Le Révérend Père Prosper Lebastard, Eudiste, 1865-1920
Prosper Lebastard est né le 16 mars 1865, à St- Aubin d'Aubigné, département d'Ille et Vilaine, d'une famille que le bon Dieu avait favorisée et des dons de la fortune, et de ceux, plus précieux encore, de la plus solide piété.
Il n'avait que cinq ans, quand, en 1870, l'épidémie de petite vérole, qui était venue s'ajouter aux horreurs de la guerre et de l'invasion, lui enleva son père. Ce deuil qui brisait sa famille, eut sur lui une influence, dont il est difficile de calculer toute la portée. Sa première éducation devint, par le fait même, l'œuvre presque exclusive de sa mère.
Celle-ci, si nous en croyons le témoignage autorisé que son fils devait lui rendre plus tard, était avant tout une femme d'autorité et elle modela sur ses propres traits la physionomie morale du petit orphelin, que la mort de son mari lui rendait doublement cher. Elle partagea entre lui et une sœur un peu plus jeune les trésors d'affection que son cœur maternel leur tenait en réserve à tous les deux.
Le jeune Prosper fut bientôt amené, par la force des choses, à prendre, au foyer domestique, la place laissée vacante par la mort de son père. La chose se fit d'autant plus naturellement, qu'il n'y avait autour de lui, personne pour la lui disputer, et que, par ailleurs, on pressentait déjà en lui l'homme de volonté, d'éner-
gie et d'autorité, qu'il devait être toute sa vie. Peut-être seraiton tenté de regretter qu'il lui ait manqué l'avantage de vivre au milieu d'une de ces nombreuses familles, où le heurt des caractères, 'la multiplicité des goûts, adoucissent nécessairement ce qu'il peut y avoir d'absolu et d'irréductible dans certains tempéraments dominateurs par nature.
Il fit ses premières armes chez les bons Frères qui avaient alors la direction de l'école paroissiale de St-Aubin d'Aubigné. C'est là qu'il aurait, paraît-il, puisé les quelques notions d'agriculture, dont plus tard, il aimera à faire preuve, et qui lui seront, du reste, si utiles quand les circonstances le mettront de fait à la tête d'importantes exploitations agricoles. La terre devait rester toujours pour lui la grande amie: affaire de goût personnel, sans doute, mais aussi affaire de milieu et de race: sa famille tenait au sol par de trop profondes racines, pour qu'il en perdît jamais le culte.
L'heure vint, où, de l'école du village natal, il lui fallut passer au collège. Jusque-là, il n'avait cessé de . vivre dans la chaude atmosphère d'une vie de famille très douce; l'entrée au collège l'en arracha brutalement. Ce fut pour lui une séparation des plus cruelles. Nous lui avons entendu, plus d'une fois, décrire la scène de sanglots et de larmes qui se déroula au parloir du collège St- Martin de Rennes, quand Madame Lebastard se résigna à confier son enfant tendrement chéri aux soins des Pères Eudistes qui avaient alors la direction de cette importante maison d'éducation. Comme il fallait bien mettre fin à cette explosion de douleur maternelle et filiale, le bon Père Ory, qui en était le témoin attendri, prit notre petit Prosper sous le bras, et le conduisit paternellement à la cour de récréation.
Une vie toute nouvelle s'ouvrait devant le jeune orphelin, brusquement transplanté de la serre chaude qui l'avait abrité jusqu'alors, entre les quatre murs rébarbatifs d'un immense collège, où il se sentait perdu, au milieu d'un petit monde grouillant, ta-
quin, méchant parfois . . . Aussi "n'est-il pas surprenant qu'il ait éprouvé quelque difficulté à se familiariser avec le nouveau régime qui s'imposait à lui ; doué, comme il l'était déjà, d'une exquise sensibilité, il dut verser, plus d'une fois, de ces larmes silencieuses et amères, par 'lesquelles s'échappe le trop plein d'un jeune cœur de douze ans oppressé. . .
Quelques jours après son arrivée, le Père Selles, l'un de ses professeurs, s'était mis en tête de le faire lire publiquement; il n'en obtint qu'un déluge de larmes, lequel, loin de désarmer l'impassible maître, provoqua, de sa part, cette peu sympathique admonestation que connaissent tous les pauvres petits collégiens, pris en flagrant délit de pleurs : " Passez à un autre ; laissez ce petit pleurnichard tranquille. "
Prosper Lebastard m'était au bout ni de ses mécomptes ni de ses épreuves.
Parmi tous ses maîtres de St-Martin, il en est un dont le souvenir lui était resté très vivace : le Père Savary, de joyeuse et sainte mémoire. La similitude des caractères et une ténacité commune de volonté amenèrent entre le maître et l'élève quelques difficultés dont le P. Lebastard ne garda le souvenir que pour s'en égayer en les racontant.
Ce furent là du reste, les seules difficultés qui marquèrent ses années de St-Martin.
De l'avis unanime de ceux qui l'ont connu alors, il fut vraiment un élève modèle. Nous n'eo voulons comme preuve que les charges que, de 1879 à 1885, il remplit dans les différentes congrégations de la maison. Témoin encore ce poste de sacristain auquel l'appela la confiance de ses maîtres.
" En 1885, il était en rhétorique. Je crois me rappeler, écrit un de ses condisciples d'alors, qu'à la fin de l'année, il fut présenté en première ligne, pour le prix des anciens élèves. Il devait être le lauréat, mais que se passa-t-il exactement? Le R. P. X qui était
préfet, s'en souvient peut-être. Je crois que les philosophes et les secondes votèrent pour l'abbé F. D. ; la classe de Rhétorique pour le P. Lebastard ; l'abbé D. l'emporta de quelques voix. "
Mais au-dessus de tous ces faits, ce qui montre le mieux la haute estime que ses vertus, son mérite incontesté avaient value à notre jeune rhétoricien, auprès de ses camarades, excellents juges en la matière, c'est le prestige extraordinaire, l'autorité indiscutable qu'il exerçait sur eux, tout spécialement dans l'accomplissement de ses fonctions de sacristain. Voici ce qu'en écrit le témoin que nous citions précédemment : " Je n'ai commencé à le voir de près qu'en 1884. M était alors sacristain en chef, et comme je remplissais assez souvent les fonctions d'acolyte ou de cérémoniaire, je le voyais à la sacristie. . . Le P. Sacristain, n'avait pas besoin d'être là quand Prosper Lebastard s'y trouvait. D'un mot bref ou d'un simple coup d'oeil, il savait nous en imposer, et personne ne bronchait. "
Le futur surveillant, le futur supérieur de Caraquet, le futur provincial, sont déjà en germe dans le jeune sacristain de St- Martin de Rennes. Dès ce temps-là, il avait la passion de l'autorité et du commandement; et dès ce temps-là, autorité et commandement étaient réhaussés chez lui, par un heureux ensemble de qualités auxquelles se révèlent les chefs, les manieurs d'âmes.
On comprend que ses maîtres, témoins de ses vertus, et soupçonnant les hautes destinées auxquelles la Providence semblait l'appeler, aient désiré lui voir prendre le chemin du noviciat, une fois ses études terminéees. Le vénéré P. Cochet, de sainte mémoire, aimait à rapporter cette remarque que l'un des directeurs du Collège St-Martin faisait au sujet du P. Lebastard : " Quelle bonne recrue! si nous pouvions le diriger vers le noviciat."
Ce désir, tout à l'honneur de celui qui en était l'objet, devait se réaliser. Après de brillantes études que le succès avait maintes fois couronnées, et qui l'avaient placé, d'emblée, à la tête de sa
classe, Prosper Lebastard répondant à l'appel de Dieu, sollicitait son admission dans la Congrégation de Jésus et Marie. Ce que nous avons pu apprendre sur ses lèvres, au sujet de cette importante démarche, qui orientait définitivement sa vie, nous permet de croire que sa vocation n'avait été fixée qu'à la suite de longues réflexions et de ferventes prières. Elle n'eut rien de cette soudaineté, ni de ce manque de préparation qui caractérisent trop souvent tant de vocations de nos jours: la transition lui fut, on ne peut plus facile, du Collège, où, jeune homme il avait grandi sous le regard de Dieu, au noviciat où il aillait s'épanouir sous l'action de la grâce, et se préparer plus immédiatement à sa vocation religieuse et sacerdotale. Il disait adieu au monde, et renonçait au dlergé séculier, faisant choix tout spécialement de la Congrégation de Jésus et Marie, qui n'était alors chargée d'aucune œuvre à l'étranger, avec le double désir — comme il nous Ta si souvent répété — de se soustraire à tout souci d'administration et d'éviter d'avoir, un jour ou l'autre, à s'expatrier.
Nous verrons bientôt comment Dieu ne tarda guère à déjouer tous ses calculs, en lui demandant successivement le sacrifice de son attachement au pays natal, auquel il substitua presque, dans son cœur, la patrie d'adoption, que lui donna la Providence; le sacrifice aussi de ses goûts personnels qu'il dût renoncer à suivre, pour se jeter, sans répit, dans les tracas inhérents aux charges administratives des plus lourdes.
Le R. P. Lebastard frappait à la porte du noviciat de Kerlois, le 20 septembre 1885.
Son excellente réputation l'y avait précédé. Il avait, en plus, l'avantage d'être fort avantageusement connu de son maître des
novices, le P. Cochet, qui, dès ce moment là, le tenait en très haute estime, pour l'avoir déjà vu à l'œuvre au collège St-Martin. Les plus affectueuses et les plus cordiales relations s'établirent entre ces deux cœurs si bien faits pour se comprendre et s'aimer, et ce sera entre les bras du P. Lebastard, que le P. Cochet rendra le dernier soupir, sur la terre lointaine d'Amérique, où la Providence les fera se retrouver.
Je n'ai recueilli aucun détail bien saillant sur cette première année que le P. Lebastard passa au noviciat. Elle dut être, pour lui, ce qu'elle est d'ordinaire, pour tout jeune homme sérieux, désireux de se donner complètement à Dieu ; une année de piété intense et de luttes généreuses contre la nature qu'il s'agit de dompter et de soumettre à toutes les saintes exigences de la perfection religieuse et sacerdotale.
Cette première année de noviciat terminée, le jeune novice fut envoyé au Collège St-Martin, en qualité de professeur d'anglais. La confiance qu'avaient déjà en lui ses supérieurs, le soumettait ainsi à une rude épreuve, devant laquelle de moins bien tremipés eussent faibli : il s'agissait, en effet, pour lui d'affronter l'espièglerie, la malice même peut-être, en tout cas, assurément, l'indiscipline d'un petit groupe d'écoliers qui pouvaient se prévaloir, sur lui, de leur titre d'anciens condisciples, et sur lesquels il n'avait apparemment encore d'autre supériorité que celle de la soutane qu'il venait de revêtir quelques mois auparavant. On raconte même qu'un de ses anciens camarades, devenu par la force des choses, son élève, apprenant sa nomination était venu s'en féliciter auprès de lui : " Chouette ! Lebastard, on va avoir du plaisir avec toi. . ." A quoi le nouveau professeur aurait tout simplement répondu d'un de ces mots sans appel, qui rétablissent toutes les distances et remettent chacun à sa place: "Vous verrez."
De fait, 'l'on vit, et on ne tarda pas à constater que l'on avait compté sans la fermeté et l'intransigeante ténacité du jeune et
déjà méritant professeur. Sans doute, à ne prendre les choses que du point de vue de la stricte compétence professionnelle, il eût été possible de trouver plus d'une faiblesse dans son enseignement: ceux qui l'ont, depuis, entendu se dépêtrer dans une conversation anglaise n'y contrediront pas. Mais ce qui est incontestable, c'est que, durant toute cette année-là, les élèves de sa classe durent travailler d'arrache-pied. Et à certain de ses confrères qui se plaignait de ne pouvoir obtenir ni leçon ni devoir, les jours de classe d'anglais, le P. Lebastard se contentait de répondre : " Faites comme moi : exigez. " D'un mot, il indiquait le secret de ses succès: il savait exiger et exiger beaucoup. Ce secret, il le garda pendant toute sa longue et féconde carrière d'éducateur. Voici, du reste, le témoignage qu'un de ses anciens élèves de cette époque-là, a rendu de ses premiers succès dans l'enseignement. " J'étais alors en 3ème avec le R. P. Datin, qui nous suivait, depuis la 5ème. Le P. Lebastard devint notre professeur d'anglais. Je pense qu'il nous arrivait avec le peu d'anglais qu'il avait appris au Collège : mais aussitôt, il s'imposa à nous, par son autorité et sa méthode. Il travaillait pour nous, et de notre côté, il fallait, bon gré mal gré, faire de l'anglais. Cette année fut donc, pour nous, excellente au point de vue de l'étude de cette langue. Les deux années qui suivirent, ce fut M. L. B ... un laïque qui fut notre professeur. Il était très fort, mais comme il n'avait aucune discipline, travaillait qui voulait; et je vous assure qu'au point de vue pratique, notre jeune professeur d'anglais de 3ème, nous avait appris beaucoup plus d'anglais que le cher M. B. . . qui revenait pourtant d'Amérique. "
A la fin de cette année scolaire si bien remplie, et où déjà, il avait fait sa marque, le Père Lebastard reprit d'abord le chemin
du Noviciat; puis, un an après, il faisait son entrée au scolasticat de la Roche du Theil.
Sur cette nouvelle période de sa vie, nos souvenirs sont plus précis et plus nombreux. Le Père ne tarissait pas, quand, au hasard d'une conversation, on faisait mémoire de la Roche du Theil.
Disons immédiatement l'affectueuse et reconnaissante vénération qu'il conserva, toute sa vie, pour le R. P. Coyer, ce maître incontesté de tant de générations d'Eudistes.
C'est, du reste, là un de ses traits caractéristiques : le Père Lebastard avait le culte de ses anciens supérieurs. Nous venons de rappeler les liens de respectueuse amitié qui l'unissaient au Père Cochet; nous aurions dû également noter la profonde impression qu'avait faite sur lui son supérieur de St-Martin, le Père Gahier, dont il aimait à évoquer l'austère figure. Mais nulle influence ne s'est autant exercée sur lui, que celle du Père Coyer. C'était, à ses yeux, l'autorité suprême ; celle qu'on ne discute pas. En toute question: qu'il se fût agi de morale, d'ascétisme, d'un point de constitution, d'une interprétation de nos traditions, l'opinion du Père Coyer était souveraine et prévalait sur toutes les autres.
On imagine cependant aisément le léger malaise qu'eut à surmonter le nouveau Théologien, en franchissant, pour la première fois le seuil de la Roche. La froideur apparente de celui qu'il y rencontrait comme supérieur est restée légendaire. Avec lui, les effusions et les épanchements de l'arrivée ne se prolongeaient guère outre mesure. Il vous avait une manière de vous dire: " Mon bon ami. . . oui, je crois que votre chambre c'est tel numéro " qu'on en éprouvait une sorte de soulagement à gagner au plus tôt le logis qui vous était ainsi désigné.
Cependant l'intimité la plus complète ne tarda pas à s'établir entre le P. Coyer et 'le nouvel arrivant. S'il faut en croire certains
faits que le P. Lebastard rapportait volontiers, on sembla même croire, autour de lui, qu'il avait réussi à prendre sur son supérieur, une influence dont certains finirent par prendre ombrage.
A la Roche, le P. Lebastard retrouva une de ses connaissances d'autrefois, le R. P. Savary qui y occupait la chaire d'Ecriture sainte. Il aimait à rappeler les interminables discussions sur les dynasties assyriennes, dans lesquelles celui-ci obligeait ses élèves à s'enfoncer, à sa suite, avec une intrépidité que rien ne pouvait lasser.
Cependant notre fervent et studieux scolastique ne pefdait pas de vue le double but qu'il avait à atteindre : l'acquisition des sciences ecclésiastiques et sa formation eudistique et sacerdotale. Il s'y appliqua tout entier, et ce avec le plus grand succès.
Nous dirons bientôt les vertus éminemment sacerdotales qui le distinguèrent toujours. Qu'on nous permette de faire remarquer ici tout ce qu'avait de profond et de solide sa formation intellectuelle. Les circonstances devaient sans tarder lui faire perdre contact avec les livres : il est difficile, en effet, quand on passe sa journée à grimper sur les échafaudages, à surveiller des bâtisses en construction ; à s'occuper de détails d'ordre purement matériel : il est difficile, dis-je, de garder avec la spéculation, ou avec les idéees un commerce un peu assidu. Le P. Lebastard a souffert de toutes les servitudes écrasantes auxquelles il dut s'astreindre. Il ne retrouva presque jamais, une fois lancé dans les œuvres, l'opportunité de se familiariser avec les nombreux courants de pensée qui se sont fait sentir au cours des vingt-cinq ou trente dernières années. Il en deviendra même d'un dédain, frisant parfois l'injustice, à l'égard de la science livresque, à laquelle il préférait la science pratique des personnes et des choses, en quoi lui-même excellait. C'était oublier que les deux peuvent marcher de pair et ne sont pas nécessairement opposées l'une à l'autre. Sa belle et forte intelligence a souffert de ce travers, d'au-
tant plus excusable, qu'il n'avait rien de conscient ni de volontaire, et qu'il était le fait des situations dans lesquelles il était appelé à vivre et à agir. Même en dépit de ces lacunes trop réelles et que, seule, son incontestable supériorité réussissait à dissimuler, il en imposait à tous ceux qui rapprochaient, par la vigueur de son raisonnement, la justesse de son esprit, la facilité étonnante avec laquelle il savait faire sortir d'un principe ou d'un simple fait toutes les conséquences qui s'y trouvaient en germe.
C'est dire que, durant ses années d'étude, il s'était muni d'un substantiel viatique intellectuel, qui le suivra à travers toute sa vie. Et c'est à cet égard que l'influence du Père Coyer fut sur lui, profonde et décisive.
Mais rejoignons notre séminariste dans la pieuse solitude où il se prépare à l'avenir. Chaque année est pour lui comme une nouvelle étape qui le rapproche du saint autel. Le 8 juin 1889 il était incorporé: la donation qu'il fit alors de soi à Jésus et à Marie fut complète. Il devait rester toujours fidèle aux saints engagements qui, à partir de ce jour-là, le liaient à leur service dans leur congrégation.
Il renouvela ses engagements, en les rendant irrévocables, au mois de juin 1890, par la consécration plus complète encore du sous-diaconat. Le 24 mai 1891, au lendemain de son ordination sacerdotale, il montait pour la première fois au saint autel dans la chapelle du Collège St-Martin. Sa première messe y coïncida fort heureusement avec la cérémonie des premières communions: il convenait que le premier ministère de cet incomparable éducateur fut auprès des tout petits, sur les lèvres desquels il déposa, d'une main tremblante avec l'émotion et la piété que l'on devine, le Jésus de leur première communion.
Certains rapprochements sont trop beaux, pour ne pas être manifestement providentiels.
Le Père Lebastard était désormais prêtre et eudiste. Il le fut
toute sa vie dans toutes ses préoccupations et dans toute son activité. On pourra discuter telle ou telle de ses attitudes ; ne pas partager toutes ses manières de voir : mais ce qui restera au-dessus de toute atteinte, c'est le soin jaloux avec lequel il ne cessa de conserver l'esprit éminement sacerdotal qui faisait l'admiration et lui conciliait le respect de tous ceux qui l'approchaient: c'est son amour pour la Congrégation et son dévouement sans mesure à tous ses intérêts.
Brat enim sacerdos: en vérité c'était un prêtre!
A la rentrée de septembre de cette même année 1891, ses supérieurs l'envoyaient au Collège de Valognes prendre charge de l'étude des grands.
Les nouvelles fonctions qui lui étaient confiées, fort délicates en tout temps, l'étaient encore plus, en raison des circonstances difficiles dans lesquelles il allait avoir à les exercer.
Il arrivait à Valognes au milieu d'une de ces crises, par lesquelles passent, un jour ou l'autre, toutes les maisons d'éducation. A la suite de circonstances malheureuses, un courant de mauvais esprit ou tout au moins, un léger malaise régnait dans la maison.
Le nouveau surveillant, au lieu d'essayer d'emporter la situation de haute lutte, préféra user d'habileté et de temporisation. Il commença par étudier son petit monde : tous en général et chacun en particulier. Sa surveillance fut, au début, très étroite et très active, sans devenir cependant ni méticuleuse, ni tracassière. Au bout de quelques semaines, par la confiance qu'il savait témoigner, et le souci qu'il montrait de prévenir les fautes plutôt que de les punir, il avait réussi à s'imposer complètement à sa division.
Dès ce moment là, il avait recours aux moyens dont nous lui verrons bientôt faire usage, quand il aura à diriger, non plus seulement une division, mais tout un collège; moyens qui lui réussissaient toujours. Autant que possible — et c'était ce qui faisait sa force sur eux — il prenait les jeunes gens par le côté surnaturel, faisant surtout appel à leurs convictions religieuses. Une fois sur ce terrain, il était irrésistible: le beau moyen en effet, de se dérober à ce prêtre qui vous tient par le bras, vous serre sur son cœur et vous montre le crucifix. Il n'y avait plus qu'à plier et à se soumettre.
Psychologue comme il l'était, le Père Lebastard ne pouvait manquer d'attacher une importance exceptionnelle à la question des jeux. Le jeu est l'une des maîtresses pièces d'une maison d'éducation, il en était convaincu. Aussi garda-t-on longtemps, à Valognes, le souvenir des terribles parties de Shonles dont il était le boute-en-train et auxquelles il savait communiquer l'entrain dont son âme enthousiaste et ardente débordait. Un jour même une des parties fut si chaudement disputée que les présidents respectifs des deux camips opposés faillirent en venir aux prises. Pour calmer les esprits et ramener la paix, leur surveillant, fidèle toujours à sa méthode, les envoya tous deux passer une heure devant le Saint Sacrement ; après quoi, la réconciliation fut scellée sans la moindre difficulté.
L'emprise qu'il avait conquise sur sa division, était telle, que, sans se relâcher en rien de sa première rigueur, il pouvait se permettre en surveillance, de ces petits tours qui, loin d'ébranler le prestige d'un maître, servent à en prouver la solidité. C'est ainsi qu'un après-midi d'été, certain dormeur, emporté par Morphée dans la région des rêves d'or, fut subitement ramené à la réalité, par une pipe de papier que son surveillant lui avait subrepticement introduite dans la bouche... On devine l'accès d'hilarité qui secoua, à cette vue, la salle d'étude tout entière. Un instant après, le silence y avait retrouvé tous ses droits.
Les premiers essais du Père Lebastard avaient donc été des plus heureux. Il pouvait désormais jouir à son aise, semblait-il, de la paix et de la tranquillité que sa prudence, son savoir faire et son esprit surnaturel lui avaient ménagés. Mais déjà ses supérieurs avaient les yeux sur lui. A son retour du Canada, le T. H. P. Le Doré l'avait discrètement pressenti en lui faisant entrevoir la possibilité d'une obédience pour ce pays. Les vues du T. H. Père ne tardèrent pas à se préciser; et, un jour, à leur grande stupéfaction, les élèves aperçurent leur surveillant une grammaire anglaise à la main.
C'était le signe avant-coureur du départ. L'ordre définitif lui en fut bientôt transmis; et le 28 août 1893, il disait adieu à sa famille, et venait rejoindre à Rennes celui qui, après avoir été son compagnon de route, allait être bientôt, en terre canadienne, son compagnon de travail et d'épreuves, en même temps qu'un ami sur la fidélité et le dévouement duquel il put toujours largement compter : le R. P. Jh. Mérel.
Une existence nouvelle s'ouvrait ainsi devant le R. P. Lebâstard : bien des croix et des souffrances l'y attendaient ; mais aussi quelle belle moisson d'âmes, d'âmes de jeunes gens surtout, allait lever dans le* sillon douloureux qu'il devait creuser bien profond, à la sueur de son front, pour le féconder ensuite de son zèle ardent et de son inlassable dévouement. " Allez, lui avait dit le P. Général : vous ferez là-bas, beaucoup de bien ; grâce à vous bien des âmes pourront, un jour, monter au saint autel."
Et il était parti avec cette noble et sainte ambition qui fut celle de toute sa vie sacerdotale.
Sa première impression, en mettant pied à terre sur le sol de la Baie Ste-Marie, fut, il faut bien l'avouer, plutôt pénible: des-
cendre du train au milieu des bois, faire trois milles presque dans la savane, par un chemin défoncé: voilà qui était, certes, de nature à refroidir l'enthousiasme des plus intrépides Ce ne fut là, du reste, qu'une impression passagère que ne tardèrent à faire disparaître et la cordialité de la réception que lui réservaient le Père Blanche et les confrères de Church Point et l'entrain joyeux avec lequel, il essaya de se faire à sa nouvelle patrie. Et l'on sait comme il y réussit.
Dès le lendemain de son arrivée au Collège Ste-Anne, il entrait en fonction. Le Père Blanche, son supérieur, lui confia simultanément la classe de Philosophie et la direction de la Congrégation de la Ste-Vierge. Les noms de ses premiers élèves valent d'être rappelés ici : ce sont en effet, ceux de Nos Seigneurs LeBlanc, actuellement évêque de St-Jean, Chiasson, évêque de Chatham, des PP. Mérel et Désiré Comeau. On trouvera rarement, reconnaissons-le, classe plus distinguée et destinée à jeter autant d'éclat.
La Providence lui avait ménagé la consolation de retrouver à Church Point, son ancien et toujours très aimé maître des Novices, le Père Cochet. On prétend, et non sans raison, que le Père Cochet aurait été pour quelque chose dans l'envoi du Père Lebastard au Canada. C'est lui qui aurait, paraît-il, attiré sur celui-ci l'attention du Père Général, alors en quête d'hommes pour consolider ses fondations naissantes en terre Acadienne.
Quoi qu'il en sok, cette rencontre fut souverainement bienfaisante à l'un et à l'autre. Le Collège Ste-Anne se trouvait à ce moment-là en pleins temps héroïques. On s'y débattait aussi joyeusement que possible contre la pauvreté et le dénûment, compagnons inséparables de toutes nos fondations. Il fallait donc s'armer de toute sa volonté et de toute sa confiance en Dieu, pour ne pas se laisser emporter par le découragement. Aussi ce fut pour nos deux amis un vrai bonheur que de pouvoir s'appuyer l'un sur
l'autre, se soutenir de leur commune affection. Ils allaient en sentir d'autant plus le bienfait qu'une première épreuve vint, vers cette époque, secouer leur œuvre si fragile encore : un désastreux incendie qui préludait sinistrement à tous ceux par lesquels le Père Lebastard allait avoir à passer, réduisit en cendres le presbytère.
Quelques mois plus tard, le Père Cochet tombait gravement malade; ce ne devait être qu'une alerte vivement ressentie toutefois par son entourage.
En 1895, le Père Cochet et le Père Lebastard prenaient, en compagnie du R. P. Lecourtois, le chemin d'Halifax, où venait de s'ouvrir le Grand Séminaire, que sa Grandeur Mgr O'Brien témoin ému et reconnaissant du dévouement déployé par nos Pères à Chunch Point avait confié' à notre Congrégation. Hélas! l'année scolaire n'était pas encore écoulée qu'un deuil, en apparence irréparable, ébranla jusque dans ses fondements, le Séminaire en formation. Ce fut pour la petite Communauté un bien rude coup. Nul peut-être, n'en fut plus atteint que le Père Lebastard. Il avait eu la douloureuse consolation d'assister son ancien maître des novices à ses derniers moments. Cette mort le privait de la forte affection qui l'avait soutenu juesque là, et dont la disparition creusait dans son cœur un vide qui ne serait jamais comblé.
Je ne mentionnerai, que tout à fait en passant, le voyage que, dans le courant de l'été de cette même année 1895, il fit en France, où la confiance de ses confrères l'avait envoyé représenter et défendre leurs intérêts à l'assemblée générale de la Congrégation,
L'année suivante, ce fut au tour du Père Lebastard de tomber malade. Qu'eût-il au juste? Le fait est qu'il se crut gravement atteint de la poitrine et qu'il pensa même, un moment, ne pas voir la chute des feuilles. Heureusement que le retour de la belle saison eut raison de la toux opiniâtre qui l'avait tant affecté. Ses
noirs pressentiments qu'il avait trop écoutes disparurent sous l'action des gais rayons du soleil du printemps; et prêtant docilement l'oreille à l'invitation de revivre qu'autour de lui, la nature faisait joyeusement entendre à tous les êtres, notre malade finit par se laisser gagner de nouveau à la douceur de vivre, et par reprendre santé et vigueur.
A la rentrée de septembre, nous le retrouvons au Collège Ste- Anne, définitivement rétabli. Le Père Blanche lui confia la lourde charge qui convenait si bien à ses aptitudes, de préfet de discipline. Il y était dans son élément, et on ne tarda pas à se ressentir de l'énergie et de la fermeté avec lesquelles il s'acquittait de ses fonctions. La maison marchait à merveille: bon esprit, travail, discipline y étaient irréprochables. C'était le calme qui présageait la tempête. En effet, durant la nuit du 15 au 16 janvier, le Père Lebastard était subitement éveillé par un léger crépitement qui lui sembla suspect. La terrible réalité ne tarda pas à se révéler à lui, dans toute son horreur: cette fois, c'était le Collège qui était en feu. Sans perdre son sang froid, il se hâte d'aller prévenir le Père Blanche, puis le Père Chiasson; de chez ce dernier, il va, avec le plus grand calme, donner aux pères chargés des dortoirs, l'ordre de faire lever les élèves. Du dortoir, le Père Préfet, à qui rien n'échappe, court à la chapelle pour mettre à l'abri les saintes espèces. La fumée qui déjà s'était répandue à travers les corridors, faillit lui faire perdre son chemin. Une fois son précieux dépôt en sûreté, il songea à sauver les quelques effets personnels qui se trouvaient dans sa chambre. Il était grand temps : une heure après, le Collège Ste-Anne n'était plus qu'un immense brasier dont la lueur rouge projetait au loin, dans la nuit noire, ses reflets lugubres.
Sur ces entrefaites, le temps du supériorat du Père Blanche arriva à sa fin. Tous avaient les yeux sur l'homme énergique qui, dans les circonstances critiques que l'on venait de traverser, avait
fait preuve d'un esprit d'initiative si précieux, d'une maîtrise de soi si complète, d'un courage indomptable. Ecce vir. . Àste dominabitur; murmurait-on autour de lui, comme autrefois autour de Saul. C'est dans les heures de crises que les fortes personnalités se font connaître; d'instinct on se tourne vers elles. De fait, si nous ne nous trompons pas, le Père Lebastard fut vers cette époque, au cours de la visite du R. Père Regnault, nommé " in petto ", supérieur du Collège Ste-Anne, en remplacement du Père Blanche.
Mais d'autres besoins non moins impérieux venaient de se faire sentir ailleurs. Caraquet réclamait le Père Lebastard. La Providence l'y voulait et le destinait à associer indissolublement son nom à celui du Collège du Sacré-Cœur. C'est dans cette maison qui lui coûtera si cher, et qu'il ne cessera jamais de porter dans son cœur, qu'il sera complètement lui-même, et donnera sa pleine mesure: d'abord en l'organisant une première fois à Caraquet; ensuite dans les 'douloureux essais qu'il fera pour la restaurer à Bathurst quand, emportée par ne rude tempête, elle aura disparu de Caraquet.
Caraquet et Bathurst: ces deux noms, à eux seuls, évoquent toute l'histoire du Père Lebastard au Canada. Aussi avons-nous cru pouvoir les placer à tour de rôle, en tête des deux chapitres qui suivent.