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Le révérend père Louis Milleriot de la Compagnie de Jésus [microform]

Le 30 juin 1880, tandis qu'on procédait violemment à l'exécution des injustes décrets de mars, et qu'on expulsait l'un après l'autre les Pères Jésuites de leur résidence, rue de Sèvres, un vieillard de quatre-vingts ans, encore droit et vigoureux, sortit vers sept heures du matin de sa cellule, parvint au seuil de la maison, et dit aux sergents de ville étonnés et à la foule émue : « Place ! je suis d'une demi-heure en retard, je vais à Saint-Sulpice. »

C'était le P. Louis Milleriot, qui, ce jour-là, se rendait, comme à l'ordinaire, à ce confessionnal où, depuis près de quarante ans, il instruisait les ignorants et convertissait les pécheurs.

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Le disciple se montrait digne du Maître; il pouvait opposer à ses ennemis le même éloquent témoignage de sa mission bienfaisante : Paupei^es evangelizantur. Il n'en fut pas moins proscrit. Lui et ses compagnons d'apostolat furent jetés à la rue, traités en malfaiteurs, tandis que le Dieu vivant dans l'Eucharistie était fait prisonnier comme au jardin, et mis sous les scellés comme au tombeau.

Le lendemain, du fond de son confessionnal placé près de l'entrée principale de l'église, le P. Milleriot entendit le bruit d'une grande foule, qui envahissait le lieu saint. Des milliers d'hommes, quelques-uns du plus haut rang, venaient faire amende honorable au Très Saint Sacrement. Ce fut un véritable triomphe. Ainsi qu'il arrive toujours, YAllehiia succédait au Crucifigatur.

Six mois plus tard, une multitude non moins nombreuse suivait lai même route, escortant le corbillard du pauvre et un cercueil qui, pour tout ornement, était paré de l'étole du prêtre. Après le triomphe du Dieu outragé, venait celui de son sei-viteur persécuté. L'apôtre des ouvriers, l'ami des pauvres, le religieux dévoué à toutes les mi-

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fières physiques et morales, recevait un solennel hommage à l'endroit même où il avait fait le bien et souffert l'injustice.

Certes, ce n'est pas lui qu'il faut plaindre, mais ceux qui, par lâcheté ou par haine, ont troublé les derniers jours de sa vie et hâté sa mort.

Il leur a tout pardonné; que Dieu leur pardonne! Aussi bien leur folie est plus grande encore que leur malice, le cœur éprouve pour eux plus de pitié que d'indignation.

Peut-être, comme les Juifs, savaient-ils à peine ce qulls faisaient... Quelques-uns commencent à ouvrir les yeux, à s'accuser tout bas, à s'excuser en public. Ils rejettent déjà la faute les uns sur les autres. Nous les prions, pour s'éclairer tout à fait de lire ces pages ; ils y apprendront à connaître ceux qu'ils ont calomniés, à respecter ceux qu'ils ont outragés dans leur réputation, leurs droits et leur hberté.

Toutefois, c'est surtout aux nombreux amis du R. P. Milleriot que nous offrons humblement ce livre, heureux si sa lecture peut tempérer leurs regrets, en mettant sous leurs yeux une image assez fidèle de cet homme éminemment bon.

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Avant de mourir, il a manifesté le désir, bien désintéressé de toute vue personnelle, que les trésors de sa vieille expérience et les souvenirs de sa longue vie ne fussent pas perdus. Nous accomplissons cette volonté dernière, afin de l'aider, — c'était le vœu de ce cœur apostolique, — à procurer, même après la mort, le bien des âmes et la gloire de Dieu.

Ch. Clair, S. J.

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Premières années. — La famille.

Le collège Stanislas.

Louis-É tienne Milleriot naquit à Auxerre, le 11 janvier 1800.

Après l'effroyable tourmente qui, durant dix années, avait accumulé tant de ruines, la France semblait reprendre vie. Les églises, profanées si long-temps, se rouvraient de toutes parts; les prêtres, échappés à la mort ou revenus de l'exil, se voyaient accueillis avec empressement par un peuple resté chrétien, pour ainsi dire, en dépit de

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lui-même. L'antique cité d'Auxerre, en particulier, ne tarda pas à relever les autels, grâce au zèle d'un clergé fidèle aux traditions de ses premiers évêques, saint Vigile et saint Germain. Durant la Révolution, malgré le voisinage de Sens, où le triste exemple d'un Loménie de Brienne multipliait les défections, tous les curés d'Auxerre avaient protesté contre la Constitution civile, par une lettre collective du 13 janvier 1791. La persécution passée, ils reprenaient leur œuvre interrompue, secondée par une population que de récents malheurs rapprochaient de Dieu.

Les parents du jeune Louis étaient d'excellents chrétiens. Ainsi que Dieu le permet souvent pour éprouver ceux qui l'aiment, ils avaient été frappés par de cruels revers de fortune, et ce fut à une rude école que grandit cet enfant prédestiné à porter le nom de Jésus et à souffrir pour lui (1).

(1) Vas eîeciionis est mihi iste, ut portet Nomen meum... Ego enim ostendam illi quanta oporfeat eum pro Nomine meo pafi. (Act. apost., ix, 15, 16.)

Louis Milleriot eut pour les siens , durant la vie entière, une tendresse d'autant plus vive que, dès ses premières années, il avait partagé leurs peines; son cœur généreux leur témoigna jusqu'au bout une touchante et efficace sollicitude. C'était, d'ailleurs, une dette qu'il acquittait, en retour de la mâle éducation qu'il avait reçue.

Son père avait commencé de bonne heure à le reprendre de ses moindres fautes, suivant la vieille maxime un peu trop oubliée de nos jours : Qui aime bien, châtie bien.

Vieillard, il se plaisait à nous raconter qu'il avait subi, à l'âge de trois ans, une correction sévère pour avoir répété, sans le comprendre, un blasphème qui, par hasard, dans la rue, avait frappé son oreille. « Mon père avait tout entendu de sa fenêtre. Aussitôt il frappe au carreau : Que dites-vous là, monsieur?

venez ici! — Je me crus mort. Mon père me fit bien sentir que je ne l'étais pas... »

Lorsque vint pour Tentant l'époque bénie 4e la première communion, Dieu se servit

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de la douce influence d'une mère chrétienne, afin d'ouvrir cette âme pure aux inspirations de sa grâce. Voici, dans toute sa simplicité, le récit qu'il nous a laissé de ce grave événement, qui devait décider de toute sa vie.

« Je me préparai de mon mieux à cette grande action. Trois mois d'avance je lus un livre qui, s'il me fit du mal, me fit aussi beaucoup de bien, parce qu'il trempa mon âme pour plusieurs années. C'était l'Instruction sur la pénitence, dédiée à la duchesse de Longue ville, ouvrage rempli de maximes jansénistes, comme chacun sait. Un jour, ma mère me trouva tout en larmes avec ce livre à la main,

« — Qu'as-tu donc? me demanda-t-elle*.

« Je lui montre quelques passages effrayants sur le malheur de profaner la sainte Eucharistie, et j'ajoute :

« — J'ai peur de mal faire ma première communion.

« — Mon ami, me répondit-elle avec son bon sens ordinaire, on ne peut pas mal communier quand on veut le bien faire.

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« Je fus consolé par ces paroles; néanmoins il me restait un fond de crainte dont je ne pouvais me défaire, de telle sorte que je me sentais prêt à tous les sacrifices pour éviter ce malheur. » L'amour et la confiance ne tardèrent pas à l'emporter sur la crainte qui, lorsqu'elle devient excessive, n'est plus le commencement de la sagesse. L'enfant, comme Samuel, entendit dès lors la voix de Dieu qui l'appelait, et simplement, joyeusement, ainsi qu'il devait toujours faire, il répondit : Seigneur, me voici!

«Ma vocation au sacerdoce, — c'est lui qui parle encore, — date de ce beau jour.

Avant de se marier, ma mère avait voulu se faire religieuse, et comme pour se dédommager en quelque manière de n'avoir pas donné suite à ce dessein, elle me dit, la veille de ma première communion :

— « Mon ami. J'ai toujours entendu dire « qu'à l'occasion de cette belle fête, il est « bon de demander à Dieu de connaître sa « vocation. N'oublie pas de le faire demain « matin. »

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« Je le fis ; îe soir venu :

« — Eh bien, Louis, as-tu pensé à ce que je t'ai dit?

« — Oui, maman.

« — Eh bien, que veux-tu être?

« — Maman je veux être prêtre. »

o On comprend la joie de ma mère (1). »

C'était bien une inspiration divine ; la résolution fut irrévocable et jamais le moindre doute ne vint l'ébranler.

La Révolution, en même temps qu'elle profanait les églises, avait fermé les écoles. Pour l'enseignement comme pour le reste, elle avait détruit tout ce qui existait, impuissante à rien refaire. Louis Milleriot ne trouva donc aucune des ressources que l'Eglise a«itrefois avait si libéralement prodiguées à la jeunesse. Mais Dieu pourvut à son éducation d'une autre manière. Amené à Paris par

(1) Nous prévenons le lecteur, une fois pour toutes, que les citations nombreuses que nous allons faire sont extraites d'un manuscrit du P. Milleriot, intitulé : Souvenirs d'un vieux.

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