AU XIX« SIECLE
PREMIERE COiNFEREXGE
État du catholicisme en Angleterre à la fin du XVIIP et à la fin du XIX' siècle ^
Nous sommes groupés ici, mes très ehers PVères, comme une armée qui a l'ambition de conquérir un grand peuple. A ce peuple nous ne voulons enlever ni son territoire, ni ses vastes colonies, ni son riche commerce ; et c'est pourquoi nous n'emploierons contre lui ni les ruses de la politique, ni les meurtriers engins de la guerre. C'est au cœur seulement que nous visons, c'est l'âme de la nation anglaise que nous voulons gagner à la foi catholique. Et, comme les âmes sont des places fortes qui ne se prennent que par la grâce de Dieu, nous n'aurons point recourâ à d'autres armes qu'à celles de la prière. Vraie croisade de prière, en effet, que
d. Conférence du 10 mars 1901.
cotte mission confiée par Léon XIII à notre zèle : le retour de rAngleterre à son antique foi, tel est le but de nos efforts.
Pour ranimer dans vos cœurs cette ardeur conquérante, la flamme de Fapostolat, vous venez chaque mois, mes Frères, au pied de cette chaire, entendre nos appels et nos exhortations. Nous n'avons qu'un mot à vous dire, toujours le même, celui du Maître : « Demandez et vous recevrez ; il faut prier, et ne point vous lasser ». Mais nous avons résolu, pour vous le dire plus efficacement, de faire passer sous vos regards les grands faits de 1,'histoire religieuse de TAngleterre : car, plus \ ous connaîtrez à fond les destinées de cette nation, plus aussi sera vif Fintérêt que \ ous porterez à sa conversion, et plus seront ferventes vos supplications en sa faveur.
La part qui m'est échue dans ce plan d'instructions consiste à vous raconter le mouvement religieux qui s'est opéré en Angleterre durant le XIX* siècle : le protestantisme inquiet de lui-môme après trois siècles d'un triomphe insolent ; le catholicisme renaissant et reprenant conscience de luimême après une longue et douloureuse agonie. .
Et, puisqu'il s'agit d'étudier un mouvement, nous commencerons ce soir par en considérer les deux termes, le point de départ et le pohit d'arrivée. Où en était le catholicisme en Angleterre à la fin du XVIII® siècle? Quelle est présentement sa situa-
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lion à Tauroro du xx*^ siècle ? Frappés du chemin parcouru par l'àme anglaise durant le xix® siècle, nous serons plus curieux de rechercher ensuite les phases diverses par lesquelles elle a passé.
Où en était lÉgUse catholique en Angleterre à la fin du xviii*' siècle? Mieux vaudrait peut-étn* demander s'il y avait encore une Eghse catholiqui» en Angleterre. Après deux siècles et demi de la persécution la plus habile et la plus persévérante, y avait-il encore des âmes en qui la foi catholique ne fut pas éteinte, y avait-il encore des sanctuaires où Fauguste sacrifice de la messe fut célébré, y avait-il encore quelques pasteurs qui eussent échappé aux pièges tendus par la plus tyrannique des législations ? Oui, mes Frères, de Tancienni^ Eglise il y avait encore des restes, des restes si mesquins qu'ils étaient dédaignés, mais des restes si vivants qu'ils étaient prêts à reverdir puissamment, sitôt qu'un souffle de liberté passerait sur eux.
Qui dira le nombre de ces fidèles que Dieu S(^ réservait comme la semence de l'avenir? Qui eût pu les compter, alors qu'ils n'osaient se produirez au grand jour? Ce que nous en savons de plus exact, est ce mot du grand publiciste Burke : « 11 en reste assez pour faire des martyrs, mais trop
peu pour inspirer des craintes au pouvoir. » Avançons, si vous le voulez, le chiffre de 50.000 catholiques, soit un catholique sur 400 Anglais. Les prêtres étaient rares, toujours exposé^ à la délation et à la torture, souvent inconnus, tant leurs retraites étaient ignorées de la plupart des catholiques eux-mêmes. Quatre vicaires apostoliques les dirigeaient au nom du Saint-Siège. Il n'y avait aucune église en évidence ; les réunions pour le service divin se tenaient soit dans les maisons privées, soit dans quelques oratoires situés au fond des impasses ou perdus dans la campagne déserte ; FEglise, on le voit, était revenue aux Catacombes.
Quelques siècles auparavant, l'Angleterre se faisait gloire d'être le joyau de l'Église catholique ; elle se félicitait d'être le « douaire de la Vierge » ; elle était fière de ses dix siècles de fidélité, des églises dont sa piété avait couvert son territoire, de ses évêques et de ses docteurs, de ses moines et de ses missionnaires ; elle s'appelait, avec un légitime orgueil, « l'Ile des Saints ». Comment en estelle venue à renier ce glorieux passé, et pourquoi veut-elle en effacer jusqu'au dernier vestige ? Sur cette terre autrefois si franchement catholique, pourquoi les catholiques sont-ils si clairsemés et si fuyants qu'ils sont introuvables ?
Je ne vous raconterai pas l'histoire du schisme d'Henri VIII, les passions et la colère d'un prince puissant, les susceptibihtés de la nation, la fermeté
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(lu Pontife romain, qui sacrifia un empire à l'intégrité de la morale, ni la désertion criminelle d'évèques courtisans, ni les cruautés d'une reine fanatique. Qu'il me suffise de mettre sous vos yeux la législation sous laquelle gémissait TEglise catholique, et vous comprendrez sans peine que, sous un tel joug, elle ne pouvait que périr. La seule chose qui doive nous surprendre, c'est qu'elle n'ait pas été totalement anéantie.
La loi mettait le catholique hors de la société. Pour lui, point de place au Parlement, ni au barreau, ni dans aucun emploi public : il avait perdu
ses droits de citoven.
La loi le poursuivait jusque dans sa maison et ne lui accordait pas même la paix de la vie privée.
Les impôts étaient doublés pour lui. S'il ne fréquentait pas le temple protestant, il était puni d'une amende de 20 livres par mois. Il avait défense de porter des armes pour se protéger ; prisonnier dans sa propre maison, il ne devait pas s'en éloigner à plus de cinq milles.
Une femme catholique, mariée à un protestant, perdait les deux tiers de sa dot, si elle n'allait pas au temple avec son mari ; et elle était passible d'emprisonnement, si son mari ne payait sa rançon au prix de 10 livres par mois. Sur la réquisition de quatre magistrats, un catholique devait se faire protestant sous peine de bannissement pour le reste de ses jours.
Deux magistrats avaient droit, à toute heure^ de faire des sommations à tout catholique égé de plus de seize ans; s'il persistait durant six mois dans son refus de se faire protestant, il était déclaré incapable de posséder, de faire aucun achat, de passer aucun contrat; et ses terres, s'il en avait, étaient confisquées au profit de son plus proche héritier.
Il y avait amende contre quiconque introduisait un prêtre catholique dans sa maison; Famende était énorme contre celui qui envoyait ses fils à Fétranger dans une école catholique ; les enfants ainsi élevés hors des écoles protestantes ne pouvaient ni hériter, ni acquérir, ni posséder.
Tout prêtre convaincu d'avoir dit la messe était condamné à 120 livres d'amende; tout fidèle convaincu d'y avoir assisté était passible de 60 li\Tes. Tout prêtre revenu d'exil, qui refusait de se faire protestant, était passible de la peine de mort ; la peine de mort aussi pour tout protestant qui se faisait catholique, et pour tout catholique qui avait préparé ou conseillé la conversion.
Et, pour encourager la délation, la loi attribuait les biens des catholiques à leurs parents protestants qui les dénonçaient aux magistrats.
Serez- vous surpris, mes Frères, que Burke ait dit d'une telle législation « qu'elle était un outrage à la nature humaine ? » Aussi la nature humaine protestait; et souvent des magistrats, pris d'une
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compassion qui les honorait, n'appliquaient pas do si tyranniques lois. Mais elles existaient, elles demeuraient comme une arme redoutable aux mains du caprice, de la cupidité ou du fanatisme. Elles firent tomber tant de tètes catholiques, qu'à la fin le sol anglais parnit à peu près déhvré de ce qu'on appelait avec mépris les « odieux rejetons du papisme. »
11 y eut cependant une puissance plus nuisible au catholicisme que la législation : ce fut l'opinion. Ce que le glaive avait épargné tombait sous les coups de la haine ou du dédain. Car rien ne fut négligé, pendant près de trois siècles, pour jeter le discrédit sur le catholicisme, à tel point que le protestantisme vivait moins de principes qui lui fussent prqpres que de l'opposition qu'il faisait au papisme. Dans les écoles et les conférences publiques, par les journaux et les livres^ dans les prédi- <îations rehgieuses et jusque dans la formule du serment prononcé parles hommes d'État, l'Eglise romaine apparaissait comme le spectre abhorré qu'il fallait maudire sous peine de forfaiture : image repoussante qui hantait les cerveaux anglais et leur inspirait, sans plus de critique, une instinctive horreur.
Les catholiques, aux yeux de l'opinion, n'étaient pas des Anglais, mais des Italiens, des Irlandais ou des Espagnols, en un mot des papistes. Ils avaient l)eau protester que le roi n'avait point de plus
fidèles sujets ; leur protestation échouait devant cet invincible préjugé qu'ils ne pouvaient, sans trahir le roi, être fidèles au Pape. Devant un patriotisme mal éclairé, c'était leur condamnation.
D'ailleurs, les catholiques n'étaient-ils pas indignes d'être sujets anglais, puisqu'ils appartenaient à l'Église romaine, ce cloaque de corruption, où la sorcellerie et le mensonge, l'idolâtrie et l'immoralité exploitaient le sentiment religieux, où la superstition masquait l'impiété, où le clergé cachait, sous les dehors du célibat, les pires désordres.
Vraiment, mes très chers Frères, dételles calomnies, lorsqu'elles se répandent dans tout un peuple et qu'elles y trouvent crédit, si énormes qu'elles soient, près de gens sensés et réfléchis sur tout le reste, de telles calomnies atteignent le groupe d'hommes qui en est l'objet plus profondément que les décrets des pires persécuteurs. Aussi les catholiques étaient-ils honnis, éloignés de tout commerce, traités comme des êtres malfaisants ; pour les esprits forts, c'étaient des natures inférieures, des étrangers latins ou des dégénérés de la race anglaise.
Si encore les catholiques, libres de vivre et de s'affirmer au grand jour, avaient pu, par une fière attitude et par une puissante action sociale, dissiper ces lamentables préjugés! Mais non. Dans la triste condition où ils étaient réduits, ils semblaient,
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résignes, prêter le flanc au dédain de leurs adversaires. Gens proscrits, rebut de la société, ils vivaient cachés comme des coupables qui se dérobent à la justice; ils s'enfermaient dans des demeures sans éclat, qui ressemblaient à des prisons ; et s'ils sortaient dans les rues, ils rasaient les murs, comme honteux de paraître. Exclus des milieux où réside la vie d'un peuple et où s'agitent les intérêts d'une nation, non seulement ils étaient sans influence sociale, mais, débris d'un âge pass^î et d'un régime déchu, ils donnaient aux temps nouveaux l'impression de parasites dangereux auxquels la vie devait être mesurée.
Le catholicisme avait donc disparu presque totalement delà face de l'Angleterre : telle une immense forêt dont l'incendie aurait dévoi'é les branches touffues et les troncs vigoureux, et dont l'emplacement ne serait plus qu'un désert sans vie. Toutefois les flammes n'entament pas les racines, et l'espoir d'une renaissance demeure, tant que ces sources vitales ne sont pas desséchées. De même, dans l'Angleterre, ravagée par le schisme et l'hérésie, toute espérance n'est pas éteinte. Attendez et priez. Le fer s'émoussera, le feu s'éteindra, les bras qui frappent se lasseront ; et les racines vivaces alors reverdiront, une sève nouvelle circulera, et l'on verra refleurir encore la vie catholique sur le sol anglais. Saluons, mes Frères, ces catholiques, qui, aussi courageux qu'ils paraissent timides, gar-
dent intact, pour iin meilleur avenir, le sacré dépôt de leur antique foi.
Quelle magnifique floraison, en effet, nous avonj> maintenant sous les yeux ! Je ne te cherche plus, ô Église catholique d'Angleterre ; tu n'habites plus les souterrains et les ombres, tu ne te caches plus^ dans les angles, mais tu parais au grand jour, mais tu grandis au soleil de la liberté reconquise, maia tu attires sur tes progrès les regards de tout Funivers.
Permettez-moi, mes Frères, de vous citer des^ chiffres ; car seuls, en pareille matière, ils sont éloquents. L'Angleterre compte aujourd'hui 1.500.000 catholiques, soit trente fois plus qu'à la fin du xviii^ siècle. Et, tandis qu'il n'y avait alors qu'un seul catholique sur 400 Anglais, il y a présentement un catholique sur 20 Anglais. Si nous ajoutons les 365.000 catholiques écossais et les 3.549.000 catholiques irlandais, nous constatons que le catholicisme possède environ la septième partie de la population du Royaume-Uni, qui est de 40 millions d'habitants. L'empire britannique, dans toute son étendue, a 10 millions de sujets catholiques ; dans les divers pays de langue anglaise, les catholiques s'élèvent à 22.000.000. Si ce nombre vous paraît infime, — 22 millions de catholiques sur les 112
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millions d'hommes qui parlent anglais, — je vous ferai remarquer que Tanglicanisme, la religion officielle patronnée par le pouvoir, ne compte que 18 à 20 millions d'adeptes.
A la fin du xviii® siècle, F Angleterre et FEcosse étaient administrées par des vicaires apostoliques ; aujourd'hui, cinquante ans après la restauration de la hiérarchie, l'Angleterre catholique est gouvernée par un archevêque et quinze évéques, l'Ecosse par deux archevêques et quatre évêques. Le nombre des prêtres catholiques, tant réguliers que séculiers, s'élève au chiffre de 2.812 en Angleterre et au chiffre de 459 en Ecosse. Enfin les églises et les chapelles publiques sont au nombre de 1886, dont 1529 pour l'Angleterre, et 357 pour l'Ecosse. Et vous supposez bien, mes Frères, que tous ces nombres sont fort mobiles, car pas un jour ne se passe sans qu'on ait à enregistrer un progrès nouveau : ici une conversion, là une érection d'église, avec un accroissement constant du personnel sacerdotal par l'éclosion de vocations généreuses \
Le catholicisme ne s'affirme pas moins par son attitude que par le nombre. Les églises sont en évidence, tant dans les riches quartiers des villes que dans les populeux faubourgs ; elles se dressent fièrement jusque sur les places publiques, témoin
1: Je laisse ce texte tel que je l'ai écrit en 1901 ; mais lo lecteur doit être averti que tous ces chiffres ont été élevés par de nouveaux progrès.
cette majestueusecathédralequelecardinalVaughan élève aux portes de Westminster comme un acte public de foi catholique. Dans ces sanctuaires, désormais à Tabri de toute crainte, nos cérémonies catholiques se déroulent avec la splendeur des ornements sacrés et les plus riches inspirations de la musique religieuse. Le culte déborde jusque dans les rues, où Tanglican étonné et respectueux voit passer nos processions. Cette expansion de vie catholique ne soulève ni passion politique, ni fanatisme religieux : le catholicisme jouit, au delà de la Manche, d'une liberté, que des nations catholiques comme la PVance lui envient, hélas ! trop justement.
Cette liberté précieuse, si chèrement achetée par le long martyre des anciens, fut conquise, dans la politique et dans la pensée, principalement par deux hommes dont je tiens à prononcer les noms dès ce soir, O'Connell et Newman : O'Connell, le grand agitateur irlandais, qui força les portes du Parlement en faisant abolir les serments sacrilèges ; Newman, le penseur profond et Fécrivain éloquent, qui, dans le recueillement d'une âme sincère, entendit la voix de Dieu lui dire que TEglise de Rome était en possession de la vérité, et détermina par ses travaux et son exemple un si puissant mouvement de retour vers Funité.
Mais n'empiétons pas sur ce que nous aurons à raconter dans la suite. Aujourd'hui, constatons
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seulement que le catholicisme respire largement sous la protection d'une législation libérale. Les murs de Fancienne prison sont, en effet, tombés.
Désormais les catholiques sont électeurs, et ils sont admis aux charges publiques. Us comptent quarante et un pairs, cinquante-deux baronnets, vingt-six chevaliers, dix-sept membres du conseil privé; à la Chambre des Communes, ils ont quatre représentants pour TAngleterre et soixante-treize pour rirlande. On a vu, ces dernières années, la haute magistrature de lord-maire de Londres aux mains d'un catholique. Trois charges seulement sont encore inabordables aux catholiques : celle de lord chancelor^ celle de vice-roi d'Irlande et surtout celle du pouvoir souverain. Mais nous est-il interdit d'espérer que les barrières qui tombent une à une disparaîtront tout à fait, et que le catholicisme un jour trouvera un libre accès jusque sur le trône d'Angleterre? Les serments sacrilèges, direz- vous, ne sont-ils pas un obstacle insurmontable^.^ Assurément, s'ils devaient rester obligatoires. Mais les formules, qu'un roi ne peut prononcer sans outrager dix millions de ses plus fidèles sujets, sont des formules non moins caduques que les lois inhumaines. Ne savez-vous pas que déjà un mouvement d'opinion, créé par la noble lettre du cardinal Vaughan, prépare l'abolition de ces étranges serments ?
Citoyens anglais, les catholiques le sont pleine-
ment : ils jouissent de tous leurs droits, ils possèdent, ils trafiqu(înt, ils sont au barreau et dansl'administration, ils ont leurs écoles subventionnées par le gouvernement, ils ouvrent des collèges et des séminaires. Les prêtres ne sont plus traqués ni dénoncés à la justice; si, dans les^ rues, ils ne portent pas la soutane comme en France, ce n'est point pour se dissimuler, cai*^ rhabit spécial qu'ils revêtent les signale aux regards comme prêtres catholiques. Laïques et clercs sont admis à fréquenter les Universités; et de ce contact du haut savoir on est en droit d'espérer pour le catholicisme un notable accroissement de valeur. Les cardinaux de l'Eglise romaine ont mw place digne de leur rang dans les réceptions officielles. Chose étrange! aux obsèques de deux illustres princes de l'Eglise catholique, Newman et Manning, les protestants se joignirent en si grand nombre aux catholiques romains, que la mort de ces deux grands hommes parut un deuil national. L'Université anglicane d'Oxford ne les renie ni l'un ni l'autre, quoiqu'ils eussent quitté leur première confession, et elle garde leurs portraits parmi les hommes qui lui ont fait le plus d'honneur.
Tous ces faits accusent une profonde transformation dans la mentalité des anglicans à l'égard (lu catholicisme. Depuis que la législation s'est adoucie, les catholiques, libres de se montrer tels
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qu'ils sont, ont gagné les sympathies et tourné l'opinion en leur faveur. 11 s'est produit dans le peuple anglais, du moins dans le peuple qui pense, comme une nostalgie de Rome.
Les calomnies d^autrefois, malgré les efforts de quelques fanatiques attardés, n'ont plus cours dans les milieux réfléchis. Sujets fidèles de Sa Majesté, d'une loyauté sans ombre à l'égard de la Couronne, les catholiques sont respectés et traités, non plus comme des parias, mais comme des gens d'honneur. Le Pape n'est plus représenté comme l'Antéchrist ou le suppôt de Satan, mais bien comme le vrai évéque de Rome, le successeur de Pierre, le premier des pasteurs, à qui tout respect est dû : et s'il n'est pas encore reconnu dans sa juridiction sur l'Eglise entière, ne faut-il pas nous réjouir du moins que l'injure ait pris fin? Pourquoi, le respect une fois venu, l'obéissance ne viendrait-elle pas un jour? L'Eglise romaine n'est plus, aux yeux de l'Angleterre, un repaire d'idolâtrie ni une sentine de corruption : c'est la plus ancienne Eglise d'Occident; l'Eglise anglaise se reconnaît comme sa fille, mais fille autonome, qui doit à sa mère de la vénération et non de la dépendance. Ici encore, pourquoi ne pas espérer qu'après avoir fait, sur la voie du retour, la démarche de la vénération, l'Angleterre, poussée par la logique, accomplira aussi la démarche de la dépendance?
Dans ces conditions, les événements, qui, depuis six ans, se sont déroulés sous nos yeux, s'expliquent aisément. En 1893, la lettre du Pape ad Anglos fut accueillie avec la plus vive sympathie. Puis lord Halifax se multipliait afin d'aller porter en divers lieux des paroles d'union, affirmant aux anglicans qu'il fallait renouer l'ancienne communion avec l'Eglise romaine, que rien d'essentiellement incompatible ne séparait les deux Églises. De son côté, l'archevêque anglican d'York parlait de réunion, invitait les ministres et les laïques à faire bon accueil aux avances du Pape, tandis que l'archevêque angHcan de Cantorbéry prescrivait des prières publiques pour l'union. Gladstone, avec une franchise qui lui faisait honneur, reconnaissait les torts de l'anglicanisme, et faisait des vœux pour qu'un heureux accord mît fin à des malentendus de plus de trois siècles.
L'union en bloc a échoué, il est vrai; mais elle se poursuit lentement, non seulement par les conversions, dont le nombre s'élève chaque année de six cents à mille, mais aussi par les emprunts que l'anglicanisme fait au catholicisme.
11 emprunte le nom. Les tenants de la Haute Eglise ou ritualistes n'acceptent plus qu'on les nomme anglicans ni protestants; ils prennent résolument le nom de catholiques. Des confusions fâcheuses résultent de cette appellation nouvelle. Désormais, les voyageurs catlioliques qui visitent
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Londres doivent se déclarer catholiques romains, s'ils veulent n'être pas conduits au temple ritualiste.
La méprise serait d'autant plus facile, que ces voyageurs seraient témoins, dans ces églises anglicanes, de cérémonies semblables aux nôtres : on y célèbre les mêmes offices, jusqu'à la messe elle-même; les ministres revêtent des ornements sacerdotaux semblables aux nôtres, et qui souvent ont été fabriqués chez nos marchands de la rue Saint-Sulpice ; leur autel ne diffère point du nôtre; ils ont pris notre chant liturgique, et ils n'ont pas négligé d'envoyer des artistes che^z nos Bénédictins de Solesmes pour y apprendre les douces modulations moyenâgeuses. Non contents de reproduire notre liturgie, ils participent à nos dévotions : ils récitent les litanies de la Vierge et le chapelet; en certains endroits a pénétré le culte du Sacré-Cœur. Us pratiquent la confession ; ils ont institué des monastères ; et plusieurs ministres s'engagent au célibat comme les clercs de l'Eglise catholique romaine.
Enfin la Vierge semble reprendre possession de son antique douaire. Si vous visitez la célèbre église de A^^estminster, celle où les souverains sont sacrés par le primat, vous verrez l'image de Marie vous tendre la main au seuil de la porte. Allez ensuite dans cette immense église de Saint-Paul, que les anglicans du xvii* siècle ont bâtie pour en
faire la rivale de Saint-Pierre de Rome, et Fimage de Marie vous appai*aîtra encore, non plus sur la porte, mais dans le temple même, à la place d'honneur, au-dessus du maître-autel. Ayez confiance que là où la Mère est déjà entrée, le Fils entrera à son tour. D'ailleurs, avouons-le, les âmes religieuses d'Angleterre aiment sincèrement le Christ : il n'est point possible qu'un tel amour soit perdu, ni qu'il s'égare toujours.
A nous, mes Frères, incombe la mission de le ramener dans la voie d'où il n'aurait jamais du sortir. Acceptons avec joie, accomplissons avec fidélité cette œuvre de prières. Quand, il y a soixante ans, Newman hésitait encore sur la nécessité d'un retour à l'Eglise romaine, son ami Pusey, ayant appris qu'en France on priait pour lui, prononça cette mémorable parole : « Si la France prie pour Newman, Newmon est perdu pour l'anglicanisme. » A mon tour, je vous dirai, mes Frères, que, si vous remplissez dignement l'apostolat de prières que vous a confié Léon XIII, l'Angleterre^ à brève échéance, achèvera de revenir de l'anglicanisme à l'Eglise romaine.