‹ Le réveil du catholicisme en Angleterre au XIXe siècle: conférences prêchéesChapitre 22 sur 54 · Cité dans Hemmer, Vie du cardinal Manning, pp · texte numérisé non relu

Cité dans Hemmer, Vie du cardinal Manning, pp

2, Cité dans IIemmei% p. 78.

Aucune hésitation ne vint plus troubler le nouveau catholique romain. Son mérite lui fit bientôt dans TEglise une telle place qu'il parut bien que, si TEglise lui procura la paix dans la vérité, il était prédestiné à honorer et à soutenir FEglise par ses hautes vertus et sa puissante volonté.

TREIZIEME CONFERENCE Pourquoi Pusey ne s'est pas couTerti

A cette galerie des grands convertis anglais dont je vous ai, mes Frères, retracé Thistoire, il manque une noble et belle figure, celle d'Edouard Bouverie Pusey. Bien que Pusey, s'arrêtant en

i. Conférence du 13 mai 1906. A consulter : H. S. Liddon, Life of Edward Bouverie Pusey. 4 vol., 1893-1894, Londres, Longmans ; — Thurea.u-Dahgin, La renaissatice catholique en Angleterre au XIX* siècle, 3 vol. in-8», Paris, Pion ; l'histoire de Pusey s'y trouve disséminée dans les trois volumes ; — H. Baémond, L'inquiétude religieuse, Chapitre premier, Vinquiétude de Newman et la sérénité de Pusey y in-18, Paris, Perrin, 1901 ; — L. Dumolin, Le docteur Pusey, notice publiée dans la collection des Contemporains, in-4°, Paris, 5, rue Bayard.

Notice biographique. — Edouard Bouverie-Pusey naquit en 1800, d'une famille de huguenots réfugiés en Angleterre. En 1818, il vint à Oxford' au collège de Ghrist-Ghurch, et fut reçu, quelques années après, fellovo ou gradué d'Oriel. Après de fortes études, poursuivies en Allemagne, il fut nommé professeur d'hébreu au collège de Christ-Church. \\ épousa miss Barker, qu'il associa à sa vie de savant, et dont il eut plusieurs enfants. Ami intime de Newman, il fut entraîné par lui dans la campagne des tracts, et telle était son autorité parmi les tractariens, que ce fut lui qui donna son nom (Puseyisme) au nouveau parti anglo-catholique dont Newman

chemin, n'ait pas osé franchir le seuil de TEgliso catholique romaine, nous, catholiques romains, nous n'avons pas le droit de taire son nom, lorsque nous glorifions Newman, Spencer, Faber et Manning. 11 s'était mis en route avec eux; il les avait animés de sa voix et soutenus de sa puissante autorité ; son âme était à l'unisson des mêmes pensées et des mêmes sentiments; et, lorsqu'ils eurent abordé à l'autre rive, lui, resté en arrière, il les regarda avec une profonde tristesse, mais il ne les maudit jamais, disons même qu'il les aima toujours.

Mon dessein n'est pas de vous dire de quelle évolution religieuse le cœur de Pusey futle théâtre;

était le chef. Jusqu'à 1815, Newman et Pusey marchèrent la main dans la main, partageant les mômes idées. Mais Pusey ne suivit pas Newman dans l'Église romaine. H resta dans Fanglicanisme et y devint le centre de toutes les âmes qui s'étaient ouvertes au renouvellement religieux, N'étant ni catholique ni franchement anglican, il constitua ce parti à mi-chemin si connu en Angleterre sous le nom de ritualisrae, dans lequel les cérémonies du culte catholique ont été presque intégralement adoptées, Pusey ne manquait point de courage. Ayant appris que l'évoque de Londres avait écarté des Ordres un clergyman qui admettait la présence réelle dans l'Eucharistie, il osa formuler lui-même dans un discours un acte de foi solennel à ce dogme catholique. Les autorités anglicanes d'Oxford s'en émurent et le suspendirent de sa chaire pour trois ans. Pour rajeunir l'anglicanisme auquel il tenait toujours, Pusey y fonda diverses congrégations religieuses de tous poinls imitées des nôtres. Il mourut à l'âge de quatre-vingt deux ans {16 septembre 1882), sans avoir fait la démarche suprême, que tant de ses disciples avaient accomplie, d'une conversion à l'Église catholique romaine.

<»ar vous la connaissez déjà par le récit que je vous ai fait des luttes intimes de Newman et de Manning. Je voudrais plutôt rechercher ce soir pourquoi Ihisey, si semblable à Newman et à Manning par les idées et les aspirations, n'a pas abouti comme eux à Theureux terme du catholicisme romain. Pourquoi Puscy ne s'est pas converti, voilà la question que nous tâcherons d'élucider.

Ne me dites point, mes Frères, que la question est trop étroite, puisqu'il s'agit d'un seul homme, ni qu'elle est trop hardie, puisqu'il s'agit de sonder les mystères d'une àme aussi profonde que celle de Pusey.

Ce n'est point nous enfermer dans un cercle étroit : car l'âme d'un homme, surtout quand cet homme s'appelle Pusey, est toujours un vastt; €hamp d'exploration; de plus, c'est toute l'âme anglicane, dans ce qu'elle a de plus foncièrement religieux, qui se concentre et s'offre à notre étude dans l'âme de Pusey; et enfin, mes Frères, tandis que je vous parlerai de Pusey, de cet homme si honnête et si bon qui pourtant ne se convertit pas, votre pensée évoquera peut-être des physionomies qui vous sont chères, d'autres Pusey qui vivent dans votre entourage, dont vos vœux appellent la conversion, et dont les retards mystérieux trouveront en ceux de Pusey leur explication.

Ne craignez point non plus qu'il y ait trop de

hardiesse à vouloir surprendre les secrets d'une grande âme ; car les âmes se livrent à ceux qui les interrogent avec persévérance, et les révélations intimes qu'on entend alors paient au centuple la peine qu'on a prise pour aller jusqu'au fond.

Allons donc tout droit à notre sujet, et, après avoir dit comment se pose le problème, nous essaierons de le résoudre.

J'ai à vous ramener encore une fois au cœur de ce mouvement d'Oxford, qui tient une place si importante dans l'histoire chrétienne du xix*" siècle, et vers lequel se tournent, avec une curiosité toujours croissante, les philosophes avides de connaître les grandes expériences religieuses. Cette étrange fermentation, qui se déclare d'une façon si soudaine dans les meilleures âmes anglicanes, nous présente toutes ses phases avec ses résultats les plus opposés dans les deux plus illustres docteurs d'Oxford, Newman et Pusey : deux noms inséparables devant l'histoire, précisément parce que la crise intérieure ne se dénoua pas de la môme façon chez Tun et chez l'autre.

Newman et Pusey étaient du même âge. Do bonne heure, ils se rencontrèrent dans les mêmes collèges, entendirent les leçons des mêmes maîtres, subirent Tinfluence religieuse et morale du même

milieu. Quoique différents de nature, — Newman étant à la fois philosophe et artiste, Pusey plus positif et moins vibrant, — ils manifestèrent d'abord les mômes goûts et ouvrirent leur âme aux mêmes aspirations. Telle était cependant la vénération inspirée par la personne de Pusey, que Xewman, timide et gauche, n'était pas entré du premier coup dans son intimité. «Je l'avais surnommé 6 [Asyaç, dit-il ; son érudition, son activité prodigieuse, son dévouement à la religion me subjuguaient. » Quand la réserve eut cédé la j>lace à la plus fraternelle amitié, Newman fut l'hôte habituel de la maison de Pusey, il fut de part dans toutes les joies comme dans tous les deuils de Pusey. Cest à Newman que Pusey confie ses plus douloureux secrets. « Ma chère femme, lui écrit-il, approche de la fin de sa vie terrestre ; quand le soleil se lèvera deniain, elle sera par la miséricorde de Dieu dans le sein du Christ, là où il n'y a pas besoin de soleil. Voulez- \ ous prier pour qu'elle ait dès cette vie un avant goût de la joie et de la paix du ciel. » Seul, Newman est admis près de Pusey à Fheure de cette suprême séparation, et Pusey écrit que ce fut pour lui « comme la visite d'un ange. » Les enfants de Pusey étaient si attachés à Newman, que Pusey lui écrit, à la mort de sa fille : « Elle était Tenfant de vos sermons. »

Les esprits n'étaient pas moins unis que les

cœurs. Ils adhéraient du même amour à cette Église anglicane qu'ils appelaient leur Mère. Ensemble ils étudiaient l'histoire des siècles passés, ils fouillaient les textes des anciens Pères et des divines Écritures, tant pour établir la légitimité de leur Église que pour y renouveler la ferveur chrétienne des premiers Ages. Car, si adonnés qu'ils fussent à l'érudition, ils regardaient comme très vaine a la science qui ne tourne pas à aimer », et les recherches consciencieuses auxquelles ils se livraient devenaient en leurs mains un instrument de prosélytisme. Newman, curé de Sainte-Marie d'Oxford, et Pusey, professeur d'hébreu au collège de Christ-Church, étaient des hommes apostoliques non moins que des savants.

Dans cette voie où les porte leur zèle, ils vont d^abord du même pas. AvecFroude, leur commun ami, ils subissent l'heureuse influence que les poésies religieuses de Keble, dems VAîinée chrétienne, exercent sur lésâmes pieuses de Tanglicanisme. Ils applaudissent surtout au magistral discours que prononce Keble, en juillet 1833, sur VAposlasie nationale, et prédisent à coup sûr que cette parole vibrante a sonné Theure d'une rénovation religieuse en Angleterre.

Devant Tagitation profonde produite par la brochure de Keble, Newman pense que le temps d'agir est venu. Sans tarder, il ouvre cette campagne de tracts qui durera huit ans et qui réveillera

(le leur torpeur, jusque dans les plus humbles luameaux, les pasteurs anglicans assoupis depuis deux siècles dans la paisible possession de leurs h)énéfîces. Newman, parce qu'il a plus de fougue, s'est élancé le premier à Tassant de la vieille Eglise anglicane, pour la conquérir à une religion plus active. Mais Pusey est avec lui de cœur; il se déclare môme pour lui ouvertement. Bientôt, non content d'approuver les tracts, il y collabore. En 1835, il publie et signe lui-même un tract sur le baptême : œuvre savante, pesante et froide, assurément, et par là très différente des brochures au ton vif et alerte qu'avait jusqu'alors répandues le groupe tractarien. Mais toute l'importance du livre était dans la signature de Pusey. Que cet liomme, professeur à l'Université, si vénéré pour la dignité de sa vie, si admiré pour ses vertus morales et sa vive piété, si estimé pour sa haute science, que cet homme, dis-je, entrât si manifestement dans la campagne tractarienne, c'était un appoint du plus grand prix pour les ardents réformateurs d'Oxford. (( Il nous apportait, dit Newman, une position et un nom. Il avait, ajoute-t-il, une grande influence, due à ses convictions solides, aux munificences de ses aumônes, à son titre de professeur, à ses alliances de famille, à ses rapports familiers avec les autorités universitaires. »

Dès lors, le mouvement tractarien reçut le nom de Pusey isme^ non que Newman cessât d'en être

Tâme comme il en avait été le principe, mais parce que Pusey était, de ce groupe, le personnage socialement le plus considérable.

Pendant quatre ans, Newman et Pusey vécurent si unis, dans les mêmes prières, dans les mômes aspirations, dans les mômes idées religieuses, qu'ils semblaient n'avoir qu'une môme âme.

Le goût de la piété fut le signe le plus apparent de leur progrès religieux. Non contents des exercices pieux qu'ils trouvaient dans le Prayer Boofc anglican, ils faisaient de larges emprunts à la liturgie de l'Eglise romaine. Us se délectaient dans la récitation de notre Bréviaire ; ils aimaient les invocations de nos litanies. Peu à peu, ils adoptèrent, sans l'imposer, l'usage de la confession vsecrète. Revenus à la foi de la Présence réelle, ils recherchèrent dans l'Eucharistie les consolations de l'intime contact de Jésus-Christ. Et pour entourer le Maître de plus d'honneur, ils tempérèrent peu à peu la glace des cérémonies anglicanes par l'extérieur plus chrétien et plus humain des pompes catholiques. La mortification se développa en même temps que la piété. Au lieu du confortable et du bien-être, Newman et Pusey mirent en honneur le jeûne et les macérations monastiques, entrainant à leur suite dans les voies de l'abnégation une légion de jeunes disciples.

Forts de tels exemples d'austérité, ils avaient le droit de prêcher, dans les tracts, la rénovation

religieuse à leurs compatriotes. On leur prêtait une oreille attentive, lorsqu'ils disaient que la religion n'est pas une redevance dont on s'acquitte envers Dieu comme d'un impôt envers l'Etat, mais une vie qui pénètre et transforme tout l'être, qui fait puiser en Dieu par la prière la grâce d'être résolument meilleur.

Mais ce qui troubla le plus profondément l'opinion anglaise, ce furent les idées qu'ensemble Newman et Pusey répandirent sur la question religieuse. Certes, ils n'agitaient point les problèmes fondamentaux autour desquels se meut notre pensée contemporaine, ils ne doutaient ni de Dieu, ni de Tâme, ni de la nécessité d'une religion, ni de la révélation chrétienne; ils n'élevaient même aucun doute sur la légitimité de leur Église anglicane. Mais ils réclamaient pour la vraie Église un pouvoir enseignant, qui fût doué d'infaillibilité ; ils voulaient que cette Église remontât en droite ligne jusqu'à Jésus-Christ par une apostolicité hors de conteste ; ils louaient la pratique de la Confession auriculaire et parlaient avec sympathie de la Présence réelle. Tout ce langage tranchait trop sur l'anglicanisme et résonnait trop évidemment comme un écho du romanisme, pour que les anglicans n'en fussent pas émus, pour que ce levain nouveau ne soulevât pas la masse anglicane jusque-là plongée dans une bourgeoise apathie. Les protestations ne manquèrent point de se pro-

duire; mais que pouvaient-elles contre cette jeune école d'Oxford, qui recrutait ses disciples panni les étudiants les mieux doués et les plus fervents, et dont les chefs étaient si unis et si fidèles à proclamer qu'ils n'avaient point d'autre mère que rÉglise anglicane ?

En 1839, rharmonie qui régnait entre Newman et Pusey commença à se rompre. La ligne de séparation fut d'abord imperceptible, mais elle s'élai^il d'année en année, et à la fin il y eut, entre ces deux grandes âmes, un fossé profond et infi'anchissable. Newman douta de la légitimité de son Eglise, tandis que, selon toute apparence, Pusey n'en douta jamais : de là cette division qui sépara bientôt ces deux esprits. C'est à dessein que je dis ces deux esprits, car les cœurs ne furent jamais divisés. Pusey garda si avant dans le cœur raffection de Newman, qu'il ne prononça jamais une parole de blâme au sujet de la conversion de son ami. Newman, de son côté, après des tentatives infructueuses pour attirer Pusey dans l'Eglise romaine, respecta jusqu'au bout la bonne foi de son ancien collègue d'Oxford.

Newman en vint donc à douter de son Eglise.

A travers ses études historiques, il lui apparut que les anglicans du xix*' siècle étaient en face de l'Église romaine comme les monophysites du VI® siècle. Ses troubles s'accrurent encore à la lecture d'un article du D"" Wiseman, dans la Dublin

Review. 11 vit, dans les pages du savant conlroversiste, que les anglicans n'étaient pas plus de rÉglise que les donatistes combattus au v* siècle par saint Augustin. Pusey lut à son tour ce qu'avait lu Newman : mais il resta impassible devant ce qui avait ébranlé Newman. Pusey ne vit donc pas ce qu'avait vu Newman ; il ne sentit pas ce qu'avait senti Newman. Et pour comprendre cette différence, qui tient assurément à la constitution même des âmes, il faut se rappeler la parole que disait un jour La Mennais au bord de la mer: « Tous ces gens regardent ce que je regarde; mais personne ne voit ce que je vois. »

11 est vrai que la première impression de Newman se dissipa ; peut-être fut-ce sous l'influence du calme de Pusey. Mais cette paix ne fut pas de longue durée : l'angoisse revint bientôt au cœur de Newman. Son parti se divisa ; parmi ses disciples, les uns se livrèrent au protestantisme, qu'il regardait comme une détestable hérésie, les autres se rangèrent du côté de Rome, où il sentait bien qu'étaient les réserves de vie chrétienne. Pour endiguer ce mouvement vers Rome et « sauver sa pauvre Église », comme il disait, il tenta un suprême effort dans le tract 90, où il s'évertua à démontrer que tout ce qu'il y a d'enviable dans l'Eglise romaine est contenu dans les dix-neuf articles fondamentaux de l'anglicanisme. Mais, condamné par son Église et par l'Université pour

cet essai de conciliation, persuadé que son Eglise ne voudrait pas rentrer dans les voies de la vérité, Newman se replia d'abord sur lui-même, en proie à une douloureuse tristesse de ce qu'il avait échoué dans le renouvellement de son Église; puis il s'isola tout à fait de son milieu d'Oxlord en se retirant dans sa petite campagne de Littlemore : et après des années de combats intérieurs, de prières ardentes et d'études incessantes, il entra humblement dans FEglise romaine le 9 octobre 1845. Pusey fut, durant six ans, le témoin de ces luttes intimes; il en suivit les moindres péripéties ; toujours il eut Fespoir que Newman guérirait de ses doutes et deviendrait Tinébranlable colonne de l'anglicanisme ; il ne cessa de prier pour que la crise de son ami se dénouât conformément à ses propres désirs. Quant à lui, sa confiance dans son Eglise ne fut jamais atteinte. 11 connut toutes les hésitations de Newman, et il n'hésita point. 11 vit Newman désespérer de l'Eglise anglicane ; pour lui, bien qu'il vît ses profondes misères et se désolât de sa léthargie, il n'en désespéra point. Et tandis que Newman partit vers Rome, il demeura.

Après Newman, ce fut le tour de Faber, de Wilberforce et de bien d'autres ; Pusey les regretta, et il demeura.

Six ans plus tard, il vit Manning se détacher, et ce départ de Manning produisit dans le clei^é

anglican une large déchirure : toujours impassible, il demeura.

Ce qu'il y avait de plus savant, de plus pur, de plus religieux dans FEglise anglicane se mettait en route vers Rome ; Pusey s'en affligeait, mais sa confiance ne se troublait pas.

A partir de 1845, la longue vie de Pusey semble enveloppée d'une intense mélancolie. Autour de lui se groupent les âmes les plus ferventes de l'anglicanisme ; sous le nom de Ritualisme, elles pratiquent un christianisme moins froid, moins protestant, plus voisin du catholicisme. Devenu le chef de ces chrétiens arrêtés à mi-côte, Pusey doit sentir qu'il n'est pas avec son monde. Son monde à lui, le monde de ses amis, le monde du Mouvement tractarien, le monde de Faber, de Newman et de Manning est à Rome. Demeuré dans son Eglise, malgré la vénération dont on l'entoure, Pusey n'en est pas moins un exilé dans son pays. Fidèle à lui-même, il y demeurera jusqu'à la fin de sa carrière, servant Dieu dans Tamour du Christ, confessant que TEghsc doit être une, catholique et apostolique, mais n^osant jamais avouer qu'elle n'est elle-même que dans l'Eglise romaine.

Cette obstination de Pusey dans l'Eglise anglicane, voilà bien le problème que nous nous propo-

sons d'éclaircir. Nombre de catholiques français vn ont été surpris, et plusieurs scandalisés. La grâce aurait-elle manqué à Pusey ? Y aurait-il eu dans la conscience de cet homme un défaut de sincérité ou d'humilité ? Ou bien TEglise romaine n'aurait elle pas des notes de vérité assez évidentes pour entraîner ladhésion d'un esprit éclairé ? Autant de suppositions erronées ou injurieuses qu'il nous faut d'abord écarter.

Gomment la grâce de la conversion aurait-elle manqué à Pusey ? Dieu la lui aurait-il refusée, ou bien Pusey aui*ait-il trop peu prié ?

Ne disons point que Dieu a refusé à Pusey la grâce de la conversion. Certes, la distribution des grâces divines est un grand mystère, l'inégalité paraît n'être point douteuse ; nous ne saurions dire au juste ce qui en ouvre si largement les canaux sur certaines âmes, ni ce qui en diminue le courant sur certaines autres. Les desseins de Dieu sont impénétrables, et l'aptitude des hommes à mériter ses dons ne Test pas moins. Mais ce qui ne peut être mis en doute, c'est la volonté formelle de Dieu de sauver tous les hommes, c'est qu il donne à tous les moyens suffisants d'arriver à connaître la vérité. En doutant que Dieu ait accordé à Pusey la grâce convenable, bien loin d'éclairer la question qui nous occupe, nous ne ferions qu'ajouter des ténèbres aux ténèbres.

D'ailleurs, Pusey ne semble point avoir failli au

devoir de la prière. De bonne heure, il avait bien montré que la religion n'était, à ses yeux, ni un sentiment vague, ni une philosophie stérile. Son christianisme avait toujours été une vie s'exprimant en actes pieux. Pusey avait prié dans sa jeunesse. Sa ferveur avait redoublé durant la période si ardente du mouvement tractarien. Voyez sur quel ton de piété il racontait à Newman la mort de sa fille : « Que le nom du Seigneur soit béni ! dit-il, vos j^rières et celles de mes amis ont été entendues, Fenfant de vos sermons a été acceptée par Dieu, et elle est en paradis... Souvent, dans la nuit, je m'étais servi avec elle de la prière Anima Christi. Je lui répétai la formule : Puisse la Face de Notre Seigneur Jésus-Christ t'apparaître douce et joyeuse... Elle se tourna vers moi et alors passa sur ses lèvres un sourire céleste, si plein d'amour aussi... H y a quelques jours, sa mort- me paraissait le plus épouvantable malheur ; maintenant, je ne donnerais pas ce sourire pour le monde entier ». Dites-moi, mes Frères, si de tels accents ne sont pas ceux d'un homme à qui le contact de Dieu est familier, et si la prière convaincue et confiante ne montait pas naturellement à ses lèvres. Si, même, nous cherchons le trait qui doit caractériser Pusey devant l'histoire, nous ne dirons pas qu'il fut savant et homme d'étude, mais plutôt qu'il fut pieux et homme de prière. C'est la piété qui, par dessus tout.

se dégage de cette haute physionomie morale.

Dirons-nous, pour expliquer son obstination sereine dans Fanglicanisme, qu'il ne connut pas assez le catholicisme ? Non, nous ne le dirons pas. Car il connut, au contraire, le catholicisme mieux que ne le connaissent même un grand nombre de prêtres catholiques. Il le connut dans ses origines scripturaires et historiques ; ses recherches savantes entraient même pour une si large part dans sa vie, qu'il y associa sa bien-aimée compagne. Eii épousant miss Barker, ne lui avait-il paus déclaré qu'elle prenait un student? Il le connut sous sa forme la plus moderne, dans ses rites et ses dévotions qu'il emprunta souvent, dans ses controverses théologiques qu'il suivit de près, dans son organisation disciplinaire qu'il tenta d'imiter jusque dans la création d'ordres hospitaliers ou contemplatifs. Du cathohcisme, rien n'échaiq)a au regard averti de Pusey, ni son histoire ni ses institutions.

Serait-ce donc que le catholicisme romain ne porte point assez visiblement les marques de fci véritable Église ? Loin de nous ce blasphème. Car il est aisé de reconnaître que l'EgUse rooiaine possède, et possède seule, toutes les notes que doit présenter l'Eglise du Christ : seule, elle constitue l'unité parfaite des croyants sous l'autorité d'un même chef; seule, elle remonte jusqu'à Pi^re, l'élu de Jésus-Christ, par une suite non interrompue de pasteurs légitimes ; seule, elle embrasse

toute la terre dans son apostolat eflGeaee, et apparti^it à toutes les nations en se tenant indépendante à l'égard de tous les pouvoirs ; seule, elle exerce sur tous les fidèles une discipline intellectuelle par renseignement infaillible. A qui cherche d'un coeur sincère FÉglise fondée par Jésus-Christ, rÉglise romaine répond avec assurance : c'est mm. Les preuves de sa divine origine, assez visibles poiu* être reconnues de ceux qui veulent la découvrir, n'entraînent pas, néanmoins, si invinciblement l'adhésion, qu'il ne reste un pas à franchir par la Ixmne volonté, un mérite à conquérir par la foi.

Dirons-nous que Pusey vit clairement la vérité, mais que, meotant à sa pr(^re conscience qui le soUidtait, il n'eut pas le courage d'accomplir la démarche de la conversion ? Non, nous ne dirons pas cela non plus. Car la longue et noble vie de Pusey proteste contre ce manque de sincérité et de générosité. 11 ne semble pas que le respect humain ait jamais eu prise sur lui. Lorsqu'il fut convaincu que certaines croyances devaient être mises ^i évidence devant rÉglise anglicane, comme la foi en la Présence réelle, ou Finfluence salutaire de la Confession, ou la nécessité d'ime autorité enseignante dans l'EgUse, il ne calcula jamais ave^ les inconvénients d'ordre temporel qui en résulteraient pour lui. Etre mis au ban de Topinion dans son pays, se voir renié par les digni-

29a LE RÉVEIL DU CATHOLICISME EN ANGLETERRE

taires de son Eglise, être accusé de connivence avec Rome, être condamné à descendre pour un temps de sa chaire de professeur : rien de tout cela ne suspendit jamais sur ses lèvres une parole qu'il jugeait vraie et utile à dire, rien de tout cela ne ralentit jamais son zèle dans rétablissement des formes religieuses qu'il jugeait nécessaires à la rénovation de son Eglise. La droiture de cœur et la vaillance du caractère ne lui manquèrent pas plus que le savoir et la piété.

Mais, alors, le problème se complique et devient angoissant. En apparence, il ne manque rien à Pusey pour qu'il se convertisse; et cependant Pusey résiste toujours au courant qui emporte ses amis ; il vit et il meurt, Fâme sereine, dans Tanglicanisme. Il y a là une énigme dont il nous faut découvrir le secret. AUons donc encore plus avant.

Partons de cette première remarque : Newman a douté de son Église, Pusey n'en a jamais douté.

Une heure vint où Newman. entraîné par la logique de ses pensées, se dit à lui-même : « Nous ne sommes pas une portion de la véritable Eglise. Divisés dans la foi et dans les rites, nous ne formons une unité ni entre nous ni avec le reste des chrétiens. Dépourvus d'une autorité enseignante.

nous ne pouvons nous rassembler dans les mêmes croyances ni dans les mêmes pratiques. Depuis la violente séparation opérée par Henri VIII, nous sommes une branche séparée du tronc primitif, et la succession de nos pasteurs, bien qu'ininterrompue, ne nous rattache plus d'une façon légitime au collège des apôtres. Là est la cause, ajoutait tristement Newman, du dépérissement religieux qui est si manifeste dans l'Eglise anglicane. La vie ne lui sera rendue active et féconde que si, de nouveau, elle se greffe sur le tronc ancien d'où elle a été violemment arrachée. »

Tout autres étaient, à la même heure, les raisonnements de Pusey. Si fort et si tendre était son amour pour l'Eglise anglicane, que, sans fermer les yeux sur ses profondes défectuosités, il s'excitait à croire quand même à sa légitimité. « Sans doute, disait-il, notre Eglise a des lacunes et des faiblesses; mais n'est-ce pas notre devoir d'y remédier ? Si elle est en léthargie, il y a espoir, en la galvanisant, d'y ramener la vie. Elle est notre Mère ; nous sommes tenus d'être pour elle des fils dévoués. L'autorité doctrinale semble s'y être éclipsée ; mais la science de ses Docteurs la lui rendra. Elle est extérieurement séparée de l'Eglise de Rome et de l'Eglise grecque ; mais ces trois églises ne sont-elles pas trois branches également légitimes issues du même tronc antique, et n'est-ce pas la même sève de l'esprit du Christ

qui circule dans les trois ? Si « notre pauvre Eglise » est languissante, rendons lui sa verdeur primitive par notre ferveur religieuse ». C'était à peu près dans ces termes que Pusey s'encourageait lui-même à demeurer, malgré tout, dans son Eglise. 11 tenait pour accessoires les difficultés que Newman considérait comme fondamentales. Ce que Newman voyait d'irrémédiable dans l'anglicanisme lui paraissait, au contraire, guérissable. Il ne doutait donc pas; il gémissait seulement.

Mais pourquoi Pusey est-il si ferme là où Newman doute ? Tous deux sont en face des mêmes objections : il doit y avoir un argument qui met Pusey dans la paix, et qui laisse Newman à toutes ses inquiétudes. Oui, et c'est l'argument de Texpérience religieuse.

Voyez l'action prépondérante qu'il exerça sur l'esprit de Pusey. Autour de lui, Pusey a vu de près des âmes vertueuses et saintes. Les vertus morales ont fleuri à son foyer ; les admirables dispositions de sa femme et de sa fille, au lit de la mort, ont laissé dans son âme une empreinte ineffaçable. Or ces vertus ont été le fruit de la piété, de la piété vécue dans l'Église anglicane. Lui-même, il prend conscience de tout ce que sa foi religieuse opère en lui de saintes énerves morales; il tient ces hautes aspirations et cette force de vaincre le mal des exercices pieux et des pénitences austères qu'il accomplit. Le groupe

tractarien d'abord, puis rassociation ritualiste, tire de la même vie religieuse le même profit moral. L'Eglise anglicane fait donc des saints. Et comme les saints ne sont produits que par la vertu divine^ la vertu divine réside donc dans TEglise anglicane. Dès lors, pourquoi sortir d'une Église bénie de Dieu par la sanctification des fidèles ? Obsédé par cet argument de Texpérience religieuse, Pusey ne tenait plus compte d aucune autre considération. Né dans une EgUse k laquelle il croyait que Dieu donnait sa grâce, il n'en voulut jamais sortir. Cet unique motif suffit à écarter le doute.

Newman n'ignorait point les vertus qui fleurissaient alors dans Tanglicanisme. N'avait-il pas, plus que personne, activé du souffle de son âme le foyer de la renaissaniee religieuse? N'était-il pas le chef avéré de ceux qui avaient éveillé de plus hautes ambitions morales en ranimant la piété chrétienne? N'avait-il pas lui-même expérimenté comment, par plus de prière, on réalise en soi une vie meilleure ? Assurément. Mais, plus logicien que Pusey, il savait aussi que l'expérience religieuse n'est ni le seul ni le principal critère de la valeur d'une Eglise. Soit : il y avait de la piété dans l'Eglise anglicane ; mais il y en avait aussi, et non moins vive, dans l'Eglise romaine ; c'était même à cette Eglise romaine que les tractariens avaient emprunté leurs exercices les plus religieux pour rajeunir la vie chrétienne dans leur

Eglise. Soit : il y avait de réelles vertus, héroïques même, dans TEglise anglicane ; mais il y en avait aussi, et de non moins généreuses dans TEglise romaine ; c'était même à cette Eglise romaine que Pusey allait bientôt emprunter les pratiques austères de la perfection monastique. Dès lors, Texpérience de l'Eglise romaine valait Texpérience de l'Eglise anglicane. Que conclure de là, sinon que les deux Eglises étaient légitimes, quoique séparées? C'était la conclusion de Pusey; ce lïe pouvait être la conclusion de Newman. Aux yeux de Newman, l'Eglise perdait ainsi son unité, et il ne concevait pas que l'Eglise du Christ n'eût pas une unité. D'ailleurs, il admettait bien qu'il y eût de la piété et des vertus des deux côtés, dans l'Eglise légitime et dans l'Eglise illégitime. Car, en quelque lieu et sous quelque confession que prie l'homme de bonne foi, Dieu entend sa prière et la vivifie de sa grâce, comme l'air emplit les poumons de tous ceux qui dilatent leur poitrine : Dieu ne manque jamais à Thomme qui l'invoque d'un coeur sincère. Néanmoins, si une Eglise est légitime et dans la voie des desseins de Dieu, Dieu s'y rend plus présent par sa grâce que dans celle qui est illégitime ; il impose même aux hommes le devoir de rechercher laquelle des deux possède le vrai héritage du Christ, et d'adhérer par l'esprit et par la pratique à celle qui porte la marque du Christ. Donc, concluait Newman, on ne peut s'en tenir

à Texpérience. A supposer qu'il y eût une puissance de vie religieuse égale de part et d'autre. — ce qui ne peut pas être, puisque le principe de vie aura toujours plus de fécondité du côté de la vérité, — il resterait encore à rechercher quelle est rÉglise uniquie qui est la vraie dépositaire des grâces authentiques du Christ.

Ce fut à cette recherche que s'adonna Newman, tandis que Pusey prenait son repos dans l'expérience religieuse. Et pourquoi cette inquiétude dans Newman, et cette paix dans Pusey ?Ici nous allons toucher au fond du problème, et nous en trouverons la solution dans la divergence des deux natures de Newman et de Pusey. Et vous n'en serez pas surpris, mes Frères, si, vous observant vous-mêmes, vous avez appris à quel point notre nature influence tous nos mouvements d'âme, nos idées et nos sentiments.

Newman est inquiet par nature ; il cherche; il veut plus de vérité ; il a besoin de profondeur et de précision ; les solutions superficielles, qui laissent possibles les surprises, ne lui plaisent pas; son regard ne s'accommode pas des à peu près, il exige que les objets soient mis au point. Pusey est, au contraire, une âme sereine par nature ; il aime la vérité de tout son être, mais il est tranquille avec la part qu'il possède ; il sait qu'on ne va au fond de rien, et il se contente de ce qu'il atteint ; persuadé que l'homme gagne plus à bien

vivre de ce qu'il a qu'à chercher plus avant, il se tient paisible dans la jouissance de la vérité acquise ; il ne se trouble pas de ce qui lui échappe, il ne cherche pas.

Dès que Newman, dans ses recherches, a découvert la difficulté, il travaille, impatient, à la supprimer ; elle Toffusque, elle le fait souffrir, il ne peut vivre avec elle ; ayant rencontré de graves objections contre sa foi anglicane, il devait ou bien les résoudre ou bien passer du côté de Rome ; ce fut pour trouver la paix qu'en effet il passa du côté de Rome. Pusey, de lui-même, n'aperçoit pas les difficultés ; si elles s'imposent à lui, parce qu'on les lui signale, il ne s'en émeut pas jusqu'à l'inquiétude, il ne fait pas effort pour les supprimer; il s'arrange avec les difficultés, parce qu'il pense qu'il n'y a aucun chemin sans fondrières; comme, sur lui, la vie a plus d'empire que la pensée, il maintient l'ordre de sa vie en dépit des obscurités de sa pensée.

Pour aller jusqu'au bout, nous dirons que Newman organise sa vie d'après sa pensée, tandis que Pusey abandonne à sa vie l'organisation de sa pensée. Newman sait, assurément, tout ce que la vie suggère à l'esprit ; dans sa carrière apologétique, il paraîtra même à plusieurs donner la prépondérance à ces suggestions de la vie sur la pensée. Cependant, croyons-nous, pour qui va jusqu'au fond de sa philosophie, du moins à l'épo-

que de sa conversion, Newman livre à sa pensée la direction de sa vie ; il est logicien, il agira comme il pense ; il quittera Tanglicanisme, parce qu'il ne croit pas que ce soit la vraie Eglise; il embrassera la communion romaine, parce qu'il est persuadé que l'Eglise de Rome est seule en possession de l'héritage du Christ. — Tout autre, à mon avis du moins, apparaît Pusey. Pusey n'est pas tant un logicien qu'un praticien. En lui, c'est la vie qui commande à l'esprit ; il pense comme il vit. Né dans l'Eglise anglicane, formé à la piété et à la vertu dans l'Eglise anglicane, faisant chaque jour l'expérience de Taction intime de Dieu sur son âme dans l'Eglise anglicane, il en conclut que l'Eglise anglicane est la vraie héritière du Christ, qu'on plait à Dieu quand on y demeure. Jusqu'à la fin de sa longue carrière de quatrevingt-deux ans, il gardera cette conviction que l'Église anglicane est légitime, puisqu'il s'y sanctifie en y demeurant, et qu'avec lui des milliers d'âmes y prient Dieu avec ferveur et y confessent Jésus-Christ avec fidélité.

Je ne sais, mes Frères, si vous serez satisfaits de la solution que je vous présente. Je l'espère cependant. Car, si Pusey^n'a eu ni moins de conscience, ni moins de savoir, ni môme moins de piété que Newman, ainsi que l'histoire de ces deux grandes âmes en fait foi, il faut bien admettre que la divergence qui sépara si profondément

leurs deux existences, lira son origine de la constitution si difTérente de leurs tempéraments intellectuels et moraux.

Mais de cette analyse d'âmes et de situations se dégagent pour nous d'importantes conclusions.

La première est que nous n'avons point le droit de juger sévèrenient Pusey. Certes, nous devons regretter, pour lui et pour nous, qu'il ne soit point arrivé à la pleine lumière de la vérité catholique. Quelles joies n'eut-il pas goûtées en buvant aux sources abondantes et pures de la piété de notre chère Eglise romaine, lui qui savourait avec* tant de bonheur les gouttes qui en jailUssaient jusqu'à lui ! Quelle force n'eût-il pas apportée à notre Eglise! Certes, la conversion de Newman fut une conquête dont l'histoire ne perdra jamais le souvenir ; mais la conversion de Pusey, même avec un moindre retentissement, eût entraîné de plus heureuses conséquences. Pusey étant resté anglican, toutes les âmes religieuses, à qui d(*s études personnelles n'ouvraient pas les portes de la vérité catholique, se sont autorisées de son nom pour demeurerdans l'anglicanisme et se sont groupées autour de lui comme autour d' un foyer de vie. Si, au contraire, Pusey s'était converti, nous

avons le droit de penser que la brèche faite par son départ dans les murs de Tanglicanisme eût été si large et si profonde, qu'un nombre incalculable d'anglicans l'eussent suivi sur le chemin de Rome.

Dieu n'a point permis cette conversion. Il avait assurément ses desseins, que nous pouvons timidement pressentir en finissant.

Pusey converti, une plus large déchirure se fût produite dans l'anglicanisme, mais en même temps une distance plus infranchissable eût séparé l'Eglise anglicane de l'Eglise catholique. Le passage de l'une à l'autre eût été plus malaisé et, partant, plus rare.

Au contraire, Pusey s'étant obstiné dans l'anglicanisme, par lui l'esprit religieux se renouvelle dans toute TAngleterrc, par lui s'étabUt une station d'avant-garde où, sans être encore catholique, on n'est déjà plus guère anglican. Du vieil anglicanisme au Ritualisme de Pusey, la route est aisée. Une fois établis dans le Ritualisme, les anglicans voient de si près le catholicisme qu'ils cessent de le haïr, et ils lui font de si larges emprunts, qu'ils arrivent promptement à souhaiter d'en vivre entièrement. Aussi ne faut-il pas être surpris que les conversions se produisent principalement parmi les disciples de Pusey. En créant le Ritualisme, Pusey a donc élevé une sorte de portique devant le temple de Dieu : ceux qui y pénètrent sont

300 LE BÉVEIL un CATHOLICISME EH ANGLETEBEE

naturt'lleinenl inclinés à frapper à la porte de la \Taie Eglise.

Dans l'histoire religieuse du xix* siècle, la figure de Pusey apparaîtra comme celle d'un pilote bienfaisant, qui accueille sur sa barque de nombreux passagers et les conduit à l'autre rive d'un grand fleuve, sans jamais aborder lui-même sur cette terre où il dépose les voyageurs.

Pie IX l'avait justement défini d'un mot piquant, lorsqu'il l'avait comparé aux cloches qui, dans le beffroi, sonnent à grandes volées pour appeler les fidèles, et cpii n'entrent jamais dans l'église prendre part à l'office qui s'y célèbre.

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