DEUXIEME CONFERENCE
Influence du clergé français émigré sur la renaissance catholique en Angleterre ^
Il y a deux mois, mes très chers Frères, Tious comparions la situation du catholicisme en Angleterre à la fin du xviii® siècle à celle du temps présent . A la fin du xviii® siècle, l'Angleterre comptait à peine 50.000 catholiques; elle en compte aujourd'hui 1.500.000, c'est-à-dire trente pour un. Le catholicisme étouffait sous la pression d'une législation tyrannique, tandis qu'il respire aujourd'hui largement sous la protection d'une législation libérale. L'opinion enfin, si cruelle alors dans ses préventions à l'endroit des catholiques, leur est devenue sympathique, depuis que les anglicans ont envié leur nom et emprunté leurs pratiques religieuses.
Un revirement s'est donc produit en Angleterre, une renaissance catholique s'est donc opérée, qui
Conférence du 12 mai 1901. Voir Appendice A : bibliotlièque des ouvrages traitant du clergé français réfugié en Angleterre durant la Révolution.
se poursuit encore sous nos regards consolés. Et c'est de ce mouvement de retour vers Tunité de rÉglise que nous avons résolu de rechercher les causes et de parcourir les phases dans nos conférences. Nous nous bornerons, ce soir, à considérer la contribution du clergé français émigré à cette grande œuvre de restauration.
Jamais le peuple anglais ne parut plus éloigné du catholicisme que dans ces jours d'émeute de 1780, où Gordon souleva les foules et entraîna près de 100.000 hommes au Parlement, pour exiger, aux cris furieux de No Popery, « Pas de papisme », qu'on rapportât le bill de tolérance, qui, deux ans plus tôt, avait octroyé aux cathdtiques le droit de vivre et de posséder. Si on eût demandé alors à quelque politique ce qu'il pensait d'une conversion éventuelle de l'Angleterre au catholicisme, et quels obstacles il voyait à un pareil retour, il n'eût pas manqué de répondre que de longs siècles s'écouleraient encore avant que le peuple anglais revmt à l'antique Eglise, et qu'il y avait même, dans la législation, dans les préjugés de l'esprit et dans les antipathies du cœur, d'insurmontables barrières qui séparaient pour toujours l'Angleterre de l'Eglise de Rome. Mais les barrières humaines sont toujours fragiles, et un souffle de
Dieu suffit à les renverser. Il plut à Dieu, en effet, de faire crouler, toutes à la fois, les barrières qui faisaient un rempart au schisme anglais.
Est-il rien de plus mouvant qu'une législation? Les partis ont beau proclamer que les lois issues de leurs passions sont essentielles à l'Etat et par là intangibles, elles tombent avec eux sous l'assaut des partis contraires, surtout lorsqu'elles portent atteinte à la justice et à la liberté. Elles périssent tôt ou tard sous les protestations de la conscience humaine. Or, jamais la conscience humaine ne protesta plus éner^iquement que contre ces lois tyranniques, qui, en Angleterre, tenaient les catholiques comme sous Tétau, contre ces lois dont un grand écrivain, Burke, disait qu'elles étaient « un outrage à la nature Immaine » . Ce fonds de bonté et de compassion, que ne peuvent arracher les plus haineuses passions, se révolta donc contre le régime d'exception appliqué aux catholiques anglais, et la prison légale, où ces proscrits courageux gardaient pour des temps meilleurs Tétincelle de leur foi, croula peu à peu : en 1778, le bill de Georges Savile leur donna le droit de posséder; l'acte de tolérance de 1791 leur concéda une certaine liberté de culte; enfin l'Acte d'émancipation de 1829, fruit des vaillants efforts de l'admirable O'Connell, leur rendit tous les droits p)litiques, et les fit citoyens libres dans leur pays.
Ces adoucissements, si précieux aux catholiques
jusque-là traités en parias, n'entamaient cependant ni Fanglicanisme ni les sectes innombrables qui se partageaient le peuple anglais. Des préjugés et dos antipathies n'en tenaient pas moins ce grand peuple éloigné de toute idée de retour à l'Église romaine. 11 eût fallu éclairer les esprits et amollir les cœurs, dissiper les préjugés qui aveuglent et pénétrer l'âme de cette grâce divine qui incline à la conversion. Ce fut l'œuvre de nos prêtres français, que la Révolution, dans un accès de démence, chassa sur les territoires étrangers. Plusieurs milliers de prêtres exilés ont semé sur la terre anglaise la vérité et la grâce, et sur la trace de ces martyrs a germé cette floraison de vie catholique qui désormais s'épanouit au grand jour.
Faut-il que je vous rappelle ici, mes Frères, les néfastes journées de notre Révolution française, et que je vous décrive les scènes déchirantes qui signalèrent le départ de nos prêtres émigrés ?
L'Assemblée de 1789, convoquée pour corriger des abus, s'était érigée en souveraine et avait résolu, après avoir renversé l'ancien monde, de reconstituer la société sur des bases nouvelles. S'inspirant des idées jansénistes et protestantes, elle vota, le 12 juillet 1790, cette fameuse constitution civile du clergé, qui ne tendait à rien moins
qu'à séparer de Rome le clergé de France, pour en faire une Eglise nationale, une Eglise schismatique^ organisée sur le plan de TEglise anglicane, toute à la discrétion du pouvoir civil. Les évêques et les prêtres furent appelés à prêter serment à cette loi infâme qui de la trahison faisait un devoir. Et s'il est un lieu où Ton ne peut pas oublier la fière attitude de notre clergé français, c'est bien dans cette église Saint- Sulpice, où le curé, M. de Pancemont, dont le nom appartient à l'histoire, demeura, sur cette chaire, si digne et si ferme en face des forcenés qui lui criaient de cette nef : « Le serment, le serment ! » et n'échappa aux coups d'une multiùide exaltée, que parce qu'il fut enveloppé et conduit à la sacristie par une troupe hardie de fidèles paroissiens.
Et parce que cette scène de l'église Saint- Sulpice s'était renouvelée en des milliers d'églises, tant dans les villes que dtms les plus humbles bourgades, parce que la masse du clergé français était restée invincible devant une loi criminelle, l'Assemblée législative , par un décret du 26 août 1792, condamna à l'exil tous les prêtres insermentés du royaume. Et comme, dans cette époque de démence, les événement^ se précipitaient avec une vertigineuse rapidité, nos évéques et nos prêtres, pourtant si attachés à la patrie et si dévoués aux âmes, si respectables dans leur \'ie privée et si grands dans leur vie publique, durent
s'arracher en un jour A tout ce qu'ils aimaient et prendre tristement la route de Texil. On les vit sur tous les chemins, allant chercher, dans toutes les nations voisines, un abri que leur refusait le pays qu'ils avaient si noblement servi. On les vit affluer à toutes les frontières, en Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Belgique : ceux du nord, de la Normandie et de la Bretagne, se pressèrent dans les ports de la Manche, et passèrent soit à l'île Jersey, soit en Angleterre.
Comment raconter les douloureuses épreuves de ces proscrits ? Ils prennent la fuite comme des criminels qui se dérobent à la justice ; ils n'ont pas même le temps de régler leurs affaires et de dire leurs derniers adieux. On les fouille au départ, de peur qu'ils n'emportent du numéraire hors de France ; ils n'auront pour se suffire que des assignats sans valeur. Arrivés au bord de la mer, on les dépouille et on les exploite ; on les entasse sur de misérables barques qui auront peine à soutenir les coups de mer; aucun navire n'est trop avarié pour les recevoir ; et tandis qu'on n'exposerait pas une marchandise aux périls d'un naufrage, on ne craint pas de jeter dans les hasards ces rebuts d'une nation en délire qui repousse de son sein tout ce qui est honnête et fidèle. Et que d'angoisses sur ces flots soulevés par les marées d'équinoxe ! Que les heures sont longues sur ces vaisseaux usés qui n'avancent pas ! On débarque
pourtant, mais pour affronter de nouveaux combats. Epaves abandonnées sur le rivage anglais, nos prêtres sont de nouveau dépouillés par des mains avides. Couverts de misérables loques, sans ressources et sans pain, ils se répandent à travers champs, cherchant des portes hospitalières, et se dirigent surtout vers les grandes villes. A Londres, comme autrefois au Caire et à Tunis on allait visiter les marchés d'esclaves, on vint les voir par curiosité, étendus sur les berges de la Tamise, ou accoudés au parapet des ponts, attendant, anxieux, qu'une main secourable se tendît vers eux.
Devant une telle infortune et de si poignantes misères, que va faire le peuple anglais ?
Chez toutes les nations, il faut distinguer entre la politique du pouvoir et Tàme du peuple. La politique ne s'harmonise pas toujours avec les sentiments de l'âme populaire : souvent même, il y a un profond désaccord entre l'âme et la politique. De la politique anglaise, à cette époque funeste, je ne dirai rien ; je suis trop français pour en prendre la défense. Mais à l'âme anglaise je rendrai l'hommage qu'elle mérite, et ce sera payer une dette de reconnaissance.
L'âme anglaise, en effet, s'émut des malheurs de nos prêtres proscrits ; elle leur tendit loyalement la main et elle leur ouvrit généreusement ses foyers. Elle venait, du reste, d'y être préparée. Au mois de novembre 1790, le grand publiciste Burke
avait écrit ses Réflexions sur la Révolution Fran^ çaise, pamphlet retentissant, où Téminent auteur représentait le clergé persécuté sous un jour si favorable, qu'il lui avait gagné de vives sympathies. Bientôt après, Tacte de tolérance de 1791, en autorisant le culte catholique, avait facilité aux prêtres proscrits l'entrée dans la Grande-Bretagne.
Faisant donc trêve à leurs haines anciennes à l'égard du catholicisme, les Anglais, pris de pitié, accueillirent, les bras ouverts, nos pauvres exilés. A la ville et à la campagne, les familles eurent à cœur de recevoir, dans leur sein, un ou deux proscrits. Toute maison aisée se mit en devoir d'offrir un coin, si pauvre fût-il, pour abriter les fugitife. Les grilles des châteaux et des grands parcs s'ouvrirent devant eux ; à AMnchester, par exemple, le duc et la duchesse de Buckinghan donnèrent l'hospitalité à six cents prêtres à la fois.
Tout le monde voulut être de la partie. Le roi Georges 111, non content de faire croiser sur les côtes de France et de Belgique pour recueillir les prêtres ou les religieux oubliés, s'inscrivit en tète des listes de souscription. Le clergé anglican, oubliant les dissidences, traita en frères les mallieureux proscrits. L'Université d'Oxford, cette citadelle de l'anglicanisme, fit imprimer, à ses frais, des bibles et des bréviaires pour ces prêtres catholiques qu'une haine féroce avait dépouillés de tout.
LE CLERGÉ FRANÇAIS ÉMIGRÉ tl
Des souscriptions nationales furent ouvertes : la première, en novembre^ 1792, rapporta 852,000 livres françaises, et la seconde, en mars 1793, 1,043,000 livres. Si larges que fussent ces secours, ils furent vite épuisés, tant les misères étaient nombreuses et les besoins pressants. C'est alors que, pour épargner la générosité privée, le Parlement ouvrit, en faveur de nos chers émigrés, les coffres du Trésor public; et, depuis 1794 jusqu'à 1806, il versa environ 4 millions de livres, chaque année, pour les victimes de la Révolution.
Telle fut la charité, vraiment royale, de la nation anglaise envers nos prêtres exilés. Et, s'il est vrai, comme l'assure l'Evangile, qu'un verre d'eau froide donné au pauvre ne perdra pas sa récompense, quel ne sera pas le prix de la généreuse hospitalité anglaise ? Et si Jésus-Christ regarde comme fait à lui-même tout ce que l'on fait de bien au moindre de ses serviteurs, de quel cœur n'aura-t-il pas accueilli, de quelle main n'aura-t-il pas béni tous les efforts accomplis par le peuple anglais, en faveur des ministres infortunés de son Eglise catholique ?
Quelle bénédiction nos émigrés français ont-ils valu à l'Angleterre ? Quelle moisson a levé sur cette terre qu'ils ont fécondée de leurs souffrances ? Durant ce long et douloureux exil, qu'ont-ils rapporté à l'hospitalière nation qui les protégeait c ntre leur propre patrie?
Us en ont dissipé les préjugés, ils lui ont mérité la grâce de la conversion.
Les préjugés du peuple anglais à Tégard de l'Église romaine, ^'Ous les connaissez, n>es Frères, car déjà nous les avons énoncés. Depuis deux siècles et demi, tous les catholiques, les papistes, suivant le mot du temps, étaient représentés comme des êtres odieux, appartenant à des races amoindries, dangereux à la sécurité de TEtat. Lorsqu'on voulait grouper tous les partis de la nation dans une haine commune, il suffisait alors, comme le fit Gordon, en 1780, de pousser le cri de ralhement : A bas le papisme! C'eut été comme un crime d'Etat que de favoriser des papistes.
Et pourquoi.^ Cest que, dansTopinion anglaise, après plus de deux siècles de calomnieuses accusations inventées pour légitimer la plus injuste des persécutions, les cathoUques étaient des hommes sans conscience, incapables d'honneur et de devoir,
— des hommes sans religion, masquant sous des pratiques superstitieuses Fhypocrisie de leurs âmes,
— des hommes sans mœurs, dissimulant, s'ils étaient prêtres, une vie corrompue derrière la profession d'un faux célibat, — des hommes sans \olonté, sans consistance et sans zèle, — des liommes enfin dépourvus de loyauté, trahissant
leur Roi pour obéir au Pape, ou trahissant le Pape pour se soumettre au Roi. Tels étaient les papistes devant Topinion anglaise.
Que fit la Providence pour ouvrir les yeux à un peuple qui répétait alors de bonne foi ce que la passion haineuse de ses pères avait inventé? Elle amena, par milliers, ces infâmes papistes, et les plus calomniés de tous, les prêtres, sous ses regards étonnés. Elle les répandit sur toute la surface du territoire, pour qu'il n'y eût pas un coin de T Angleterre qui échappât à la lumière de la vérité. Eli bien ! peuple superbe, regarde-les, ces papistes que tu maudis comme les plus perverses des créatures humaines, et vois s'ils portent sur leurs fronts rhum iliant stigmate de la déchéance ou du crime.
Tu le crois sans conscience et sans honneur, ce clergé catholique ! Souviens-toi qu'au xvi* siècle, dans tout Fépiscopat anglais, en face du pouvoir tout-puissant, cinq évoques seulement restèrent fidèles au serment de leur sacre; en France, au contraire, de nos cent trente-cinq évéques catholiques, quatre seulement ont trahi leur devoir. Si ce noble clergé, tant du second ordre (jue du premier, vit errant sur tes plages, c'est qu'il préfère l'exil, la misère et la mort à la honte d'une conscience infidèle et déshonorée.
Tu les crois sans religion, et tu dis que leur cœur est sec sous le masque superstitieux dont ils se couvrent ! Ne vois-tu pas qu'une foi vive illu-
mine leurs regards, et que leur front porte, comme celui de Moïse, le doux éclat que communique le commerce de Dieu ? C'est dans leur cœur qu'ils trouvent Dieu. Tu les as sur tes places publiques, tu les possèdes dans tes maisons, tu peux les suivre jusque dans leurs augustes mystères : vois comme ils prient, vois comme ils sont pénétrés de la présence de Dieu ! Vraiment, cet air recueilli est-il autre chose que le sincère reflet de la religion qui règne au-dedans ?
Tu les crois sans vertu, et tu dis que leur célibat dissimule des horreurs ! Observe maintenant leur conduite ; fais des enquêtes sur leur passé et surveille leur vie présente. Qu'as-tu surpris de criminel ou seulement d'incorrect? Quel défi leur angélique pureté jette, à la face du monde, à les ministres engagés dans le mariage !
Tu crois ces hommes amoindris, de race inférieure, sans volonté et sans fermeté ! Vois pourtant comme ils sont dignes et saintement fiers sous les loques qui les couvrent ! Us sont exilés, ils souffrent de la faim, ils sont humiliés de tes défiances mêmes; mais ils ne s'abandonnent pas, ils ne se plaignent pas ; ils restent grands dans leur immense malheur. Ils travaillent pour gagner leur pain : les uns s'emploient aux labeurs de la ferme, d'autres vont à l'atelier ; il y a des bottiers, des tisserands, et jusqu'à des balayeurs de rue ; mais pas un ne déchoit de l'honneur. Gomme la charité fraternelle
est active parmi eux ! Us créent des écoles, ils fondent des hôpitaux, ils ont une caisse d'assistance mutuelle ; des bibliothèques communes leur offrent Taliment intellectuel. Quelques-uns se multiplient et étonnent par leur activité : entre tous se distingue cet abbé Carron, du diocèse de Rennes, dont la sympathique physionomie rayonne d'un si pur éclat sur le sombre tableau de la Révolution!
Tu crois enfin à la déloyauté du clergé catholique à regard de son Roi! Tu n'imagines pas qu'on puisse aimera la fois le Pape et le Roi, la religion romaine et la patrie. Vois pourtant tous ces prêtres : quel démenti ils te donnent ! Car, s'ils sont persécutés, c'est qu'ils embrassent d'un même amour leur Prince et leur Pontife ; leur fidélité à leur serment de sujets n'est pas moins sincère et profonde que leur fidélité à leur foi religieuse.
L'Angleterre, mes Frères, était un peuple trop réfléchi pour ne pas comprendre ces sublimes leçons. Elle les comprit en effet ; et de cette époque date la chute des préjugés contre le catholicisme. Ce n'est pas que tous les esprits furent dès lors éclairés. Mais la portion la plus intelligente du peuple resta convaincue que les accusations lancées contre les catholiques étaient d'odieuses calomnies ; et si, pendant soixante ans encore, on essaie de réveiller les vieilles haines contre le papisme, ces tentatives avorteront.
Les préjugés vaincus, tel fut le premier triomphe de nos prêtres émtgrés.
Une fois les esprits guéris de leur aveuglement, il restait à changer les cœurs.
Déjà les cœurs avaient été fortement touchés par la compassion et amolHs par les œuvres de charité. Car le bien ne se fait jamais sans profit, et nous, aimons infailliblement ceux que nous secourons. Devenu le bienfaiteur du clergé catholique, le peuple anglais commença donc à l'aimer, et ce mouvement de sympathie le rapprocha fatalement du catholicisme. Toutefois les cœurs ne vont à la vraie foi que dans la mesure où la grâce surnaturelle les saisit et les pousse. Cette grâce de retour, l'Angleterre ne Tavait-elle pas déméritée par une longue infidélité ot par de violentes persécutions ? Ce fut le second triomphe de nos exilés, de gagner les cœurs en leur méritant la grâce de la conversion. Car, }X)ur le peuple généreux qui les avait reçus, ils souffrirent et ils prièrent.
Ce qu'endurèrent nos prêtres français durant ces longues années de proscription, il nous est aisé do Timaginer : loin de la patrie et de la famille, dispersés dans un pays dont ils ne savent pas la langue et qui ne partage pas leurs croyances, exposés aux rigueurs d'un climat inaccoutumé et souvent en proie aux affres de la faim, obligés d'emprisonner dans une inaction désolante les élans
(|-uu zèle qui n'aspirait qu'à se dépenser..., quelles angoisses de cœur, quels tourments d'esprit, quelles humiliations pour leur fierté, quelles souffrances corporelles n'eurent-ils pas à supporter! S'ils ne versèrent pas leur sang à gros bouillons comme les martyrs des Carmes ou les victimes de Téchafaud, ils le donnèrent goutte à goutte jusqu'à épuisement ; et leur martyre, pour être plus long, ne fut ni moins douloureux ni moins méritoire. Or, tous ces mérites pèsent dans la balance de la justice divine. Ils ont apaisé Dieu, et Dieu apaisé a fécondé de ses grâces une terre que nos proscrits ont marquée des traces de leurs souffrances.
Au sacrifice nos prêtres joignirent la prière : car la prière remplissait leurs interminables journées d'exil. De ces chaudes et vivifiantes prières catholiques, il se forma comme une atmosphère divine dans laquelle la nation anglaise respira plus de dix ans : cet air d'en haut, ce souffle chargé de vie, pouvait-il passer si longtemps sur l'âme anglaise sans y ranimer ce foyer religieux dont la flamme était peut-être moins éteinte qu'assoupie ?
Et d'ailleurs, que de messes furent dites alors sur tout le territoire anglais ! La messe était depuis deux siècles si abhorrée, que les catholiques euxmêmes n'osaient en prononcer le nom. Eh bien ! la messe fut célébrée partout : et plus d'un anglican qui l'avait maudite lui donna pour sanctuaire la pièce la plus digne de sa maison. Dans Londres, par
exemple, on compta plus de messes chaque jour que dans n'importe quelle grande ville du monde catholique. Le Christ Rédempteur était donc présent partout sur la terre anglaise, avec sa prière toute puissante et ses grâces fécondes. Que dis-je? Il y répandait son sang à flots pressés, et il n'y eut presque pas de village qui n'en fût arrosé. La voix de ce sang pouvait-elle ne pas être entendue ? En coulant si abondamment sur le sol anglais, pouvaitil n'y pas faire germer le catholicisme ?
Le catholicisme, toutefois, n'y germa que lentement. Si les mérites de nos martyrs et le sang de notre Dieu furent une semence, la moisson ne devait être recueillie que plus tard. Faible et restreinte fut en effet sur l'anglicanisme l'action directe de nos prêtres émigrés. Leur présence fut un encouragement pour les rares catholiques anglais, qui, timides jusque-là et défiants même à l'égard de l'adoucissement des lois, commencèrent enfin à se montrer et à espérer pour l'avenir des jours meilleurs. Mais les anglicans eux-mêmes ne subirent point extérieurement et n'attestèrent point par un mouvement de retour l'influence de nos exilés.
Comment ces prêtres, hier encore si honnis, aujourd'hui si pauvres, aujourd'hui chassés de leur patrie, auraient-ils fait la leçon à l'Anglais hautain, fier de sa paix religieuse? Us n'eussent pas osé l'entreprendre; s'ils l'avaient entrepris, ils se fussent heurtés à des cœurs encore fermés.
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Mais viendra le jour où ces humbles héros, dépouillés de ces loques qui les couvrent maintenant, apparaîtront dans le rayonnement de la gloire, et forceront, dans Thistoire, Tadmiration de ceux qui les ont si noblement hébergés. Mais viendra le jour où la semence tombée sur le sol lèvera et produira une belle moisson de vie catholique, où les cœurs détrempés de la grâce divine retourneront vers cette unité d'Eglise contre laquelle ils s'étaient révoltés. Ce jour, il a déjà commencé à luire sur nous ; car voilà plus de cinquante ans que les regards se tournent vers Rome et que les âmes s'ouvrent à la vérité.
Saluons, mes Frères, saluons avec respect et amour ces prêtres proscrits qui, par leurs vertus, leurs souffrances et leurs prières, ont commencé ce grand ouvrage de conversion. A nos prêtres français, à la France, fut confiée la mission de préparer le retour du peuple anglais à l'Eglise, notre mère ; à la France encore, à nous tous, prêtres et fidèles, a été confiée la mission d'achever, par nos prières, nos bonnes œuvres et la sainteté de nos vies, ce que nos pères ont si noblement entrepris il y a plus de cent ans.