LE CHANT DU GARDIEN
Quand le maïs est jeune, il murmure des chansons;
Mais quand le maïs jaunit, il soupire, Et il regrette le temps de sa jeunesse verte.
Dès que le soleil s'en va, je parais et j'ai mon fusil sur
l'épaule,
Et je ne me couche pas de toute la nuit. Aussi les étoiles me connaissent- elles et la lune aussi.
Et je sais ce que les étoiles et la lune
Chansons du Cobzar 1 5 1
Disent à la rivière pour la remercier De les réfléchir toute la nuit.
Et c'est toujours la même histoire qu'elles lui disent. Et la rivière l'écoute chaque fois, Comme si elle ne l'avait jamais entendu. Mon épouse dort dans sa chaumière Et son fuseau s'est endormi, Tandis que la lune et les étoiles racontent leur vieille
histoire.
Si j'avais un petit cheval très prompt qui m'emporte par
la plaine, Je la lui raconterais pendant notre course ; Si j'avais un enfant de mon sang, Je raconterais près de son berceau l'histoire de la lune
et des étoiles, Pour que la rivière ne soit pas seule à la savoir. Car la rivière va très loin et peut-être la dira-t-elle A quelque pays étranger et alors mon village ne saura pa^
Cette vieille histoire.
La nuit est douce comme le voile de l'épouse, Et les tziganes ont peur de courir dans le maïs. Puisque je suis là.
Et puisque le maïs s'attriste de jaunir, Puisque je l'ai connu joyeux, quand il était tout vert. Je devrais lui dire l'histoire ;
Chansons du Cobzar
Mais demain viendra le vent d'automne, Et le vent d'automne fait dire au maïs tout ce qu'il veut, Et j'aime mieux garder pour moi seul l'histoire que la .lune et les étoiles racontent à la rivière, Pour la remercier De les réfléchir toute la nuit.
Tandis que j'ai mon fusil sur l'épaule.
Quand le maïs est jeune, il murmure des chansons Mais quand le maïs jaunit il soupire Et regrette le temps de sa jeunesse verte.