Conncis-toi toi-même
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ser, manger et dormir? Fi donc! à l'individu de cette espèce je donne le singe pour suppléant. » D'autres le lui ont donné pour aïeul.
Ces conseils ne manquaient pas de fructifier. Une fois que le directeur avait obtenu la confession régulière, au moins mensuelle, la courte méditation du matin, le petit examen du soir, il disait : « Je pose en fait que si vous persistez quelque temps dans ces pratiques, vous gagnerez sensiblement en maturité devant Dieu et devant les hommes. »
L'événement justifiait la prédiction. Ces jeunes gens éprouvaient même une réaction violente que le sage correspondant tempérait, « Je vous disais que je donnerais à vos plaisirs à proportion que vous donneriez à vos devoirs. Il y a une petite malice renfermée dans ma phrase; mais je vais vous la dire, et vous verrez que ma malice est charité au fond. Prenez-moi donc au mot, je vous en prie, et voilà que peu à peu vous serez dégoûté des faux plaisirs, parce que vous aurez goûté les véritables. Vous ne profiterez même pas de ma permission, et vous ferez bien. »
Rien de plus sage : les jeunes gens, surtout à Paris, sont avides de liberté et ont besoin de s'épancher dans un cœur d'ami et de père. La défiance ou la dureté les rebute et les referme. Le directeur prudent les laissera tout dire, pour les empêcher de tout faire.
Les livres comme les plaisirs sont un écueil pour un grand nombre d'étudiants chrétiens. Le P. de Ponlevoy aimait que ceux-ci le tinssent au courant de leurs petites emplettes littéraires :
ce Vos achats en fait de livres sont assez bons... Pour la lecture, rappelez- vous ce que je vous ai dit, et ce que vous m'avez avoué. Dans ces ouvrages, tels que Chateaubriand et Molière, il y a des choses que vous ne devez pas lire indiscrètement et en tout temps. Soyez assez raisonnable pour vous tâter le pouls du cœur, et vous arrêter s il indique la fièvre. »
Les mauvaises compagnies, qui amènent, entretiennent et aggravent les mauvaises lectures, sont au moins aussi funestes". Un des jeunes gens que dirigeait le P. de Ponlevoy se trouva submergé dans la fange qui l'entourait, et l'ami de son âme demeurait à une certaine distance de Paris. Mais comme il le soutenait efficacement!
ce Votre petit mot sur 'Votre entourage est affreux. Et vous voilà seul, mon pauvre enfant, seul intact parmi ces stigmatisés, ayant à lutter contre eux et contre vous, pris à la fois par la séduction et quasi par la menace. Ah! si la pensée peut quelque chose sur un cœur pour l'armer de force, n'oubliez pas, je vous en prie, que dans vos détresses, je suis plus que jamais avec vous. Notre-Seigneur et Marie vous contemplent, vous aiment, vous protègent et vous couronnent. Sol-
dats, n'ayons pas peur de l'ennemi ni honte de notre drapeau. Si vous avez communié à la Pen tecôte comme vous vouliez le faire, je vous embrasse deux fois... Donnez- vous tel que vous devez être; s'ils ne sont pas fort contents de vous, rendez-leur la pareille... Et si enfin on ne peut aller avec eux sans être comme eux, creusez plutôt un abîme entre vous. Retirez-vous chez vousmême avec les honneurs de la guerre. Vous serez seul? — Non. Vous resterez avec Dieu, avec Marie, avec vos parents et vos meilleurs amis. Et puis évertuez-vous, jeune homme, faites de tout, plutôt que de ne rien faire. Priez, lisez, chevauchez, parlez et riez toujours, sinon des lèvres, au moins du cœur. Voyez et écoutez fidèlement votre confesseur... Je vous dis ce qu'il vous dira luimême. »
Oui, le P. de Ponlevoy avait raison; l'on ne peut sanctifier tout d'un coup les âmes; et il faut savoir relâcher à temps les rênes, de peur qu'elles ne se brisent sous l'effort. L'ennemi capital des jeunes gens est l'ennui. Il faut le chasser le plus possible. De là ce conseil répété sans relâche : ce Pour la dix millième fois, la prière et l'étude. y> Mais un jeune homme ne peut être toujours sur un prie-Dieu ou devant un bureau. Alors il faut, pour écarter les plaisirs mauvais, lui permettre les plaisirs honnêtes.
Cependant, ici encore, le P. de Ponlevoy vou-
lait de la subordination aux graves intérêts de l'àme, « Vous voilà donc devenu un parfait chasseur, écrivait-il ; il n'y a pas de mal à cela, je puis donc vous en féliciter. Mais vous n'étudiez pas, vous ne lisez pas, s'il faut en croire votre lettre. Vous ne comptez vos profits que par pièces de gibier. Il faut avouer que vous faites bon marché de votre avenir. Il me semble pourtant qu'il y aurait moj^en de tout concilier : on pourrait se donner le plaisir de l'accessoire, sans négliger le soin du principal. »
Mêmes recommandations à déjeunes officiers, a J'espère que vous allez vous faire aimer et estimer de tous, de vos chefs, de vos camarades et de vos inférieurs. La conduite fait beaucoup pour cela; mais le caractère fait le reste. Soyez brave et bon, ferme pour vous et facile pour les autres, libre et prudent, complaisant et joj^eux. Le service vous laisse bien du loisir; occupe.^vous, cher ami, faites de l'étude et de l'exercice alternativement. Lisez pour utiliser vos loisirs et compléter votre éducation, afin de savoir penser, parler et écrire. Sachez que l'oisiveté a bien des ennuis et bien des dangers.
a Je vous conseille d'aller beaucoup dans la bonne société de la ville. J'en connais qui se sont préservés par ce mo3'en. J'aime bien mieux la soirée au bal que la soirée au café. Prenez garde au jeu. Ne jouez guère qu'en passant ou par ha-
sard. Soyez d'ailleurs bien rangé dans vos dépenses. »
Mais voici que le jeune homme est entré dans les réalités de la vie; réalités souvent amères. Hélas ! il vient, par exemple, de perdre une sœur! le directeur l'encourage et le soutient la croix à la main :
' a Mon bien cher enfant, j'ai reçu votre lettre si douloureuse et je sais le reste. Dans quel état vous l'avez revue ! J'ose à peine croire à la réalité. Qui pouvait le prévoir? Eh bien! pauvre ami laissez votre ami de Paris venir à vous et pleurer avec vous pour vous consoler avec lui. Hélas ! vous n'êtes pas à votre dernier deuil. Il faut bien se faire à l'idée de nous séparer pour nous réunir. Votre chère et angélique sœur a paru mourir, mais elle vit dans la paix, et il fait meilleur où elle est, que là où nous sommes. Je crois, mon fils, que le bon Dieu qui l'aimait beaucoup l'a prise avec lui, pour elle d'abord, et pour nous tous. Vos bons et saints parents ont dû faire à Dieu le plus douloureux, mais le plus méritoire des sacrifices; et quand ils n'auraient pas été excellents, ils le deviendraient par ce seul fait. Et vous , si jeune, éloigné des vôtres, le plus exposé de tous, il vous fallait une gardienne làhaut. Votre sœur sera votre ange, et je vous assure qu'il y a bien moins loin de Paris au ciel que de Nantes à Paris.
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« Adieu, cher et petit ami, adieu, du courage dans l'espérance! »
Le jeune homme ainsi soutenu dans la lutte, se relevait plus fort et plus chrétien. Il envisageait la vie sous son véritable jour comme I2 chemin de la patrie.
L'union qu'il projetait devait donc avant tout être dictée par un sentiment religieux. Il ne convenait pas de la contracter à la légère. Il fallait chercher beaucoup avant de trouver. Mais après la découverte, combien le P. de Ponlevoy se montrait heureux du bonheur de ses enfants!
ce Mon cher ami, il y a donc temps pour tout; à l'épreuve de la recherche succède la joie de la trouvaille, et il vous a été bon de persévérer dans la patience qui prie et qui espère. Soyez béni du ciel, soyez-le sur la terre, mon cher ami. Que votre alliance placée sous les auspices de la sainte Vierge fasse deux saints en faisant deux heureux. Oui, vous vous aimerez, vous vous aiderez, vous vous sanctifierez l'un avec l'autre €t l'un par l'autre. y>
Puis avec quelle joie il saluait le fruit de cette union, le nom donné à l'enfant qu'il appelait son petit-fils, en s'appelant lui-même « un grand papa fortuné. »
ce Mille fois merci de votre souvenir et de vos nouvelles ! Le souvenir ramène un passé qui ne fut pas sans charmes, les nouvelles m'attestent
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un présent béni du ciel et présagent un avenir encore meilleur. Il faut bien avouer que Dieu vous a beaucoup aimé, et en bonne justice vous li;ii devez une reconnaissance sans mesure.
ce Et vous voilà père, vous que je nommais mon enfant; je vous conserve encore in petto ce titre d'autrefois, parce qu'il répond à mon cœur d'aujourd'hui, et cela n'ôte rien au respect pour la paternité.
a Joseph-Marie-Xavier, soyez le bienvenu en ce monde! cher petit enfant, vos noms si beaux dans le ciel devront vous porter bonheur. Si vous m'en croyez, un jour vous demanderez à votre papa et à votre maman à devenir mon petit frère, afin de payer les vieilles dettes de Brugelette. »
Par la pensée, il visitait le nouveau-né; « Avec la permission de papa et de maman, je vais droit au berceau, je caresse le cher petit homme, sans le réveiller, et je le marque au front du signe de la croix : Petit frère, que le bon ange vous garde, que la sainte Vierge vous adopte ! Soyez la joie et devenez la couronne de vos parents. »
Il écrivait à la mère un peu plus tard : « Oui, c'est bien votre tâche de former vous-mêine le caractère et le cœur de votre enfant; une mère a surtout grâce pour cette éducation. Il faut former le caractère en le corrigeant, et le cœur en le dirigeant, inspirer la compassion pour les pauvres, faire goûter la jouissance de faire des heureux.
C'est, cerne semble, un moyen excellent de former un bon cœur. Quelquefois donnez du vôtre par ses mains, mais habituez-le à donner du sien. Que la petite bourse s'ouvre pour le bon Dieu et que ce soit une plus grande fête de donner que de recevoir. »
Bientôt, le petit enfant grandissait. Le P. de Ponlevoy le suivait de l'œil, assistait par la pensée au moins à la première communion, à l'entrée dans un bon collège, et écrivait à cette occasion :
ce Cher ami, vous avez pris un bon parti pour votre fils. Tout cela vous rappelle notre Brugelette déjà si loin de nous,- mais qui semble se rapprocher de nous en s'éloignant. Je crois vous voir encore tel que vous étiez. Aujourd'hui, que les rôles sont changés! Je voudrais entendre le papa répéter à peu près, mais bien mieux sans doute, les petits sermons qu'il a entendus dans une certaine chambrette il y a vingt ans ! Mon enfant, soyez bon, que vos enfants le deviennent! Quant au petit homme, il me tarde d'en prendre possession; j'ai la main sur lui, et en attendant je l'embrasse et le bénis. »
D'autre part, il recommandait à l'enfant « d'être bien pieux, bien diligent, bien régulier, bien joueur en son temps, pour être le plus heureux enfant du collège. »
Et l'enfant devenait jeune homme à son tour,
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brillant officier quelquefois, et le « grand-papa fortuné » suivait son petit-fils dans sa nouvelle carrière avec un regard profond et une charité persévérante.
O Dieu! que les tristes égarés qui voudraient arracher aux prêtres et aux religieux l'âme de nos enfants, sont cruels pour les familles qu'ils déchirent et pour notre pauvre France qu'ils tuent !
Mais les plus heureuses familles sont souvent éprouvées. La mère infortunée languissait sur un lit de douleur; la consolation suivait la peine.
a Prenez, mon fils, du courage en Dieu et donnez-en à votre pauvre malade. Abandonnez- vous l'un et l'autre, et vous ne serez pas abandonnés. A-Uons, vous êtes bénis par la croix. Je prie et je pleure avec vous. »
Si le malheur arrivait, vite, vite, le P. de Ponlevoy volait au secours de son cher enfant désolé, désespéré :
ce Je viens vous visiter dans votre solitude de T... Mais êtes-vous vraiment seul? Et n'est-elle pas encore avec vous en esprit, jusqu'à ce que vous vous retrouviez ensemble dans la vie et dans la paix? Toutefois, il est vrai, ces consolations échappent aux sens et restent dans l'ordre de la foi et de l'espérance. Mais enfin rien de plus certain, rien de plus réel. Quant aux appréhensions sur l'état présent de cette chère âme, je n'ai qu'à
VOUS rappeler ce qu'elle était, pour vous rassurer sur ce qu'elle est devenue ; ou bien vous n'avez qu'à vous rappeler vous-même ce qu'est Dieu qui l'a prise. Vous seriez tranquille si vous la saviez entre les mains de sa mère; pourquoi êtes- vous inquiet quand vous la savez entre les mains de Dieu? Je sais qu'il reste toujours une ombre entre le ciel et la terre. Aussi, cher ami, vous ferez mémoire d'elle, comme elle fait mémoire de vous, et déjà vous vous rencontrez par l'échange de vos prières.
a Courage, mon fils ! »
Et puis, les plus anciens s'en vont, mais dans ces pieuses familles si bien dirigées, où s'en vontils? Retrouver leurs ancêtres dans le sein de Dieu. Là encore la consolation ne manquera pas à côté de la peine. La grand'mère s'en est allée!
Celle-ci a été frappée d'apoplexie, à l'égUse, en adoration devant le saint sacrement.
a Que cette fin est digne d'elle et qu'une telle mort répond bien à une telle vie ! Vous qui l'aimiez tant, pouviez-vous lui souhaiter mieux? Dieu lui-même l'a traitée avec révérence, tant il l'a prise avec douceur. Elle a passé vraiment, sans avoir besoin de le savoir, de Dieu à Dieu même, du tabernacle au Paradis. Sojez bénis d'avoir été de bons enfants d'une si digne mère! »
On voit comment le P. de Ponlevoy dirigeait
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les jeunes gens et les hommes, avec quelle foi, quelle persévérante activité, quelle bonté virile, quelle prudence et quelle droiture!
Avec les âmes plus intérieures, sa direction épistolaire revêt un caractère plus délicat et plus élevé. Il cherchait avant tout, comme saint Ignace, à leur conserver le trésor de la paix. Il savait par expérience combien le découragement est funeste, et il se souvenait du conseil du Sauveur aux apôtres : Que votre âme ne se trouble point.
Trois causes générales peuvent enlever la paix de l'àme; les souvenirs du passé, la vue des misères présentes et les inquiétudes de l'avenir. Un très -grand nombre de lettres spirituelles du P. dePonlevoy ont pour but de détruire ces trois obstacles.
Le trouble que font naître souvent les fautes anciennes, réelles ou imaginaires, est une des tentations les plus fréquentes dans la vie spirituelle. On confond alors le remords avec une délicatesse excessive, la tentation avec le péché, le sentiment avec le consentement. C'est pour calmer ces âmes timorées que saint Liguori disait avec un grand nombre de théologiens * : « Il est impossible qu'une âme pieuse ne s'aperçoive pas du consentement sérieux qu'elle a donné. » Notre-