‹ Le Révérend Père A. de Ponlevoy de la Compagnie de JésusChapitre 146 sur 252 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L APOSTOLAT EPISTOLAIRE.

L'apostolat s'exerce sous plus d'une forme : la prédication, la direction au tribunal de la pénitence, les écrits ascétiques, l'entretien personnel. L'effet en est varié. Si le discours sacré et les conseils d'un confesseur agissent avec plus de puissance et de rapidité, le bien produit n'est pas toujours universel et durable. L'impression salutaire disparaît souvent avec la parole fugitive. Le livre et la lettre sont des compagnons bienveillants avec lesquels nous pouvons reprendre aujourd'hui la conversation de la veille. La lettre ne s'adresse pas à tout le monde; mais elle est plus douce et plus intime que le livre. C'est notre propriété privée. Nous en connaissons, nous en aimons l'auteur, et ses traits se représentent à nous, quand nous écoutons l'écho de sa parole.

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A certains jours nous arrosons de nos larmes des pages qui diminuent et consolent même nos douleurs. Mais si notre correspondant est un homme vénérable, un prêtre intelligent, un écrivain distingué, nous relisons ses lettres comme des oracles amis, avec une soumission filiale et un tendre respect.

Quelquefois ces trésors intimes se communiquent au monde, et aucun livre peut-être n'a plus d'influence que celui-là, surtout quand il est composé par un homme de Dieu. Sans parler des épîtres canoniques, les lettres de saint Jérôme à Népotien, de saint Grégoire à saint Basile, de saint François de Sales à sainte Chantai, de saint François Xavier au P. Barzée ou à saint Ignace, ne sont-elles pas des monuments de science ou de direction religieuse particulièrement chers à la piété?'

Les lettres du P. de Ponlevoy ont exercé un véritable apostolat. Aussi bien, le charme épistolaire est, avec l'éloquence familière dont nous avons parlé au chapitre précédent, son mérite vraiment original.

On est d'abord frappé de l'étendue de sa correspondance. Si j'en juge par les lettres qui m'ont été transmises, il me semble qu'il était ordinairement en rapport épistolaire avec deux cents personnes au moins.

On comprend dès lors cette expression qui re-

vient souvent sous sa plume : « J'ai là devant moi, à mon retour, un monceau de lettres. » Ou bien encore : « Depuis deux jours, j'écris matin et soir, sans pouvoir me mettre en règle. » Et cependant, au milieu de ce tourbillon, il répondait presque toujours exactement, selon le besoin et le caractère de chacun, à la grande satisfaction de ses pénitents. « Ne cherchez pas à détourner les élans de ma reconnaissance, lui écrivait-on; vous m'empêcheriez de bénir Dieu d'une des merveilles de ma vie spirituelle. » Un vénérable ecclésiastique affirmait avoir été guéri par une de ses lettres.

On le conçoit : il y avait tant de charme à le lire! S'il eût voulu chercher la gloire humaine, nul doute qu'il ne l'eût rencontrée comme en se jouant. Avec un esprit aussi, fin et un cœur aussi tendre, il lui était facile de bien penser et de bien sentir. Joignez-y un style « juste et court », comme disait madame de Sévigné, piquant au besoin, mais sans méchanceté, gracieux toujours, plus naturel que dans ses prédications, et vivement tourné; et vous aurez le secret littéraire de son talent.

Que de charmants petits mots se sont envolés de sa plume, sans qu'il eût conscience d'avoir si bien dit!

Peut-on remercier plus gracieusement ? « Quand vous me parlez de reconnaissance, je crois que

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vous faites un petit larcin, sans vous en douter, puisque tout bonneaient vous prenez ma place. Pour nous mettre d'accord, le mieux ne serait-il pas d'être en effet tous reconnaissants envers le bon Dieu? »

Quoi de plus simplement gracieux pour annoncer une lettre de recommandation et la date d'un retour à Paris ! « J'enverrais sur l'heure la petite feuille de route à votre cher pèlerin, si je n'avais pas l'espérance et le désir de la lui remettre sur place. Mon aiguille commence à tourner vers Paris, et mercredi prochain dans la soirée je me reconnaîtrai à la rue de Sèvres. »

La peine était bien vite adoucie quand on lisait : a Voyez donc mon mauvais cœur : cjuand vous avez une épreuve, d'une part je compatis, de l'autre je me réjouis. »

Comme on apprend vite et aimablement l'abandon à la Providence de Dieu, en lisant cette phrase ! « Faites-vous le petit volant sur la racjuette. Ici ou là, qu'importe, pourvu qu'on soit avec Notre-Seigneur! »

Cependant, à ses 3^eux, ces petits diamants n'étaient pas ciselés pour en former une parure terrestre, mais une couronne céleste. Dans sa volumineuse correspondance, le Père parle toujours de Dieu, pour Dieu, au nom de Dieu. Il se rend accessible aux âmes pour les amener à Jésus-Christ. Il les console sans faiblesse, les

gagne sans flatterie, les corrige sans amertume, les dirige sans politique. Il n'attaque pas les sen-' timents humains; il les partage au besoin, mais pour les élever et les vivifier.

Rien n'est plus clair, plus pur et plus solide ; c'est l'Evangile commenté par les Exercices et appliqué aux besoins des pénitents avec les lumières d'un saint, l'expérience d'un sage et l'urbanité d'un Français bien élevé !

Et quelle patience il a dû mettre au service des âmes qu'il dirigeait! Malgré ses fatigues, ses voyages, ses travaux nombreux, dès qu'une personne s'adressait à lui, il l'éclairait, la soutenait, ne cessait de lui répéter les mêmes conseils avec une vivacité sans cesse renouvelée par l'aspiration constante du bien des âmes. Il la surveillait dans les différentes périodes de sa vie, sachant attendre, priant pour elle, l'encourageant toujours.

Que d'hommes, après l'avoir eu pour premier directeur à Brugelette ou à Paris, lui ont continué leur confiance jusqu'au bout, et ont été suivis et poursuivis quelquefois par sa charité prévenante et industrieuse!

Il a réussi à en faire, après l'appel de Dieu, des religieux et des prêtres, ou, dans le monde, des hommes sérieux et dévoués à toutes les nobles causes. Je vais choisir une série de faits et de conseils qui embrassent presque toute une vie d'homme. En lisant cette histoire, chacun pourra

y reconnaître la sienne; et sans percer le voile cjui cachera celle des autres, apprécier de plus en plus le zèle et découvrir les secrets de l'écriyain apôtre.

Quand un jeune bachelier venait à Paris pour la première fois, et c^u'il n'y était pas accomgné par sa mère, le P. de Ponievoy l'engageait à habiter avec un ami vertueux, ou à son défaut, à prendre ses repas dans un hôtel honorablement fréquenté. Une fois installé, il l'exhortait à travailler et à venir le consulter souvent sur 4es compagnies, les lectures, les divertissements du monde. Il l'initiait aux bonnes œuvres, le faisait entrer dans la société de Saint-Vincent de Paul, lui indiquait des amis choisis, recommandait à ses parents d'écrire fréquemment, et ajoutait : « Soyez sévère pour l'argent; pe dernier article est une tentation à Paris. »

Alors, quand le jeune homme marchait droit, il était heureux d'écrire à une mère inquiète : a X. est complètement engagé dans la bonne voie. Il est candide, confiant et docile. Mais c'est un enfant et il faut peu à peu arriver à la virilité. »

Quelquefois cette fidélité se démentait. Le directeur demandait alors une prompte confession : ce Vous avez eu tort, mon fils, de négliger si longtemps l'ami de votre âme. Sachez donc une bonne fois c[ue le besoin que vous avez de lui est

presque toujours en raison directe de la répugnance que vous sentez à son endroit... On ne va pas trouver son confesseur pour lui racpnter des merveilles. Je vous le dis : tant que vous saurez faire ce que je vous ai répété, reconnaître votre mal et le confesser à un autre- vous-même, le mal ne pourra point prescrire ; la conscience demeure, et Dieu règne dans la conscience de deux manières, par la grâce ou du moins par le remords... Récitez votre prière de congrégation, priez à tort et à travers, le moins mal possible sans doute, mais enfin, priez plutôt mal que point du tout. J'ai toujours été d'avis, depuis^ que je me connais, qu'une fraction d'unité, si petite qu'elle soit, est encore au-dessus de zéro. Et puis n'est-ce pas cette prière qui vous rappelle et que vous êtes enfant de «Marie, et ce que vous devez être? C'est un souvenir d'un meilleur passé; une espérance de meilleur avenir. N'omettez point surtout le De profimclis du soir! oh! que c'est sombre de couleur! Allons! après nos illusions d'optique de la journée, rien de meilleur pour dessiller vos yeux fascinés... Alta corruunt, pulchra transeunt, lœta evanescunt^... là s'acquiert le nosce te ipsum ^ Ne soyez point comme un être qui ne pense point. Est-on homme pour fumer, dan-

1. La grandeur s'écroule, la beauté s'efface, la joie s'évanouit.

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