendre le témoignage qu'en peu d'années il avait beaucoup vécu. Mais, fidèle à la parole de l'Apôtre, détournant du passé ses regards, il les fixait en avant sur l'objet de son amour, et il n'aspirait qu'à réaliser la consonimation en Dieu qu'il avait si bien décrite en son Tout pour Jésus, Nul doute qu'il ait alors éprouvé ce que lui-même avait
1 Ouvrages du P. Faber, traduits en français et en vente à la librairie Retaux: Bethléem, Le Créateur et la Créature, Le Progrès de Vâmej Le Pied de la Croix, Le Précieux Sang, T9ut pour Jésus, Le Sainl-Sacremeut, Conférences spirituelles, La Bontéj De la Dévotion au Pape, De la Dévotion à VEglise, Considérations sur saint Joseph.
promis à tant d'autres : « Ne servez Jésus que par amour, et avant que vos yeux soient fermés, les cantiques des Cieux auront frappé vos oreilles. vi la gloire de Dieu aura brillé à vos yeux pour ne s'éteindre jamais. »
DOUZIEME CONFERENCE La conversion de Hanning*.
Il n'est personne parmi vous, mes Frères, qui n'ait entendu prononcer le nom et louer le grand caractère de l'homme illustre dont j'ai à vous raconter ce soir la conversion. Car il y a quatorze* ans, à peine, qu'est mort Henry-Edward Manning*, archevêque catholique de Westminster, cardinal de la sainte Eglise romaine.
Sa conversion au catholicisme, arrivée en 1851 , au moment où il atteignait la pleine maturité do
1. Conférence du 11 février 1906. Voir Appendice H : bibliographie de Manning.
Notice biographique. — Henry-Edward Manning naquit le 15 juillet 1808. Son père était banquier à Londres et membre du Parlement. Après des études classiques faites à Harrow, il entra à Oxford en i827, au collège de Balliol. H s'y lia d'une étroite amitié avec Gladstone. Son père s'étant ruiné, il dut prendre un emploi au ministère des Colonies. En janvier 1833, étant entré dans les ordres, il devint adjoint du recteur de Lavington, dont il épousa la fille. Bientôt il succéda à son beau-père. Devenu veuf en 1837, il s'attacha à Newman, devint tractarien» fut nommé archidiacre de Ghlchester en 1840. La conversion de Newman {9 octobre 1845) rattrista profon-
TAge, — car il avait alors quarante-quatre ans, — prit aux yeux des contemporains une importance égale à celle de Newman, si bien que le grand homme d'État Gladstone laissa échapper cette mémorable parole : « Il me semble que, maintenant, j'ai perdu mes deux yeux. »
Malgré Finclination que j'aurais aujourd'hui à exalter Manning, l'histoire, qui n'aime que la justice, me fait un devoir de reconnaître que, devant elle, la conversion de Manning n'a pas toute l'iinjK)rtance de la conversion de Newman. Même après l'entrée de Manning dans le catholicisme, la parole de Disraeli reste vraie, à savoir que « la conversion de Newman est le plus grand événement religieux qui se soit passé en Angleterre depuis Henri VIII. » C'est qu'à Newman est due la grande fêlure qui s'est produite dans l'Eglise anglicane au xix* siècle; mais de tous ceux qui ont passé par la brèche ouverte pour aller à Rome, Manning est assurément le plus considérable. A
dément. Mais la grâce travaillait aussi son âme, et, après six années d'hésitation, il abjura à son tour, le 6 avril 1854. Deux mois et demi après, il fut ordonné prêtre catholique par le cardinal Wiseman. Après trois ans passés à Rome, il devint l'auxiliaire de Wiseman dans ses travaux, fonda une communauté d'Oblats pour aider le clergé séculier, devint prévôt du chapitre de Westminster et directeur du collège S. Edmund. Choisi pour succéder à Wiseman le 30 avril 1865, et créé ensuite cardinal il poursuivit jusqu'à sa mort (14 janvier 1892) le progrès de l'Eglise catholique en Angleterre, par une forte administration intérieure et par une participation constante aux plus grandes œuvres sociales.
Henry-Edward MANNING Avant sa conversion.
Newman revient Thonneur d'avoir posé nettement la question et de Tavoir résolue en faveur du catholicisme; Manning, plus homme d'Etat que philosophe, plus enclin à l'action qu'à la pensée, n'a fait que se ranger à la solution déjà trouvée.
Une fois marquée la place respective de ces deux grands hommes, il n'en reste pas moins vrai que la conversion de Manning est un fait religieux du plus haut intérêt. Manning avait, dans l'Eglise anglicane, tant par la dignité de son caractère que par la profondeur de son influence, une situation exceptionnelle ; l'entrée de Manning dans l'Eglise catholique entmîna plus de conversions que n'avait fait la sécession de Newman lui-même ; enfin Manning, devenu catholique romain, chef de la hiérarchie catholique anglaise, brilla d'un tel éclat sur le siège de Westminster et sous la pourpre cardinalice, que son nom et son action, dépassant les limites du Royaume-Uni, débordèrent jusque sur l'Eglise universelle.
Sa conversion présente diverses étapes. Pour mettre dans un meilleur jour les conquêtes successives de la grâce divine sur cette âme d'élite, je vous montrerai : 1** comment Dieu l'amena d'abord à la religion ; 2"* par quelles voies Dieu le conduisit ensuite à la piété, je dirais presque à la sainteté; 3** comment enfin, malgré son attachechement à l'Eglise anglicane, Manning fut déterminé à devenir catholique.
Si étrange que cela paraisse pour un tel homme, la grâce dut commencer son œuvre en gagnant à la religion le cœur de Manning. Ses premières inclinations, en effet, ne le portèrent point vers rÉglise. Dominé, dès son adolescence, par des rêves d'ambition politique, il aimait à résumer ses aspirations dans cette devise de jeune homme : Aut Cœsar aut nihil. Ou César ou rien. A cette époque de la vie où les fantômes de Timagination tiennent dans Tème plus de place que les réalités, il se voyait déjà chef d'un parti puissant, arbitre des destinées de son pays, illuminé de la double auréole que donnent Téloquence et le pouvoir. Ses mains encore novices s'apprêtaient déjà à tenir les rênes de l'État. Et pourquoi, d'ailleurs, n'eût-il pas gravi les degrés qui mènent au premier rang ? Gladstone, son ami de jeunesse, qui n'était que son rival en caractère et en génie, n'est-il pas devenu, à son heure, premier ministre de l'Angleterre ?
Mais Dieu, qui avait sur Manning d'autres desseins, mit en œuvre, pour changer l'orientation de son âme, les deux forces qui agissent le plus profondément sur le cœur des hommes : la douleur et l'amitié.
La douleur le toucha, lorsque la ruine s'abattit
sur la maison paternelle : avec la fortune de ce monde, le jeune Manning vit s'évanouir ses belles espérances. La Chambre des Communes se fermait devant lui : il dut se résigner à prendre, pour vivre, une modeste situation de scribe au Ministère des Colonies. En même temps s'écroulait pour lui le projet d'un mariage honorable : sans avenir assuré dans le monde, il ne pouvait poursuivre le riche parti qu'il avait en vue.
Mais au moment où le jeune homme de vingttrois ans courbait le front sous le poids de l'infortune et de l'humiliation, il rencontra sur son chemin une physionomie consolante, miss Bcvan, fervente evangelical, dont la parole ardente releva ce pauvre cœur abattu, tourna ses pensées vers Dieu, et lui fît entendre « qu'à défaut des espérances terrestres qui lui échappaient, il en était de célestes qui ne lui étaient point interdites. » Influence bénie, d'autant plus ménagée par Dieu même qu'elle venait d'un instrument plus humble. Elle ouvrit les perspectives infinies de la religion à une grande âme devant laquelle se fermaient les horizons terrestres.
Manning, docile aux leçons de la Providence, appliqua dès lors son esprit et son cœur aux choses religieuses. Durant ses études d'Oxford, il avait donné plus d'attention aux sciences qui forment l'homme d'État qu'à celles qui préparent l'homme d'Église. Dans l'année 1831, un changement nota-
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ble se produisit dans le cours de ses idées et de ses sentiments. Il s'adonna assidûment à la lec* ture de FEcriture Sainte et des écrivains religieux; il pratiqua fidèlement la prière et suivit les offices de son Eglise. Insensiblement se forma en lui un tempérament chrétien, d'où émergea bientôt une âme d'apôtre. Aux ambitions humaines qui avaient enflammé sa jeunesse, allaient se substituer des ambitions apostoliques qui devaient passionner son âge mûr.
A mesure qu'en lui croissait la foi religieuse, il sentait naître le désir d'entrer dans le clergé. Sans rien précipiter, tout en vivant de son humble emploi, il s'y prépara dans l'étude et la prière, et ce fut le 23 décembre 1832 qu'il reçut, des mains de l'évêque d'Oxford, les ordres anglicans. Dès les premiers jours de l'année suivante, il était adjoint au recteur de Lavington, diocèse de Chichester, dont il devait, à bref délai, prendre la suc<îession et épouser la fille.
On pourrait craindre que des motifs intéressés n'eussent poussé le jeune Manning, dénué de fortune, à entrer dans un clergé où l'attendait la richesse. Mais, outre qu'il avait l'âme trop haute pour se livrer à de si bas calculs, il a pris soin de témoigner lui-même des dispositions qui l'avaient animé dans cette démarche. 11 n'y eut point, dit-il, « la moindre étincelle d'ambition ecclésiastique. Ce fut uniquement un appel de Dieu. » Renoncer
au monde, et vivre pour Dieu et pour les âmes, ce fut tout le motif de sa résolution.
Manning exerça, près de dix-huit ans, le ministère de pasteur anglican à Lavington. S'il fut, dès les débuts, irréprochable dans ses mœurs, il ne fut pas exempt, néanmoins, de mondanité. Le clergyman, en lui, n'étouflfa point le gentleman élégant, amateur de chevaux, épris de luxe, avide de relations extérieures. Le confortable était venu à lui par la prébende ecclésiastique ; il ne crut pas que sa vocation exigeât de lui des renoncements que ses égaux ne pratiquaient pas. Mais Dieu avait sur lui des vues plus hautes. Une âme si grande et si apte à marquer son empreinte parmi les hommes ne pouvait pas être enfermée dans une existence banale.
Un coup très douloureux au cœur de Manning changea brusquement le cours de ses pensées et les allures de sa vie. En 1837, après quatre années d'une heureuse union, il perdit sa femme, Caroline Sargent, dont les grâces avaient répandu tant de charme sur Tintérieur de sa maison. Le chagrin qu'il conçut de ce deuil imprévu fut si profond, qu'il s'enferma dans un isolement impénétrable. Il voulut porter seul le poids de sa douleur. Non seu-
lement il s'éloigna du monde ; mais il ne permit pas même à ses meilleurs amis d'hêtre les témoins compatissants de ses larmes. Cette solitude dans la tristesse, si funeste aux âmes vulgaires, incapables de se suffire, devint au contraire pour Manning une source de salut. Car ce fut durant cette sorte de retraite intime, dont la durée fut de sL\ ans, qu'il sentit le besoin de se donner plus à Dieu, et qu'il entra, autant que l'anglicanisme s'y prêtait, dans les voies de la sainteté.
11 n'eut du reste qu'à se joindre à ce groupe d'âmes d'élite qui, à la suite de Newman et de Pusey, cherchaient à renouveler la vie religieuse en Angleterre. Il ne tarda pas, en effet, à prendre sa place dans ce Mouvement d'Oxford, dont le souvenir restera dans l'histoire religieuse du xix* siècle, comme l'une des plus intéressantes et des plus édifiantes manifestations de la vitalité chrétienne. Sous quelles influences Manning se laissat-il entraîner? « C'est le besoin de la vérité », écrivait-il à Gladstone. Cependant, à l'amour de la vérité, il est juste d'ajouter l'attraction des hommes du Mouvement, et particulièrement de Newman, qui on était le chef. Au reste, Manning, dans sa correspondance intime avec Gladstone, ne dissimule point l'ascendant que prend sur lui Newman : « La marche de Newman, écrit-il, exerce une étrange fascination... La lettre de Newman m'a profondément ému, et m'a fait désirer impatiemment d'être
à l'éternel repos. Il paraît me dire que d^avoir passé six années dans le chagrin, Tennui et la solitude, est une ombre sur ma vie. Le monde entier me dirait cela, que j'en aurais moins de souci que de Tentendre de lui seul. »
Ce n'était pas, néanmoins, le génie de Newman qui captivait les âmes. Son nom, si grand qu'il fût, n'était qu'un symbole. Mais ce qu'il symbolisait, la renaissance chrétienne au sein de l'anglicanisme, avait alors sur toutes les grandes âmes un pouvoir séducteur. On y distinguait une vie, une doctrine,' une tendance. Manning partagea cette vie, goûta^ cette doctrine, mais résista longtemps à cette tendance.
C'était sous forme de vie qu'avait débuté le Mouvement d'Oxford. Ses initiateurs, Froude, Newman, Keble, puis Pusey lui-même, étaient avant tout des mystiques profondément pénétrés du besoin de Dieu, pieusement avides d'union à Jésus-Christ. L'anglicanisme de « l'Eglise établie » est, à leurs yeux, trop dépourvu de religion; ils y étouffent; leur âme s'y dessèche. Certes, ils ne veulent pas porter une main sacrilège sur une Eglise qu'ils tiennent encore pour leur mère ; mais, persuadés qu'elle languit, ils entreprennent de la vivifier en lui infusant un sang nouveau. Mais où iront-ils emprunter la sève active qui les renouvellera? Ils la demanderont à cette Église catholique romaine qu'ils blasphèment encore aujourd'hui,
B(iais qu'ils confesseront demain. De ses prières, ils font leurs prières ; ses pratiques de dévotion pénètrent dans leurs habitudes; son feéviaire est dans leurs mains ; ses litanies de la Viei^e passent sur leurs lèvres ; Tapparat de ses solennités s'étale dans leurs églises. Dans leur messe, ils pensent produire la présence réelle du Christ. La confession, elle-même, d'abord fecultative, bientôt recommandée comme le moyen par excellence de sanctification, est en honneur parmi eux.
Après que Manning se fut joint aux hommes d'Oxford, on le vit prier comme eux, jeûner comme eux, mener ccmime eux une vie austère.
Son église de Lavington renouvela ses cérémonies religieuses et revêtit une certaine apparence d'église cathoUque. Il y adopta méme^ un peu plus tard, la pratique de la confession, et il donna aux âmes, qui vinrent apporter à ses pieds leurs aveux et prendre ses conseils, de si fortes impulsions vers le bien, qu'il fut bientôt réputé, dans la nouvelle école, comme le plus éclairé et le plus saint des directeurs.
Mais la religion des réformateurs d'Oxford ne se bornait pas à une sorte de piétisme ; elle contenait aussi une doctrine. Les pratiques de piété demeuraient môme si intimes et si cachées parmi eux, que, pour le grand pubUc, la doctrine nouvelle était le trait principal qui caractérisait le Mouvement. Les Tracts y depuis 1833, se répandaient à profusion
LA CONVERSION DE MANNING 2o5
sur toute TAngleterre, et, s'ils y causaient une si profonde émotion, c'est qu'ils heurtaient de front nombre d'idées reçues.
Par haine du romanisme, l'Église anglicane avait lentement mais constamment dévié vers le protestantisme. En rompant avec Rome, elle avait compté garder la pensée traditionnelle de l'Église. Par une pente fatale, tout en conservant des cadres religieux voisins du catholicisme, elle s'était laissé gagner à la doctrine protestante : le libre examen, dans l'interprétation des Livres Saints, y était l'unique règle de foi. Or, le thème que s'attachèrent à développer les tractariens, c'est que l'Écriture ne suffit pas à constituer la foi, qu'il n'est pas loisible à chaque fidèle de l'entendre à sa guise, qu'elle doit être lue et comprise dans le sens de la Tradition, qu'il faut même, à tout moment de la durée, une Église vivante qui ait autorité pour trancher les différends créés par les pensées individuelles, pour préserver la société chrétienne de l'anarchie religieuse.
Manning entra si bien dans cette voie doctrinale, qu'en 1838, ayant à prononcer un grand discours devant son évoque, dans la cathédrale de Chichester, il prit pour sujet la Règle de foi^ et exposa avec une grande fermeté les idées qui avaient cours parmi les tractariens. 11 s'y appliquait, il est vrai, à garder unr égale distance entre l'Église infaillible de Rome et le fibre examen du protestantisme. De
2ii6 LE RÉVEIL DU CATHOLICISME EN ANGLETERRE
fait, il s'engageait, conduit par la droite logique et par un sentiment vrai de ce que doit être le christianisme, dans un chemin qui le ferait tôt ou tard aboutir à Rome.
Le parti de Tévangélisme, dont il avait été Tun dos plus fidèles adhérents, ne se méprit pas sur révolution de son esprit : on souleva des tempêtes contre lui, et on cria à la trahison. Si vives que fussent les protestations, Manning ne perdit point Festime ni les faveurs de son évêque. Nommé, deux ans plus tard, archidiacre de Chichoster, il eut la facilité d'étendre, sans quitter sa paroisse de Lavington, le cercle de sa bienfaisante influence. « C'est Thomme le plus saint que j'aie jamais connu », a dit de lui Sydney Herbert. Cette parole nous donne le secret de l'action religieuse si efficace qu'il avait sur les âmes.
Manning, toutefois, ne suivait pas les tractaricns jusqu'au bout. La tendance du Mouvement d'Oxford était manifestement vers Rome : Newman et SOS amis ne s'en cachaient pas. Or Manning était nettement hostile au romanisme. Soit qu'il eût [de plus profondes attaches dans la hiérarchie anglicane, soit qu'il no participât que d'une façon superficielle, — étant avant tout homme d'action, — à la pensée tractarienne, il ne voulait pas s'orienter vers Rome. En cela, il différait à tel point de ses amis, que Newman lui écrivait : « Je vous considère comme un témoin du dehors. »
Pour comprendre cette divergence entre deux esprits aussi droits et aussi réfléchis, d'ailleurs intimement liés, que Tétaient Manning et Newman, peut-être suffîra-t-il de rappeler à quel point leurs natures étaient opposées. Newman, philosophe, logicien, dominé par la pensée et le sentiment, range sa vie à ses idées, adapte sa vie aux exigences de ses convictions : voilà pourquoi il arrivera de bonne heure à TEglise romaine. Manning, au contraire, moins philosophe qu'apôtre, plus actif que penseur, plus pratique que méditatif, pense conformément à sa vie, adapte ses convictions à sa vie ; voilà pourquoi, offrant moins de prise à la force des idées, il n'entrera dans l'Église romaine que six ans après Newman.
On vit bien, durant de longues années, combien était enracinée la répugnance de Manning pour l'Église romaine. Sa correspondance avec Gladstone exhale sa confiance dans l'Église anglicane. « Rien au monde, lui dit-il, ne peut ébranler ma foi à la présence du Christ dans l'Église anglicane et dans ses sacrements. Je me sens incapable d'en douter. Depuis trois cents ans, les saints mûrissent pour le ciel autour de nos autels. Je ne puis pas ne pas me tenir en sûreté. »
En 1838, il fit le voyage de Rome avec Gladstone, fut témoin des solennités et des œuvres de l'Église catholique, sans qu'aucun spectacle pût ébranler son instinct antipapiste. 11 glorifie la
Réforme du xvi® siècle ei proclame qu'elle est a Fouvrage de la main purifiante de Dieu. » Quand, en 1841, le tract 90 donna un si vigoureux coup de barre vers Rome à la barque du groupe tractarien, il ne craignit pas de se séparer de ses amis et de désavouer la brochure. En 1842, dans un discours sur YUnité de lÉglise, il se rattacha à « l'EgUse établie », en revendiquant pour elle la succession apostolique et le pouvoir sacramentel. Et comme on l'accusait toujours de sympathies pour les tractariens et pour Newman, le 5 novembre 1843j dansTéglise Sainte-Marie d'Oxford, dans ce sanctuaire où avait tant de fois retenti la voix de Newman, quelques jours seulement après que le chef des tractariens s'était retiré dans la soUtude de Littlemore, Manning prêcha un sermon où il prit violemment à parti le roman isme et blâma ouvertement ceux qui inclinaient vers le papisme. A ceux qui lui représentaient que son Eglise était entachée d'hérésie et esclave de l'Etat, il répondait que ce n'était pas un motif suffisant pour la déserter, qu'il suffisait de la purifier, de lui conquérir l'indépendance, et qu'on pouvait toujours, en demeurant dans son sein, communier à l'Eglise catholique de tous les siècles et de tous les pays du monde.
Lorsque, en 1845, s'ouvre l'ère des grandes conversions au catholicisme, Manning apparaît comme Tun des plus fermes remparts de l'anghcanisme
ébranlé. On le trouve au nombre des docteurs qui condamnent l'ouvrage romanisant de Fintrépide Ward. 11 écrit, pour son archidiaconé, un mandement siu* les misères et les scandales de TÉglise romaine, espérant ainsi retenir les hésitants. Newman converti, il traite de péché et de « chute » une sécession si longtemps mûrie, et lui écrit ce billet : « Mon cher Newman, si je connaissais des mots capables de vous exprimer toute Taffection de mon cœur sans ternir ma conscience, je voudrais en faire usage. » he jeune Lockhart étant entré à son tour dans TEglise romaine, Manning écrivit à sa mère : « J'aimerais mieux suivre le convoi d'un ami vers sa tombe, que d'apprendre un tel pas. »
Des paroles, il passa aux actes : car il était prêt à tout entreprendre pour sauver les restes de son Eglise.
Newman avait achevé son évolution vers le catholicisme en écrivant Y Essai sur le Développement. Ce livre, où l'auteur concilie si magistralement la stabilité traditionnelle avec les adaptations imposées par le mouvement des siècles, répondait à deux objections très spécieuses que l'anglicanisme jetait tour à tom» à la face des catholiques. L'impression produite par cet écrit donnait à la démarche de Newman une importance qui pouvait être désastreuse à l'anglicanisme. C'est pourquoi Manning considéra comme un devoir apostolique
de le réfuter. Mais, suivant le mot de Gladstone, <i Manning n'était pas de force à lutter avec Newman ; il était homme d'Etat ecclésiastique, très ascétique, non théologien, ni profondément instruit. »
Son échec sur le terrain de la controverse ne le désarma point. Se rapprochant de Keble et de Pusey, ces deux amis de Newman restés anglicans, il déploya toute son activité morale pour conserver à son Eglise les âmes nombreuses qu'avait troublées la conversion de Newman. Doué d'une grande autorité sur les consciences, il les rassurait dans leur foi anglicane : à l'entendre, « l'Eglise établie » n'avait qu'un défaut qu'elle finirait bien par secouer tout à fait, sa dépendance de l'Etat : en attendant, il formait les âmes à l'austérité de la vie, il leur faisait pratiquer la communion ; comme directeur spirituel, il avait un ascendant irrésistible. « 11 avait en lui, déclare une pénitente, je ne sais quoi de particulièrement respectable qui nous eût fait honte d'une pensée mauvaise ou d'une parole légère, et il était néanmoins affectueux et tendre comme une femme. » Combien d'âmes religieuses attachèrent leurs destinées à la sienne, on put le voir, lorsque son entrée dans l'Eglise romaine fut suivie d'un si grand nombre de conversions.
Car, je vous l'ai dit déjà, Manning est marqué de Dieu pour l'Eglise romaine. Quelque résistance que, de bonne foi, il fasse à la grâce qui le sollicite.
LA CONVERSION DE MâNNING 261
il finira par se rendre à la lumière de la vérité. Par quelles voies intérieures Dieu acheva de gagner une âme si bien préparée à le servir dans la vraie Eglise, c'est ce qui me reste maintenant à vous raconter.
Tandis que Manning luttait avec une loyauté si généreuse pour son Eglise, il avait pourtant un doute tout au fond de lui-même. 11 y résistait, mais il ne pouvait le chasser. Son Eglise lui apparaissait entachée d'hérésie et induement captive de TEtat. Il fallait qu'elle brisât ces deux chaînes; ce n'est qu'après avoir conquis cette double liberté qu'elle pourrait être considérée comme une vraie portion de l'Eglise catholique. Mais comment s'affranchir ? Tandis que Newman était persuadé que, seule, l'union avec Rome serait la délivrance, Manning, au contraire, espérait que l'Eglise anglicane se suffirait pour conquérir son indépendance.
Malgré cette conviction, l'allure de Newman ne laissait pas de le troubler. « 11 exerce une étrange fascination, disait-il... Ses discours sont merveilleux. Qu'un si puissant esprit puisse nous abandonner, c'est à faire douter de tout, de la vie, du monde et de nous-mêmes » (Lettre à Gladstone, janvier 1844.) Dans la lettre même où il avait écrit à Gladstone sa confiance en l'Eglise anglicane, il ajoutait : « J'ai la
crainte, qui est presque une certitude, que FEglise d'Angleterre ne se brise en morceaux. »
Lorsque Newman eut fait son abjuration, le chagrin qu'en conçut Manning s'accrut de toute la sympathie qu'il gardait au grand converti : « Je ne puis m'abstenir de vous parler de notre cher Newman, écrit-il à son confident. Que ne lui doisjc pas? Aucun homme vivant n'a si puissamment agi sur moi, et il n'y a aucun esprit que j'aie tant respecté. 11 était si peu semblable à ceux qui l'entouraient, si pénétrant, si mâle, si vrai, si maître de lui, si exempt de formahsme et d'artifice. Toutes ses démarches sont pour moi pleines de crainte, bien que j'aie la claire et pleine conviction qu'une mystérieuse inclination l'a jeté hors de la vérité sur les points qui nous divisent. » Voilà bien l'angoisse de Manning nettement exprimée : son cœur est avec Newman, mais son esprit n'y est pas encore.
Cependant l'esprit lui-même n'est pas si loin qu'il pense. Car, tandis qu'il étudie Y Essai sur le Développement dans l'espoir d'en écrire la réfutatation, il exprime à Gladstone ses impressions sur le ton d'une singuhère sympathie : « Je l'ai lu à la suite avec un extraordinaire intérêt. Jamais livre n'avait si bien, du commencement à la fin, retenu mon attention. Tout le livre témoigne d'une portée intellectuelle telle que bien peu d'esprits peuvent s'élever à de si hautes régions. J'en augure de
grands effets, mais très divers. J'ai peur qu'il n'ouvre dans notre pauvre corps malade une plaie par où s'écoule notre vie. Ce qui rend à mes yeux l'ouvrage singulièrement formidable, c'est l'élévation du ton, les égards nobles, respectueux, charitables qu'on y montre pour l'Eglise d'Angleterre et pour une théologie qu'on aime à se rappeler ^ »
Telles étaient les pensées qui tourmentaient Manning, lorsque, au commencement de 1847, il fut atteint d'une maladie grave, qui le remit plus sensiblement en face de sa conscience et lui donna le loisir des réflexions prolongées. Toute maladie est un repos et une retraite : l'âme, moins divisée parles affaires, est rendue à elle-même; son activité, concentrée au dedans, lui permet d'aller plus au fond des problèmes qui se posent devant elle. Manning éprouva le bienfait de cette longue solitude : « Temps béni ! s'écrie-t-il ; je n'ai jamais été si seul à seul avec Dieu, jamais si près de lui... » Et il ajoutait : « Je ne puis assez bénir Dieu pour cette maladie, sans laquelle je ser-ais mort éternellement. » Ecoutez encore cette humble confession : « J'ai discouru comme un saint, rêvé de moi-même comme d'un saint ; je me suis flatté moi-même comme si je faisais l'œuvre d'un saint; et maintenant je trouve que je ne suis pas digne d'être appelé un pénitent. »
1. Nous empruntons toutes ces citations à l'article Manning and Gladstone, publiés dans Dublin Review, janvier 1906.
Ainsi la souffrance, jointe au chagrin que lui causa la mort de sa mère, rapprocha Manning de Dieu. Mais plus il se rapprochait de Dieu dans son cœur, plus aussi il sentait d'inclination vers FEglise romaine. « Je sens, dit-il, comme si une lumière était tombée sur moi. Quelque chose est là qui me fait me dresser et qui me dit : « Vous finirez dans l'Eglise romaine. » Un séjour prolongé qu'il fit alors en pays catholique, et principalement à Rome, accentua encore ce mouvement intérieur qui le poussait vers le catholicisme. En 1838, Rome l'avait laissé indifférent; en 1848, tout l'intéressait au centre de la catholicité : les cérémonies religieuses qu'il suivit assidûment, le Pape dont il obtint deux audiences, les maisons d'études théologiques où il rencontra Newman... Voici une parole, extraite d'une lettre écrite à Rome, qui montre à quel point l'idée catholique faisait en lui du progrès : « Le protestantisme, dit-il, est une hérésie, et le nationalisme religieux est du judaïsme. »
Quand Manning reprit, à l'automne de d848, la direction de sa paroisse de Lavington, il n'était déjà plus le même qu'auparavant. La pensée catholique gagnait en lui la prépondérance. Sous cette influence nouvelle, il allait prendre une attitude tout autre que par le passé à l'égard des âmes qui le consultaient et en face des événements qui troublaient alors l'Église anglicane.
Sa mission de directeur d'âmes devenait fort délicate. Que dire à celles qui lui exposaient des doutes sur la légitimité de « TÉglise établie ? » Leur conseiller d'en sortir, tandis que lui-même y demeurait encore, c'eût été à la fois se contredire ot trahir son mandat d'archidiacre anglican. Les retenir dans l'Eglise officielle, c'eût été marcher sur les convictions qui s'affermissaient en lui tous les jours davantage. Sa perplexité fut parfois très grande. Tantôt il écrivait : « Je ne puis dire que je rejette la théologie anglicane ; je ne la connais plus, tout simplement, et je n'y crois plus. » Tantôt il réix)ndait à une âme très avancée dans la conversion : « La place de celui qui croit les dogmes catholiques est dans l'ÉgHse catholique. » Tantôt enfin il donnait des motifs provisoires de tranquillité, et réservait l'avenir. Évidemment, il ne pouvait rester longtemps aux prises avec des embarras si inextricables. Les affaires extérieures précipitèrent la solution qui déjà s'imposait.
L'Eglise anglicane était, en 1849, aux prises avec les plus redoutables difficultés. Au plus fort même de la crise, le Révérend Denison Maurice écrivait : « 11 n'y a qu'un homme capable, s'il le veut, de sauver l'Eglise de la confusion où elle se débat, et cet homme, c'est Manning. » Or, cette confusion môme détermina Manning à faire le pas définitif vers l'Eglise romaine.
Tandis que Newman avait été conduit par des
motifs d'ordre spéculatif, Manning fut amené par des raisons d'ordre pratique. Newman s'était converti en controversiste qui a découvert la vérité ; Manning est un homme de discipline qui fuit le désordre.
L'anarchie était, en effet, le grand reproche que faisait Manning à l'Eglise anghcane. A ses yeux, c'était moins une EgUse qu'une cohue sans règle, sans unité dans la dévotion et dans l'administration des sacrements, dépourvue de toute vie sacerdotale, incrédule aux mystères chrétiens et insensible au monde invisible, incapable d'exercer une influence sur la conscience populaire. Mais rien ne l'exaspérait comme sa complicité avec le protestantisme et sa dépendance de l'État.
Cette complicité avec le protestantisme venait d'éclater au grand jour dans deux événements d'un retentissement fort scandaleux. Le premier était l'entente conclue avec le gouvernement prussien pour nommer un évêque unique à la tète des communautés anglicane et luthérienne de Jérusalem ? Un tel pacte ne contenait-il pas l'aveu formel que rÉglise d'Angleterre ne différait pas, au fond, du protestantisme luthérien ou calviniste ? Une telle alhance déroutait l'esprit de Manning. Le second événement était la nomination du docteur Hampden, dont les tendances étaient notoirement protestantes ou même rationalistes, d'abord à une chaire de théologie à Oxford, puis à l'évêché d'Héresford.
Accepter qu'un pareil maître fût chargé officiellement d'enseigner, n'était-ce pas professer, en matière doctrinale, la plus évidente indifférence ? Or Manning n'entendait pas qu'une Eglise chrétienne pût se désintéresser de la doctrine religieuse.
Quant à la mainmise de l'État sur l'Église anglicane, elle apparut coup sur coup en trois affaires qui surgirent à la même époque.
La nomination du docteur Hampden à Tévéché d*Heresford fut imposée par le pouvoir civil. En vain le clergé anglican, du moins en partie, s'éleva-t-il contre une telle ingérence de l'État. Le ministre lord Russel passa outre à la protestation. Et larchevêque de Cantorbéry, résigné à cette usurpation du gouvernement sur le spirituel, consacra Hampden en disant : « Je remplis le devoir de ma charge, en exécutant les ordres de Sa Majesté. » Sa Majesté était donc l'arbitre des choses les plus sacrées de TÉglise anglicane.
L affaire Gorham prit un caractère encore plus aigu, et Manning s'engagea à fond pour sauver son Église de ce qu'il estimait la pire des humiliations. Gorham était un ministre anglican dont la foi sur le baptême était positivement condamnable.
Comme il s'était acquis une charge dans le diocèse d'Exeter, l'évêque le traita d'hérétique et lui refusa l'institution. Ayant porté sa cause devant le tribunal ecclésiastique de Cantorbéry, Gorham y vit son appel rejeté. Mais il se pourvut alors devant le
Comité judiciaire du Conseil privé de la Reine, et ce tribunal purement laïque décida en sa faveur contre les juges d'Eglise. La Couronne s'arrogeait donc visiblement le pouvoir suprême dans les causes religieuses : l'anglicanisme, qui avait répudié le Pape, retrouvait un maître sur le trône. Tout ce qu'il y avait de plus distingué dans le clergé anglican protesta contre une telle usurpation. Manning prit l'afTaire si à cœur, qu'après avoir signé une protestation chez Gladstone avec ses meilleurs amis, après en avoir fait signer une autre à la plupart des ministres de son archidiaconé de Chichester, il lança un appel aux vingt mille membres du clergé anglican pour les inviter h signer une déclaration contre les prétentions de la Couronne en matière spirituelle. Dix-huit cents seulement répondirent à son appel ; et devant cette défaillance de ses collègues quand il s'agissait de sauver les droits imprescriptibles de son Eglise, il comprit que Tanglicanisme était descendu trop bas pour être régénéré.
On en était à Tété de 1850. Quelques mois après, Manning, dont Tesprit et le cœur n'étaient déjà plus dans l'Eglise anglicane, achevait de s'en détacher à Toccasion des affaires du cardinal Wïseman.
W'iseman avait été créé cardinal et archevêque de Westminster, chef de la nouvelle hiérarchie catholique, à la fin de septembre 1850. Cet évo-
nement, pour lequel Rome avait pris d'abord ragrément du Cabinet anglais, souleva, en Angleterre, Forage formidable que nous avons raconté ailleurs. Dans tous les diocèses anglicans, des protestations violentes furent signées contre Tacte pontifical. Quand Manning fut requis de dresser et de faire signer la protestation de son archidiaconé de Chichester, il répondit fièrement à son évêque : « Je dois vous déclarer que je répudie absolument les opinions qui seront émises dans les débats qui vont s'ouvrir. On y reconnaîtra l'autorité de la Couronne en matière spirituelle, et je la i-ejette. On protestera contre Tautoritédu Pape, et je l'accepte. »
C'était faire clairement sa profession de foi. Retenons-en la date : elle est du 1 7 novembre 1850. A partir de ce jour, Mannîng ne fut plus anglican : aussi, dès le 8 décembre suivant, quittait-il sa paroisse de Lavington et le troupeau qu'il avait si religieusement gardé et dirigé durant dix-huit années.
Pour ne rien précipiter, il prit quelques mois de réflexion solitaire. 11 les employa à étudier de plus près les titres de l'Eglise catholique, et à dissiper les derniers préjugés qu'il pût garder contre Rome. Car il avait si longtemps combattu le papisme, qu'il en était resté dans son esprit comme des stigmates que le temps seul pouvait eflacer.
Au mois de mars 1851, jugeant son âme prête à la démarche suprême, il résigna, par devant notaire, son bénéfice anglican, et, pour remercier Dieu d'avoir ainsi brisé les liens qui le rattachaient au passé, il fît son entrée dans la voie nouvelle par un Ave Maria dévotement récité dans la cathédrale catholique de Saint-Georges.
Quelques jours auparavant, il s'était trouvé dans une éghse anglicane à côté de Gladstone. Le moment de la communion venu, il avait dit à son ami : « Je ne saurais plus communier dans TEglise d'Angleterre, » et mettant la naain sur Tépaule de Gladstone, il avait ajouté : « Venez. » Gladstone ne le suivit pas, et de cette heure historique date la divergence qui marquera les destinées de deux hommes faits pour occuper dans l'Etat et dans TEglise le premier rang.
Toutes les séparations étant achevées, Manning fît son abjuration le 6 avril 1851, entre les mains du jésuite Brownbill. Huit jours après, le dimanche des Rameaux, il reçut la confirmation et fit sa première communion des mains du cardinal Wiseman. Ainsi s'achevaient des combats intérieurs dont les débuts remontaient à plus de quatorze ans. La paix, une paix d'âme qui dura pendant quarante et un ans de vie catholique, fut l'heureux fruit de tant de luttes. Tout le reste de sa longue carrière, il eut dans le cœur les sentiments de joie qu'il exprimait six mois après sa
Le Cardinal MANNING Deuxième archfivêqun de Westminster.
conversion : « Quelle issue bénie ! écrivait-il à Hope, son compagnon d'abjuration... Ce qui jusque-là n'était qu'une conclusion de la raison devint dès lors une conviction intime de Tâme. Une conception de la vérité, basée sur une certitude surnaturelle et vmiment divine, avait tellement rempli mon cœur et mon âme, qu'il ne s'éleva plus un seul instant l'ombre d'un doute dans mon esprit et dans ma conscience. Tout au contraire je m'étonnais qu'une vérité, évidente pour nous maintenant, eût pu échapper aussi longtemps à notre connaissance. Tout ce que je pourrais dire se résume donc en ceci ; je sais une chose, c'est qu'auparavant j'étais aveugle et que maintenant je vois*. »
Quelques mois plus tard, le Times, comme pour enrayer le mouvement de conversions qui suivit l'abjuration de Manning, répandit le bruit du retour de Manning à l'anglicanisme. Manning répondit sans retard au journal : « J'ai trouvé dans l'Eglise catholique tout ce que je cherchais, et plus même que je n'aurais pu imaginer avant de lui appartenir ^. »
Ces paroles, mes Frères, nous suffisent pour nous convaincre de la sincérité et de la profondeur des sentiments catholiques de Manning. Sa vie, du reste, en sera la démonstration prolongée.