PROTESTANTS
Le Père de Ponlevoy était déjà bien connu par lui-même en 1860. Ses prédications, ses qualités personnelles, des services rendus aux pénitents et aux correspondants du Père de Ravignan, ses fonctions de supérieur l'avaient mis en rapport avec l'élite de la société parisienne. Il pouvait cependant se cacher encore à l'ombre de cet illustre ami. Une fois le Père de Ravignan disparu, le Père de Ponlevoy devint naturellement son héritier, et le manteau d'Élie échut au nouvel Elisée. Dès lors, son apostolat s'élargit encore. Mais, plus les devoirs grandissent, plus la grâce est nécessaire; elle ne lui fit pas défaut. La Providence permit qu'il reçût une sorte de consécration de sa
CHAP. IV. APOSTOLAT DANS LE 2sI0NDE. llil
nouvelle mission aux pieds du Vicaire de Jésus- Christ.
Son ouvrage à peine achevé, il partit pour Rome où il devait prêcher le Carême à Saint- Louis-des-Français.
ce Mon voj^age, écrivit-il quelques jours après son arrivée, s'est passé sans fatigue sur terre, et, malgré le mauvais temps, sans nausée sur mer. Mon séjour ici, dans cette sainte et chère maison du Gesù, ma seule et vraie maison maternelle, est un paradis pour mon cœur. Si vous saviez comme on est bien, au milieu de tant de souvenirs du passé, de tant de vertus du présent! J'étais encore tout à l'heure dans cette chambre de saint Ignace transformée en chapelle ; là il vivait; là il mourut. Là saint Philippe de Néri venait souvent le voir; là saint Charles Borromée a dit deux fois la messe; là saint François de Sales a souvent prié; là saint François de Borgia est mort; là saint Louis de Gonzague et saint Stanislas Kostka ont été reçus dans la Compagnie. Les murs sont tout couverts de lettres autographes de saints et d'inscriptions qui rappellent les particularités de la vie de saint Ignace. Quedirai-je de la grande église? Partout, du pavé à la voûte, ce n'est que marbres et bronzes, peintures et dorures. Nous n'avons pas d'idée en France de ces merveilleuses églises de Rome.
a J'ai commencé hier ma petite station à Saint-
Louis-des-Français; l'auditoire n'est pas nombreux, les étrangers sont rares cette année, surtout les Français; mais mon petit monde est pieux; puissé-je l'édifier ! »
Il l'édifia si bien que ses auditeurs en conservèrent, comme nous l'avons vu, le plus délicieux souvenir.
Mais ce qui frappait le plus d'admiration le Père de Ponlevoy, c'était le Saint-Père. Il ne voyait pas seulement en lui, comme tout chrétien, Iç successeur de saint Pierre, le vicaire de Jésus- Christ, le pasteur infaillible des pasteurs de l'Église; mais encore le chef hiérarchique de la Compagnie de Jésus, auquel par ses vœux de profès il était uni d'un lien plus étroit; mais la grande et douce victime de la Révolution; mais le pontife de Marie Immaculée; ce vénérable vieillard qui porte sur son front calme la triple majesté de la religion, de la vertu et du malheur.
ce Trois fois, dit-il, j'ai baisé les pieds du Saint- Père dans des cérémonies publiques. Mais je l'ai vu seul une fois dans une audience particulière au Vatican.
a Quelle douce majesté ! quelle sérénité auguste ! c'est un père; c'est un agneau. Plus d'une fois, rien qu'à le voir, je me suis senti pleurer. »
Les événements passés et ceux que Ton pouvait prévoir expliquaient bien cette vive émotion. Garibaldi soulevait la Sicile; l'annexion de la
Toscane et de l'Emilie allait se conclure en mars ; et le guet-apens de Castelfidardo se préparait. Les tristesses du passé et les inquiétudes de l'avenir pouvaient arracher des larmes au Père de Ponlevoy. Il dut être plus ému encore, lorsque à une audience particulière, il entendit sortir de la bouche de Pie IX, calme au milieu des orages, ces prophétiques et consolantes paroles :
a Les temps sont mauvais; ils deviendront plus mauvais encore. Mais l'esprit de prière renaît partout dans l'Eglise : c'est plus qu'une espérance, c'est une assurance de salut : il faut plus se réjouir que s'affliger. »
Les événements ont réalisé ces prédictions. Le déluge des doctrines perverses monte toujours; mais en montant il soulève l'arche du salut, où l'Eglise prie et nous sauve.
Avant de quitter Rome, le Père de Ponlevoy reçut à propos de ces événements une lettre de Berryer. Elle répondait au récit ému des malheurs du Saint-Père que lui avait adressé le Père de Ponlevoy, et probablement à une demande d'intervention dans les débats parlementaires qui allaient s'ouvrir. Cette lettre donne, du silence mystérieux de Berryer dans la cause pontificale, une raison, qui explique, sans la justifier à nos yeux, cette extrême réserve. Nous la citerons en entier.
a/j/» LIVRE II. — APOSTOLAT.
a Mon révérend père
ce Nous sommes ici dans de profondes douleurs; et de cruelles anxiétés sur la situation de notr: Saint-Père le pape et sur les dangers auxquels la sainte Église est exposée. Notre peine la plus vive, est dans le sentiment de notre impuissance à donner des consolations, et offrir quelque utile secours au vertueux successeur de saint Pierre.
ce Le contristant spectacle des atteintes portées aux droits du chef de l'Église catholique et de l'ingratitude de la nation italienne envers le bienveillant et généreux Pie IX, est rendue plus pénible encore par le succès des lâches ethvpocrites machinations qui viennent du dehors exciter et seconder les actes coupables des populations d'audelà des Alpes. Nos tristesses s'accroissent encore par la pensée des malheurs plus grands dont l'avenir, et peut-être un avenir prochain, nous menace, et par l'incertitude où sont les esprits les plus éclairés, sur la meilleure conduite à suivre dans une situation si compliquée et si délicate. Le Saint-Père restera-t-il dans Rome sous la garde des troupes françaises ?
ce Quitter les États Romains paraît une détermination qui entraînera l'insurrection de tout le peuple et attirera de grandes calamités sur les sujets fidèles. Rester sous la protection des
troupes du grand moteur de tous ces désordres, c'est accepter un état de choses qui n'a plus une suffisante dignité et dont le seul résultat est d'accréditer auprès des âmes pieuses cette parole menteuse : Je protège la liberté et la vie du Saint-Père. Exiger la retraite de ces troupes et faire connaître à l'Europe par une protestation solennelle qu'elles ne continuent à rester dans les États pontificaux que contre le gré du pape, c'est s'exposer à ce qu'en effet on les retire, c'est provoquer toutes les conséquences possibles du désarmement du saint-siége, c'est encourir la responsabilité des désordres qui peuvent éclater dans Rome même, désordres auxquels l'empereur ne mancjuerait pas de vouloir mettre un terme, en envoyant un secours qui serait désormais l'instrument d'une domination impérieuse. Pie IX.. pourrait-il sortir de Rome sans sortir de ses Etats? S'enfermer par exemple à Ancône, petite place forte, devant une mer libre, dont le territoire pourrait être préservé contre les efforts des factieux par une armée peu nombreuse, mais fidèle? Un tel parti ne pourrait-il pas être adopté sans demander que les Français quittassent Rome? Un mien ami, mon ancien collègue, qui est en ce moment à Rome, bon catholique, tout dévoué au Saint-Père, partagerait, je crois, cette idée, et je ne doute pas qu'un autre ami, loyal et vaillant non moins qu'expérimenté, ne soit sous
peu de jours débarqué sur la côte de l'Adriatique. S'il goûtait un tel plan, il est homme, plus qu'aucun autre, capable d'en assurer le succès. Nos esprits s'épuisent à chercher une solution qui sauve la dignité sans embrasser des projets qui ne peuvent que faire surgir de plus grands maux. « Vous reviendrez bientôt en France, mon révérend Père, je souhaite vivement que vous puissiez nous apporter des paroles rassurantes. Mon chagrin est grand de ne pouvoir servir par un concours efficace cette cause sacrée. Je n'ai à offrir que mon fidèle attachement au saint-siége et l'hommage de mes affections toutes filiales.
oc Berryer. »
26 mars 1860.
Ainsi, d'après M. Berryer, on ne pouvait demander ni le retrait, ni le séjour de nos troupes. Provoquer le départ, c'était renverser le Saint- Père ; solliciter le séjour, c'était amoindrir sa dignité et servir des calculs hypocrites. Devant cette impasse, l'orateur restait muet et impuissant.
N'y avait-il pas autre chose à faire ? Ne pouvait-on pas à la tribune ou dans la presse revendiquer, même sans espoir, des droits sacrés? Quand l'honneur et la religion sont avec nous, avons-nous le droit de nous taire? Toutes les
grandes causes ne sont-elles pas celles qui sont gagnées, après avoir été longtemps perdues?
Ainsi ont combattu O'Connell et Donoso Cortès.
Ainsi pensent, vivent, meurent, et triomphent les confesseurs et les martyrs.
En résumé, l'abstention de M. Berryer nous paraît une erreur. Dieu seul peut juger si c'était une faute.
Le Père de Pcnlevoy partit de Rome avec la bénédiction du Saint-Père. Cette bénédiction est toujours une source de grâces; et, dans le fait, jamais son apostolat ne fut plus fructueux qu'à partir de 1860, Dès cette époque, il recueillit le fruit de ses travaux passés. Revenu à Paris, il continua les œuvres du Père de RerVignan. Les Exercices prêches dans des communautés, des retraites données aux prêtres séculiers, aux religieux de la Compagnie, la conversion des protestants, la direction des âmes, une correspondance active; telles sont les occupations auxquelles il se consacra sans relâche jusqu'à son provincialat. Nous allons parler d'abord de son apostolat auprès des personnes du monde.
Une de ses œuvres habituelles, fut celle des enfants de Marie, au Sacré-Cœur.
Il a raconté au chapitre dix-septième de la Vie du P. de Ravignan, l'origine de cette œuvre excellente, fondée dans les salons de madame SweLchine, développée à l'hôtel Biron et qui a
pris depuis, un véritable accroissement. Les personnes les plus distinguées de la société parisienne, les anciennes enfants du Sacré-Cœur se réunissent à des époques fixes. Six cents dames assistent à la retraite annuelle.
Le P. de Ponlevoy se consacrait à ce ministère avec un zèle apostolique. Il arrivait dès le matin à la chapelle, en partait très-tard et ne quittait le confessionnal que pour monter en chaire.
Ces journées l'épuisaient. Une fois entre autres, malgré sa conception et sa parole facile, il perdit complètement le fil de son discours, et demanda, pour le reprendre, qu'on voulût bien lui passer les notes où se trouvait analj^sée son entrée en matière. On les lui fit parvenir. Le Père s'assit, les parcourut tranquillement; son visage reflétait en ce moment, nous écrit un témoin oculaire, une telle modestie qu'il semblait illuminé par un rayon de sainteté. Puis, sans trouble, il ferma les carnets en disant : « Je ne puis pas. » Il descendit de chaire et donna le salut comme si rien ne s'était passé. Cependant son silence même avait prêché, car une vieille dame protestante qui se trouvait dans la chapelle des étrangers,, profondément touchée d'une humilité si calme, ne douta plus que la vérité ne se trouvât dans une religion qui produisait une telle vertu : elle se fit catholique.
Avec un zèle, ardent sans doute, mais commun à bien d'autres ouvriers apostoliques, le P. de Ponlevoy apportait à ces réunions des enfants de Marie des qualités spéciales.
ce Les dames qui l'ont entendu, écrit un de ses frères dans l'apostolat, soit dans ses instructions mensuelles, soit dans les retraites annuelles, savent que je n'exagère pas, en disant qu'elles n'ont rencontré en aucun autre une aptitude supérieure pour ces pieuses conférences. Sa personne qui respirait la sainteté, son accent plein de conviction, son geste sobre mais animé, sa pensée toujours élevée, son style toujours noble, formaient un ensemble harmonieux très-difficile à trouver. » On ne voyait pas dans ces entretiens, pourrions-nous ajouter, de recherches curieuses ni de textes savants. Il n'y apportait guère que la connaissance de trois livres : l'Evangile, les Exercices de saint Ignace, et le cœur humain. Il les avait lus et relus dans tous les sens! Joignez à ce mérite une fécondité étonnante qui lui permettait de prêcher cinq ou six retraites de suite sans se répéter jamais. Nous y reviendrons en parlant de son éloquence intime. Ce que nous avons dit, suffit pour constater le bien produit et expliquer ce grand et légitime succès.
Quand il fut nommé provincial, il témoigna d'une manière touchante la peine qu'il éprouvait
aSo LIVRE II. — APOSTOLAT.
de quitter la coDgrégation. La religieuse coopératrice de son zèle fut frappée de son émotion lorsqu'il lui dit : « Ce sont les âmes que l'on regrette. » Et les âmes qu'il " confiait à d'autres le regrettèrent longtemps.
Le Sacré-Cœur de Paris fut le centre et le témoin d'une autre œuvre léguée par le P. de Ravignan à son collaborateur, l'œuvre des Protestantes.
Le P. de Ponlevoy y donnait des rendez-vous hebdomadaires à des dames françaises, anglaises, américaines, ou allemandes. Sa méthode était simple, et analogue à celle qu'indique le bienheureux P. Lefèvre au P. Laynez. Il montrait beaucoup de bienveillance, attaquait doucement et fortement les défauts ; avant de réformer les erreurs, il exhortait à la vertu ; et s'il fallait discuter, partait de points communs et s'occupait surtout d'établir l'autorité de l'Église. Les personnes qui s'adressaient à lui ne se rendaient souvent qu'après un temps plus ou moins considérable. Mais elles étaient frappées tout d'abord de sa physionomie céleste, et emportaient de leur premier entretien un germe de conversion.
Un jour, cet ascendant de la modestie fut plus puissant encore. Une jeune Danoise était venue seule à Paris où elle ne connaissait personne, dans le but unique de chercher la vérité. Présentée au P. de Ponlevoy, ». â la vue de cet