LA CHANSON DU VIEUX PUITS
Et tu t'en iras, toi qui est venu, Et mon seuil verra ma douleur.
Et il saura que je pleure puisque tu t'en es allé.
Je dors et j'aime être réveillé et j'aime voir Les jeunes visages se pencher sur moi.
Et j'aime aussi les visages des vieux,
Puisque j'ai vu leurs visages dans la jeunesse. Je n'entends pas le chant des oiseaux.
Cliansons du Cobzar 121
Ni le vent dans les arbres; Mais je sais que là-haut les oiseaux chantent et le vent
souffle.
Et je dors et j'aime être réveillé, Et je suis le consolateur aux bords des routes; Et je suis familier aux regards du voyageur, Comme à celui des jeunes filles qui viennent chaque soir
auprès de moi.
Et je sais leurs rêves et leurs chansons. J'aime la fatigue de celui qui est las, Et la tristesse de celui qui vient de loin. Et la soif des troupeaux, et la flûte du berger. Je suis si profond que l'on doit se pencher sur moi Pour m'éveiller; Mais lorsqu'on me dit quelque chose Je réponds du fond de ma profondeur :
J'aime la mousse de ma margelle, Où s'asseyent parfois les jeunes gens, et que les vierges
Heurtent de leur fuseau Et tous viennent vers moi dans le chagrin et dans la joie Et je suis accueillant pour tous Car je dors et j'aime d'être réveillé.
Et quelque chose dort en moi que j'ignore Et qui est mon âme.
Et nul ne peut la puiser, et nul ne saurait la boire.
Chansons du Cobzar
Car elle est la fille de la terre.
Et mon âme dort dans ma profondeur, Et c'est elle qui répond lorsque l'on vient me réveiller.
Et tu t'en iras toi qui est venu, Et mon seuil verra ma douleur, Et il saura que je pleure, puisque tu t'en es allé.