LES ARCHEVÊQUES ET ÉVÉQUES
A M. THIERSi.
ARCHEVECHE DE PARIS.
Paris, 12 janvier 1873.
Monsieur le Président de la République, Une grande injustice, méditée depuis longtemps contre l'Église, est à la veille d'être consommée. Le plan des ennemis de la religion est d'enlever au catholicisme la portion la plus active de sa milice spirituelle. C'est dans ce but, et pour s'emparer de leurs biens, que le gouvernement italien veut supprimer les corporations religieuses. Seulement, par un reste de pudeur, et pour ne pas paraître trop blesser les droits internationaux des autres pays, il consent à ne pas supprimer à Rome les maisons-mères ou généralices. Mais, dans cette mesure même, on veut introduire une exception des plus odieuses : la maison-mère de la Société de Jésus ne trouverait pas devant le gouvernement italien la grâce accordée aux autres. Il faut que dans cette société tout soit \ sacrifié, qu'on l'anéantisse, que son supérieur général ne puisse plus être en rapport immédiat avec le Saint-Siège, et ne reçoive plus du chef de l'Église l'esprit et la direction qu'il doit communiquer au corps tout entier.
Par cette inexplicable exception, en frappant l'Église entière dans toutes les contrées où elle profite des travaux de ces hommes apostoliques, dévoués sans limites à l'œuvre
I. Voir d'autres lettres dans Y Univers des 25, 3o janvier, 2, 5, 7, 10, 12, 14 février 1873.
chrétienne du bien des âmes, on décapiterait une institution à laquelle l'épiscopat est redevable des meilleurs résultats dans l'éducation de la jeunesse, dans la prédication et dans les autres travaux du ministère ecclésiastique. — On ne saurait expliquer le coup fatal dont les jésuites sont menacés par les préventions qu'autrefois on se plaisait à répandre contre eux. Il est facile de voir aujourd'hui que ce n'était là qu'un fantôme au-delà duquel on poursuivait un autre but. Aucun homme de sens et de quelque savoir sur les choses de l'Église ne saurait attacher quelque importance à de vieilles accusations, élevées par l'ignorance ou la légèreté, et plus souvent encore par la mauvaise foi. L'esprit d'impiété ne les poursuit de sa haine implacable que parce qu'ils sont les ouvriers le? plus infatigables de l'œuvre évangélique. — Je les connais, je les ai vus de près dans l'exercice du saint ministère, je n'ignore rien de ce qui se fait et se pratique dans l'intérieur de leurs résidences, et je déclare qu'ils sont dignes de la confiance que l'épiscopat leur accorde. — Ils ne sont pas moins dignes de la confiance des gouvernements honnêtes et éclairés qui veulent la conservation de l'ordre dans la société. Leurs doctrines et leurs enseignements ne sont autres que ceux de l'Église, et ils concourent puissamment au bien que l'Église s'efforce de faire parmi les hommes.
J'ose donc, Monsieur le Président, appeler votre intérêt sur cette Société respectable indignement persécutée, afin que, si elle est soumise à la loi générale de proscription, elle soit également comprise dans la mitigation accordée aux autres congrégations, et que la Maison Généralice de Rome soit conservée. — Le gouvernement français a des raisons sérieuses, prises dans l'intérêt du clergé français, pour qui les jésuites sont de précieux et puissants auxiliaires, pour défendre cette cause auprès du gouvernement italien. Cette intervention ne pourrait contrarier en Italie que les hommes de désordre, et en Allemagne que les ennemis de notre pays.
Pour mon compte, je vous serai très-reconnaissant
ab^ APPENDICES.
pour ce que vous ferez en faveur de la Société de Jésus, à cause des services importants qu'elle rend à mon diocèse.
Veuillez agréer, etc.
t HlPPOL\TE,
Archevêque de Pari
EVECHE DE POITIERS.
Poitiers, le i3 janvier 187?.
Monsieur le Président, Permettez que je vou:s remercie en mon nom et au nom de tous les gens de bien de mon diocèse, du choix que vous avez fait de M. de Corcelles pour représenter la France auprès du Saint-Siège dans les conjonctures extrêmes où le monde chrétien se trouve placé, par les conséquences de la politique embrassée sous le précédent régime. A l'expression de ma gratitude, permettez-moi de joindre celle d'un ardent désir, devenu aujourd'hui un espoir. La liberté de la pleine action du chef de l'Église demande impérieusement qu'il ait auprès de lui les divers centres des corporations religieuses qui sont les instruments traditionnels, et à plus d'un égard nécessaires, du gouvernement général de l'Église. Par elles-mêmes, ces corporations formées de nationaux de toutes les parties du monde, ont des droits acquis dans la capitale du monde chrétien; elles y ont leur passé, leur histoire, leurs archives, les tombeaux et les châsses de leurs fondateurs, leurs maisons de procures, de noviciats, de scolasticats; et, rien qu'à ce titre, elles peuvent prétendre à la protection de tous les gouvernements d'où ressortissent les membres dont elles se compQsent. — Mais, en dehors même du droit de propriété et du fait de possession qui les concerne, l'intérêt de la catholicité entière, et les besoins du chef de la catholicité, réclament leur maintien. — Car outre qu'elles sont une pépinière d'apôtres, de
missionnaires, de vicaires apostoliques, dont l'administration pontificale ne serait privée qu'au grand détriment de la prédication de l'Évangile et de la propagation de la foi dans les pays infidèles ou schismatiques, elles ont avec la personne et avec les fonctions les plus sacrées et les plus délicates du vicaire de Jésus-Christ, un autre lien bien plus étroit encore. — En tant que docteur suprême et infaillible de la chrétienté, le Pontife Romain veut et doit être entouré de tous les secours que la Providence divine a mis à sa disposition Le successeur de saint Pierre n'a pas la prétention d'être inspiré, et l'infaillibilité que la foi catholique lui reconnaît consiste seulement dans le privilège d'une assistance d^en-haut qui préserve d'erreur l'exercice souverain de son autorité enseignante. Plus cette autorité est acceptée comme irréfragable, plus il nous importe à tous qu'elle ne soit privée d'aucun des moyens humains et naturels dont la promesse divine présuppose l'emploi. Or il est reconiiu, et le vicaire de Jésus-Christ lui-même, dans sa récente allocution, déclare que, pour l'usage de son magistère doctrinal, non moins que de son office pastoral, l'éloignement des ordres réguliers lui soustrairait des ressources dont il sent le très-grand besoin : Sed Romcaio quoque Pontifiai su&ducentur auxilia quibus, iiti universalis magistcr et pastor, ad totius Ecclesiœ regimen tantopere indiget. Le décret qui supprimerait les ordres religieux dans la ville de Rome atteindrait donc par son contie-coup toutes les intelligences et les consciences chrétiennes, en retirant à leur guide vénéré une partie considérable des conseils ordinaires qui forment la garantie humaine de ses décisions et de ses réponses. Et, bien que la Providence divine dût alors y suppléer par d'autres voies, il n'est cependant tolérable à aucun titre pour la grande communauté catholique qu'un pareil trouble soit apporté au fonctionnement régulier de la souveraine magistrature des âmes. Au reste, le seul fait de la présentation de ce projet de loi, de la part d'un gouvernement qui a eu la prétention de remplacer efficacement la souveraineté temporelle des
papes par une bonne loi des garanties, démontre irréfragablement l'absolue nécessité de cette puissance temporelle, éloquemment défendue à diverses reprises par M. le Président actuel de la République française. J'aime à me souvenir que les précieuses relations qu'il m'a été donné de nouer avec lui datent de cette mémorable époque. J'ai donc la confiance que, ne pouvant remédier présentement à tout le mal qui a été fait, il s'emploiera énergiquement à obtenir le maintien des ordres religieux et de leurs maisons généralices de Rome. Il voudra en particulier que le Généralat du Gésu et le Collège romain, qui sont essentiellement des maisons internationales, ne soient point détournées de leur fin. Je le demande pour ma part, en qualité d'évêque français, ayant plus de vingt de mes prêtres dans la Compagniede Jésus, et n'ayant jamais cessé depuis plus de quinze ans d'entretenir dans nos établissements français de Rome plusieurs de mes élèves ecclésiastiques, qui suivent les cours et prennent les grades du Collège romain.
Agréez l'hommage, etc.