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LE CHEMIN DE LA PRISON

L'eau coule à travers les grandes plaines; Et les plaines lui disent .• Tu es heureuse de couler. Mon cœur bat sous ma ceinture et ma ceinture lui dit : Tu es heureux de battre.

Le chemin où je passe n'est point poudreux à cause des

pas du voyageur, Ni de ceux des bœufs allant au labour, Ni de ceux des amoureux.

154 Chansons du Cobzar

Les pas des prisonniers ont fait le chemin poudreux, Et le son de leurs chaînes a fait la tristesse des arbres

sur le chemin.

Et les arbres n'oublient pas le son de leurs chaînes, Comme ils n'oublieront pas la tristesse' des arbres,

Là-bas, dans la prison.

Et ils ont rencontré une jeune fille sur la route. Et ils ont versé des larmes en la voyant si jeune. Et la jeune fille donna à boire aux prisonniers,

Puis elle s'en alla avec leur bénédiction. Et ils songeaient à leurs maisons, qui pleureraient sur eux. Et à ceux qui pleureraient dans la maison. Et la route poudreuse et pleine de soleil, Ne leur faisait plus rien, quand ils songeaient à cela. Et ils prêtaient l'oreille aux derniers chants d'oiseaux

qu'ils entendaient.

Et ils bénissaient ces oiseaux pour avoir été les derniers

à chanter sur leur passage.

Et ils marchaient d'un air las, comme s'ils devaient

marcher toute leur vie Et avaient marché depuis très longtemps. Et ils disaient aux hommes qu'ils rencontraient : Nous

sommes vos frères.

Et le bruit de leurs chaînes les accompagnait. L'un avait au front le baiser de l'épouse,

Chansons dic Cobzar 155

L'autre la larme de la mère Et les fronts étaient également sombres. Et ils avaient pitié l'un de l'autre Et chacun souriait comme pour dire : Voyez, je souris! Et ils redoutaient le seuil qui les attendait. Et ils avaient hâte de le franchir.

Pour ne plus montrer au grand jour leur sourire lassé et

leurs chaînes.

Et ils franchissaient le seuil un à un, Et le premier qui l'avait franchi, Enviait au dernier d'avoir encore à le franchir. Et ils j.ensaient à leurs maisons et à leurs péchés. Et ils regrettaient la maison plus que le péché.

Et leurs rêves étaient pleins d'angoisses. Et chacun disait en se réveillant : Je ne sais ce que j'ai

rêvé.

J'ai rêvé que la route était blanche Et que les pas des prisonniers ont fait les chemins

poudreux.

L'eau coule à travers les grandes plaines, Et les plaines lui disent : Tu es heureuse de couler. ISIon cœur bat sous ma ceinture et ma ceinture lui dit Tu es heureux de battre.

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