PASSAGE CHOISEUL, 23-3I
EIBUOIHECA
PC
PRÉFACE
F S chants ont ctc recueillis dans les villages qui entourent notre demeure et les plaines où les paysans travaillent. cAvant de m' être révélés ils ont plané sur la vie des générations sans nombre. Ils appartiennent à l'innombrable deuil et l'innombrable Joie que, dans le cours des siècles, les Ames leur ont enseigné. Ils ont parle à ces. âmes le langage épars de la C\ature. Ils ont flotté comme des mythes de bouche en bouche et dans l'espace. Ils ont été le verbe libre qui se colore et s'évanouit tour à tour. Les jeunes filles se les redisent le soir autour des foyers, tandis que les quenouilles appuyées au creux de leurs poitrines sentent s'émouvoir leurs cœurs. Et selon une vieille coutume, quand l'une d'elle s'arrête à bout de mémoire ou
d'inspiration; elle Jeire son fuseau à la compagne assise en face d'elle et la chanson renaît.
La part de l'improvisation est donc aussi grande dans ce recueil que celle de la tradition. Les rythmes dont les femmes enveloppent les nouveau-nés sont sans doute ceux qui, par la voix de leurs mères, les enveloppaient. cMais le jet de poésie native s'élance parfois et déborde la source.
Le centre de la sensibilité d'une nation est dans le cœur du peuple. C'est donc che^ la paysanne que nous trouverons, en son développement entier, cette passion de la maternité qui pour toute T{oumaine est la plus absorbante et la plus exaltée. Tour se réjouir de l'enfant comme pour le pleurer, elle tiendra à honneur de découvrir des accents qui n'auront Jusque-là servi à aucune naissance, à aucunes funérailles ; des hymnes vierges, purs comme son bonheur, ou infinis comme son désespoir. Les lignes simples de nos horizons forment des âmes ferventes et graves. Une lutte sans fin contre l'acharné climat on les cinglantes tombées de neige succèdent vite aux violences du soleil; et dans le passé, l'effort vaillant qui a empêché cette poignée de latins égarés au sein de la barbarie de s'y fondre, ont créé une race de passivité robuste et de silencieux vouloirs. Leurs visages reproduisent le profil dur et les courbes nettes des médailles. Leurs paroles rares font surgir des symboles où, très transparente, la pensée apparaît.
« c4s-tu des enfants f y) demandai- je à une paysanne un Jour.
PREFACE ni
« 'Deux sapins... autrefois... mais la tempère... » Et d'un geste qui élargissait l'espace, elle me montra à la fois le vol de l'ouragan et celui de l'inévitable faux.
Les vieux usages, les supirstiiions, les mythes ajfluent dans leur vie quotidienne comme dans leurs discours. La Divinité même est pour eux subordonnée à ces pratiques qui cherchent a demeurer pieuses malgré le paganisme originel dont elles sont embellies. Tour être compris et aimé, le rhapsode, je le sens, devrait posséder le don d'évoquer la multitude humble et lointaine qui l'a écouté. Il devrait, contre le lucide ciel d'Orient qui semble toujours près de défaillir sous l'étreinte de la lumière, dresser des silhouettes blanches aux allures cadencées, montrer ces hommes qui donnent aux travaux coutumiers la grandeur d'un rite inconscient, évoquer tout ce peuple de léthargique ardeur dont les yeux sont pleins de fièvre et de songes somnolents. Les routes taciturnes portent l'empreinte de leurs pieds nus, et le soleil les brûle et la rivière passée a gué les rafraîchit. La nature s'unit à leurs âmes parce qu'elle les sait muettes comme ses propres mystères et comme elle troublées avec harmonie ou silencieusement. Tarfois c'est du seuil des cabanes auxquelles les roseaux font une toiture palpitante que s'échappe la mélopée. Invisible et omniprésente elle se répand au loin sur la plaine ou bien des vallées infinies, elle monte, longue et fluide comme une onde et envahit les hameaux. Et toujours pour la jeter dans ïair qui la pénètre, il v a quelque forme droite à son seuil obscur,
PREFACE
quelque noble tète voilée de femme; ou le front d'un vieillard ployant sous le lourd bonnet de fourrure, la càciula dont il est si souvent question au cours de ce livre.
La nuit va venir. L'homme n'est point rentre des champs encore. Sa femme l'attend. Le puits grince au bord de la route. T)ans la cour oîi les bœufs ruminent le foyer improvisé s'est allumé. La fillette, vêtue d'une longue robe rouge où rutilent des lueurs d'or, évente lafiamme de son tablier bleu. Le ciel est rose. Le croissant fiuet. Une nostalgie obscure extasie les cœurs de ces candides inspirés, un instinctif retour vers les aïeux pour qui, dans le même décor, l'heure brillait la même, un appel à la TJie que traverse l'appel à la oMort. et le chant fleurit solennel et gracieux à la fois. La joie n'v intervient que sous sa forme réellement humaine, avec un sourire éphémère et planant entre le regret et le désir. D'ailleurs, pour ce mot de désir, les TR^umains possèdent le délicieux mot : dor. qui, en une seule syllabe, réunit la douleur et le vœu.
Et fai recueilli ces chants avec dévotion.
Souvent, dans la plaine vaste, à l'aube des étoiles, quand seul arrivait Jusqu'à nous le son d'une flûte de pâtre éloigné, assise sur les tas de maïs qui, pyramides d'or fauve, bosselaient la terre alentour. J'écoutais parler entre elles les jeunes filles. J'ai mis ici l'écho de leurs causeries fraîches et nuancées. Et f écrivais à la hâte aux marges des livres, sur des feuillets épars. Je saisissais les paroles fuyantes qui brisaient le silence et, lorsqu'elles s'étei-
PRÉFACE V
gnaienr, le laissaient tour imprègne de leur prestige mourant. J'écrivais vite et à la dérobée, car mes compagties redoutaient mon travail et ma passive curiosité. Elles souhaitaient à leurs immortelles chansons de devenir périssables. tN^ives vestales de cette flamme de poésie, elles la dérobaient Jalousement à mon admiration. Et je découvris che\ les hommes aussi cette angoisse de ne point se révéler. Ce frisson de la personnalité ances traie qui se dérobe entrava mes recherches souvent. Teu à peu je gagnais à leur contact le respect des rythmes voilés. Très longtemps le "Rhapsode n'a chanté que pour moi seule ses hymnes d'ombre et de clarté.
Sur des marges de livres, sur des feuillets de hasard, ces chansons ont été écrites palpitantes encore des lèvres qui les livraient.
Et sur-le-champ je les traduisais en français, car entre toutes, cette langue m'est chère et suit avec le plus de grâce et de précision l'allure de ma pensée. This tard; je me préoccupai de leur donner la forme qui, à mon avis, leur convient le mieux, de les fondre en un semblant d'unité. Ce travail me coûta d'incessants labeurs et demeura secret jusqu'au jour ou je le montrai à Carmen Sylva. La reine à son tour, et d'après ma version, traduisit le 'Rhapsode en allemand et en donna avec la collaboration de zMiss Studelle (c^frs Harrisson), une admirable traduction anglaise.
En cAllemaone ccmme en oAns'leterre ces chants furent
accueillis avec un enthousiasme émerveillé. La presse d'ourrezManche alla même jusqu'à leur décerner des louanges oii les noms d'Homère, de Sophocle et d'Ossian furent prononcés. 'Bien que mon humilité se défende contre ce souvenir, il ne me siérait point de cacher au lecteur que, dès la première heure, des accusations trop glorieuses pour moi ont surgi autour de ce livre tendant à me l'attribuer. T>e toutes mes forces je les repousse, mais dans le cas oîi elles se renouvelleraient^ je suivrais le malicieux conseil de mon vénéré et cher maiire Leconte de Lisle : « (^Acceptei toujours, » me dit-il. lorsque tout éplorée et indignée je lui contais le dangereux honneur dont on cherchait à m'accahler; « seulement ne comptei pas que les poètes et les littérateurs vrais s'y trompent. » Et avec un sourire de finesse et d'amertume il ajouta : « Uous série- un monstre, plus qu'un génie, si vous étiei l'auteur d'un pareil volume... »
Le culte des morts constitue che^ nos paysans une religion à part. Ils n'infligent jamais aux disparus l'oubli injurieux. Leurs aumônes sont distribuées au nom des morts. cAu nom des morts les femmes portent des amphores pleines d'eau aux malades et aux vieillards. Les symboles touchants fleurissent autour des tombeaux. Et dans ce culte tout est clair, tendre, lumineux, dépouillé de l'horreur qui, en général, entoure le trépas. La douce âme est vénérée, mais on la traite familièrement, on l'associe aux peines et aux jouissances terrestres, on lui assure quelle y a toujours sa part. Entre la Vie humaine et la Uie éternelle dont le dogme lui
est prccieuxj le paysan imagine une vie étrange qui retient les disparus ici-bas tout en leur accordant les privilèges de la éMort. Une attendrissante compassion préside au commerce qui s'crablit entre le vivant et le trépassé.
On dirait que mutuellement ils se plaignent; leur pitié est discrète, ou à peine s'énonce quelquefois en confuses lamentations oit la Vie plaint la éMort, oii la cMort plaint la Vie. Ces chants funèbres dont le dernier soujfle des moribonds est suivi et qu'en grand nombre /'ai consignés ici sont tragiques et hauts incomparablement. Je les ai entendus retentir après les agonies. cAlors une des pleureuses pousse un hullulement monotone tandis que Vautre se répand en phrases onduleuses et bercées au balancement de son corps.
Tous les champs du T^hapsode sont précédés et clos par quelques lignes évocatrices et pourtant étrangères au récit tout à fait. Sont-elles la comme les ijnages des indifférences qui traversent les heures noires ou les heures roses de nos destins, ou plutôt survivantes des vieilles chansons disparues, ensevelies dans le mutisme des siècles, restent- elles enchaînées à leurs vivaces sœurs ? Je n'ai point voulu les séparer de la tige ou. Jloraisons inconnues, elles se sont attachées. Leur apparition ingénue, la grâce qu elles ont à envelopper, éclairer ou assombrir le récit, me les ont rendues chères autant qu elles me sont restées impénétrables.
Ce livre est dédié a la mémoire de deux mortes : a une aïeule,
PREFACE
d une enfant, à la mère de ma mère qui don dans la Terre roumaine, et à l'enfant que la T^pumaine apleurée.
Une auguste volonté que je ne saurais enfreindre l'a ordonné avec ferveur.
Soucieuse d'associer les poètes français, mes frères, à la Joie intarissable que m'a fait éprouver ce miracle d'art candide et magnifique, je leur en fais ici le don et je prie la France hospitalière et amie de retrouver en ces pages l'àme d'un peuple, en la déclarant digne des épreuves de son passé comme des promesses de son avenir.
HÉLÈNE VACARESCO.
Dédicace de Carmen Sylva