XII AVANT-PROPOS
le Néant, c'est un miracle qu'on fasse de lui quelque chose. Il faut une intervention divine. Je ne m'étonne pas que Dieu ait pu se servir de moi^ mais j'admire qu'il l'ait voulu^ incapable et indigne que j'étais. Dans le vrai, Je suis la médiocrité en personne, au naturel et au spirituel, et mes qualités comme mes vertus sont simplement négatives.
« Avec tout ce petit bilan, on peut encore tromper les hommes et se tromper un peu soi-même. La médiocrité soutenue passera pour de la modération, de la modestie, de la discrétion, de la prudence et de la sagesse. On a tout juste assez d'esprit pour ne pas dire de sottises; assez de bon sens pour. ne pas faire de folies; trop de timidité pour s'exposer ; trop d'amour-propre pour se com- . promettre. Quoi qu'il en soit, je ne pouvais tromper Dieu, et en définitive, c'est lui qui a tiré de moi un parti quelconque et qui a tout fait en moi, par moi et pour moi. Pauvre
AVANT-PROPOS. XIF!
instrument dans la main divine! J'ai park' sans savoir et sans penser; j'ai écrit, sans avoir de style; j'ai gouverné sans pouvoir me conduire moi-même. Tout cela tient du miracle ! *
« Mais il est une autre, une tout autre part dans ma vie, celle que j'ai faite moi-même. Hélas ! qu'est-ce que je trouve? En deux mots tout est dit : Avant ma vocation, le mal à l'état positif, et depuis, le bien à l'état négatif; si je fais l'addition, j'ai pour toute somme un zéro.
« Toutefois je sens encore plus de remords, de regrets et de crainte pour le bien que je n'ai pas fait ou que j'ai gâté, que pour le mal que j'ai commis.
y D'abord, à l'âge que j'avais, dans l'état où j'étais; il n'y a plus d'excuse; puis, comment me rendre compte des choses? Mais c'est incalculable, impondérable. Il faudrait la balance.