‹ Le Révérend Père Prosper Lebastard, Eudiste, 1865-1920Chapitre 2 sur 5 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Caraquet : Le Supérieur du Collège du Sacré-Coeur

Des ruines que les bourrasques du vent d'hiver rendent chaque jour plus lamentables, un immense Calvaire qui étend ses grands bras à l'horizon, quelques tombes modestes où reposent en paix ceux qui, dans la fleur de l'âge, sont morts au service de l'Eglise, de tl'Acadie et de la jeunesse: voilà tout ce qui, matériellement parlant, reste de l'œuvre à laquelle nous allons voir le P. Lebastard se donner corps et âme ; voilà tout ce qui reste du splendide collège du Sacré-Cœur de Caraquet. Sa superbe robe de pierre a été déchirée par d'impitoyables flammes; le bijou d'architecture, cette ravissante chapelle, que, dans le cours de son histoire, il avait ajouté à sa parure, a complètement disparu, dans l'ardent brasier qui a tout englouti.

Oublions, pour un instant, cette tragique vision qui devait hanter, jusqu'à la fin de sa vie, le co-fondateur de cet infortuné collège. Avant de n'offrir plus que le triste spectacle d'un monceau de ruines, le petit coin plein de poésie de la Baie des Chaleurs, où il était allé s'asseoir fièrement, connut quelques années de vie intense, d'activité débordante.

C'est précisément le moment où i'I nous faut aller rejoindre le P. Lebastard.

Nous n'avons évidemment pas à retracer l'histoire elle-même du Collège du Sacré-Cœur: nous nous contenterons de lui em-

prunter le cadre où, sous nos yeux, le regretté P. Lebastard déploiera, pendant les neuf plus fécondes années de sa vie, ses admirables qualités d'organisateur et d'éducateur. Et afin de mettre un peu d'ordre d'ans ce vaste sujet, nous décrirons successivement l'ouvre maitériètte accomplie par lui à Caraquet, son œuvre aussi — et c'est assurément Ja plus importante — comme supérieur du Collège du Sacré-Cceur.

Personne n'ignore la part prépondérante prise par le vénéré Mgr Allard, à la fondation de ce Collège. A lui revient l'honneur d'avoir conçu le projet de doter d'une maison d'éducation la partie française du Nouveau-Brunswick ; à lui aussi doit être attribué le mérite d'avoir donné à ce projet le commencement de réalisation que l'on sait. Son dévouement, sa bourse, son cœur restèrent toujours acquis à l'œuvre qui lui devait de voir le jour.

Je n'ai pas à redire ici comment les PP. Eudistes furent amenés à prendre la direction de celle-ci ; comment aussi le 1 1 novembre 1898 l'excellent P. Morin, l'homme de toutes les besognes ingrates, venait à Caraquet préparer les voies à l'organisation du Collège projeté.

Celui-ci ouvrait en réalité ses portes le 9 janvier 1899. Ses débuts, comme on doit s'y attendre, furent des plus humbles : les PP. Haquin et Travert, auxquels s'était adjoint un auxiliaire de bonne volonté, M. Alphonse Sormany, en formaient le personnel enseignant; dix-huit ou dix-neuf élèves, tous externes, à l'exception d'un, le personnel. . .enseigné. On atteignit ainsi cahin caha, la sortie de juillet. Ces quelques mois d'essai avaient pleinement répondu aux vœux du fondateur qui profita de cette première et modeste distribution de prix, pour proclamer publiquement, devant Sa Grandeur Mgr Rogers, toute sa satisfaction.

La rentrée suivante avait été fixée au 21 septembre. Le P. Lebastard vint, dans l'intervalle, prendre la direction de la maison. Sous la conduite du jeune supérieur auquel aucun détail pratique n'échappait, l'aménagement du Collège se poursuivit activement. Une quête fut organisée à travers le pays et la charité fit des merveilles: chacun y mit largement du sien, et bientôt essuiemains, draps, couvertures, vaisselle affluèrent.

De leur côté, les Pères faisaient leur part de besogne, avec un entrain plein de bonne volonté : le P. Lebastard, lui, était partout, voyait à tout: d'un ordre bref, il assignait à chaque chose sa place, distribuait à chacun son ouvrage; le P. Haquin et le P. Héry qui venait d'arriver, montèrent le four à pain; puis, avec l'aide du ferblantier du village, ils procédèrent à l'installation du fourneau de la cuisine. On n'entendit plus pour quelque temps, dans la maison, que le grincement de la scie, le bruit des marteaux, le va et vient des laveuses : Ce fut tant et si bien que, au jour dit, le Collège du Sacré-Cœur, tout reluisant de propreté et flambant neuf, pouvait rouvrir ses portes pour la première rentrée régulière.

Au bout de deux ans, les quatre murs de la construction primitive, élevés par Mgr Allard, commençaient à paraître bien étroits. Le nombre des élèves augmentait constamment; de nouvelles clssses réclamant de nouveaux locaux, s'ajoutaient régulièrement chaque année, à celles qui existaient déjà; aussi la nécessité de bâtir finit-elle par s'imposer impérieusement. Il fut donc décidé, en 1901, qu'on ajouterait une aile à l'ancien corps de logis. Les travaux préparatoires commencèrent aussitôt : le P. Morin, pour sa part, revenu depuis peu, comme vicaire de Mgr Allard, reprit bravement, comme il l'avait déjà fait une première fois, trois ans auparavant, la sébile et le bâton du quêteur, et se mit à parcourir la paroisse dans tous les sens : tous les cœurs et toutes les bourses s'ouvrirent devant lui. Quant au P. Lebastard, c'est vers cette époque que commença à poindre sa vocation de bâtisseur.

Il faut l'avoir vu, à sa table de travail, le crayon, l'équerre et le compas à la main, multipliant les ébauches, corrigeant, retouchant sans cesse les plans péniblement élaborés par lui, dans ses veillées qui se prolongeaient indéfiniment, pour se faire quelqu'idée de ce que ses différentes constructions lui ont coûté de peines et d'efforts. Ces bienheureux plans l'absorbaient entièrement ; ils le suivaient partout : c'est ainsi qu'on le surprenait, au réfectoire, en plein repas, à tracer sur la table des lignes imaginaires, poursuivant la solution- des mille problèmes, auxquels, dans les débuts surtout, il se heurtait.

Ce fut bien autre chose encore quand commencèrent les travaux. Les fondations de la nouvelle aile furent jetées à l'automne de 1901. Comme bien l'on pense, elle ne sortit pas de terre, comme par enchantement; ni non plus, les anges ne vinrent, ainsi qu'on le lit dans la vie merveilleuse de quelques saints, lui prêter extérieurement leur concours tout-puissant. Le P. Lebastard en fut l'âme: il était alors dans la force de l'âge, en pleine possession de toutes ses facultés physiques et intellectuelles. Certain accident, survenu dans la suite, et dont il aimait à plaisanter, sans arriver jamais à en donner ila version prétendue authentique. . . ne l'avaient pas encore privé de l'agilité de ses jambes. Aussi, il semblait que ce fût pour lui un jeu d'escalader les échafaudages, à la suite de ses hommes, pour stimuler le courage des moins ardents; corriger une erreur d'exécution; modifier un détail ; voir à ce que tout se passât comme il l'avait réglé. Une fois l'extérieur de cette première aile achevé, il se mit avec autant de soin à en parfaire l'intérieur: bien entendu que, là encore, tout lui passa par la main; on se fût bien gardé, du reste, de planter un clou sans son aveu. Toute la menuiserie, la charpenterie, jusqu'à l'ameublement même, furent exécutés d'après ses pkns. Je n'en finirais pas de relever tout ce à quoi il mit la main. Caraquet fut son œuvre dans toute la force du mot.

Une fois en si beau chemin, il lui était difficile de s'arrêter: désormais donc, il bâtira. De nouveaux besoins à satisfaire lui en fournirent l'occasion sans tarder. Dès 1905, il prépara le terrain pour l'agrandissement dont il rêvait, et qui allait mettre le couronnement à tout ce qui avait été fait jusqu'alors ; et l'année suivante, 20 octobre 1907, était solennellement bénite la pierre angulaire de la seconde aile, dont la construction devait aller grandissante, tout doucement, pendant les années suivantes.

Il ne devait pas avoir la satisfaction d'y mettre la dernière main. Il achevait, en effet, la ravissante chapelle que sa foi et son esprit sacerdotal, aidés du dévouement et du savoir-faire du R. P. Courtois, lui avaient inspirée, quand il atteignit le terme constitutionnel de son supériorat.

Je viens de résumer, en quelques pages, dix années d'une vie prodigieusement occupée, au cours desquelles, le Collège du Sacré-Cœur a grandi, progressé, s'est développé d'une manière merveilleuse.

Il me faudrait maintenant pour être complet, et apprécier, en toute justice, l'œuvre accomplie dans ce laps de temps par le P. Lebastard, entrer dans le détail de ces deux années ; le montrer aux prises avec des difficultés qu'ils ne surmontait que par des miracles de ténacité, se débattant contre le manque presque compte de ressources, s'improvisant, suivant les besoins du moment, tailleur de pierre, ingénieur, maçon, architecte, scieur de bois, s'imposant à tout et à tous; conduisant tout d'une volonté toujours maîtresse d'elle-même, ne comptant que sur elle-même, et inflexiblement déterminée à arriver à ses fins.

Il y aurait certainement dans cette analyse psychologique, matière à intéressantes réflexions, à édifiantes constatations; surtout on pourrait en tirer une réconfortante leçon d'énergie, un bel exemple de dévouement sans mesure et de sacrifice complet de soi-même, de son temps, de ses aises, au service des grandes et saintes causes qui peuvent nous être confiées.

J'aurai tout dit, quand, pour présenter d'une façon saisissante, l'œuvre matérielle du P. Lebastard à Caraquet, j'aurai rapproché deux chiffres qui ont, tous deux, leur éloquence: les 20,000 dollars auxquels on évaluait approximativement la valeur totale de la donation de Mgr Allard, et les $225,000 qui représentaient la valeur du Collège au moment de sa disparition. Entre ces deux chiffres, la marge est immense: elle indique l'effort prodigieux fait par le R. P. Lebastard, et une partie de la dette de reconnaissance que le pays a contractée envers lui.

Il est un autre aspect de sa vie à Caraquet, sur lequel il nous faut maintenant nous arrêter.

Un supérieur de collège se doit avant tout à sa maison. Et sa maison, elle est formée de tous ceux sur lesquels s'exerce son autorité: ses inférieurs, qui sont, en même temps, ses collaborateurs dans l'œuvre commune; les jeunes gens confiés à sa sollicitude paternelle.

Etudions donc le P. Lebastard dans ses rapports comme supérieur avec les uns et les autres ; nous dirons ensuite ce que furent ceux qu'iil eut à entretenir avec l'extérieur.

Le P. Lebastard faisait un jour les honneurs de sa maison de Bathurst à son Excellece Mgr le Délégué, que pour la circonstance, sa Grandeur Mgr Barry accompagnait. Passant près d'un confrère qui avait la direction immédiate des travaux alors en cours, le Père présenta aimablement celui-ci aux deux visiteurs, en déclinant ses titres: " Excellence, je vous présente le Père un tel, directeur des travaux ". A quoi Mgr Barry répliqua, non sans une pointe de fine ironie, en désignant le P. Lebastard : " Your Excellency : here is the boss

Eh ! oui ! le P. Lebastard était supérieur dans l'âme. Il y a de

ces hommes qui paraissent nés pour commander; et lui en était. L'exercice de l'autorité lui allait à merveille. Il avait tout ce qui rehausse celle-ci et lui permet de s'imposer: une parfaite distinctoin de manières, une dignité de vie au-dessus de tout éloge ; un ensemble de vertus sacerdotales qui lui conciliait l'estime de tous ; surtout une irrésistible volonté dans laquelle on se demandait ce qu'il fallait le plus admirer, de sa souplesse ou de sa ténacité.

Le P. Lebastard était vraiment le maître dans sa maison, et un maître absolu. Ce qui ne veut nullement dire qu'on eût à lui reprocher quoi que ce soit de cassant ou de dur dans le commandement. Nul au contraire ne savait autant tempérer un ordre, si pénible fût-il, par un tour de phrase délicat, une de ces précautions oratoires qui désarment et donnent ensuite toute latitude à l'autorité pour s'exercer. Il avait le don de s'insinuer.

Chose remarquable: Chez lui, un fond de timidité très grande s'alliait à cette irréductible volonté que tous lui ont connue; il était rare qu'il osât directement faire une observation alors même qu'il s'y serait cru obligé. D'ordinaire, en pareil cas, il se contentait d'appeler celui auprès de qui il croyait devoir intervenir; une conversation des plus agréables s'engageait, et au bout de quelques minutes, il vous renvoyait avec un de ces bons sourires dont il avait le secret, et un cordial " Merci mon Père " qui vous laissait sous l' impression que vous veniez de lui rendre quelque petit service, alors que, au fond, il avait tout simplement voulu vous rappeler à l'ordre.

Il avait, à un très haut degré, l'estime du silence et il en exigeait l'observation avec une exactitude minutieuse en dehors des temps et des lieux de récréation. Le silence était, pour lui, la condition sine qua non de la vie intérieure. Il n'y a là évidemment rien de bien nouveau : tous les auteurs spirituels sont d'accord là dessus. Mais l'importance qu'il y attachait et le soin avec lequel il veillait à son maintien, indiquent le prix que, par ailleurs, la

vie intérieure elle-même avait à ses yeux. Son recueillement était habituel et la pratique des oraisons jaculatoires, qui lui était familière et qu'il recommandait vivement aux autres, témoigne de l'intensité de sa constante union avec Dieu.

Nous pourrions, sur ce dernier point, dont l'importance n'échappe à personne, multiplier les témoignages. C'est dans cette haute estime en laquelle il tenait la vie intérieure, qu'il faut aller chercher la raison du souci incessant qu'il avait de la perfection spirituelle de ses subordonnés. On ne sortait jamais de sa chambre sans avoir reçu de lui quelque conseil édifiant, quelque pieux encouragement. Dans l'exercice des devoirs de sa charge, il poursuivait impitoyablement tout relâchement de la discipline religieuse, toute infiltration du naturalisme.

D'une manière générale, ses relations avec ses inférieurs étaient empreintes d'une cordiale simplicité. Il était avec eux comme un père de famille au milieu de ses enfants. Avouons que, parfois, passant du rôle de père à celui de grand-papa, il oubliait peut-être trop facilement que la supériorité que lui donnaient son âge, sa position et son expérience, n'enlevait «pas pour cela, aux autres, le droit d'avoir leur façon de penser. C'était assurément, à ses yeux, un défaut d'être jeune. Et le malheur c'est qu'on le restait longtemps. Quelqu'un lui disait un jour très finement : " Mon Père, on dirait vraiment que depuis vingt-cinq ans que nous sommes ensemble, vous êtes le seul à avoir vieilli et acquis de l'expérience. " Ce léger travers ne tirait pas à conséquence. Pourvu qu'on respectât son autorité, ce dont il fut toujours jaloux, et qu'on ne se laissât pas aller avec lui à cette familiarité de mauvais aloi qui supprime toute distance entre inférieur et supérieur, on pouvait se permettre, en sa présence, de respectueuses plaisanteries, des allusions piquantes à ses légendaires distractions ou à ses formidables lapsus. Il en souriait de bonne grâce et s'en accommodait fort bien.

Faut-il mentionner sa discrétion proverbiale ? On perdait bien son temps à essayer d'obtenir de lui un renseignement qu'il ne croyait pas devoir livrer. Il avait dans ces cas-là à sa disposition des phrases typiques qui ne le compromettaient guère: " Il est peut-être possible que cela puisse se faire. . ." répondait-il un jour à quelque indiscret qui s'était permis de l'interroger à contretemps.

Restons-en là: nous en avons dit assez pour donner une idée suffisamment exacte des heureuses qualités dont faisait preuve le P. Lebastard dans le gouvernement de sa communauté. Elles expliquent, en partie, rattachement personnel que lui ont conservé nombre de ceux qui ont eu l'avantage de vivre avec lui.

Nous croirions toutefois manquer à la justice et à la vérité si après avoir dit ce que fut le P. Lebastard pour ses inférieurs, nous ne rappelions pas, au moins en un mot, ce que ceux-ci furent pour lui. Il eut, en effet, toujours l'avantage d'avoir à sa disposition un personnel d'élite qui lui fut du plus grand secours dans toutes ses entreprises, et qui ne lui marchanda jamais son dévouement. Nous avons déjà rapporté les noms des ouvriers de la première heure : les PP. Haquin, Travert, Héry, que nous avons vus à l'œuvre, sous la direction du P. Lebastard, dès les premiers jours du Collège. Ajoutons-y ceux des PP. de la Cotardière, Mérel, Renac, Frinault, etc., qui, eux aussi, se sont acquis tant de titres à l'affectueuse reconnaissance des anciens du Sacré- Cœur, et dont le souvenir est inséparable de celui du P. Lebastard.

Mais où ces mêmes qualités que nous venons de lui voir déployer dans ses fonctions de supérieur donnaient au P. Lebastard un prestige incontesté, c'est assurément dans ses relations avec les chers jeunes gens qui bénéficièrent de la virile formation qu'il savait donner.

On n'a pas oublié le mot d'encouragement que, au moment de

son départ pour le Canada, le P. Général 'lui adressait: "Grâce à vous, bien des âmes pourront un jour, monter au saint autel ". Ce fut bien là, le terme de tous ses efforts, l'ambition de toute sa vie.

Il avait à peine pris en main la direction du Collège du Sacré- Cœur, que, profitant d'une circonstance, dans laquelle il avait à parler en public, il détermina nettement le but qu'il entendait poursuivre et atteindre : " donner, s'il plaît à Dieu, de saints prêtres à l'Eglise, et des citoyens utiles au pays. " Nous citons ses propres paroles.

Aussi n'épargnait-il rien pour faire de la belle jeunesse qui grandissait sous sa forte direction une jeunesse sacerdotale.

Il employait à cette fin, et très largement, l'irrésistible influence qu'il exerçait sur elle. Dès qu'un jeune homme avait franchi le seuil de sa chambre, il tombait sous le charme du regard paternel qui l'enveloppait de toute part, et de la chaude sympathie qui émanait de toute sa personne.

Le maxima debetur puero reverentia était pour lui une loi essentielle de l'éducation chrétienne; il poussait jusqu'au scrupule le respect de cette loi. Que de fois ne l'ai-je pas entendu protester avec indignation, contre le travers, dans lequel certains professeurs sont tentés de donner en faisant subir à l'intelligence de leurs élèves le contact d'auteurs ou d'œuvres de note douteuse, sous prétexte de satisfaire aux exigences de programmes plus ou moins soucieux des intérêts supérieurs des âmes. Il en tombait presque dans la pruderie, tant il était chatouilleux sur ce point.

Plus encore que leur intelligence, il respectait profondément la conscience et la liberté de ses enfants : il ne désignait jamais ses élèves autrement. Un cœur de jeune homme ne se force pas : il s'ouvre; et il s'ouvre à la manière du bouton de rose, que seul un chaud rayon de soleil réussit à faire s'épanouir. Jamais le P. Lebastard n'eût essayé de s'introduire, pour ainsi dire, de force,

dans une conscience : c'était là un sanctuaire où il ne pénétrait, et Dieu sait avec quelle réserve infinie, que dûment autorisé. Il est vrai qu'il avait si bonne grâce pour s'en faire ouvrir la porte, qu'il lui arrivait rarement de faire longtemps antichambre avant d'y être admis.

Non content d'exercer sur son petit monde une action individuelle d'autant plus efficace qu'elle était extérieurement discrète et délicate, le P. Lebastard tendait également de toutes ses forces, à y faire régner un esprit en rapport avec le but qu'il ne perdait jamais de vue: former des chrétiens, pour arriver à en faire des prêtres.

Aussi, avant tout, attachait-il une importance exceptionnelle à l'observation du règlement : Filii Belial absqiie jugo, répétait-il fréquemment. Ses anciens de Caraquet n'ont pas oublié la séance solennelle par laquelle l'année scolaire s'ouvrait à la chapelle. Toute la maison y était convoquée aux pieds de Notre-Seigneur ; et là, celui qui était son représentant visible, revêtu du surplis, faisait avec une dignité imposante la lecture et le commentaire du règlement. Le texte en commençait par ces mots Omnia secundum ordinem fiant, dont le P. Lebastard profitait pour faire ressortir avec précision et force, la nécessité d'une règle, la dignité et les prérogatives de l'autorité.

Le développement de la piété ne le préoccupait pas moins que l'observation rigoureuse du règlement. Après avoir lui-même donné l'exemple d'une forte piété personnelle, — qu'on se rappelle la manière si édifiante dont il célébrait la sainte messe et récitait son bréviaire — il favorisait de tout son pouvoir tout ce qui pouvait contribuer à réchauffer celle de ses jeunes gens. Aussi les cérémonies religieuses eurent-elles toujours à Caraquet un éclat exceptionnel : son désir de faire beau et grand lui faisait même parfois passer outre à certaines petites prescriptions des rubriques ; ce qui amenait avec les fervents de la liturgie de légers et

amusants conflits qui se terminaient, comme on devait s'y attendre, par un de ces petits coups d'autorité, contre lesquels il n'y avait pas d'appel.

Quelques fêtes, entre autres, revêtaient une solennité inaccoutumée, et leur souvenir restait parmi les meilleurs de la vie de collège: je m'en voudrais de passer complètement sous silence celle, toujours si pieuse et si touchante, des premières communions, celles des différentes Congrégations. Comment ne pas rappeler également la magnifique plantation de Calvaire du 2 juin 1906, que sa Grandeur Mgr Blanche présida, et au cours de laquelle, le regretté Mgr Richard fit entendre de fiers accents de son ardente et enthousiaste parole apostolique; le Triduum célébré à l'occasion de la béatification du P. Eudes; et enfin, cette fête qui fut vraiment pour le P. Lebastard, la fête de la reconnaissance, dans laquelle Mgr Allard fut revêtu de ses insignes prélatices.

Toutes ces fêtes étaient dans l'esprit de celui qui les organisait et en prévoyait jusqu'aux moindres détails, comme autant de moyens habilement calculés, pour développer la piété des ses élèves, faire sur eux une bienfaisante impression, dont ils ressentiraient plus tard les heureux effets.

Comment ne pas signaler aussi la place d'honneur faite, dans ses programmes d'études, à l'instruction religieuse? Celle-ci — suivant une antique tradition venue de Saint-Martin de Rennes — se donnait en surplis, afin d'en souligner toute l'importance aux yeux des élèves, et de leur en faire concevoir une plus haute estime. De plus, de tous les prix, le plus beau et le plus convoité était incontestablement celui de catéchisme.

Faut-il ajouter — la chose paraîtra superflue à quiconque a connu de près le P. Lebastard — que la piété qu'il avait tant à cœur de promouvoir, ne ressemblait en rien à cette piété à l'eau de rose, toute d'extérieur et de sentimentalité, avec laquelle, parfois, on confond la vraie piété.

Non pas qu'il n'attachât aucune importance aux manifestations extérieures et aux pratiques de piété : nous venons de dire la part légitime qu'il leur faisait. Mais, à ses yeux, la piété était, avant tout, affaire de volonté : on était vraiment pieux quand on faisait son devoir; on était vraiment pieux quand on vivait sa foi. D'où son culte — le mot n'est pas trop fort — de la virilité. Ah ! quel superbe professeur d'énergie il faisait! Comme il savait en inculquer l'estime, en faire aimer les austères exigences. C'est en cela surtout qu'il excellait; comme c'est en cela aussi qu'il réalisait le beau programme d'éducation supérieure qu'il s'était tracé, et dont il ne dévia jamais : faire des hommes, des chrétiens, pour préparer les prêtres de demain. On devine que, avec de pareils principes, il dut faire une guerre sans merci, à tout ce qui pouvait contribuer à amollir les caractères, à énerver les âmes : le sensualisme qui ne sait rien se refuser; l'indocilité qui se soustrait imiprudement aux bienfaits d'une sage directon; la vanité ridicule qui s'abuse si étrangement sur ses prétendus mérites et ses petits avantages personnels. Jamais il ne perdait une occasion d'en poursuivre les manifestations. C'est ainsi qu'un jour, entrant à l'étude pour y procéder à la lecture des notes, il est frappé de l'odeur de violette qui y est répandue : " Mes enfants, remarquet— il aussitôt, ça sent la violette, mais ça ne sent pas l'humilité; pour sentir bon, il ne faut rien sentir du tout. " La leçon porta et elle fut retenue.

Il avait même en telle horreur les infiltrations naturalistes dont l'éducation moderne est comme saturée, qu'il allait jusqu'à se refuser à introduire dans son Collège, certaines améliorations matérielles, jugées cependant indispensables, autour de lui, mais qui avaient, à ses yeux, le tort impardonnable de paraître favoriser la mollesse et supprimer l'effort.

Ce constant souci d'élever toujours — suivant la profonde et mystérieuse signification de ce beau mot — ses jeunes gens, le P.

Lebastard le portait partout. Il n'est pas jusqu'à ces séances récréatives qui sont l'un des charmes de la vie de collège, qui n'en aient été, pour ainsi dire, imprégnées. Quelques unes de celles qui eurent lieu, pendant son séjour à Caraquet, sont restées justement célèbres: "Vercingétorix", des PP. Bizeul et Jourand, "la Passion " Richard III ", entre autres, y obtinrent un succès bien mérité, dont .l'honneur revient, sans doute, principalement aux imprésarios de l'époque : les PP. Travert, Courtois, Collard, Veillard, Leroy. . . ; mais ces représentations si vivement appréciées se ressentaient de la distinction, de la tenue, que le supérieur du Collège du Sacré-Cœur s'efforçait de faire pénétrer dans toute son œuvre. Elles étaient un vrai régal littéraire, musical et artistique. Le P. Lebastard en jouissait plus que personne: ses enfants occupaient une si grande place dans sa vie et dans son cœur, que leurs succès et leurs triomphes étaient bien un peu les siens. Aussi se laissait-il empoigner par le spectacle qui se déroulait sous ses yeux, rendus indulgents par son affection; il en vivait tous les détails, s'associait à tous les sentiments qui y étaient exprimés, et de temps à autre, de grosses larmes silencieuses roulaient le long de ses joues; ou quelque exclamation indignée, comme le fameux: " Ah le scélérat! " qu'il laissa échapper devant une des scènes les plus tragiques de Richard III, trahissait les multiples émotions, par lesquelles il passait successivement.

Un trait important manquerait à la " physionomie de l'âme " — ipour me servir d'une expression de Tacite : forma mentis — du P. Lebastard, Supérieur du Collège du Sacré-Cœur, si je négligeais de rappeler le souvenir des chaudes et fortes amitiés qu'il sut ménager à ses œuvres.

Envers les étrangers, il était l'hospitalité même, tant il savait les recevoir avec la plus gracieuse courtoisie. Il multipliait, en leur faveur, ou en leur honneur, les prévenances délicates qui, en fies charmant, les mettaient immédiatement à l'aise avec ilui ; et leur donnaient l'illusion de se trouver complètement chez eux, sous son toit hospitalier. Son triomphe en ce genre, était les retraites ecclésiastiques qui se tenaient régulièrement au Collège de Caraquet, gracieusement mis par lui, pour cette occasion, à la disposition de l'autorité diocésaine. Son amabilité ordinaire se doublait alors, envers ses hôtes du profond respect dont son esprit sacerdotal lui faisait entourer le sacerdoce.

Mais, comme il va de soi, il savait toujours réserver pour les nombreux amis que son dévouement à l'œuvre de l'éducation de la jeunesse, en plus de ses mérites personnels, lui valut, des attentions qui leur allaient droit au cœur et qui contribuèrent à les lui attacher de plus en plus étroitement. Pour n'oublier aucun de ceux-ci, je devais rappeler ici, d'une manière pilus particulière, le souvenir de tous les anciens curés des environs de Caraquet, car tous, sans exception, furent pour le Collège du Sacré-Cœur, des amis à toute épreuve. On le vit bien quand le malheur l'eut frappé et qu'à la chaude sympathie qu'ils lui avaient témoignée jusque là, ils substituèrent cette généreuse assistance, grâce à laquelle il va bientôt pouvoir se relever de ses ruines, pour la seconde fois. Entre tous ces amis, il en est deux cependant, dont je m'en voudrais de passer complètement les noms sous silence : l'excellent Mgr Varrily, au dévouement si discret, mais si effectif cependant, et le vénéré Mgr Doucet. Ce dernier fut vraiment l'ami de cœur du P. Lebastard ; l'ami des bons êt encore plus des mauvais jours, en même temps, que l'insigne bienfaiteur du Collège du Sacré-Cœur. En traçant ces lignes que la reconnaissance m'inspire, je crois répondre aux vœux de l'ami qu'il a perdu, au nom duquel le sien, comme leurs cœurs l'ont toujours été, doit rester uni.

Le jouir où, pour la première fois, le saint sacrifice fut célébré dans la nouvelle chapelle du Collège, à la construction de laquelle, il avait mis toute son âme de prêtre et d'éducateur, le P. Lebastard s'écriait tout joyeux, avec le sentiment de la tâche accomplie: Opns consummavi.

Il avait droit de bénir le bon Dieu : un tabernacle de plus venait de s'ouvrir; sous ces voûtes si gracieuses qu'il achevait de jeter vers les deux, des fronts d'adolescents vont désormais s'incliner pieusement; leurs cœurs y viendront chaque matin renouveler leurs provisions de foi et d'amour et s'armer de courage et de force pour les rudes combats du devoir et de la vertu.

C'était le couronnement de ses dix années de souffrances, de travaux et d'épreuves. Son œuvre était terminée: le Collège du Sacré-Cœur était bâti matériellement et spirituellement. Déjà même, il pouvait apercevoir à l'horizon, les premiers épis de la moisson sacerdotale qu'il avait préparée avec tant de soin, commencer à jaunir. Encore quelques années et quinze de ses enfants monteront au saint autel, dans cette chapelle, où leur vocation a pris naissance et s'est développée.

Mais lui alors, aura disparu : il est rare que, dans le champ du père de famille, le semeur récolte lui-même sa moisson. Son rôle est de semer dans les larmes; d'autres viennent après, récolter dans d'allégresse : Buntes ibant et fichant, mittentes semina sua. . . Venientes autem veulent cum exultatione portantes manipulos suos.

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