‹ Le révérend père Louis Milleriot de la Compagnie de Jésus [microform]Chapitre 4 sur 5 · MON ELECTION · texte numérisé non relu

MON ELECTION

« Sous les yeux de mon Dieu, et sous la protection de sa sainte Mère qui est aussi la mienne, moi, Louis-Étienne Milleriot, prêtre indigne, j'ai résolu de faire mon choix et mon élection comme il suit :

« Qui prendrai-je pour mon partage si ce n'est Vous et Vous seul, ô mon Dieu! Oui, c'est vous que je cherche, mais c'est dans la Compagnie de Jésus que je veux vous trouver.

« Mes raisons, les voici :

« 1° Je vois dans ladite Compagnie plus de moyens pour moi que partout ailleurs de travailler à mon salut et à celui des^autres. Homme et chrétien, j'ai faim de Dieu; prêtre, j'ai soif de lui gagner des âmes; or, chez les Jésuites, tout me paraît concourir admirablement à ces deux buts.

2° Me sentant très particulièrement poussé à la prédication, et connaissant néanmoins les difficultés qui jusqu'ici' m'ont arrêté, je crois que dans la Compagnie, plus aussi que

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partout ailleurs, je trouverai les ressources pour prêcher et convertir les âmes, seul but auquel j'aspire.

« 3° Depuis plus de vingt ans, je désire être Jésuite. Ce désir n'ayant jamais varié, tous mes goûts et mes habitudes me dirigeant de ce côté-là, je crois que cette vocation vient de Dieu, et je veux la suivre.

« 4° Très imparfait, d'une grande impétuosité de caractère, il me semble que la Compagnie me présente tous les secours désirables pour me corriger de mes défauts, et peut-être est-ce là seulement que je pourrai me corriger réellement.

« Voilà mes principales raisons pour demander mon admission dans la Compagnie de Jésus.

« Je cherche les raisons qui pourraient m'en détourner : je n'en vois aucune. Les peines attachées selon la nature à l'obéissance et à la pauvreté m'ont paru jusqu'ici chose désirable. Si Dieu, néanmoins, veut par la suite m'en faire éprouver les répugnances, je n'y vois qu'un moyen de sancti-

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fication de plus, et avec sa grâce je suis résolu à les accepter et à les surmonter.

« En finissant, je prie le Seigneur de bénir mes résolutions et de combler de ses grâces les dignes supérieurs qui ont bien voulu s'occuper de moi. Amen. »

Dieu, qui donne le lait aux enfants et le vin aux forts, priva, dès ce jour, le P. Milleriot de toutes les consolations sensibles qu'il avait goûtées jusqu'alors.

« La dévotion sensible, écrivait-il dans sa vieillesse, fut coupée comme avec un rasoir, juste quelques minutes avant mon entrée à Saint-Acheul. A partir de ce moment jusqu'à présent, je suis demeuré sec et aride. Sans doute, il y a beaucoup de ma faute; autrement, je ne m'en plaindrais pas.

« Avant mon noviciat, j'éprouvais assez souvent une certaine ardeur d'amour pour Dieu. Depuis, je me surprenais quelquefois à le regretter. Un jour, je dis au Père maître, après quelque temps de noviciat :

« — Je ne suis plus comme auparavant;

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j'avais des années de dévotion ardente.

« 11 me répondit une parole que je n'ai jamais oubliée : Années de dévotion ardente, précieuses sans doute; années de sacrifices, plus précieuses mille fois t

« J'ai bien compris depuis cette réponse, du moins en théorie. Dans la Compagnie, on apprend à se tremper dans la force et non à se répandre dans la douceur. »

Parmi ceux qui ont entendu le P. Milleriot, qui croirait, s'il ne l'avouait lui-même, que sa plus grande épreuve fut d'aborder la chaire?

« Ce qu'il m'en a coûté dans le commencement et même pendant longtemps. Dieu le sait! » Il est d'usage, au noviciat,, d'exercer les jeunes gens à de petits discours plus ou moins improvisés, ou à la récitation d'une formule oratoire, assez difficile à rendre, à cause de la variété de sentiments, d'intonations et de gestes qu'elle suppose. Quand le P. Milleriot dut, pour la première fois, affronter cette petite épreuve, il se crut

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perdu. « Je me disais : Je resterai court, je me pâmerai, je tomberai... N'importe! on te ramassera! Monte toujours dans la chaire.

« Cet acte presque héroïque m'enleva immédiatement toute ma timidité. Le lendemain, le Père maître m'ayant dit :

« — Cela vous a donc coûté beaucoup?

« Je répondis ;

« — • Autant que s'il se fût agi de me couper un bras ! »

Au sujet de cette appréhension si vive, le P. Milleriot racontait encore un trait naïf qu'on croirait emprunté aux Fioretti de saint François d'Assises. « Un jour, envoyé à la prison d'Amiens, en compagnie d'un jeune Père qui s'en allait prêcher de son côté, et qui n'était guère plus rassuré que moi, j'entendis chanter des poules et ne pus m'empêcher de dire : « Sont- elles heu- « reuses, les poules! elles n'ont pas à prêcher? » Quelques années plus tard, qu^il eût été malheureux, le P. Milleriot, si on lui ^vait interdit de parler !

L'apostolat des prisons.

Encore novice, le P. Milleriot commença l'œuvre qui devait remplir sa long^ue vie.

La liberté d'enseignement n'existait pas en France; les Jésuites, pour se dévouer à l'éducation, se condamnaient à l'exil, en Suisse ou en Belgique ; et quelque florissants que fussent alors les collèges de Fribourg et de Brugelette, ils ne réclamaient qu'un nombre de religieux relativement restreint.

Le P. Milleriot dut peut-être à ces circonstances de ne pas reprendre, dans la Compagnie où il entrait à quarante et un ans, des fonctions analogues à celles qu'il avait jusqu'alors remplies à Châlons, à Reims et à Paris. Aussi bien ses supérieurs, attentifs

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à tirer de chacun le meilleur parti possible, remarquaient en lui une merveilleuse aptitude peur évangéliser les pauvres. Ils l'appliquèrent aussitôt à l'humble apostolat qui devait valoir au bon P. Milleriot le titre populaire de Ravignan des ouvriers.

Pour que rien ne lui parût difficile à l'avenir, il fat employé d'abord à l'ingrat ministère des prisons. Ce fut là, nous l'avons dit, qu'il fit ses premières armes. Pour savoir avec quels fruits, il suffit de glaner dans ses souvenirs.

« Je visitais les prisonniers dans une grande ville, accompagné d'un de nos Pères.

Je vois dans la cour un prisonnier revêtu d'un habit rouge avec la chaîne rivée aux pieds. Oh! la bonne proie, dis-je à moimême. Je l'aborde.

« — Mon ami, d'où venez-vous?

« — De Toulon.

(( — A quoi êtes-vo us condamné?

« — Aux galères à perpétuité.

tt — Pourquoi ?

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« -^ Pour participation à un assassinat.

« — Êtes-vous marié?

« — Oui.

« — Où est votre femme?

« — En prison pour vol.

« — Avez- vous des enfants?

« — Quatre.

« Oh! il fallait entendre ces réponses saccadées! Il fallait voir ces yeux de bête féroce! Alors ému, touché, j'emploie toute ma rhétorique pour arriver à ce cœur. — Mon ami, il faut vous réconcilier avec Dieu. 11 me fait une réponse désolante, intraduisible.

« Nous commençons une neuvaine pour sa conversion. Je reviens à la prison.

« — Mon ami, confessez-vous.

« — Je le veux bien.

« Et le lendemain il communiait avea vingt autres prisonniers que nous avions évangélisés. Le curé de la paroisse, qui vint pour la clôture de la retraite, disait ensuite à mon confrère et à moi :

« — Quel est donc ce galérien vêtu d'un habit rouge à qui j'ai donné la sainte com-

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munion? Quelle douceur dans les traits! Je n'ai jamais vu quelqu'un recevoir la sainte Hostie avec plus de dévotion ! »

« Un de nos Pères et moi, nous donnions dans une prison les exercices d'une retraite. Une femme vient se confesser. Après sa confession, je la revêts du scapulaire et lui fais promettre de ne jamais le quitter. Quinze jours se passent. Je retourne à la prison et trouvant cette femme dans la cour :

« — Eh bien, mère, comment allons-nous?

« — Ah ! mon Père, depuis que je ne vous ai pas vu, c'a été bien mal.

« — Qu' est-il donc arrivé?

« — Ah ! mon Père, depuis que je ne vous ai pas vu, je me suis pendue.

« — Pendue, ma pauvre fille ! Eh! quoi, fis-je en souriant, pendue par le cou?

« — Oui, mon Père, pendue par le cou; si vous saviez comme ça fait mal!...

« — Mais contez-moi donc ça.

« — Voilà. Coupable d'un léger vol, j'étais condamnée à un mois de détention. Aussitôt

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confessée, je rentre parmi mes compagnes et je me vois accusée par elles d'une infamie. Moi, dis-je, capable d'une pareille chose?

Vous êtes des abominables!... Puis, dans un moment de désespoir, je cours au puits de la cour pour m'y jeter. On m'arrête.

N'importe, ajoutai-je, puisque vous me jugez ainsi, j'en finirai avec la vie. Epiant alors un moment favorable, je monte au grenier, et je me pends à un gros clou. Déjà j'étouffais; je tirais la langue, lorsque, pensant à mon scapulaire, j'élève mon cœur à la sainte Vierge. Tout à coup la corde casse et je tombe sur mes pieds. Vrai, mon Père, comme il y a un Dieu !

« — Eh ! bien, ma fille, lui dis-je à mon tour, s'il en est ainsi, vous devez une belle chandelle à la sainte Vierge.

« Et la pauvre femme fut guérie de l'envie de se pendre. »

Dans le Journal de ses ministères^ sorte de livre de raison, comme on disait autrefois, dans lequel le P. Milleriot nota jusqu'à la fin de sa vie l'emploi de son temps, les

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œuvres accomplies, les titres des sermons prêches, etc., je lis à l'année 1841 cette simple mention : « J'ai commencé à aller aux prisons. » On voit qu'il n'y perdait pas son temps.

L'année suivante, "nous le trouvons à Notre-Dame de Liesse, oiî s'achève son noviciat. A partir de cette époque jusqu'à son retour à Paris, en octobre 1843, sa vie est une course continuelle à travers les diocèses de Soissons et de Beauvais. Après deux missions de campagne données à Erg-ny et à Aquin, il écrit sur son livret ce chiffre qui ne manque pas d'éloquence : deux mille cinq cents confessions. C'était avoir assez travaillé pour un novice.

Voici un épisode de ce fructueux apostolat.

« Je prêchais une mission de campagne.

Un jeune homme vient prendre mon paquet, je lui remets nne médaille miraculeuse ponr lui et trois autres pour chacun de ses frères,

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et j'exige la promesse qu'ils la porteront tous.

(. La mission s'ouvre et dès le soir le jeune homme m'aborde et me dit :

« Mon Père, je vous prie d'entendre ma confession. Depuis ce matin votre médaille me répète sans cesse : Va te confesser, va te confesser,

« — C'est bien, mon ami, lui répondis-je; mais il faut aussi m'amener vos frères.

« — Mon Père, je tâcherai.

« En effet, un second, un troisième sont fidèles au rendez-vous. Restait le quatrième, un peu rétif. Néanmoins, bon gré mal gré, ses frères l'amènent et le poussent dans le confessionnal.

« — Mon Père, via le quatrième; chargezvous-en!

« La tâche était légère. Le jeune homme se laissa faire volontiers et se retira bien content. »

Le Pénitencier de Saint-Sulpice. — • Industries de son zèle dans les cas désespérés.

Dès son arrivée à Paris, le P. Milleriot, sans négliger aucun autre devoir de son apostolat populaire, se fit, avant tout, confesseur. Affable et bon envers tout le monde, il eut dès lors un faible pour les plus pauvres et les plus rebutants. Les hommes, et parmi eux les ignorants, les retardataires, les grands pécheurs, les gros poissons, comme il disait en souriant, formaient sa clientèle habituelle et préférée.

Veut- on savoir quelle était la journée, — toujours la même, — de ce grand pénitencier de Saint-Sulpice? Voici son règlement, fidèlement suivi jusqu'à la veille de sa mort.

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Le p. Milleriot se levait à trois heures, afin d'avoir une heure de plus à donner à Dieu. Cette exception à la règle commune, il avait soin de la faire périodiquement autoriser par son supérieur. Après la méditation, après là sainte messe qu'il disait invariablement un peu avant cinq heures, après son action de grâces et son léger déjeuner pris debout, il partait à six heures et demie, de son pas ferme et martial, pour Saint-Sulpice, et il s'établissait aussitôt dans son confessionnal, au milieu des médailles, des scapulaires, des chapelets, des images et des livrets de toute sorte, qu'il distribuait à « ses enfants » ; Vers dix heures et demie, il revenait à sa cellule de la rue de Sèvres, d'oîi, plusieurs fois la semaine, il repartait pour continuer son pénible ministère durant toute l'aprèsmidi.

Le reste de la journée était consacré au bréviaire et à la préparation de ses instructions, soigneusement écrites sur de petites feuilles de même grandeur.

Pendant plus de trente-six ans, le P. Mil-

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leriot a mené joyeusement cette rude vie.

On devine si sa mémoire était enrichie de belles histoires! Mais fort discret, comme il convient au confident des âmes, il ne les racontait qu'après en avoir obtenu la permission expresse des personnes intéressées.

Dans ses Souvenirs, s'il lui arrive de prononcer un nom propre, il a soin de le faire suivre de cette mention : « J'ai été autorisé par le vieux père un tel à citer son nom, pour donner plus d'authenticité à mon récit. »

C'était le cas de celui que le P. Milleriot appelait, avec une familiarité charmante, mon vieux Jeannin, et dont il raconte l'histoire sous ce titre significatif : Une cause désespérée.

« Le père- d'un de nos ouvriers de la Société de Saint- François Xavier, âgé de quatre-vingt-six ans, était depuis longtemps atteint d'un tic nerveux. Je demande à son fils de ses nouvelles; il m'en parle comme d'un homme sans religion.

« — C'est bon, lui dis-je; la première fois

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que je le rencontrerai, je lui donnerai une bonne poignée de main.

« — Ah! mon Père, ne vous y fiez pas.

Vous êtes bien sûr qu'il vous dira des sottises.

« — C'est bien; nous verrons.

« Peu de temps après, mon homme se trouve nez à nez avec moi.

a — Bonjour, monsieur Jeannin, lui dis-i je en lui prenant la main, comment ça vat-il(l)?

«Mais lui, se retirant violemment :

« — Je n'aime pas les prêtres.

« — Eh bien, si vous n'aimez pas les prêtres, moi, j'aime les gens qui parlent franchement comme vous. D'ailleurs, si vous n'aimez pas les prêtres, vous aimez le bon Dieu...

« — Laissez -moi tranquille avec votre bon Dieu.

« — Avec tout ça, vous pouvez bien faire un petit bout de prière matin et soir?

(1) « J'ai eu depuis, du père et du fils, la permission de les nommer. »

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,t« — Laissez-moi la paix avec vos...

prières.

« — Adieu, monsieur Jeannin; à l'occasion.

« II était tremblant de colère.

« C'est bien, me dis-je, en moi-même; coquin, tu payeras pour les autres. Mon Dieu, aidez-moi ! souvent vous me faites la grâce d'emporter une âme d'assaut à la première ou à la seconde rencontre. Pour celle-ci, j'y mettrai le temps qu'il faudra.

« Je résolus de prendre mon bon vieux par la bouche. Je lui envoie, par une de mes pénitentes, un bon pâté avec deux bouteilles de bon vin. La personne charitable se présente chez lui :

« — Monsieur Jeannin, le P. Milleriot vous envoie ce pâté pour vous et votre fils, avec ces deux bouteilles pour boire à sa santé.

« L'homme, d'abord furieux en entendant mon nom, s'apaise bientôt.

« — Madame asseyez-vous... Le P. Milleriot... est très bon.

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« C'était, quelque chose. Peu après, je me présente chez lui.

« — Monsieur Jeannin, c'est votre ami qui vient vous voir.

« — Mon Révérend Père, asseyez-vous donc!

« C'était mieux encore; mais nous étions loin de compter II fallut réitérer à époques fixes l'envoi du pâté et des bouteilles. Je l& visitais tons les mois, et chaque fois je gagnais du terrain.

« De discussions, peu ; j,' aimais mieux le prendre par le cœur. Peu à peu il se mit de lui-même à prier; puis, à chaque visite, nous, récitions ensemble un Pater et un lue. Enfin,, après quatre ans d'attente, il était gagné; il se. confessait et je lui faisais, faire ses pâques dans sa chambre. Il y avait longtemps qu'il ne sortait plus.

« Or, avant de communier :

« — Mon Père,, me dit-il, laissez-moî dire un mot devant vous à mo<fl fils.

(c — Très volontiers.

« — Ecoute, Jacques, ton vieux père va

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renouveler sa première communion qu'il a faite il y a soixante-dix- neuf ans. Tu es en retard, toi aussi... Tu es libre; mais si ça te convient, fais comme moi.

« — Et il communia pieusement.

« Six mois après, le pauvre homme était en danger. Je lui donnai moi-même les derniers sacrements, et il s'éteignit à quatre-^ vingt-douze ans. »

Dieu avait attendu bien longtemps cette âme, peut-être plus malheureuse encore que coupable. L'apôtre sut imiter la patience divine, et après quatre ans de sollicitude délicate, il eut la joie de convertir un de ces pécheurs dont le retour cause au ciel plus d'allégresse que la persévérance de quatrevingt-dix-neuf justes.

"Voici un trait à peu près semblable.

Une Sœur de Saint- Vincent de Paul visitait depuis six mois une pauvre femme malade.

Elle ne pouvait, malgré tout son zèle, la décider à se confesser. C'étaient toujours des excuses. Tantôt elle était trop souSrante.

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tantôt elle n'était pas assez malade pour recevoir les derniers sacrements. Et puis cela lui coûtait trop, et puis elle ne saurait par quel bout s'y prendre... A vrai dire, le plus grand obstacle ne venait pas d'elle, mais de son mari qui ne voulait pas entendre parler de prêtre : « Ce serait, disait-il, donner à ma femme le coup de la mort. »

Et dans sa rude franchise il ajoutait : « S'il en vient un, je le jette à la porte. »

Néanmoins la malade, se sentant près de sa fin, dit à la Sœur qu'elle consentait à recevoir la visite de l'homme de Dieu.

« Mais, ajouta-t-elle, choisissez-moi un vieux prêtre et un bon. »

« — J'ai votre affaire, lui dit la Sœur, Je vous enverrai le Père de la Sainte-Famille, l'homme des ouvriers et des ouvrières.

« Là-dessus la religieuse vient me trouver.

Elle m'annonce que la malade désire un prêtre, sans m'avertir que le mari est en même temps le portier de la maison. Elle ne me cache point néanmoins que l'homme est fort peu accommodant.

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« — C'est bon, répondîs-je, puisque la femme me demande, j'arrangerai la chose en douceur.

« Je me présente chez le portier.

« — N'est-ce pas ici que demeure M"" X?

« — Oui, c'est ma femme, qu'est-ce que vous lui voulez?

« — Ah! mon brave, c'est votre femme.

Je l'ignorais; mais on m'a dit qu'elle serait bien aise de me voir.

« — Et moi je vous dis que vous n'entrerez pas, et dépêchez- vous de vous en aller.

« — Certainement, mon ami, je vais m'en aller; je ne viens pas ici pour violer le domicile des gens, et je ne verrai pas votre femme sans votre permission.

« A ces mots, je prends mon chapeau comme pour m'en aller, et puis je reste.

« — Mon ami, lui dis-je, je vois que vous êtes, un homme de cœur, et que vous aimez bien votre femme.

« — Tiens, si je l'aime !

o — A la bonne heure, et que vous seriez bien fâché de lui faire de la peine.

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« —^Certainement.

« — Et qu'au contraire, vous seriez bien aise de lui faire plaisir.

— « Sans doute.

« Et me tournant vers la malade :

« — Vous aussi, bonne maman, je suis persuadé que vous aimez bien votre mari.

« — Oh! oui, allez, monsieur le curé, mon homme est le meilleur des hommes.

« — Braves gens, voilà ce qui s'appelle parler, voilà ce qui s'appelle un bon ménage. Eh bien, mes enfants, je suis si content de vous que je vais prier le bon Dien d« rendre la santé à la malade... Tenez, mon ami, laissez-moi dire un Pater et un Ave à côté d'elle pour sa guérison.

« Et l'homme -de me laisser faire.

« — Eh bien ! la mère, n'êtes-vous pas un peu soulagée?

« — Oui, monsieur le curé.

« — Et ne voulez-vous pas que je vous dise un petit mot de consolation?

« — Bien volontiers.

« Alors m'adressant au mari :

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«. — Mon bon ami, laissez-moi im petit instant avec votre femme, pour lui faire entendre quelques bonnes paroles.

« Et sans attendre sa réponse, je le prends par les épaules et je le mets tout doucement à la porte. On comprend quelle fut la consolation donnée à la malade. Une confession en règle, aussi courte que possible, vu le ■danger imminent. La chose terminée, je fais rentrer le honhomme.

« — , Mon ami, demandez à votre femme si elle est contente.

« — Très contente, dit-elle.

« — Allons, mes enfants, voilà qui va bien. Père, donnez-moi maintenant une plume et de Tencre ; votre femme veut recevoir le bon Dieu; je vais faire le billet pour les sacrements,

o — C'est-il vrai, femme?

« — Oui.

« Le pauvre homme était pâle d'émotion ; mais il n'osa pas résister. L'admiiiistration des sacrements eut lieu immédiatement .après. Le lendemain je Tetonrnai voir la

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malade; elle était mourante ; le surlendemain elle était morte. Deux jours après je rendis visite au portier pour lui témoigner la part que je prenais à sa douleur.

« — Mon ami, lui dis-je, votre femme vous a donné un bon exemple. Il faut le suivre ; elle est sauvée, vous la retrouverez un jour au ciel. Pour cela, faites comme elle; venez me trouver un de ces jours-ci, nous ferons nos petites affaires ensemble.

« — Je le vois bien, répondit-il, il faudra que je finisse par là.

« Je l'embrassai avec effusion, et c'est ainsi que fat dompté le portier indomptable. »

Une Sœur de Bon-Secours avait été envoyée soig-ner un pauvre chiffonnier, atteint d'une maladie mortelle, et qui vivait dans un véritable fumier. Malgré tout son dévouement, elle ne pouvait l'approcher sans de continuels soulèvements de cœur. Le P. Milleriot le connaissait et avait appris tardivement son état désespéré. Il accourt un

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beau matin et, sans prendre garde à la saleté du logis et à l'horrible état du moribond, il se jette à son cou, l'embrasse, le tient longtemps dans ses bras en lui parlant avec une tendresse toute chrétienne.

Pendant ce temps, la pauvre sœur, à genoux et bien confuse, fondait en larmes au spectacle de cette admirable charité. C'est elle-même qui en a fait le récit.

Ce qu'on va lire, jamais le P. Milleriot ne Fa pas non plus raconté, que je sache; l'humilité lui fermait la bouche. Mais les témoins ont bien voulu nous l'attester par écrit.

Dans la rue du Bac, non loin du séminaire des Missions étrangères, demeurait, il y a une vingtaine d'années, un pécheur incorrigible qui, réduit à la dernière extré^^ mité, refusait opiniâtrement les secours religieux. En vain tous les moyens avaient-ils été mis en œuvre; la haine du prêtre l'emportait chez lui sur tout le reste. L'agonie était proche; chacun voyait avec terreur cette âme sur le point de paraître en un tel état devant

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Dieu. Une . dernière ressource s'offrait : appeler en toute hâte le P. Milleriot. A peine averti, il accourt; le malade était sans connaissance. Le Père alors prend son chapelet, se met à genoux auprès du lit, et il attend.

Tout à coup le moribond ouvre les yeux, aperçoit le prêtre en prières et, saisi d'un épouvantable accès de rage, il se dresse en criant : Un calottin ici!... Au même instant, la fureur lui rendant quelque force, il applique un grand soufflet sur la joue du Père. Celui-ci, sans s'émouvoir ni paraître rien faire d'héroïque, tend l'autre joue, et reçoit un second soufflet. Puis, se relevant et prenant la main du malade, il lui dit avec douceur :

— Très bien, très bien! Je ne mérite pas autre chose ; mais en voilà assez ; cela vous fatiguerait.

Le malheureux, ébahi, honteux, halbutie :

— Enfin que me voulez-vous?

— Sauver votre âme, mon cher ami.

Ce seul mot ramène le calme le mourant, transformé soudain en un autre homme,'

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docile comme un enfant, se confesse, reçoit les derniers sacrements et montre jusqu'à la fin un sincère repentir et une résignation vraiment chrétienne.

Un des plus zélés co opérateurs du P. Milleriot, qui, pendant plus de vingt ans, s'est associé à ses bonnes œuvres, nous racontait, il y a quelques jours, un fait plus édifiant encore, s'il est possible.

Dans une famille dont tous les membres avaient le sot orgueil de se dire libres-penseurs, une pauvre femme était à la dernière extrémité. Des voisins, des personnes charitables, — parmi elles, l'homme de bien qui m'a fait ce récit, — avaient essayé vainement de faire pénétrer un prêtre dans cette maison. Chaque tentative avait provoqué de nouvelles fureurs et semblé resserrer do plus en plus l'abominable cordon établi autour de la mourante.

Cette fois encore, en désespoir de cause, on songea au bon P. Milleriot. Il n'était pas homme à manquer une occasion si belle de

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souffrir quelque chose pour le salut d'une âme. Il se présente hardiment, frappe à la porte et met le pied sur le seuil. On lui refuse brutalement l'entrée; il insiste... Alors ces furieux se jettent sur lui, le précipitent dans l'étroit escalier et, à grands coups de pieds dans les reins, le lancent contre le mur du palier inférieur. Le Père se relève tout meurtri et se recueille un instant, « en se « frottant les côtes », disait-il ensuite. On s'observait de part et d'autre; les forcenés restaient an haut de l'escalier, menaçants, les poings fermés, vomissant des injures et des blasphèmes. Mais l'apôtre, comptant sur la grâce de Dieu, acharné au salut de cette âme, sent redoubler sa confiance, remonte lentement les degrés, la figure calme et souriante et dit simplement : « Mes bons amis, je le mérite... Mais ne perdons pas de temps; cette pauvre âme veut être sauvée. »

A ces mots, les bras tombent, les cris cessent; le passage s'ouvre devant le Père.

Arrivé au chevet de la malade, il la confesse sans peine, la prépare tranquillement à re-

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cevoir les derniers sacrements et non seulement la met en état de paraître dignement devant Dieu, mais profite de l'ocQasion pour convertir plusieurs membres de cette famille jusque-là scandaleusement impie.

Action du P. Milleriot sur les âmes.

C'étaient là, pour ainsi dire, les expéditions apostoliques qui rompaient la monotonie d'une vie dépensée presque entière au confessionnal.

A sa cellule de la rue de Sèvres ou dans sa chapelle de Saint-Sulpice, le P. Milleriot ne recevait pas que de vieux retardataires et de grands pécheurs. De fervents chrétiens recherchaient avec empressement sa direction précise et ferme. De nombreux jeunes gens aimaient à s'adresser à lui, touchés de sa familiarité paternelle.

« J'ai toujours éprouvé, en me confessant au P. Milleriot, — nous écrit l'un d'eux, —^

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et en recevant ses exhortations, un sentiment que je n'ai eu avec aucun autre. C'était un soulagement, une sérénité que je ne saurais comparer qu'à un avant-goût de l'autre vie ou d'une communion fervente. »

Il y avait, chez ce vieillard, quelque chose de jeune qui ravissait des cœurs de vingt ans.

« Au moment de la guerre je n'étais qu'un enfant, — c'est un pénitent du P. Milleriot qui parle, — mais mon patriotisme n'en était pas moins exalté. Je m'accusais à mon cher confesseur de ma haine contre les Prussiens, tout en ajoutant qne je n'y renonçais pas, ce qui le faisait sourire; je lui exposais l'inquiétude oii j'étais, craignant d'oflenser Dieu qui nous commande d'aimer notre prochain.

a — Oui, sans doute, répondit-il, c'est notre prochain... mais si éloigné!... Enfant, faites comme moi : tous les matins, je livre une grande bataille aux Prussiens, j'en tue dix mille dans mon petit cœur, et je prie en même temps pour le salut de leurs âmes. »

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C'est bien là se faire petit avec les petits, faible avec les faibles, à l'exemple de saint Paul. Le P. Milleriot poussa cet art surnaturel fort loin et parvint, à force de se vaincre lui-même, à se faire véritablement tout à tous.' Il le fallait bien, surtout quand il s'agissait de gagner à Jésus-Christ certains étranges pénitents, pour lesquels il avait une prédilection marquée.

Un brave ouvrier se disputait avec le suisse de la paroisse auquel il avait demandé un prêtre qui, pour trois francs, lui signât le billet de confession nécessaire à la bénédiction de son mariage. Attiré par le bruit, le Père sort du saint Tribunal, se met au courant de cette singulière discussion et, s'emparant du bonhomme :

« Venez, lui dit-il, j'ai votre affaire. »

Il lui parle avec douceur, lui donne de belles médailles pour lui et pour sa future femme, et, quand il croit avoir gagné ses bonnes grâces, il l'instruit peu à peu, lui révèle la grandeur du sacrement et, après

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l'avoir bien confessé, il lui donne gratis une bonne absolution.

Une autre fois, un homme du peuple vient droit à lui, se met tant bien que mal à genoux «t lui apprend qu'il doit se marier le lendemain. Quant à la confession, elle est bientôt faite.

— Monsieur, moi, je n'ai rien à vous dire... 3* ai tout fait. Voilà.

— Vous avez tout fait, mon ami?

— Oui, Monsieur.

— Avez-vous tué le Pape ?

— Oh! non.

— Eh! brave homme, vous vous faites âonc plus méchant que vous n'êtes. Allons, mettez-vous là, tout-à-fait bien à genoux; je vais arranger votre affaire;' puis, je vous offrirai mon petit cadeau de noces et tout ira bien : vous serez content de moi, et moi de vous.

Ainsi fut fait.

Avec les militaires surtout le P. Milleriot se trouvait à l'aise. Il aimait leur franchise,

lE R. P. lOUIS MILLERIOT 67

et la sienne gagnait vite leur confiance.

Un officier supérieur vint un jour le remercier des soins donnés à sa femme mourante.

— Commandant, aujourd'hui à votre tour :

— Mon père, je ne me confesse pas.

— Je le sais bien ; vous ne le faites pas, mais il faut le faire.

— Mon père, encore une fois, je ne me confesse pas.

— Commandant vous vous confesserez.

Le vieil officier, dominé peu à peu par

l'ascendant de ce prêtre énergique et bon, consent à répondre, moitié souriant, aux questions qui lui sont posées r

— Commandant vous vous êtes confessé pour rire. Vous reviendrez, et ce sera pour tout de bon. *

Il revint en effet de lui-même jusqu'à trois fois. La confession enfin terminée et l'absolution reçue, quelle n'était pas sa joie!

— Commandant, lui dit pour conclure le P. Milleriot, j'étais sûr d'avoir raison de vous.

— Comment cela, s'il vous plaît?

68 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

— Eh! voilà dix ans que vous portez la médaille miraculeuse.

Ces conversions généreuses étaient la consolation et la récompense de ce cœur apostolique, mais il avait aussi ses épreuves. Dans ses souvenirs je trouve à plusieurs reprises ces mots : le P. Milleriot bien attrapé... C'est son vieux parapluie ou son pauvre bréviaire qu^un faux pénitent lui dérobe. C'est une prétendue dévote qui lui enlève prestement son mouchoir ou son étui de lunettes. Parfois il surprenait le coupable en flagrant délit; après une verte semonce, il finissait par se laisser attendrir et par lui donner l'aumône. « Après tout, dîsait-il, c'est la misère qui pousse ces pauvres gens au vol... » et le bon cœur l'eiûportàit sur la prudence. Il se reprochait néanmoins d'être devenu passablement méfiant, quelquefois même, — il le croyait, — un peu dur.

C'était, par exemple, lorsqu'un solliciteur importun venait lui dire : « Mon Père, si vous ne venez pas à mon secours, je vais me

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 69

jeter à l'eau, ou bien me brûler la cervelle. » Il se contentait de répondre avec son bon sourire : « Mon ami, sur dix qui se tuent de la sorte il n'y en a pas un qui meure. »

Un jour, le P. Milleriot dut comparaître aux Assises en qualité de témoin. Une malheureuse femme tombée d'un rang honorable dans la dépravation et dans la misère avait à répondre d'une accusation de faux et d'escroquerie; pour se disculper elle n'avait rien trouvé de mieux que d'invoquer le témoignage du bon Père. Interpellé par le président, le P. Milleriot, d'une voix énergique, prononça ces simples paroles : « Je déclare qu'en ma qualité de confesseur de l'accusée, je n'ai rien à dire ni pour elle ni contre elle. »

On approuva hautement cette sage conduite du prêtre scrupuleusement fidèle au secret de la confession.

vu

Le F. Milleriot en chaire.

Le P. Milleriot réconciliait, au saint Tribunal, les âmes avec Dieu, et les affermissait dans la pratique des devoirs chrétiens.

Mais ce pénible ministère, auquel il se dévouait de préférence, ne suffisait pas à son zèle; si l'apôtre infatigable quittait le confessionnal, c'était pour monter en chaire et y poursuivre, par d'autres moyens, la même œuvre.

Il est assez difficile de caractériser le genre d'éloquence du P. Milleriot. Très original, dans le bon sens du mot, il était lui-même et ne ressemblait à personne. Après l'avoir entendu prêcher, à Orléans, une retraite pastorale, Mgr Diipanloup, un bon

juge, ne put s'empêcher de lui dire :

— Mon Père, vous êtes éloquent!

— Monseigneur, répliqua l'orateur populaire, ma parole grandit avec mon auditoire.

Quand surtout je m'adresse à des prêtres, il n'y a plus d'auditeurs, il n'y a plus de prédicateur; pardon. Monseigneur, il n'y a plus d'évêque... Il n'y a plus que la vérité.

Dans le P. Milleriot, on retrouve quelque chose du P. Lejeune et de Bridaine. En 1854, il prêchait à Saint-Thomas d'Aquin une retraite préparatoire à la communion pascale.

L'église, chaque soir, était remplie d'hommes du peuple, auxquels se mêlaient des personnes de distinction.

— Savez-vous, mon Père, lui dit un jouï le vénérable Curé, que vous avez parmi vos auditeurs des baronnes, des comtesses, des marquises et même des duchesses...

— Eh bien, ces nobles personnages auront demain un petit mot de moi tout particulièrement à leur adresse.

lE R. P. LOUIS MILLERIOT 73

Le lendemain, en effet, le P. Milleriot débutait ainsi :

« Mes frères, je suis l'homme du peuple et je m'en réjouis. J'aime mieux prêcher l'Evangile aux petits qu'aux grands; j'aime mieux confesser les pauvres que les riches, les domestiques et les artisans que les maîtres et les nobles. Ce n'est pas que je méprise les nobles; personne, au contraire, ne les honore plus que moi, surtout lorsqu'ils sont, comme ceux qui m'entendent, plus nobles par le cœur que par le nom, par la religion que par les titres. Et pour leur donner la preuve de mon dévouement et les engager à m'accorder leur confiance, j'ajouterai naïvement que je recevrais à mon confessionnal, sans le moindre embarras, le Pape d'un côté et l'Empereur de l'autre. »

Un sourire approbateur prouva que l'auditoire avait compris, et les jours suivants des hommes et des dames du monde se rendirent avec empressement à Saint-Sulpice pour se confesser au P. Milleriot.

Quelques années plus tard, en 1865;

74 LE R. P. lOUIS MIILEBIOT

prêchant le Carême à Notre-Dame-des-Victoires, le Père, avant un de ses sermons, commence le signe de la croix; mais, la main au front, il s'arrête brusquement, promène son reg-ard sur l'auditoire, et dit, de sa voix grave et profonde : « Quelle grande chose, mes frères, que d'offrir et de consacrer nos actions au Père qui est aux cieux, à Notre- Seigneur Jésus-Christ qui nous a rachetés, au Saint-Esprit qui vient sans cesse nous sanctifier ! Quelle grande chose que le signe de la croix!... Le faitesvous bien? Essayons ensemble. In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti. » Et en même temps il traçait lentement sur lui un large signe de croix, et tous les assistants, profondément émus, imitaient son exemple.

Une autre fois, il parlait du triste sort des pécheurs et rappelait le mot touchant du saint Curé d'Ars : Ils sont trop malheureux!

A ce moment, il se tourne vers l'entrée de l'église où des hommes se tenaient debout, et s'écrie : « Oh ! oui, les pauvres pécheurs,

LE B. P. LOUIS miLEmoT 75

ils sont trop malheureux! Pécheurs, à genoux ! on va prier pour vous. » Lui-même tombe à genoux dans la chaire, et poursuit d'un ton solennel et pathétique : « Pour les pécheurs, pour les pécheresses, pour tous eeux qui sont loin de Dieu, mais qui vont revenir à lui, se convertir, se confesser...

Prions pour eux! Souvenez-vous, ô très pieuse Vierge Marie.,. »

Un écrivain, plein de verve et de goût, M. Victor Fournel, consacrait naguère, au P. Milleriot prédicateur, un de ses spirituels feuilletons littéraires, dont le lecteur nous saura gré de citer ici quelques fragments (1). « Connaissez -vous l'église de Saint-François-Xavier? Pas beaucoup, n'est-ce pas?

L'église de Saint-François-Xavier s'élève làbas, là-bas, plus loin que le Luxembourg, aux environs des Invalides. C'est un monument du nouveau Paris bâti dans un style

(1) Voir, dans le Français du 30 mars 4877, l'article sigaé du pseudonyme bien connu de Bemadille.

76 LE R. P. LOUIS MILLBRIOT

indéfinissable qui tient à la fois de l'antique, du roman et de la renaissance, du reste pas laid du tout... Je passais par là un dimanche soir, en tramway. Dans l'enfoncement sombre du boulevard, je vis se dessiner la vague silhouette de la façade coiffée de ses deux tours. Le bruit lointain de l'orgue m'attira. Je descendis et j'entrai.

« L'orgue venait de se taire. Un prêtre à cheveux blancs, à physionomie nettement dessinée, montait en chaire. Je m'assis dans l'auditoire tout populaire. Près de moi un solide gaillard, effroyablement barbu, aux mains calleuses, aux épaules larges, l'air d'un charpentier ou d'un maçon endimanché, se mettait en mesure de bien entendre.

« Le prédicateur s'était établi dans la chaire avec une aisance qui dénotait une longue habitude. Il y était évidemment comme chez lui. 11 commença d'une voix qui remplit aussitôt sans le moindre effort tout le vaisseau. Il prêchait sur la prière, il peignait, en traits pittoresques et saisissants, la peti-

LE R. P, LOUIS MIXIiERIOT 77

tesse de l'homme, en regard de Dieu, sa misère, ses besoins, la légitimité, l'utilité, la nécessité de la prière. Chemin faisant, il répondait aux grands philosophes qui affirment, les uns, qu'il est inutile de prier, les autres, que c'est offenser la bonté et la justice de Dieu, qui sait ce qu'il nous faut; et sa réponse, pour n'avoir rien de métaphysique ni d'abstrait, n'en portait pas moins un coup droit au sophisme. Tour à tour élevée et familière,' insinuante ou impérieuse, mais toujours vive, originale, pleine de saillies et d'imprévu, sa parole tenait toutes les attentions en éveil, tous les esprits et tous les cœurs sans cesse en suspens. Elle passait, avec une souplesse et une variété d'allures qui eût déconcerté Bourdaloue, du doux au grave, du plaisant au sévère, de Bossuet à Barbette, et de Bridaine au petit P. André. Les apostrophes, les comparaisons et les images semblaient naître d'ellesmêmes sous ses pas ; le prédicateur se mettait en scène avec bonhomnie ; il racontait ses souvenirs, il interpellait le Curé de

78 LE R. P. LOUIS MILLEMOT

la paroisse, il faisait intervenir le Pape, il montait en face de Dieu d'un élan brusque et hardi, puis tout-à-coup il redescendait sur la terre et entamait quelque anecdote avec une mimique et des inflexions de voix qui déridaient tous les visages. L'auditoire riait, puis il était ressaisi d'une main ferme, ému d'un cri pénétrant, remué, bouleversé, quelquefois bousculé, mais je vous réponds qu'il ne songeait pas à dormir !

« Je n'avais jamais entendu prêcher comme cela. Parmi les prédicateurs dont j'ai souvenir, celui qui se rapproche le plus de ce genre abrupt, sans façon, vigoureux, était l'abbé Combalot.

« — Quel est donc ce prêtre, demandai-je à mon voisin?

« Il me regarda d'un air surpris.

« — Mais c'est le P. Milleriot.

« Ce nom me disait tout. J'avais souvent ouï parler du P. Milleriot, je ne l'avais jamais entendu : il n'a point l'habitude de prêcher dans les paroisses lettrées. Ce Ravignan des ouvriers, comme on l'a surnommé, ne se

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 79

plaît que dans les quartiers excentriques, aux auditoires incultes qu'il peut empoigner et retourner avec sa forte main de pêcheur d'hommes, avec cette éloquence corps à corps qui fait entrer la conviction à coups de maillets dans les têtes les plus dures, prend d'assaut l'âme rebelle et la force à capituler.

« Rentré chez moi, j'ouvris mon Vapereau :

J'y trouvai une foule de messieurs que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais je n'y trouvai pas le P. Milleriot. Il a fallu me renseigner ailleurs, non près de lui, grand Dieu ! Le P. Milleriot n'est visible qu'en chaire ou dans son confessional de l'église de Saint-Sulpice, et je crois qu'il enverrait assez rudement promener le chroniqueur qui parviendrait à le joindre pour lui demander des renseignements sur son compte. Ou plutôt il le forcerait à se confesser, ce qui ne serait peut-être pas du goût de celui-ci.

« Le P. Milleriot est dans sa soixante-dixhuitième année. « Je sais bien que je suis un peu âgé, mais je ne suis pas vieux » dit-il

80 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

quelquefois et je vous assure que nul de ceux qui le connaissent ne songent à le traiter de vieillard. Il a gardé toute l'activité, toute l'ardeur, toute l'énergie de la jeunesse, ainsi que sa belle humeur et sa voix de stentor. Il est fait pour évangéliser les sauvages de la civilisation et particulièrement les Peaux-Rouges de Paris.

« — Un Jésuite, ça! disait d'un ton d'incrédulité à son camarade un ouvrier qui venait de l'entendre. '

« — Oui, un Jésuite, ça! Tu es encore bon enfant, toi ! Tu ne sais donc pas que les Jésuites c'est tout ce qu'il y a de plus chic dans les prêtres?

ft N'importe, je comprend l'étonnement du premier. On prétend que les Jésuites se ressemblent tous comme les soldats, qu'ils ne font pas un geste qui n'ait été prévu par le règlement, que les Exercices spirituels ont déterminé la manière dont ils doivent porter la tête et la hauteur à laquelle il est permis d'élever la voix ou la main. Il faut croire que l'e P. Milleriot aura brisé le moule... »*

LE R. F, LOUIS MILLERIOT 81

Non, le P. Milleriot n'a pas brisé le moule.

Jamais saint Ignace n'a eu l'idée d'effacer, chez ses religieux, les traits de l'originalité personnelle au profit de je ne sais quelle automatique uniformité. Les règles qu'il a données ont pour but de redresser au dedans comme au dehors ce qui est défectueux, et nul peut-être ne s'efforça plus que le P. Milleriot d'y conformer son extérieur. Mais il ne perdit pour cela ni sa tournure d'esprit, ni son vif et pittoresque langage, ni son allure aisée, allègre et martiale.

Le spirituel chroniqueur, vient de comparer le P. Milleriot au célèbre abbé Combalot. Il y avait, en effet, entre les deux prédicateurs plus d'un trait de ressemblance. Lorsque l'abbé Combalot mourut comme un soldat à son poste, au milieu de la station de Carême qu'il prêchait à Saint-Roch, on pensa aussitôt au P. Milleriot pour mener à bonne fin l'œuvre si tristement interrompue.

Son premier sermon causa quelque émoi.

Il prêcha sur l'enfer, en démontra l'existence

82 lE R. P. LOUIS Mltï-EMOT

et en peignit énergiquement l'horreur. Puis annonçant la prochaine conférence, il promit de prouver, avec non moins de clarté, qibil n'y a pas d'enfer, « Je vous invite, Mesdames, à m' amener vos maris, auxquels le sujet que j'annonce ne peut manquer de plaire. »

La fois suivante, il y avait foule ; les hommes étaient nombreux. Le P. Milleriot rappela dès le début les paroles de Notre-Seigneur :

Tout pouvoir nia été donné au ciel et sur la terre.,. Tout ce que vous délierez ici-bas sera délié là-haut. Puis, reprenant une pensée qui lui était habituelle, il insista sur cette vérité que chacun, grâce au Sacrement de pénitence, peut se fermer l'enfer et faire en sorte qu'il n'y en ait plus pour lui. « Confessez-vous, aies frères; dans le dessein miséricordieux de Jésus-Christ, la confession supprime l'enfer. »

Un portrait du P. Milleriot prédicateur.

M. l'abbé MuUois, dans son Cours d'éloquence mçrée populaire, a tracé un portrait fort ressemblant du P. Milleriot, «l'orateur du peuple (1) » . Les pages qu'on va lire sont un témoignage trop iaiportant et trop honorable pour que nous ne nous fassions pas un devoir de les reproduire ici.

« Le P. Milleriot s'est entièrement dévoué au bien des ouvriers et des pauvres. II leur a tout donné, son temps, ses forces, sa parole, son cœur, sa vie... Il faut le voir au milieu de son cher peuple, au milieu de cet auditoire qui en épouvanterait d'autres!

(1) Cours d'éloquence sacrée populaire, t. III, p. 412 et

suivantes.

84 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

«J'assistais un jour au salut du Saint-Sacrement. J'écoutais dans le silence de mon âme les harmonies de l'org-ue, et je me disais : Je voudrais posséder une voix aussi puissante. Je parcourrais les plus grandes églises, je monterais en chaire et je crierais : Frères, écoutez les vérités de la foi ! — Bien plus, je voudrais que ma voix eût l'éclat du tonnerre pour faire retentir aux oreilles de mes auditeurs ces foudroyantes paroles : Insensés oh. allez- vous? Ne voyezvous point l'enfer ouvert sous vos pas?...

Je leur jetterais ce mot terrible : Au feu! Au feu Au feu les impies, les blasphémateurs, les impudiques ! Au feu les honnêtes gens selon le monde, qui vivent dans le monde comme s'il n'y avait pas de Dieu !

« Jamais, pensez-vous, voix pareille ne viendra troubler la paix de nos cités. — Ignorants, vous l'entendrez un jour cette voix formidable, ou mieux une voix plus puissante encore. N'allez pas le nier, je vous en conjure. Ne vous souvenez- vous pas de l'Evangile de ce qu'il raconte des der-

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 85

niers jours, de la trompette fatale qui retentira aux quatre coins du monde? Surgite mortuil Levez-vous, ô morts !

(f Ecoutez une autre voix, la voix du Fils de l'homme. Filsj de l'homme parlez ! — Les damnés, des milliards de damnés l'entendront : Allez au feu éternel ! Vous avez fermé Toreille à la douce voix de l'Agneau qui parlait à vos cœurs. Et cet Agneau est devenu le Lion de Judas dont les rugissements font trembler le monde. Alors vous voudrez vous convertir. Il sera trop tard !

a Mais il est temps encore. Ecoutez la voix du prêtre. Criez vers le Dieu de miséricorde : la voix du repentir étouffera la voix de la justice. Venez au saint Tribunal; là vous accuserez vos fautes ; là vous verserez des larmes avec des prières ; là vous recevrez le pardon de vos péchés, et avec le pardon vous trouverez la paix du cœur et le repos de vos âmes agitées. »

Quand le P. Milleriot s'emparait d'une idée, d'un mot, il les retournait sous toutes

86 LE K. P. LOUIS MILLERIOT

les faces, et tirait parfois de cette répétition même de graods effets.

« Quelle affreuse catastrophe qu'une secousse de la terre! Dans le siècle dernier, à Lisbonne, cinquante mille personnes périrent. Autrefois, à Constantinople, dans un tremblement de terre, cinq cent mille hommes trouvèrent la mort.

« Eh bien, plus terribles encore sont les secousses du démon. Selon le mot de rÉvang"ile, le démon est un terrible vanneur qui demande à cribler les élus pour les jeter dans l'abîme. Mais ce n'est rien auprès des secousses de Dieu, s'il est permis de parler ainsi. Dieu secoue l'arbre pour en faire tomber les mauvais fruits; il secoue l'arbre planté le long- des eaux pour l'enraciner plus profondément et lui faire produire des fruits meilleurs et plus abondants.

« Il y aura une dernière secousse, de Dieu à la fin des temps. Alors Dieu saisira la terre par ses deux pôles pour en faire tomber les impies... Ohl si nous pouvions, à chaque appel de l'horloge, à chaque bruit de la

LB R. F. LOUIS MILLERIOT 87

terre, écouter le son monotone du balancier éternel q;ui semble dire ; Toujours! toujours! Du moins, pour suivre encore la même image, secouons notre mollesse, secouons nos mauvaises habitudes, nos passions indomptées. »

Gomment voulez-vous qu'un orateur ne soit pas, dès le premier mot, en communication avec son auditoire, quand il débute de la sorte :

« Savez- vous lire? — Oui. — Vous êtes bieù heureux! Moi je voudrais bien savoir lire... Mais vous non plus ne savez pas lire. Vous savez lire dans les livres écrits de la main des hommes, avec de l'encre, mais dans le livre écrit de la main de Dieu, avec le sang de Dieu, dans le Crucifix, ce grand livre des chrétiens?... Les paysans disent quelquefois : comme il est savant! il lit dans les gros livres. — Qui lit dans le grand livre? Presque personne. »

Le P. Milleriot, pour exciter la confiance,

88 lE R. p. LOUIS MILLERIOT

veut-il commenter à sa manière la promesse de Jésus-Christ à ses disciples : faciam vos piscatores hominum, il dira :

« Si un pêcheur trouvait dans son filet un homme à moitié mort, quelle joie de le rendre à la vie! C'est la joie du confesseur, du prédicateur, du prêtre. Laissez-vous prendre dans nos filets, nous vous donnerons à Dieu notre Maître. Venez, nous ne vous vendrons pas : C'est Jésus-Christ qui s'est vendu pour vous. Venez, on ne vous mangera pas!... Plus le poisson est gros, plus le pêcheur est content : pour le confesseur, le gros poisson c'est l'homme en retard de vingt ans, — brochet de vingt livres; la femme en retard de dix ans, — carpe de dix livres. »

Voilà pour dérider un peu l'auditoire.

Quand il en était bien maître, le P. Milleriot arrivait aux avis pratiques; par exemple, il apprenait à ces braves gens la méthode à suivre pour se bien confesser. Là encore, les comparaisons familières abondaient. « Voyez ma soutane, disait-il, elle est mal boutonnée,

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 89

c'est à refaire. Ainsi en est-il d'une confession maP faite; c'est à recommencer : ii faut redéboutonner votre conscience. »

Le divin Sauveur, étant venu pour évangéliser les petits et les pauvres, se plaisait à leur parler en paraboles. Fidèle à ce grand exemple, le P. Milleriot donnait le plus souvent aux vérités de la foi, l'attrait d'une histoire dont il s'improvisait hardiment le héros.

« J'ai fait un rêve. — J'étais marchand et me livrais à de grandes entreprises commerciales; j'y gagnais 50 pour 100. Chaque jour, 200,000 francs d'afîaires, 100,000 francs de bénéfice. Jamais de pertes! J'étais enchanté... On voulait me plaindre : Vous vous donnez bien de la peine, me disait-on.

— Nullement, quelques heures de travail pour gagner 100,000 francs; en dix jours 1,000,000! En cent jours 10,000,000-; en un an 30,000,000; car je me reposais les fêtes et les dimanches. Comprenez-vous?

En dix ans, j'aurai gagné 300,000,000, f aurai 15,000,000 de rentes!

90 LE R. P. LOUIS HILLEBIOT

« Dans mon rêve, toutefois je disiraîs autre chose. La richesse ne me suffit pas, me disais- je. Il me semblait qu'il y avait comme un trou dans mon cœur, que rien ne pouvait remplir. Alors je devins un orateur incomparable. A ma parole tout le monde accourait. Démosthènes, Cicéron, saint Jean Chrysostôme, Bossuet, Berryer, O'Connel n'étaient que des enfants auprès de moi... Hélas!

toujours un trou dans mon cœur!

« Je voulus goûter de la royauté! Je devins roi, le plus grand roi qui fut jamais. A mon commandement, l'univers s'ébranlait tout entier. A la première dépêche télégraphique, tous les rois s'empressaient vers ma capitale. Je me crus heureux; je ne l'étais pas : rien ne pouvait remplir ce trou que j'avais toujours dam le cœur.

« Et dans mon rêve, j'appelais à moi tous les plaisirs du monde; et tous les plaisirs venaient en foule, je nageais dans un océan de délices... Mais tout cela, qu'était-ce?

Néant, misère et douleur.

« Comme dans mon sommeil je conser-

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 91

vais de grands sentiments de foi, je demandai à Dieu de me faire goûter toutes les douceurs de sa grâce, toutes les faveurs de son amour. Et Dieu m'exauça. Je buvais donc à longs traits toutes les consolations célestes dont l'âme des saints est parfois inondée. Oh!

quelle différence ! Que les plaisirs de la terre me paraissaient méprisables en comparaison de ces torrents de joie! Alors sans doute, j'étais au comble du bonheur? Non, pas encore.

« Quelque chose me disait que la plus grande grâce que Dieu accorde à une âme, c'est de lui donner l'amour des souffrances; que, dans ce monde, la plus grande félicité, c'est de souffrir pour l'amour de Dieu. Et il me semblait dans mon rêve que j'étais martyrisé. Comme un autre Ignace d'Antloche, j'allais affronter la dent des bêtes féroces; comme un autre François d'Assise., je courais défier la fureur du Sultan. Je me voyais subissant la mort et volant droit au ciel... C'était trop de félicité pour ma faiblesse; je m'éveillai.

92 LE a. p. LOUIS MILLEKIOT

« Qu'en pensez-vous? Ah! rêvez, rêvez un idéal de bonheur aussi parfait que vous pourrez; vous n'atteindrez jamais la hauteur des biens que Dieu réserve à ses élus. Vous êtes trop grands, votre cœur est trop vaste : Dieu seul peut en remplir l'immense capacité. »

Gela est vraiment fort beau, si je ne me trompe; mais ce qui donnait l'efficacité à cette parole puissante, c'est qu'elle jaillissait d'un cœur profondément convaincu. Ainsi, ce que le P. Milleriot appelait un rêve était pour lui une pensée habituelle, un sentiment dont son cœur était pénétré. Il avait appelé le martyre de tous ses vœux et tel était bien pour lui l'idéal du bonheur. « A l'époque d'une de nos tourmentes révolutionnaires, raconte-t-il dans ses Souvenirs, mon supérieur me demanda dans quelle disposition je me trouvais par rapport à tous ces événements, et si mon âme n'en était pas ébranlée, « Non, mon révérend Père, lui répondis-je ; un peu de prison, un peu de mort, cela

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 93

fait du bien. » Et il ajoute humblement :

« Hélas! malheureusement ce n'étaient que des mots qui se perdaient dans le vide, et je n'ai pas mérité de périr dans nos derniers malheurs. Si je n'avais pas été .si infidèle aux grâces de Dieu, peut être aurais-je eu quelque chance d'être associé à nos martyrs. »

vïir

Traits d'Eloquence populaire.

Ce qui plaisait à l'auditoire populaire du P. Milleriot, c'est que, sans jamais descendre à la trivialité, son prédicateur lui parlait sa propre langue, simple, énergique et surtout pleine d'images. Laissant de côté ce qui passe la portée commune, il tâchait avant tout de s^ faire bien comprendre et, tout en instrui- Sfint l'esprit, il s'adressait de préférence au cœur pour l'émouvoir et le porter au bien.

Qu'on nous permette de citer quelques exemples; si ce qu'on va lire n'est pas un cbef-d'œuvre littéraire, du moins cela n'appartient certainement pas au genre ennuyeux, le pire de tous pour l'orateur de la chaire aussi bien que pour les autres.

96 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

Il est heureux ! on dirait un père au milieu de sa famille. Il faut l'entendre surtout ! Sa parole est populaire, vive, originale, étrange, familière, impérieuse. Variée à l'infini, elle cause, elle rit, elle pleure, elle prie, elle commande, elle persuade, elle menace, elle aime. Ce peuple exprime ce qu'il ressent de la façon la plus pittoresque. Un ouvrier disait : « Pas moyen de résister; il vous fait entrer les paroles dans le corps malgré vous... »

« Le P. Milleriot va droit au but, à la confession, à la conversion. Des pécheurs à genoux comme de petits enfants et priant le Père qui est aux cieux, voilà ce qu'il lui faut, voilà les trophées de sa parole. Il a une prédilection particulière pour les méchants; s'ils sont tant soit peu scélérats, les choses n'en vont que mieux, et la fête sera plus belle au ciel. Je m^imagine que s'il n'y avait plus de pécheurs en France, il serait bien attrapé. Chaque carême et même chaque mois de Marie lui amène des centaines de ces pauvres brebis égarées ; et

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 97

puis, ce sont des mariages bénis, des enfants légitimés, des ménages raccommodés, des âmes aigries réconciliées avec la société, des moribonds consolés, de bons livres distribués, des pauvres secourus, des désespérés rattachés à la vie, des sommes restituées. Il ne confesse que du pauvre monde, et cependant, l'année dernière (1), il a fait pour plus de 2,000 francs de restitutions:

Qu'on dise encore que le ministère sacré est stérile auprès du peuple !

« Le P. Milleriot a deux grandes puissances : son dévouement et son accent de conviction. Le peuple français adore le dévouement, c'est un argument auquel il résiste rarement : il a tant de cœur ! L'abnégation, le sacrifice de soi le bouleverse, le ravit, le grise. En sa présence il se tait et il vénère. Le P. Milleriot produit ce sentiment sur les natures les plus âpres et les plus rebelles. Des ouvriers en blouse et en casquette lui apportent leur petit enfant nou-

98 LE R. P. LOUIS MILLERIGT

veau -né: le Père lui fait une croix sur le front, et l'ouvrier s'en retourne content. Un d'eux avait reçu sa visite, et sa joie était si grande qu'il ne savait pas, disait-il, s'il était possible d'être plus heureux, alors même qu'il recevrait la visite du bon Dieu.

« Quant à l'accent de conviction, on le conçoit avec le dévouement. 11 est si fort chez lui qu'un ouvrier disait à un de ses amis : « Si tu ne veux pas te ranger, ne vas pas l'entendre, tu n'y pourrais pas tenir; il vous dit des choses... Dame, on est bientôt pris avec celui-là! »

« Les mêmes effets sont produits sur les natures cultivées. Un homme de lettres qu'il a converti disait de lui : « Cet orateur a une puissance immense. Les autres, on les voit venir : nous savons tous comment en littérature on fait jouer les ficelles; mais il y a chez celui-là quelque chose d'imprévu, de convaincu, de divin, qui vous saisit et vous terrasse. »

« Mais c'est surtout dans les Gloses, c'està-dire dans ces petits entretiens qui précè-

dent les sermons, qu'il est vraiment intéressant; il cause de toute chose, de lui-même, de son auditoire, de ses faiblesses. Il faut entendre la glose sur ceux qui ne sont mariés que de la main gauche ou qui ne sont pas mariés du tout! Il est si persuasif, si entraînant; il lève si bien les difficultés, que ces pauvres gens ne demandent pas mieux que de se marier de la main droite.

a Voici un jugement porté sur le P. Milleriot et une de ses gloses analysée par une brave concierge revenue à la religion après une longue lacune dans la pratique des devoirs chrétiens. Nous allons conserver la couleur locale; je soupçonne la bonne concierge de n'avoir pas trop mal raconté la glose.

« — Eh bien! lui dit une dame, j'ai appris que vous étiez convertie.

« - — Oh! oui, madame, je suis convertie et bien contente.

tt — Et qui vous a convertie?

« — C'est le P. Milleriot, un homme qui n'a pas son pareil en France... Il m'a toute

100 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

bouleversée, il m'a tout emberlificoté l'âme... Je n'ai pas pu y tenir, il a fallu me confesser. Et j'ai été si heureuse que j'ai dit à mon homme : Tu penseras ce que tu voudras...

Je me suis mise dans la boîte du P. Milleriot, je me suis confessée. Il savait tout ce que j'avais fait, il m'a raconté toute ma vie; je n'avais qu'à répondre oui. J'étais pourtant si contente, si à l'aise, que c'était tout comme si on m'avait ôté la butte Montmartre de dessus la conscience... Non, madame, il n'y a pas deux pères Milleriot en France.

Cet homme-là est si bon, il aime tant le pauvre monde, qu'il pense à tout. La veille de la communion générale, il nous a fait un si beau sermon ! 11 nous a dit comme cela :

« Mes bons amis, c'est demain un g-rand jour... nous aurons le bonheur de recevoir le bon Dieu !... Il faut que nous soyons tous propres, tous beaux... Ainsi ce soir, nous allons tous nous laver les mains et la figure. Les femmes vont repasser les robes et les bonnets, les hommes vont cirer les souliers.

Avec un sou de cirage vous en cirerez beau-

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 101

coup. Si VOUS n'avez pas le moyen d'avoir un sou de cirage, vous prendrez un peu de graisse. Ça ne sera pas si bien, mais ça ne fera pas mal... Ainsi, mes bons amis, c'est bien entendu, souliers noirs et mains blanches.

« Pendant que vous ferez cela, moi je recoudrai un trou qui est au coude de ma soutane. Demain je mettrai un surplis blanc, et puis nous serons tous beaux. »

« Nous avons dit, poursuit M. l'abbé Mullois, que l'une des sources du bien que fait le P. Milleriot est dans son dévouement. Il aime du fond du cœur ces pauvres gens; il a pour eux jusqu'aux délicatesses de la charité, ceux qui en sont témoins ne peuvent y résister. Ainsi il tire presque toutes ses aumônes de la petite bourgeoisie, elle verse sa bourse dans sa main. Je suis heureux de trouver cette occasion de la réhabiliter : on l'a accusée d'être tant soit peu enfoncée dans la matière et dans l'égoïsme ; on voit qu'elle ne demande pas mieux que d'être généreuse quand on l'y fait songer.

102 LE R. P. LOUIS miLLERIOT

« Il y a une si grande force dans ce dévouement, dans cette abnégation, qu'il domine même les âmes perverties. Le P. Milleriot avait donné une retraite dans une prison, elle avait produit les plus heureux résultats. Quelques jours après, il retourna visiter ses chers scélérats. 11 entre dans la cour (nous avons été témoin du fait), et voilà que tous ces hommes, voleurs, condamnés au bagne, l'entourent, se jettent à son cou, et il les embrasse tous cordialement. On eût dit un père qui se retrouve au milieu de sa famille ■ après une longue absence.

Ceux qui avaient les fers aux pieds se hâtaient de venir recevoir un peu de cette bonne affection si rarement témoignée au pauvre prisonnier...

« Il s'adresse toujours aux plus fortes têtes de l'endroit, il va droit aux groupes les plus méchants et les plus hostiles. Ses plus gracieuses paroles sont pour les impies, et il leur donne sur la joue de charmants petits soufflets... Quelquefois on lui dit :

« — Est-ce que vous ne vous rappelez

LE H. V. LOUIS MILLERIOT lOH^

pas que c'est moi qui vous ai dit des injures l'autre jour?

« — Oh! bien oui, répond-il, des injures!

Est-ce que j'ai peur de cela, moi? Au contraire, quand j'en peux attraper une bonne, je la regarde comme une heureuse fortune et je vous en aime davantage; et puis je sais bien qu'au fond vous valez mieux que vos paroles.

« — Et quand il est parti on dit :

« Tiens, voilà un prêtre qui n'est pas comme les autres... il n'est pas dit que je na me confesserai pas à lui.

« Et presque toujours les effets suivent les paroles, cela doit être.

« Voici une de ces mille industries pour convertir les pécheurs; elle peut être utile en pareille occasion. On vient avertir le P. Milleriot qu'un homme se meurt. 11 n'est pas même marié à la mairie, et cependant il est soigné par celle qui est la compagne de sa vie coupable. Pepuis, il a chassé deux prêtres, et il menace de frapper celui qui osera se présenter.

104 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

« Le P. Milleriot trouve que tout cela est bien peu de chose ; il se dirige donc hardiment vers la maison du malade, il entre... A la vue d'une soutane, le pauvre homme se dresse tant qu'il peut. La colère est dans ses yeux ; il s'arme d'une canne qui se trouve auprès de lui, et intime au prêtre l'ordre de sortir en le menaçant de le frapper, et sur le champ... Le P. Milleriot le regarde avec un sourire de bonté et lui adresse ces paroles :

« Mon pauvre Monsieur , vous souffrez beaucoup, la fièvre vous dévore ; peut-être çà vous soulagerait-il de me donner quelques coups de canne; si çà peut vous faire du bien, ne vous gênez pas, frappez hardiment :

quelques coups de bâton de plus ou de moins... On n'en meurt pas!

« Puis il présente son dos et l'ajuste parfaitement a la portée des coups. Mais, inutile de le dire, la canne tombe des mains du malade, il s'attendrit, demande pardon, il se confesse (J)... Après quoi, le P. Milleriot,

(1) Ce trait ressemble fort à un autre que nous avons raconté plus haut, sauf que les coups de canne rempla-

LE K. P. LOUIS MILLERIOT 103

fait venir la femme, la fait mettre à genoux et leur fait jurer à tous deux qu'ils vivront comme frère et sœur. Ils le jurent sincèrement, il leur donne alors à chacun une médaille de la sainte Vierge, en les appelant : mes enfants,

(t Quelques temps après, le brave homme expirait dans de beaux sentiments.

« J'ai fait souvent cette réflexion : on prépare à grands frais de beaux discours, c'est bien, c'est un devoir; mais pourquoi ne pas préparer aussi ces paroles et ces actions qui, à elles seules, valent mieux que plusieurs discours? »

cent ici les soufflets. Nous avons lieu de croire néanmoins qu'ils ne doivent pas être regardés comme deux versions d'une même histoire. Dans ses Souvenirs, le P. Milleriot a parfois l'air de se répéter, tant les faits sont semblables. Par exemple, deux fois, à deux dates différentes, il lui arriva de répliquer à la menace qu'on lui faisait de le jeter par la fenêtre : « Très bien, mon ami, nous sauterons ensemble. »

Dévotion du P. Milleriot au Saint Scapulaire et à la Médaille miraculeuse.

Dieu avait départi au P. Milleriot de grands dons naturels ; mais le talent original de l'orateur populaire fut demeuré stérile, s'il n'avait pas été fécondé par la grâce qu'obtient la prière. L'homme de Dieu le savait et, suivant le conseil de saint Paul, il priait sans cesse.

Au commencement de chaque année, quand il se trouvait à Saint-Sulpice, au milieu des ouvriers de la Sainte-Famille ou de la Société de Saint- François Xavier, pour recevoir leurs vœux et leur offrir les siens, il avait coutume de paraître le chapeau sur la tête et, une fois sur l'estrade, de les saluer

108 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

tous respectueusement. Apres quoi il leur disait :

« Mes bons amis, je viens de vous donner un grand coup de chapeau. En voilà maintenant jusqu'à l'année prochaine. Si je vous rencontre dans la rue, je ne vous saluerai pas; n'en soyez point surpris : dans la rue, je ne regarde jamais personne, je prie le bon Dieu; et en allant de Saint-Sulpice à la rue de Sèvres, ou en revenant de ma cellule à l'église, j'ai de cette façon le temps de réciter bien des Pater et des Ave. »

C'est à la très sainte Vierge qu'il s'adressait de préférence pour obtenir la conversion de ses bien-aimés pécheurs. Au moyen du saint Scapulaire et de la Médaille miraculeuse, il exerçait une douce violence sur le cœur maternel de Marie et s'assurait de sa puissante intervention.

«Que de faits admirables j'aurais à raconter, écrit-il dans ses Souvenirs! Ne doisje pas moi-même la vie à mon Scapulaire?

Un jour, à la Croix- Rouge, je fus renversé

LE R. P. LOUIS MILIERIOT 109

la tête la première par une charrette que je n'avais pas eu le temps d'apercevoir, occupé que j'étais à regarder un pauvre cheval que l'on rouait de coups pour le faire avancer. Au moment oîi je m'apitoyais sur la malheureuse bête, je me trouvai à terre, excitant à mon tour la pitié. Je devais être écrasé... J*élève rapidement mon cœur à Dieu en formant un acte de contrition, et presque aussitôt j'étais sur mes pieds et je trottais, répoussant l'ami et le serg-ent de ville accourus pour me ramasser.

« J'ai souvent remercié Dieu de cette préservation providentielle après plusieurs autres chutes que j'ai faites sur le pavé de Paris. »

Pour exciter la confiance de tous envers la Sainte Vierge, le P. Milleriot aimait à raconter l'histoire de celui qu'il appelait : Mon noyé,

« Un homme, ayant commis tine faute contre l'honneur, redoutait les poursuites de la justice et s'abandonnait au désespoir.

Comme il s'ouvrait à moi, je le soutins quel-

no LE R. P. lOUIS MILLBRIOT

ques temps par la fréquentation des sacrements, mais un jour tous mes efforts se trouvèrent inutiles. Il m'aborde et me dit :

« — Mon Père, c'est pour la dernière fois que je viens; vous ne me reverrez plus.

« — Au moins, mon ami, accordez-moi une grâce ; je vais vous donner le scapulaire, promettez-moi de ne le quitter jamais.

« — Mon père, je vous le promets..; Vous avez été si bon pour moi!...

(t Et il s'en va. Mais moi, je me disais in petto : Mon ami, je te tiens. Tu peux te tuer si tu veux... tu n'en mourras pas.

« Le lendemain, sa tante accourt :

« — Mon Père, votre homme est mourant. Hier il s'est jeté dans la Seine, il s'y est repris à deux fois, il ne sait pas nager et il n'a pu se noyer; mais il y a gagné une bonne pleurésie. Venez vite. »

« J'y cours. 11 avait gardé son scapulaire.

Je le confesse, je lui fait recevoir les sacrements. Quelques jours après, il revenait me voir avec un visage rayonnant;

lE B. P. LOUIS HILLERIOT 111

« Notez que, dons sa chute, il n'avait pas même perdu ses lunettes qui étaient restées sur son nez. »

Le P. Milleriot fut témoin de plus d'un fait semblable.

Citons encore un exemple. Une jeune ouvrière, coupable d'une faute grave, profite de l'absence de sa compagne, s'enferme dans sa chambre et s'asphyxie. Le médecin déclare qu'elle est morte. Cependant, rentré chez lui, il est saisi de cette pensée : Qui sait si cette pauvre enfant n'a pas encore un souffle de vie?... Il revient à la hâte; lui appliqua le fer rouge, et la pauvre fille se réveille de sa léthargie.

Faut-il s'étonner? disait le bon P. Milleriot. Elle portait le scapulaire, et une fois de plus se vérifiait la promesse solennelle : In hoc moriens œternum non patietur incendium. Quelques temps après, Joséphine venait se confesser pour se marier. Je dis Joséphine parce qu'elle m'a permis de prêcher sous ce nom l'admirable préservation dont elle a été Tobjet. »

112 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

Nul n'ignore quels prodiges n'a cessé d'opérer la Médaille miraculeuse. Le P. Milleriot, qui la donnait à tout le monde, fut bien récompensé de sa confiance sans bornes par les grâces singulières qu'il obtint dans des cas en apparence désespérés.

Nous avons eu l'histoire de son noyé ; voici celle de son pendu.

« Dieu m'avait fait la grâce de ramener à lui une femme âgée de quatre-vingt-quatorze ans qui n'avait pas renouvelé sa première communion. Son fils se trouvait lui-même en retard d'une cinquantaine d'années. A chacune de mes visites à la bonne vieille, je faisais entendre à celui-ci quelques paroles pour le rappeler à la pratique de ses devoirs. A la mère et au fils, j'avais donné la Médaille miraculeuse, et tous les deux la portaient. Or il arriva que ce brave et honnête homme fut victime d'une accusation calomnieuse qui n'allait à rien moins qu'à lui ravir l'honneur. Dans son désespoir, il se pendit. Mais, par une protection de Dieu qui tient du miracle, la corde se cassa.

LE B. P. LOUIS MILLERIOT 113

« Averti de son malheur, j'accours.

« — Eh bien! mon bon ami, comment donc avez-vous échappé à la mort?

« — Ne m'en parlez pas, je n'y comprends rien : j'avais pourtant choisi une bonne corde et je m'étais résolument lancé dans le vide.

«Je profitai, bien entendu, de l'occasion pour obtenir de lui une confession en règle, et depuis il est resté un bon chrétien. »

Sur ce sujet, le P. Milleriot était intarissable. « Ecoutez, disait-il, écoutez encore quelques traits remarquables de la Providence, en faveur de ceux qui portent la Médaille miraculeuse.

« Six soldats viennent à la réunion de nos ouvriers avant de partir pour la guerre de Crimée; à chacun d'eux je donne une médaille et j'ajoute qu'elle leur portera bonheur. Ils partent, ils prennent part aux plus chaudes affaires de cette terrible campagne, ils voient tomber autour d'eux une multitude de leurs camarades, et ils reviennent tous les six, sans une seule égratignure.

H4 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

«Un enfant de quatre ans reçoit la Médaille miraculeuse. Le jour suivant, il tombe du quatrième étage sur le pavé : deux heures après, il courait dans la rue. Je suis allé en personne vérifier le fait. Sa mère était protestante : pleine de reconnaissance pour la sainte Vierge, elle s'est faite catholique.

« Un jeune homme de vingt-deux ans, mon pénitent, tombe du sixième... Le lendemain, il reprenait son travail. Il portait également la Médaille.

« Un homme distingué,- par son savoir et par sa naissance, était sur le point de mourir dans un âge fort avancé. Le digne curé de la praoisse se hâte de le visiter.

« — Monsieur le Curé, lui dit le malade, je vous remercie de votre zèle, mais je n'ai pas la foi; je suis voltairien.

« Le bon pasteur se retire en pleurant. Il essaie une seconde visite.

— « Monsieur le Curé, je vous prie de ne plus revenir. »

« On a recours à moi. « Père, si vous y alliez...

LE H. F. LOUIS MILLBRIOT 115

« — Moi, après que le saint homme a échoué?... Impossible! Mais si vous voulez m'aider, je vais envoyer au mourant une personne qui n'échouera pas.

« — Et qui donc?

« — La sainte Vierge.

« — Et comment?

« — Faites porter cette Médaille miraculeuse a M. de ***, comnie moyen de guérison, en lui suggérant simplement de s'unir aux prières qui seront faites à son intention.

« — Il ne voudra pas...

« — Famille chrétienne, si tous ensemble, vous ne parvenez pas à lui faire porter cette Médaille, je dirai que vous n^avez pas d'esprit.

« On voulut avoir de l'esprit; on parvint à faire agréer le précieux objet. C'était ce que j'attendais. J'étais le condisciple d'un parent du malade. J'obtins de ce dernier d'être reçu comme un ami.

« J'arrive au salon. Les dames présentes s'inquièlent. « Mais mon Père, comment allez-vous vous y prendre?

« — Comment? La chose est à moitié faite.

116 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

Précédez-moi, et vous allez être témoins d'une petite scène de cœur.

« J'entre et je remercie tout d'abord le malade de l'honneur qu'il me fait en me recevant. Je le félicite de ses nobles sentiments et de sa bienfaisance pour les pauvres, qui m'était connue. Peu après, à un signal convenu, on me laisse seul avec lui et, me sentant appuyé par la sainte Vierge, je lui fais quelques questions auxquelles il répond avec la simplicité d'un enfant. Enfin, poussant ma pointe, j'obtiens une confession très suffisante, relativement à son état.

« Alors je fais rentrer la famille.

« — Eh bien! cher monsieur, dites aux personnes ici présentes, si , vous êtes content.

« — Très content.

« — Avons-nous fait ensemble une bonne petite confession?

« — Certainement.

« — Etes'vous satisfait du pardon que Dieu vous a accordé?

' « — Assurément.

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 117

« — Eh bien, vénérable ami, permettezmoi ce mot, nous allons achever de vous sauver en vous faisant recevoir le plus grand médecin du monde, le bon Dieu.

« — Très volontiers.

« — Et nous allons vous accorder un privilège que ces dames et moi nous n'avons pas : vous allez communier sans être à jeun.

Et pour ce faire, vous recevrez les Saintes- Huiles pour le corps, et la sainte Eucharistie pour l'âme.

« — Tout ce que vous voudrez.

« Le tout se fit avec une grande édification pour les assistants. Le malade gardait toute sa présence d'esprit.

« Peu après, il perdit connaissance. J'y retournai le lendemain, il était dans le même état.

« — Je vais lui faire recouvrer la connaisance, dis-je aux parents. M. de ***, me reconnaissez-vous ?

« — Parbleu., si je vous reconnais!

« Je lui suggère les sentiments qui doivent animer un chrétien à ses derniers moments,

118 O! R. P. LOUIS MILLEBIOT

et j€ lui donne l'indulgence plénière. Le lendemain il était mort.

« Un. colonel, Agé de quatre- vingfe-douze ans, était dangereusement malade. On me demande un moyen pour sauver son âme; j'ai recours à mon remède ordinaire, j'indique la Médaille miraculeuse. Le colonel l'accepte ainsi que ma visite. Après les premiers compliments :

« — Mon colonel, lui dis-je, un brave «omme vous, qui n'a jamais eu peur de l'ennemi ni du canon, n'aura pas peur de recourir ^u bon Dieu pour obtenir sa guérison.

« — Non, certainement.

« — D'ailleurs, vous paraissez la, franchise même. Eh bien, voyons, je suis persuadé que vous avez fait votre première communion !

« — Oui, certes ; j'avais douze ans à cette époque.

« — Fort bien; et depuis, vous ne l'avez pas renouvelée?

« — Non.

« — Voilà, colonel, un retard de soixante-

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 419

dix ans. Or il n'y a pas de temps devant Dieu. Soixante-dix ans pour lui sont comme soixante-dix jours.

« — C'est vrai !

« Je poursuis mon interrogatoire et je finis par lui dire :

« — Votre confession est déjà faite. »

« Mais il y avait l'enfer, dont on lui avait parlé précédemment, pour l'effrayer et le convertir.

« — Oui, mais ils m'ont parlé de l'enfer...

« — Colonel, il n'y a d'enfer que pour «eux qui en veulent. Vous n'en voulez pas plus que moi?

« — Certainement non.

« — J'espère donc qu'il n'y en aura ni pour vous ni pour moi.

« Je lui propose alors une petite neuvaine de prières pour le bien de son corps et de son âme. Il y consent volontiers. Avant de le quitter, je lui fais promettre de ne pas quitter sa Médaille. Il me le jure,

« — Elle vous portera bonheur, ajoutai-je -en me retirant. »

420 LE R. p. LOUIS MILLERIOT

« Je fus, cette fois, prophète au-delà de mon espérance. Le vieillard se remit peu à peu. Quelque temps après, on vient me chercher en toute hâte.

« — Accourez, le colonel a voulu sortir. Il vient d'être renversé sur la voie publique par choc d'une voiture.

« J'y vole, et je trouve un homme qui pour tout mal, n'avait qu'une bosse à la tête.

« — Colonel, c'est la sainte Vierge qui vous a sauvé.

« — Je le crois.

« Alors je le confesse. Quelques jours plus tard, il allait encore se promener. Ce n'est pas tout; il retombe malade. A l'occasion de Pâques, je lui porte la sainte Communion ; il guérit de nouveau. Six mois après, il était mourant. Je vais le voir et je rencontre le médecin dans l'escalier.

« — Docteur, que pensez-vous du malade?

« — Oh! c'est fini; il a le hoquet, il va mourir dans les vingt-quatre heures.

« — Eh bien, docteur, avec votre permission et sans vous faire tort, je vais re-

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 121

courir à un médecin encore plus habile que vous, au Bon Dieu.

« — Essayez.

« Et le moyen réussit, cette fois encore.

Le colonel vécut plusieurs mois, après lesquels il s'endormit paisiblement dans le Seigneur. »

Dévouement à. la ■ Sainte Église et an Pape

Le sapeur pompier des âmes.

Le fidèle serviteur de Marie, fort de sa filiale confiance tant de fois récompensée, ne pouvait se faire à l'idée que cette Mère divine lui refusât quelque chose. Quant, après avoir bien prié la sainte Yierge, révénement ne tournait pas au gré du bon Père, il se permettait de lui faire d'humbles remontrances ; il la grondait avec cette familiarité dont les saints usent envers Dieu lui-même. Et pour s'excuser de cette prétendue irrévérence, il disait aux braves gens auxquels il ouvrait son âme : « Mes amis, veuillez m'écouter. Pendant de longues années avant la définition de l'Immaculée

124 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

Conception, j'ai offert à Dieu toutes mes messes libres pour obtenir la proclamation solennelle de ce dogme de foi. Je disais à la sainte Vierge : Ma bonne Mère, je ne vaux rien, mais Notre- Seigneur que j'ai offert si souvent sur l'autel à votre intention vaut bien quelque chose, n'est-il pas vrai?... Une fois le décret rendu, j'ai donc pu me féliciter sans trop de témérité d'y avoir un peu contribué, et je m'en suis réjoui avec vous. Aussitôt après, j'ai célébré toutes mes messes libres pour le triomphe de la sainte Eglise et à l'intention du Pape infaillible. Le concile œcuménique a défini ce grand privilège du vicaire de Jésus-Christ. C'est vous. Vierge sainte, qui l'avez obtenu de la bonté divine, et c'est fort bien. Mais permettez-moi un mot : puisque depuis lors j'offre de nouveau tant de messes pour la délivrance de l'auguste capitif, vôtre protégé, pourquoi le laissez- vous languir si longtemps? Ne m'est-il pas permis de vous gronder tout bas? Voilà mes amis, mon excuse. Qu'en pensez-vous? »

LE B. F. LOUIS MILLERIOT 123

Le dévouement que le P. Milleriot avait envers la sainte Église et son Chef, il l'inspirait de la sorte à tous ceux qu'il dirigeait. Ces braves gens, touchés des malheurs du Saint-Père, s'imposaient, pour lui venir en aide, des sacrifices bien minimes en apparence, mais qui, si l'on y regarde de plus près, ont quelque chose d'héroïque dans leur simplicité.

« Un vieillard de quatre-vingt-trois ans,

racontait le P. Milleriot, vint me trouver

un jour à Saint-Sulpice. Sa mise était plus

que modeste.

a — Mon père, me dit-il, voici trois

francs que je vous apporte pour le denier

de Saint- Pierre.

« — Mon ami, vous faites là une belle action qui sera récompensée par le bon Dieu; et d'autant plus que vous ne me paraissez pas être un millionnaire.

^< — Il est vrai; je ne suis pas riche, mais j'ai du cœur, j'aime Pie IX et j'ai fait cette petite économie sur ma bouche.

126 LE R. P. LOUIS MIELERICn?

« — Digne homme! n'est-ce pas nn peu trop de privation? Voulez-vous de cette somme faire deux parts, une pour le Pape et l'autre pour vous, afin de ne pas manger votre pain trop sec?

« — Non, tout pour le Pape.

« Je dus accepter. Mais j'ajoutai : Il me vient une pensée. Une âme aussi généreuse doit avoir sa place marquée au ciel. Vous avez la religion du cœur, c'est la meilleure. Que pourrait-il vous manquer encore? Dites, bon père, peut-être sommes-nous un peu en retard pour nos devoirs religieux?

« — Oh ! sans doute ; mais cela viendra plus tard.

« — Eh quoi! pourquoi plus tard? Qui sait ce qui peut arriver? Pourquoi pas aujourd'hui? N'avez'vous pas fait votre première communion?

« — Assurément, je l'ai faite.

« — Eh bien, c'est déjà quelque chose; mais ne seriez-vous pas éloigné des sacrements depuis cette époque?

« — Il est vrai; je n'ai pas renouvelé

LE R. P. LOUIS MULERIOT 127

ma première communion. Mais... Je ne suis pas venu pour me confesser.

« — Je le sais bien ; mais avec un homme comme vous la chose est facile.

« — Mon Père, je ne suis pas préparé.

« — Soit; mais moi, je suis tout prêt à vous entendre. Tenez, mon bon ami, croyezmoi, laissez-moi vous faire seulement quelques questions; repondez par oui ou par noUj et tout à l'heure vous serez bien content.

« Comme il gardait le silence, je compris que je pouvais pousser ma pointe. Je lui fis alors .les questions d'usage, il y répondit avec une grande simplicité. La confession était faite; il ne s'agissait plus que de la terminer sacramentellement et de faire naître dans cet âme naïve la contrition nécessaire.

« Le bon vieillard entra de lui-même dans les sentiments que je lui suggérais et il se soumit à tout avec, la docilité d'un enfant.

Aussi quelle ne fut pas sa joie !

« — Ah I mon bon père, disait-il, que je

128 LE R. p. LOUIS MILLBRIOT

suis heureux! quelle bonne confession, quelle grâce que l'absolution reçue ! Oui^ c'est le plus beau jour de ma vie !

« Et il s'en allait, les yeux baignés de larmes, et moi, j'étais heureux de son bonheur. »

Ce brave homme avait apporté l'obole du pauvre; le P. Milleriot, accomplissant la promesse de Dieu dans l'évangile, lui avait rendu le centuple. Jamais il ne négligeait l'occasion d'instruire, de réconcilier, de convertir. Quand les âmes ne venaient pas à lui, à l'exemple du bon Pasteur, il courait à leur poursuite et ne s'arrêtait pas avant de les atteindre.

Un jour une personne arrive en toute hâte au confessionnal du P. Milleriot.

— Mon père, venez vite, lui dit-elle ; un homme se meurt ici près; c'est un sergent de ville et il consent à vous recevoir.

Il part aussitôt, en disant aux personnes qui attendaient leur tour :

— Un petit moment de patience, je ne

LE R. F. LOUIS MILLERIOT 129

tarderai pas à revenir; priez tous pour le salut d'un mourant. »

Mais laissons-le poursuivre le récit.

« Je traverse la place de Saint-Sulpice, j'enfile la rue du Vieux-Colombier; je force la marche sans pourtant oser courir, me rappellant la règle de modestie qui nous dit :

« Que la marche ne soit pas précipitée, à moins d'une grande nécessité ; et même dans ce cas, il faut garder le décorum. » Au milieu de ces pensées, je rencontre un détachement de sapeurs -pompiers courant avec tout leur équipage pour éteindre un incendie qui s'était déclaré dans le voisinage. A cette vue je me dis à moi-même : Hé quoi ! voilà des hommes qui courent pour éteindre l'incendie matériel, et moi je ne courrais pas pour éteindre l'incendie des âmes! Cours, Sapeur pompier des âmes, cours éteindre le feu qui menace de dévorer une âme rachetée du sang de Jésus-Christ.

« Aussitôt je précipite ma course, tâchant toutefois de courir modestement. J'arrive juste aux derniers moments du mourant. La

confession ne fut pas longue. Je n'eus que le, temps strictement nécessaire pour lui; faire^ immédiatement recevoir les derniers sacrements par les mains du prêtre de garde.

Alors je revins triomphalement à mon confessionnal où je retrouvai mes: ouailles q.uft je remerciai du concours qu'elle» m'avaient:

prêté par leurs prières. »

La Société de Saint-François-Xavier, la Sainte Famille.

Durant sa longue vie, toute dévouée au bien spirituel et matériel des petites grens, le P. Milleriot a été l'âme de deux œuvres admirables ; tous ceux qui Font connu les nomment avec nous : c'est la Société de Sainf- François Xavier et la Sainte Famille de Saint- Sulpice.

La Société de Saint-François Xavier, association chrétienne de secours mutuels en faveur des ouvriers, avait ses réunions, tous les premiers dimanches du mois, rue de rOùest, 36, dans la chapelle de Notre-Dame des^ Bonnes Œuvres, fondée par le vénérable M. Hamon, curé de Saint-Sulpice. Le P. Mil-

132 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

leriot était le directeur spirituel ; le président laïque était l'excellent M. Gaillardin, savant professeur d'histoire, homme d'une vertu modeste et d'un zèle aussi prudent que généreux. Sept à huit cents hommes se faisaient un devoir d'assister à toutes les séances, vivement intéressés par une succession variée d'instructions morales et religieuses, de chants populaires et de morceaux de musique, de loteries et de distributions de récompenses. La bonne tenue de tous ces hommes, l'attention qu'ils prêtaient aux allocutions? familières qu'on leur adressait, la communication qui s'établissait aussitôt entre l'orateur et l'auditoire si bien faits l'un pour l'autre, tout cet ensemble démontrait jusqu'à l'évidence que le peuple de Paris est beaucoup moins éloigné de la religion qu'où ne le dit communément. Le tout est de le bien prendre, de saisir habilement ses. bons côtés, de parler à son bon sens, à son imagination, à son cœur, de réveiller en lui les sentiments de foi qui sommeillent depuis la première communion et l'école des Frères.

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 133

C'est à quoi, nous l'avons vu, le P. Milleriot s'entendait à merveille.

M. Louis Veuillot, qui eut jusqu'à la fin pour le vénérable religieux la plus profonde estime, a raconté dans son journal (1) un trait édifiant qui met en lumière la générosité naturelle de ces hommes du peuple, si bons, si spontanément dévoués, quand ils échappent à la contagion des mauvaises doctrines et des utopies révolutionnaires.

Le président rendait compte de l'état de rOEuvre, de ses ressources financières et particulièrement des avantages qui lui revenaient du produit d'une quête faite à Saint- Sulpice. S'inspirant des dispositions bien connues de ces braves gens, et après avoir recueilli les avis des membres du bureau qui les dirigent, il proposa à l'assemblée de prélever une somme de 100 francs sur les économies de la caisse, pour être envoyés aux pauvres ouvriers cotonniers de nos

(1) L'Univers, l^r février 1862.

134 lE B. p. LOUIS MILLERIOT

départements, alors cruellement éprouvés.

A peine cette proposition fut-elle émise, qu'une acclamation universelle fit comprendre que les associés de Saint-François Xavier avaient été bien jugés; mais au même instant une multitude de voix s'écrièrent :

« Ce n'est pas assez ! ce n'est pas assez ! »

Vainement le P. Milleriot essaya-t-il de leur jeter ces paroles :

« Mes amis, j'applaudis vivement à vos bons sentiments, je proclame bien haut la générosité de votre cœur; mais nous devons, malgré vous, prendre les intérêts de votre caisse. » Sa puissante voix fut bientôt couverte par des cris nombreux : « Doublez la somme ! » Quelques-uns même demandaient que l'on prélevât 500 francs pour la bonne œuvre. Mais la prudence ne le permettait pas. Alors M. Gaillardîn, ayant mis aux voix la sommé de 200 francs, une salve d'applaudissements accueillit la proposition. On fit plus encore ; on proposa d'affecter au même objet la modeste quête qui a lieu à chaque réunion pour les besoins de l'OEuvre. Nou-

LE R. P. LOnïS MIlI^RIOr 1^

velle approbation, nouveaux applaudissement. Séance tenante, on passe dans les rang-s, on présente la bourse, et une nouvelle somme de 100 francs est immédiatement recueillie. Grande est alors la joie de tous, c'est un véritable enthousiasme, c'est une émotion g-énérale. Des hommes du monde présents à cette scène disaient, les larmes dans les yeux : « Pourquoi les journaux ne mentionneraient-ils pas des faits semblables qui honorent si fort le caractère français, l'humanité et la religion. » — « Voilà ce dont nous avons été témoin, écrivait le rédacteur en chef de l'Univers, et nous croyons utile de le faire connaître à tous ceux qui ont un esprit pour comprendre et un cœur pour sentir. »

€'est dans cette Société de Saint-François Xavier, établie sur la paroisse de Saint- Sulpice, que Pierre Olivaint, encore professeur de l'Université, fit ses premières armes. Plus tard, recteur du collège de Vaugirard, il fonda une œuvre semblable, à laquelle il

136 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

consacrait le peu de loisir que lui laissaient d'innombrables occupations. Aussi, quand il fut nommé supérieur de la maison de la rue de Sèvres, avec quelle sympathie suivit-il les heureux progrès de l'œuvre du bon P. Milleriot !

Quant à la Sainte-Famille, voici comment vers la fin de sa vie, en parlait son humble et zélé directeur.

« Depuis trente ans et plus, je suis directeur d'une association de bonnes gens peu fortunés : c'est un composé d'hommes et de femmes, ouvriers et ouvrières, domestiques et autres. On l'appelle la Sainle-Famille, « Bienheureux les pauvres, a dit Notre-Sei- « gneur, parce que le royaume des cieux est a à eux. » Cet oracle se vérifie dans cette pieuse réunion. Depuis sa fondation, combien de retours à Dieu! Combien de morts chrétiennes! La Sainte-Famille et la Société des ouvriers de Saint- François Xavier, dont je suis également chargé, voilà deux œuvres dont j'ai pu dire au respectable M. Hamon,

LE R. P. LOUIS MILLEMOT 137

quand il a été proposé à la cure de Saint- Sulpice : « Ce sont les deux plus beaux fleurons de votre couronne. »

« Rendons ici justice aux bons prêtres, ses dignes coopérateurs. Depuis longtemps déjà, dans cette paroisse modèle, le bien se fait dans une proportion croissante. Toutes les catégories ont été saisies, pour ainsi dire : les vieillards sans ressources, par l'établissement des Petites-Sœurs des pauvres ; les apprentis, par les patronages; les hommes du monde, par la confrérie du Saint-Sacrement. Ecoles du soir pour les ouvriers, orphelinats pour les jeunes filles, réunions de jeunes gens, etc., tout a été comme envahi par le zèle. Toutes ces œuvres se complétant et se soutenant les unes les autres et, à la tête du mouvement, le vénéré pasteur dirigeant et dominant tout par sa douce influence et l'édification de sa vie. Aussi, quelle bien opéré! et puis quelles ressources abondantes et quelles contributions volontaires! Mais revenons à la Sainte-Famille.

« Dès le principe, les choses ont été cons-

138 LE R. P. lOUIS MILLERIOT

tituées à peu près comme elles sont demeurées depuis : la sainte messe, une instruction religieuse par le directeur, une allocution morale par un prêtre ou un laïque, la loterie tirée au sort, le tout entremêlé de chants pieux et d'avis en rapport avec les circonstances du moment. »

Le P. Milleriot était surtout admirable à l'époque de la retraite annuelle de la Sainte- Famille, qui s'ouvrait à Saint-Sulpice pendant la huitaine qui précédait la fête de l'Assomption.

Avant l'instruction, il semblait être partout à la fois, veillant au placement des nombreux retraitants, montant à chaque instant dans la chaire pour donner de nouveaux avis, faisant le tour des bas-côtés, pour dépister dans le moindre recoin les hommes qui n'osaient se montrer, les prenant familièrement par le bras, les embriassant même et les menant ainsi tout doucement jusque dans l'enceinte aux meilleures places.

Parfois, en parlant à tous ces braves gens,

LE R. P. LOTTIS MILLKRIOT 139

il paraissait céder à un entraînement passionné ; mais il s'arrêtait toujours à temps. Le digne et dévoué président de l'OEuvre, M. de la Villeboisnet, se montrait, en ces circonstances, un peu inquiet de ce que le bon Père allait dire; mais celui-ci avec son bon sourire, se penchait vers lui et lui disait à l'oreille : « N'ayez pas peur, mon cher ami, même quand je m'emporte, je sais jusqu'oii j e veux aller ! j>

Dans une lettre adressée au T. R. P. Beckx, . général de la Compagnie de Jésus, le 31 janvier 1867, le vénérable religieux complète ces détails par quelques chiffres qui ont bien leur éloquence. «La Sainte-Famille, écrit-il, est un composé d'ouvriers, d'ouvrières, de pauvres ; 2,<)00 pénitents environ ; 20,000 confessions par an, l'un portant l'autre, presque toutes de personnes en retard depuis bien des années. Le T. R. P. Roothaan (1) a bien voulu me dire à ce sujet : « Ne soyez

(1) Prédécesseur du R. P. Beckx.

140 LE ». P. LOUIS MILLERIOT

jaloux de personne dans la Compagnie :

vous « avez la bonne part. » — Vous me connaissez à fond, mon Révérend Père; vous savez ce que je vaux et ce que je ne vaux pas. Je ne suis pas un prédicateur dans le sens qu'on attribue ordinairement à ce mot.

Les stations d'Avent et de Carême ne sont pas mon affaire. Il me faut la réunion du soir, le peuple, les masses... Jusqu'ici mes forces se sont assez bien soutenues; dans le cours ordinaire des choses, je puis travailler quelques années encore. »

Quand il traçait ces lignes, le P. Milleriot avait près de soixante-six ans. Il ne songeait point au repos ; après saint Martin, il disait : Non recuso laborem. Ce n'est que quinze années plus tard qu'il fut contraint, par le complet épuisement de ses forces, de renoncer à ses chères œuvres.

Voici la lettre qu'il écrivait, en cette circonstance, à M. le Curé de Saint-Sulpice.

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 14!

Paris, 16 mare 1880.

Monsieur le Guré,

Il y a trente-six ans révolus que je suis chargé de la Sainte-FamiUe. Aujourd'hui mes forces n'y peuvent plus suffire. Je me vois donc obligé d'y renoncer.

Les mêmes raisons de santé et mon grand âge — quatre-vingts ans passés — m'obligent également à renoncer à la direction de l'Œuvre de Saint-François Xavier, après trente-deux ans de soins assidus. Vous n'aurez pas, M. le Guré, une grande difficulté de me faire remplacer par un de vos Messieurs. Quant à moi, il me restera le ministère des confessions que j'espère reprendre bientôt.

Puissé-je aussi consacrer mes derniers jours à me disposer à paraître devant Dieu.

Yotre pauvre vieux serviteur en Jésus-Christ.

MlLLERIOT, S. J.

Caractère du P. Milleriot : bonté, énergie.

Ija Commune

Le lecteur qui a bien voulu parcourir ces pages peut maintenant, si je ne me trompe, se faire une idée assez exacte du caractère de l'homme et de la vertu du religieux.

Qu'on me permette cependant de donner encore quelque coups de crayon à ce portrait que je voudrais rendre le plus ressemblant possible. Aussi bien c'est le P. Milleriot qui continuera à se peindre lui-même.

Un jour, dans une de ses exhortations à la Sainte-Famille:, il avait commenté un mot charmant de saint François de Sales. On parlait au bienheureux d'un homme d'une

144 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

grande piété auquel on n'avait qu'un reproche à faire : il avait l'air un peu triste. « Ah ! dit l'évêque de Genève, si c'est un saint triste, c'est un triste saint. » L'auditoire avait très bien compris la leçon que le P. Milleriot entendait tirer de son histoire, à savoir qu'il faut servir le bon Dieu joyeusement. Il en donnait l'exemple.

Une bonne femme en particulier ne l'oublia pas. Marchande de fil et d'aiguilles, 'elle promenait sur une petite voiture sa provision ordinaire dans la rue du Bac, modulant de sa plus belle voix sa chanson :

« Achetez du fil, achetez des aiguilles », quand elle aperçoit le bon Père de l'autre côté de la rue. Alors, vsur le même air, elle poursuit : « Un saint triste est un triste saint ; c'est le P. Milleriot qui l'a dit. » Les passants se mirent à rire et le Père aussi.

11 était, lui, un saint joyeux.

Comme il entrait, une fois, au confessionnal avec un peu de précipitation, il se heurta violemment contre la porte et se fit une bosse

lE R. P. LOUIS MILLERIOT 145

au front. On s'empresse autour de lui, mais le bon Père voyant l'affluence de pénitents qui l'entourent, se contente de dire en riant : « Laissez, laissez, ce n'est rien :

j'aime à me donner une bosse de confession. ». Et ir ajoutait ensuite, en racontant l'aventure et en s'excusant de l'expression un peu vulgaire dont il s'était servi : « Je suis Bourguignon, mais je vaux un Breton; les blessures à la tête ne sont pas pour moi dangereuses. »

Il en allait tout autrement, quand il voyait souffrir autrui. Son cœur était alors d'une sensibilité extrême.

« Je sortais de Saint-Sulpice, racontait-il un jour. Un peu fatigué, j'avais pris pour rentrer à la maison le chemin des écoliers, Le long de la grille du Luxembourg, je rencontrai un petit garçon d'environ douze ans qui portait sur son dos une énorme glace qui pesait au moins 30 kilos. Le pauvre enfant suait à grosses gouttes et paraissait succomber à la fatigue.

146 LE R. P. LOUIS MILLERiOT

« — Mon petit ami, où portez-vous cette glace si pesante?

« — A l'autre bout de Paris.

« — C'est impossible, mon pauvre petit, vous tomberez sous le faix.

« — 1] le faut bien cependant : sans cela, mon patron me renverrait et ma mère me battrait. J'ai déjà attrapé une hernie à porter des fardeaux, mais c'est égal il faut marcher...

« Emu de compassion, j'avisai un commissionnaire et lui offris, moyennant rétribution, de se charger de la glace. J'eus cependant toutes les peines du monde à faire accepter ma proposition à ce pauvre petit.

Enfin, j'en vins à bout en lui glissant dans la main une pièce de quarante sous pour ses menus plaisirs. Alors je le vis suivre le commissionnaire d'un pas allègre et le visage tout joyeux. J'espère que cet enfant se souviendra qu'un prêtre a été bon pour lui, et un jour peut-être ce souvenir lui portera bonheur. »

Comme on le voit, la pensée surnaturelle

LE R. P. LOUIS MILLEHIOT 147

de Dieu et des âmes lui était toujours présente, même en des actes qui semblaient inspirés par le mouvement spontané du cœur. Il aimait beaucoup ce mot qu'il avait entendu dire à Mgr de Quélen : « Il y a des hommes qui n'ont besoin que d'un coup de pouce pour être amenés à la pratique de la religion. » A l'occasion il ne manquait pas de donner le coup de pouce, et Dieu faisait le reste.

Les cruelles épreuves de la Commune, loin d'abattre son courag'e ou de paralyser son zèle, allumèrent au cœur du P. Milleriot une ardeur toute guerrière; dans le prêtre il y avait du soldat.

Par l'ordre du pouvoir insurrectionnel, l'église de Saint-Sulpice avait été fermée et gardée à vue. Les fédérés croyaient ou feignaient de croire que les Versaillais avaient des agents ou des espions cachés dans les caveaux. Le P. Milleriot ne vit aucun motif pour changer ses habitudes : il se présente hardiment devant les portes closes. Après

148 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

quelques tentatives infructueuses pour ouvrir, il tombe sur un groupe de gens à figures sinistres, qui composaient une sorte de poste du côté de la rue Servandoni. Il parlemente en vain; on le repousse, on le menace?

— Qui êtes-voas?

— Le Père des ouvriers; je tends la main aux riches pour aider les pauvres. . . D'ailleurs, croyez-moi., je ne suis pas un capon; je me déguise en prêtre^ comme vous voyez, pour assister les braves gens.

— Retirez-vous, sinon...

— Allons, les amis, est-ce que par hasard vous auriez lïdée de me fusiller? A quoi bon? Un vieux comme moi, qui vais avoir bientôt soixante-douze ans... Qu'est-ce que vous feriez de ma peau? Elle n'est même pas bonne à couvrir un tambour.

Cela dit, il les salue amicalement et s'en va de son pas vigoureusement marqué.

Les fédérés applaudirent, et leur capitaine ne put s'empêcher de dire à ses gens :

« — C'est égal, voilà un brave homme ; laissez passer. »

LE B. p. LOUIS MILLERIOT 149

Autre aventure du même temps, que le P. MiJleriot va nous raconter lui-même.

u C'était le 24 mai. Depuis six semaines, j'avais été obligé de quitter ma communauté, et de chercher un asile chez des amis. Je me trouvais dans un grand embarras. Absent momentanément de ma demeure pour les fonctions de mon ministère, il me fallait y rentrer. Je passais dans la rue de Sèvres ; les balles sifflaient de tous côtés. Je me jette dans la première cour dont je vois la porte entrouverte, et là, j'attends une heure ou deux, épiant le moment favorable pour en sortir avec moins de danger. Effectivement je profite d'un instant de répit, et je me sauve dans la rue du Cherche-Midi. J'arrive au corps de garde en face la prison militaire, et m'adressant à un caporal fédéré :

« — Ami, lui dis-je, donnez-moi deux de vos hommes pour m'accompagner. J'ai à voir la femme mourante d'un de mes ouvriers, et elle me demande pour lui porter quelque consolation.

« Après une certaine hésitation :

130 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

« — Eh bien! dit-il, citoyen, c'est moi qui vais vous accompagner avec un de mes hommes.

« Et nous partons. Derrière moi, une pauvre femme en pleurs semblait réclamer ma protection.

« — Mon mari est malade, disait-elle, laissez-moi passer pour l'aller voir.

« — Suivez-moi, lui dis-je, ma petite, et n'ayez pas peur. Nous passerons tous les deux. Et tout ira bien. Y a-t-il quelque danger, fis-je à mes gens?

« — Venez toujours : quand il y aura lieu, nous vous avertirons, et vous baisserez le dos.

« Qui fut dit fut fait. Nous avançons.

Nous arrivons place Saint-Sulpice. A un signal donné, nous baissons le dos, bientôt Je rentre sain et sauf dans ma demeure ; je fais boire mes sauveurs à ma santé, et après une juste gratification nous nous quittons les meilleurs amis du monde. Mais plusieurs de mes ouvriers et ouvrières m'avaient vu passer entre deux gardes nationaux.

tt — Hélas! disaient-ils, voilà qu'on emmène aussi en prison notre pauvre P. Milleriot.

Comme on le voit, c'était moi, au contraire, qui les emmenais. Mais l'alarme était au camp, et les esprits étaient frappés. Quelques jours après, j'étais paisiblement assis auprès de mon confessionnal, récitant mon bréviaire, une bonne femme m'aborde et, toute effarée, m'adresse cette parole incroyable, vraie pourtant :

« — Mon Père, c*est-il vrai qu'on vous a fusillé?

« — Hélas ! oui, ma pauvre fille, répondisje en riant; mais surtout n'en dites rien à personne. »

Un jour, — c'était encore pendant la Commune, — le P. Milleriot faisait à l'ordinaire la visite de ses malades. 11 marchait, les mains dans ses larg-es manches, murmurant quelques prières, quand il croise un monsieur de haute taille, de tournure distinguée, très correctement vêtu, qui le

152 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

salue en passant. Le Père, un peu étonné, s'arrête, ôte son chapeau, va droit au monsieur et, lui prenant la main de peur qu'il n'échappe, il lui dit à brûle-pourpoint, en homme qui ne veut pas perdre une bonne occasion ;

« Pardon, mon digne monsieur, avons-nous fait nos Pâques, cette année?

« — Oui, mon Père.

« — A la bonne heure, voilà qui va bien; continuons ! »

Et là-dessus, le P. Milleriot, bien rassuré sur le sort de ce bon chrétien, poursuivit sa route.

Or le Monsieur était tout simplement M. l'abbé d'Hulst, depuis vicaire général de Paris et recteur de l'Institut catholique, qui, pour remplir les devoirs de son ministère, avait dû revêtir l'habit laïque. L'histoire fut contée au Supérieur de la rue de Sèvres, qui avertit en riant le P. Milleriot de sa méprise.

« — Tant pis pour moi, répliqua- t-il, si j'ai fait une sottise; je vous avoue bien que je n'en ai pas du tout la contrition. »)

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 153

Quand l'armée française rentra enfin dans Paris, le P. Milleriot ne put rester enfermé chez l'ami qui lui donnait asile, rue d'Assas. Il y avait des blessés et des mourants à consoler, à absoudre; il courut dans la direction du Luxembourg. Tout à coup la poudrière qui s'y trouvait depuis le siège *fu.it explosion, c'est un vacarme effroyable, toutes les vitres volent en éclats, plusieurs personnes sont atteintes, d'autres renversées. Le Père en est quitte pour une pluie de morceaux de verre sur son chapeau; pas une égratignure. Il regagne sa chambre qu'il venait de quitter, et qu'elle n'est pas sa reconnaissance envers Dieu ! Tout était brisé par l'explosion. S'il était resté quelques instants de plus chez lui, il était mort ou grièvement blessé. — 11 a consigné ce souvenir à la suite d'autres faveurs de la Providence dont il avait été l'objet, afin d'exciter chez autrui la confiance que luimême avait envers Dieu.

Le Proscrit. — Derniers jours du P. Milleriot.

L'exécution des décrets du 29 mars porta au P. Milleriot un coup dont il ne devait pas se relever. Certes, au moment de l'expulsion, son courage ne fléchit pas; il se montra tel qu'on l'avait vu, dix ans plus tôt au temps de la Commune, dont l'œuvre odieuse était reprise avec la même violence et l'hypocrisie en plus.

Le 30 juin, les exécuteurs de cette triste besogne étaient à Tœuvre depuis quatre heures du matin. La résidence de la rue de Sèvres avait été envahie, la porte brisée, malgré les protestations indignées d'un grand nombre de sénateurs, de députés et d'autres personnages accourus pour défendre

156 LE R. p. LODIS MIILERIOT

avec les droits de la conscience religieuse, toutes les libertés civiles odieusement violées. Chaque fois qu'un Père apparaissait sur le seuil, au bras d'un de ses généreux témoins, la rue retentissait des cris : Vive les Jésuites! Vive la liberté! Les sergents de ville ne savaient que faire, ayant, par extraordinaire, pour eux la canaille et contre eux les honnêtes gens. Les deux commissaires de police, pâles, embarrassés, balbutiaient, hésitaient, semblables à ceux qu'ils ont l'habitude de saisir au collet, en flagrant délit d'escalade et d'effraction. M. le préfet de police, qui en est maintenant à s'excuser devant ses électeurs de l'acte criminel auquel il présidait alors d'un cœur léger (1), s'efforçait de prendre une attitude menaçante, qui n'effrayait personne. La scène traînait en longueur; il était environ sept heures quand, tout à coup, le P. Milleriot, le chapeau sur la tête, le parapluie sous le bras, se montre

(1) Lire le discours prononcé par M. Andrieux, devant ses électeurs de TArbresle.

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 157

dans la petite cour intérieure envahie par les gens de police. Son air est sévère, son regard plus vif que jamais, sa parole ferme, un peu saccadée. Je le vois, je l'entends encore. On comprend qu'il a peine à contenir l'indignation prête à déborder.

— Place, dit-il, je suis d'une demi-heure en retard, il faut que j'aille à Saint-Sulpice.

Les pauvres sergents de ville s'écartent respectueusement, et quand nous leur disons : cest le P. Millenot, la manière dont ils le suivent du regard jusque dans la rue montre assez que ce nom, pour plusieurs, n'est pas celui d'un inconnu.

Chassé de sa pauvre cellule, le P. Milleriot trouva un refuge rue de la Chaise; de sa fenêtre il apercevait sa chère maison, fermée et déserte. Rien pourtant ne fut changé dans sa vie; il continua à se lever à trois heures du matin et même avant. Comme il avait soin de renouveler cette permission tous les mois, son supérieur lui dit un jour :

1S8 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

— A quoi bon, mon Père? Cela vous fatigue trop.

— Sans cela, répondit-il, je ne pourrais avoir mes dewX' heures de méditation avant la messe que je dis toujours à cinq heures; c'est nécessaire.

— Du moins modifiez un peu votre régime. Votre déjeuner ne me plaît pas ; vous prenez, debout, un peu de café noir sans pain. A souper, vous vous contentez d'un peu de soupe avec des légumes ou du fromage. C'est comme cela que je jeûne, moi.

— Moi pas. Je suis dispensé du jeûne à cause de mon grand âge ; mais il y a vingt ans que je fais comme cela. Je continuerai jusqu'au bout, si vous le voulez bien.

Quelques mois seulement avant sa mort, le P. Milleriot, déjà bien affaibli par la maladie, venait voir un de ses anciens élèves de Stanislas, devenu l'un des agents les plus actifs et les plus intelligenls de toutes les bonnes œuvres de Paris; il avait à l'entretenir d'une affaire de charité qui lui tenait

LE R. F. LOUIS MILLERIOT 159

fort à cœur. Son épuisement était si grand que, contre son habitude, il avait dû prendre une voiture. Il arrive pâle, haletant, à bout de forces, mais sans laisser échapper une plainte; et, comme à la fin de l'entretien, le maître et la maîtresse de la maison, émus et effrayés de l'état de faiblesse oii ils le voyaient, lui proposaient un biscuit trempé dans un peu de vin pour le réconforter :

— Mes enfants, leur dit-il, avec un accent qui n'appartenait qu'à lui, il y a plus de cinquante ans que le P. Milleriot n'a eu soif entre ses repas.

Et il s'en alla sans avoir rien voulu prendre.

Ses forces déclinaient d'une manière frappante. Lui demandait-on de ses nouvelles, il répliquait :

— C'est inutile, ne parlons pas de moi, cela nous ferait perdre du temps.

Si l'on essayait de faire allusion aux tristes événements du 30 juin :

160 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

— Ne parlons pas de ça, disait-il avec quelque précipitation.

A un jeune homme qui, dans l'élan de son indignation, lui avouait qu'il était incapable, en prononçant certains noms, de contenir sa colère, il ne put, une fois, s'empêcher de répondre :

— Oh! je comprends cela, vous n'êtes pas le seul.

Mais il ajouta aussitôt :

— Prions pour eux, prions pour eux!

Qu'il s'en convertisse au moins un sur mille. C'est si difficile, après ce qu'ils ont fait, avec ce qu'ils foijt !

En revenant, le soir, de Saint-Sulpice, il prenait son chemin habituel par la Croix- Rouge et, au lieu d'incliner à droite, vers la rue de la Chaise, il suivait la rue de Sèvres jusqu'au n° 35, s'arrêtait un moment devant la porte de la chapelle, au seuil de laquelle, chaque jour, depuis un an, des mains pieuses jettent des fleurs; puis, gravement, tristement, il regagnait la chambre du proscrit.

Quand il ne put plus marcher, il se fit porter en voiture jusqu'à l'église, et il se traînait, comme il pouvait, à son confessionnal. Le médecin avait essayé de s'y opposer. Le bon vieillard, pour avoir raison de la science, recourait à la poésie et répliquait au docteur par ce quatrain joyeusement improvisé pour la circonstance :

Confesser est ma vie, Non confesser, ma mort; Permettez, je vous prie, Que je ne meure encor.

IS

Une sainte saort.

Hélas! la mort approchait à grands pas; Il la prévoyait plus qu'il ne voulait bien dire. Sur ce Journal de ses ministères qu'il tenait fidèlement à jour depuis quarante ans, je trouve, vers la fin de l'année 1879, une sorte de total général oii je relève ce chiffre.

Confessions entendues. . . 703,300

De sa vieille écriture, encore fine et déliée, mais maintenant toute tremblante, il écrit :

« Quatrième trimestre, 1880... Total des confessions de l'année : 19,000. »

Et plus loin : « Année 1880... 3 malades.., 300 francs d'aumônes... »

164 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

La dernière pensée de ce moment fut pour ses cher s malades et ses chers pauvres.

Au mois de février 1881, le P. Milleriot dut garder la chambre et bientôt le lit. Son supérieur resta presque constamment au chevet du vénérable religieux, et c'est lui qui va nous raconter les derniers épisodes de cette sainte vie couronnée par une sainte mort. A ces notes, écrites au jour le jour, nous ne voulons absolument rien changer; nous ne nous permettrons pas même de les relier par des transitions, d'ailleurs inutiles.

— Qu'arriverait-il, mon Père, si un beau matin je venais vous dire : Père, dans huit jours vous serez en Paradis?

— Mon Révérend Père, si vous veniez me dire une chose comme cela, j'en serais si content, si content, que je serais capable d'en mourir de joie, de ne pas attendre les huit jours, et de vous faire mentir.

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 165

Malgré cela, reprit-il, à roccasibn, ne manquez pas de venir m'en donner la nouvelle.

— Bonjour, mon Père. Qu*avez-vous fait depuis hier?

— Ce que j'ai fait?... De l'ennui gros comme cela.

Et il ouvrait les bras aussi grands qu'il pouvait.

— Et avec de l'ennui gros comme cela, ajouta-t-il, j'ai fait de la patience gros comme cela.

Et il rapprochait, jusqu'au contact, les paumes de ses mains à demi fermées.

— Alors on s'est un peu impatienté?

— Oh! pas du tout.

— La patience, disait-il agréablement, est 'un extrait, un élixir.

— On plaisante donc toujours?

— Il le faut bien. Sans cela on serait insupportable à son pauvre prochain.

IGO lïï R. p. LOUIS M1LT.ER10T

— • Il y a longtemps que je ne vous ai vu.

Je viens savoir si vous avez fait de l'ennui?

— De l'ennui? Pas le moins du monde.

J'ai fait mieux que cela.

— Vous avez souffert?

— Oui.

— Vous avez prié?

~Oui.

— Vous avez prié pour moins souffrir?

— Par exemple! Certainement non. Comment, il y a des péclieurs qui offensent Dieu tout le long du jour, qui meurent, qui se damnent et je prierais pour souffrir moins!

Allons donc. Pauvres pécheurs, pauvres pécheurs, j'ai prié pour eux.

— Comment êtes-vous aujourd'hui?

— Comment je suis \

LE R. P. LOUIS MILLERIOT 167

— Oui.

— Toujours souffrant, toujours content.

— Vous ne vous ennuyez pas?

— ^'Du tout.

— Vous souffrez beancoap?

— Enormément.

— Pour les pécheurs?

— Oui. Comme ils sont à plaindre! Ils n'ont point en cette vie les consolations que nous avons, les seules vraies. Ils courent à leur damnation dans l'autre. Il faut bien faire quelque chose pour eux. Je fais mon petit possible. Je prie, je souffre.

— Et de bon cœur?

— Toujours.

— Et vous souffrez aussi un peu pour vous?

— Je crois bien, certes, je n'oublie pas qu'il y a un purgatoire.

168 LE R. P. LOUIS MILLERIOT

— Ceux qui souffrent beaucoup,] disait-il un jour, pour souffrir bien se jettent dans les bras de la miséricorde de Dieu. Moi, pour le moment, je ne fais pas cela.

— Que faites-vous donc ?

— Je me jette dans les bras de sa justice. Je dis au bon Dieu ceci : « Mon bon Dieu, je souffre beaucoup, et vous le permettez ainsi. Vous avez raison. Je ne l'ai pas volé. Encore plus, si vous voulez, c'est justice. Doublez, vous le pouvez, et vous ne dépasserez pas par là ce que je mérite.

Triplez même, j'ai de l'avance. » Je le dis très sincèrement. Et savez-vous ce qui arrive? Le bon Dieu est touché, et il n'ose plus. Voilà comment on retrouve la miséricorde et la bonté de Dieu partout, même dans sa justice.

LE R. F. LOUIS MILLEBIOT 169

Il était couché, immobile, absorbé, mais ne dormait pas. Je m'approchai de son lit; il n'avait pas l'air de me reconnaître.

■ — Mon Père, lui dis-je, c'est moi.

— Bien. Que venez-vous chercher

— Votre bulletin de santé, mon bon Père.

— Mon bulletin de santé, dit-il, en secouant sa torpeur. Ah! cela demande réflexion.

Il réfléchit un instant, puis grossissant sa voix et exagérant le ton solennel, il reprit :

« Voici : sommeil... nul; faiblesse..', grande; appétit... yetit. »

Il accompagna ce dernier mot d'un sourire et ajouta de sa voix naturelle et d'un ton gracieux :

ft On n'es,t pas triste pour cela. Un saint triste est un triste saint. »

170 LE E. T. LOUIS ÎIILLERIOT

Le 25 février. — La journée avait été très agitée, très douloureuse, aucune nourriture n'avaifc été acceptée, et la faiblesse faisait des progrès effrayants . Le P. Matignon me fit appeler, me priant de juger par moimême s'il n'était pas prudent de songer aux derniers sacrements.

Je m'approchai du malade. Ma présence le calma et, sur sa demande, j'entendis sa confession. J'abordai la question qui m'amenait. Il la trouva prématurée. Sans doute, il voulait recevoir l' extrême-onction dans la plénitude de son intelligence, dans la plénitude de sa volonté., il tenait à ne rien perdre du fruit du sacrement et du mérite de son sacrifice; mais il ne fallait pas devancer l'heure de Dieu. J'insistai. Il m'écouta en silence. Enfin il céda. Faisant alors un retour sur lui-même :

« Mon Père, me dit-il, ce que vous

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m'avez dit là, je l'ai dit à d'autres, souvent et avec facilité; je l'entends de votre bouche avec beaucoup moins de facilité. Pauvre nature humaine! Elle est vivante, mon Père, vivante ; et elle se soulève à la pensée de mourir. Pour la surmonter, il faut que je grimpe. Je grimpe... j'y suis!... Mais ce n'est pas sans effort. Quelle misère! »

Il était neuf heures du soir. Le lendemain matin à quatre heures, il m'envoya dire qa'il était converti, et qu'il voulait me voir.

Quand j'arrivai :

— Je suis bien fatigué, me dit-îï, mais je suis prêt, il n'y a aucune raison à remettre à plus tard ce dont nous sommes convenus hier.

— Ne désirez-vous pas que quelques Pères soient présents?

— Non. Ils sont tous, chacun de son côté,'

172 LE R. S. LOUIS MILLERIOT

à faire leur méditation ou à dire la messe, il serait difficile de les réunir. Le P. Matignon est là avec deux frères, il représentera les autres; d'ailleurs, mon catarrhe m'empêcherait de leur parler à mon aise, vous serez mon interprète auprès d'eux.

— Avez-vous quelque chose à leur dire?

— Oui, trois choses. D'abord, par ma négligence à observer les règles, celles du silence et les autres, je les ai mal édifiés, je leur en demande pardon. Puis, par mes brusqueries, mon mauvais caractère ou autrement, j'ai pu leur faire de la peine; je ne m'en souviens plus, mais c'est possible, je leur en demande aussi pardon. Enfin, euxmêmes, le sachant ou ne le sachant pas, ont pu aussi me mortifier, je ne sais rien de précis; quoi qu'il en soit, je leur pardonne à mon tour de tout mon cœur. Maintenant, cher et révérend Père, vous allez me donner encore une bonne absolution, puis la communion, puis l'extrême-onction.

Tout se passa, comme il le désirait, dans la paix et la piété la plus grande.

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Avant de le quitter, j'allai le bénir encore, et il me remercia affectueusement.

— Vous vous trouvez mieux? lui demandai-je alors.

— De corps, me répondit-il, non; mais d'âme, oui, beaucoup, beaucoup mieux.

Pendant toute la journée, il fut oppressé, affaissé, et ne reçut à peu près personne. Je ne me rendis auprès de lui que le soir.

— Je vous attendais avec impatience, me dit-il, dès que j'entrai.

— Mon Père, je savais votre fatig-ue, votre désir d'être seul avec Dieu, et j'ai retardé ma visite.

— Oui, les visites me fatiguent.

— Celle-ci sera courte.

— Au contraire, je la veux longue, car j'en ai loDg à vous dire. Je vais me fatiguer, mais je veux me fatiguer. Je ne veux pas

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fatiguer les autres : Prenez une chaise.

D'abord je voulais vous remercier. Je l'ai fait une première fois, je veux le faire une seconde.

— Et de quoi donc? De la peine que je vous ai faite hier?

— Non, non; mais de votre charité pour moi; jamais je ne vous remercierai assez.

Je voulais aussi vous remercier de l'immense service de ce matin. Quant à hier... savezvous que, pour être du même avis que son supérieur, il faut quelquefois un acte héroïque ?

— C'était le cas hier, n'est-ce pas?

— Je ne sais pas. Il ne m'appardent pas d'apprécier. Je laisse cela à Dieu.

— Dieu vous a fait une grande grâce, mon Père, en vous laissant vos répugnances naturelles, en vous donnant de les surmonter.

— Je crois bien ! j'ai eu là, pour mon passage en Purgatoire, un fameux coup d'épaule.

Ce n'était pas sans besoin, et le bon Dieu est bien bon toujours. Mais j'ai autre chose à vous dire, c'est au sujet de mon agonie.

LE R. P LOUIS lilLLERIOT 473

— Au point de vue de la conscience, vous n'avez rien qui vous tourmente?

— Non.

— Ne vous tourmentez donc pas non plus du moinent où Dieu vous appelera. Saint Joseph sera là, la sainte Vierge aussi. Ayons confiance, saint Joseph est si bon, la sainte ¥ierge si bonne ! Vous avez bien confiance, n'est-ce pas?

— Depuis que j'ai reçu l'extrême-onction, voici mon état. Je m'étends bien dans mon lit, je ne bouge pas, et je dis au bon Dieu : Mon bon maître je suis ici et j'y reste; j'attends que la mort vienne m'y prendre; si elle vient, vous le lui aurez permis... cela sera très bien; mais pour peu que vous ne lui permettiez pas, n'en parlons plus, je ne demande pas mieux.

— Vous craignez donc encore un peu la mort?

— Non, je ne la crains pas, mais je ne la désire pas. Les grands saints la désiraient; il est à croire que je ne suis qu'un petit saint. A la volonté de Dieu I

476 lË R. p. LOUIS MILIEMOT

— Oui, à la volonté de Dieu, dans la paix, le calme, l'abandon bien filial, sans préoccupation.

— Je ne me préoccupe pas, mais je m'occupe; je m'occupe du moment de mon agonie ; il y a un détail que nous allons rég-ler, si vous le voulez bien. Voici : je mourrai étouffé, je garderai ma connaissance jusqu'à la fin, mais je perdrai la parole iin peu auparavant. Vous serez là et vous verrez les efforts que je ferai inutilement pour parler, mes lèvres se paralyseront. En ce moment-là vous parlerez au bon Dieu à ma place, je dirai intérieurement ceci : Mon Dieu, je crois et j'adore, j'aime et j'espère, et je terminerai par le Smcipe de saint Ignace. Je ne me servirai pas de mes lèvres, mais vous me prêterez les vôtres pour donner un corps à ma prière. Avec vous seront là le P. Lefebvre, le P. Matignon et les Frères. Si vous préférez confier au P. Lefebvre, pour une raison ou pour une autre, la petite commission de me rendre ce dernier service, je vous en remercie d'avance et lui aussi.

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La journée du 1" mars fut calme. La souffrance avait disparu, mais la faiblesse était extrême ; la respiration était devenue rapide, presque haletante.

Vers onze heures et quart du soir, le P. Matignon, qui veillait avec deux frères, m'envoya chercher. Je me levai et me rendis à la rue de la Chaise, accompagné du P. Lefebvre.

Nous nous trouvions autour du malade, le P. Matignon, le P. Lefebvre, les deux frères et moi, et nous nous demandions s'il avait encore sa connaissance. Je m'approchai et lui serrai la main :

— Mon bon Père, lui dis-je, c'est moi, vous me reconnaissez?

Pour toute réponse, il commença immédiatement, de sa grosse voix, la récitation du Con^teor. Arrivé au Mea culpa, il s'arrêta et, d'un ton moins élevé, mais toujours à haute

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voix il fit sa confession. Comme il la faisait un peu longuement, je lui fis observer que, s'étant confessé presque tous les jours depijip quelque temps, il pouvait, si rien de spécial ne le tourmentait, abréger et accuser seulement, en général, les fautes de toute sa vie.

— Oui, dit-il, j'en renouvelle l'accusation.

Et il reprit, du même ton qu'au commencement, la suite du Confiteor, Je lui imposai une prière pour pénitence.

— Faisons-la de suite, dit-il ensemble,, avant l'absolution, ce sera plus sûr.

Nous la fîmes; je lui donnai l'absolution et, après la formule sacramentelle, j'ajoutai :

— Vade in pace.

— In pace, me répondit-il.

Ce furent ses dernières paroles.

Après quelques instants, il essaya, mais en vain, de dire un mot : ses lèvres se paralysaient.

Le moment qu'il avait signalé avec tant de précision était arrivé; le P. Lefebvre s'approcha, fit de bouche et de cœur, en

LE R. P. LOUIS MIILEItlOT' t?»-

union avec lui, les actes coHTenus de foi et d'adoration, d'espérance et de charité, puis dit lentement la prière Suscipe de saint Ignace; enfin, fous les cinç nous récitâmes ensemble à genoux, au pied de son lit, les prières des agonisants.

Le cher malade ne paraissait plus ni nous comprendre ni nous entendre. Sa respiration était relativement bonne, le pouls était vigoureux. D'après toute vraisemblance cet état pouvait durer plusieurs heures encore. Cetpendant, un quart d'heure après, dans la paix de Dieu, il rendit le dernier soupir.

L'apôtre entrait enfin dans le lieu du repc^; mais son zèle avait semé des germes qui.

devaient mûrir en leur temps. En preuve, il suffira de raconter le fait que voici.

Le P. Millerîot avait eu les relations les plus cordiales avec un homme que ses idées antireligieuses semblaient séparer absolument de lui. Mais M. Littré était une âme loyale; la franchise militaire du bon Père lui plaisait ; il lisait avec attention ses lettres et les gardait près de son chevet; il recevait avec.

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reconnaissance ses visites, sans lui permettre, il est vrai, d'aborder nettement la grande question.

Le jour où le P. Milleriot mourut, son supérieur, le R. P. Pitot, crut devoir transmettre à M. Littré la douloureuse nouvelle, et lui fit dire que son vénérable ami était mort de la mort des saints, en priant pour lui*

Voici textuellement la réponse de M. Littré; elle laissait pressentir le grand changement qui devait s'opérer en lui, sous l'influence de la grâce, au seuil de l'éternité.

M C'est vivre quelques jours de trop que de vivre pour voir mourir des hommes tels que le P. Milleriot. C'est une grande perte pour moi. Il a été pour moi d'une bonté angélique. Il m'aimait sans que rien en moi pût motiver cette affection de sa part, je ne la méritais pas; mais j'en jouissais comme d'une grâce et je lui en étais bien reconnaissant. La grâce nous est donnée sans quon la mérite, vous le savez mieux que moi.

« Remerciez beaucoup le Père Supérieur et dites-lui que la démarche qu'il fait faire

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aujourd'hui près de moi m'est bien douloureuse en son motif, mais qu'elle m'est aussi bien douce par l'attention qu'il me témoigne. »

Tels étaient les sentiments que la mort du saint religieux faisait naître dans le cœur de l'illustre savant. N'y a-t-il pas lieu de croire ^ue, du haut du ciel, le P, Milleriat poursuivit Bon œuvre et contribua pour une large part à cette conversion qui a si étrangement irrité et déconcerté les ennemis de Dieu?

La mort du P. Milleriot fût annoncée par la lettre suivante.

« Les Pères de la Compagnie de Jésus, expulsés de leur résidence de la rue de Sèvres et dispersés, recommandent à vos prières le R. P. Louis Milleriot, décédé dans la paix du Seigneur, rue de la Chaise, n" 26, le 2 mars, à minuit et demi.

« Le service aura lieu, le vendredi 4. mars," en l'église Saint-Sulpice. »

182 lE R. p. LOUIS MILLEÏIO

A cette invitation répondirent avec un pieux empressement les nombreux amis du vénérable défunt; autour de son cercueil tous les rangs se trouvèrent confondus. Les obsèques du religieux proscrit donnèrent lieu à une manifestation touchante de foi, de piété, d*espérance chrétienne; et ceux fui suivaient ou qui voyaient passer l'humble convoi éprouvèrent un sentiment où la tristesse avait moins de part que la joie. Dieu appelait au repos éternel son fidèle et bon serviteur, glorifiait son Église dans la mort de ce juste, et confondait, par les hommages rendus au religieux, au Jésuite persécuté, la haine de l'impiété triomphante. Condemnat justus mortuus vivos impios (1).

(1) Sap. IV, 16.

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