CHANSONS DU FUSEAU
Va puiser de l'eau au puits, car j'ai soif.
Ah ! si le puits était desséché Il nous resterait la rivière, Et si la rivière était tarie
On aurait l'eau de la fontaine ; Mais un cœur sans joie N'a pas une autre joie.
Ou'est-il arrivé à ton cœur?
298 Cha7isons du Fuseau
On lui a pris sa joie, a
On est venu la nuit pour la lui prendre, Et le chemin était noir.
Va puiser de l'eau au puits, car j'ai soif.
Si l'hirondelle mourait, il y aurait l'alouette ;
Si la grêle coupait le blé,
Le foin nous resterait encor ;
Mais une vie sans amour
N'a pas un autre amour.
Ou'est-il arrivé à ton amour }
Il est mort, on me l'a tué Avec un couteau sûr, d'une main qui ne tremblait pas. Et j'ai vu son sang et son sang a coulé ;
Il a coulé entre mes doigts, Et je n'ai pu l'empêcher de couler.
Va puiser de l'eau au puits, car j'ai soif.
Que t'a-t-il fait pour qu'il ne te parle plus? N'êtes-vous pas du même village ?
Ma sœur, pourquoi ne t'assieds-tu pas près de moi?
Qu'attends-tu pour rester debout toujours? Ne regarde plus le chemin et ne regarde plus le puits, Mais écoute-moi, puisque je chante.
Que t'a-t-il fait pour que tu ne lui parle plus? N'etes-vous pas du même village?
300 CJiansons du Fuseau
Nous étions allés ensemble à la rivière, Et il m'a dit : Entends-tu le vent dans les branches?
Et je lui ai dit : Vois-tu le soleil dans l'eau? Et il m'a dit : j'aime une femme que tu ne connais pas. Et je lui ai répondu : J'aime un homme Dont tu n'a jamais entendu parler.
Et il m'a dit : Cette femme me pleure. Et je lui ai répondu : Cet homme m'attend.
Et nous sommes partis ensemble, Et je savais que cet homme c'était lui,
Et il savait que j'étais cette femme; Mais nous nous sommes tus tous les deux, Car le soleil riait dans l'eau Et le vent courait par les branches.
Que t'a-t-il fait pour que tu ne lui parles plus? N'êtes-vous pas du même .village?
Le feu s'est endormi ; qui le réveillera ?
Celui que j'aimais m'a dit :
Donne-moi tes chansons.
Et je les lui ai données toutes, Et il les chante pour avoir de la force lorsqu'il travaille ; Car je lui ai dit dans ces chansons
Que le soleil dit à la terre :
Tu as de beaux enfants, Lorsque les hommes sont vaillants.
302 Cha?iso72s du Fuseau
Le feu s'est endormi qui le réveillera?
Celui que j'aimais m'a dit :
Raconte-moi tes rêves.
Et je lui ai dit mes rêves et il y pense, Puisque j'ai vu dans mes rêves Un fier haïduck dont la main droite Etait rouge de sang.
Et je lui ai dit que le soleil dit à la terre :
Tu as de beaux enfants, Lorsque les hommes ont du sang sur la main.
Le feu s'est endormi; qui le réveillera?
Celui que j'aimais m'a dit :
Raconte-moi comment tu dormiras sous la terre
Et je le lui ai raconté,
Et cela le rend tout joyeux, Puisque je veux dormir sous la terre.
Avec les yeux ouverts,
Et avec un sourire ; Et la terre sera dans mes yeux.
Chansons du Fuseaîc
Et la terre sera sur mes dents.
Et je lui ai dit que le soleil dit à la terre : Tu as de vaillants enfants, Lorsque les hommes savent bien dormir sous elle.
Le feu s'est endormi ; qui le réveillera ?
Il a tourné la tête, il a tourné la tête, Et je ne sais pas s'il était joyeux.
Frère, pourquoi n'as-tu pas pitié d'elle ? Elle est lasse et seule et elle se repent.
— As-tu été dans sa maison, ma sœur?
Et qu'as-tu vu dans sa maison ?
— J'ai vu que sa maison était pauvre ; Elle n'avait pas de fleurs sur sa fenêtre
Et pas de natte sur son seuil ;
Chatisons du Fuseau 305
Et son lit semblait dur comme le cœur du méchant.
Et je lui ai dit : Tu ferais mieux de coucher sur la terre.
Il a tourné la tête, il a tourné la tête, Et je ne sais pas s'il était joyeux.
— Qu'as-tu vu dans sa cour, ma sœur ?
— J'y ai vu du foin noirci et un puits desséché
Comme le cœur des veuves.
— Qu'as-tu vu sur son visage, ma sœur?
J'y ai vu des ornières, comme celles du chemin qui sont
pleines de pluie, Et celles-ci étaient pleines de larmes.
Il a tourné la tête, il a tourné la tête, Et je n'ai pas pu voir s'il était joyeux.
— Frère, frère, pourquoi n'as-tu pas pitié d'elle?
— La charogne n'a pas pitié du vautour. Qui meurt de l'avoir dévorée.
Il a tourné la tête, il a tourné la tête, Et je ne sais pas s'il était joyeux.
J'avais deux fleurs; l'une est flétrie Et l'autre est triste sans sa sœur.
— Commère, pourquoi trembles-tu ?
J 'ai vu passer quelqu'un et ce n'était pas un passant. Qui était-ce pour que tu trembles ?
— C'est l'enfant, c'est l'enfant!
C'est l'enfant que je porte en moi.
11 est sorti de mes entrailles
ChaJisons du Fuseau 307
Avant sa naissance pour voir la terre.
Commère, commère, c'est un rêve que tu fais.
J'avais deux fleurs ; l'une est flétrie Et l'autre est triste sans sa sœur.
Et maintenant il sera triste dans mon flanc, Car il a vu la terre.
Et il a vu que j'étais pâle de le porter. Et il a vu (|ue la terre était trempée
De la sueur des hommes Et qu'elle recouvrait leur poussière.
Commère, commère, il oubliera tout cela Lorsqu'il reverra le soleil.
Tu trouveras un vieillard à ma porte : Dis-lui d'entrer.
Ne demande plus à cette fille où elle va, Car elle ne le sait point.
Elle aime aller ainsi et les passants ne l'inquiètent point. Elle va ainsi puisqu'elle sait des philtres, Et puisqu'elle en a bu elle-même; Elle en a bu sans le savoir,
Chansons du Fîcseau 309
Et depuis le monde a changé pour elle. Tout le monde lui semble vieux.
Toi, tu es vieille, moi je suis vieux. Et chaque forêt a cent ans, Et elle seule se croit jeune et elle rit de notre vieillesse. Et elle s'en va sur le chemin pour trouver un homme
jeune qui l'aime, Et elle n'en trouvera pas.
Tu trouveras un vieillard à ma porte : Dis-lui d'entrer.
Qui donc a touché ma quenouille ?
Est-ce un oiseau, ma mère?
Enfant, tu as cherché des fraises parmi l'herbe. Et des framboises dans le jardin.
Et le soleil t'a brûlé le visage, Et tu t'endors en rêvant du soleil.
Ma mère, à quoi rêves-tu toi-même quand tu dors.''
Je rêve à ma maison et à mes semailles. Ma mère, j'ai vu les jeunes gens retourner les foins
Chansons du Ficseau 311
Puis je les ai vu partir.
L'un d'eux a laissé sa fourche dans l'herbe, Et je me suis approchée d'elle, Et je l'ai touchée et elle était trempée de sa sueur, Ainsi qu'une fleur de ro'^ée ; Et sa sueur a rafraîchi ma main.
Et depuis lors je l'aime.
Si tu as du foin fauché dans ton champ, Fais le venir pour qu'il le retourne Parce que la pluie l'a noirci.
Nul ne travaille comme lui, je t'assure. Et tu aimeras le voir travailler.
Et alors nous saurons son nom ; Et lorsque je saurai son nom, Je te le dirai tout le jour, Pour que tu t'y accoutumes, Et je le dirai aux forêts, aux champs et aux rivières,
Pour qu'ils lui disent : Elle sait ton nom. J'ai touché sa fourche et elle était trempée de sa sueur. Et sa sueur a rafraîchi ma main, Et depuis lors je l'aime.
Oui donc a touché ma quenouille?
Est-ce un oiseau, ma mère?
Donne-moi ta quenouille, pour que j'y mette de la laine.
Ma mère, j'ai vu un jeune homme Qui semblait descendre des étoiles.
Crois-tu qu'il m'aimerait, Si je lui chantais la chanson que tu aimes, Ou si je mettais ma ceinture la plus large? Ou si je tournais la tête en passant près de lui?
Donne-moi ta quenouille, pour que j'y mette de la laine.
Chansons du Fiiseatc 313
Crois-tu qu'une autre femme lui ait jamais donné son
cœur?
Et qu'il aime son cheval mieux que le regard des jeunes
filles Qu'il a laissées dans son village?
Si je lui demandais : Etranger, d'où viens-tu? Crois-tu qu'il aimerait ma voix ?
Donne-moi ta quenouille, pour que j'y mette de la laine.
Ma sœur a son époux et le ciel a le soleil. Une jeune fille est morte d'amour, l'autre soir. Elle a dit : Qu'on mette des fleurs sur ma tombe, Pour qu'en les respirant mon bien-aimé
Croie respirer le parfum de mon cœur.
Donne-moi ta quenouille pour que j'y mette de la laine.
Crois-tu que si je sortais sur le seuil, Il regarderait la maison ?
Et qu'il aurait soif, si je lui offrais à boire ? Et qu'il se sentirait las, si je lui offrais de s'asseoir parmi
nous ?
Et qu'il attacherait son cheval aux arbres de notre cour. Si je lui disais : Fais reposer ton cheval?
C/iansofis du Fnseaii
Et qu'il prendrait mon cœur avant de partir, si je lui
disais :
Mon cœur veut te suivre?
Donne-moi ta quenouille pour que j'y mette de la laine.
Ne me regarde plus, car j'ai vieilli.
Tu regrettes, tu regrettes ta jeunesse, Et tu sors sur ton seuil pour oublier ton regret. Mais le regret ne t'oublie pas et il te suit;
Et il a la voix d'un petit enfant.
Tu te vois telle que tu étais dans ta jeunesse, Avec trois fleurs à ta ceinture Et deux fleurs dans tes cheveux.
Ne me regarde plus, car j'ai vieilli.
3i6 Chansons du Fuseau
Je te regarde pour voir ta douleur.
La plaine est fleurie, et la rivière Coule à travers la plaine.
Assieds-toi aux bords de la rivière qui coule,
Et prie-là d'emporter ton regret.
Qu'elle l'emporte bien loin par toute la terre.
Et que tu n'en entendes plus parler.
Ne me regarde plus, car j'ai vieilli.
Laisse mon chagrin demeurer car il est devenu familier
dans ma maison, Que ferais-je sans lui ?
Il m'apporte la nuit et dès l'aurore, le matin il m'apporte, Trois fleurs pour ma ceinture Et deux pour mes cheveux.
Et je lui dis en vain : Ne vois-tu pas ma vieillesse ? Les fleurs elles-mêmes sont lasses de moi. Je me couche près de ma fenêtre, Et je vois le jour venir; Le jour s'étonne de la beauté de la terre, Jadis le jour s'émerveillait de ma beauté. Alors que j'étais jeune ;
Ne me regarde plus, car j'ai vieiUi.
Tu as pris ma main et je t'ai dit Qu'elle était froide.
J'ai mis un caillou, un caillou de la rivière,
Sous ma chemise, sur mon sein, Et il devint chaud comme un petit cœur d'enfant.
Et je le portais partout avec moi, Et je me réjouissais de l'avoir rendu humain. Et quand j'étais triste, je croyais qu'il souffrait. Et quand j'étais joyeuse, je croyais qu'il se réjouissait.
3i8 Chansons du Fuseau
Tu as pris ma main et je t'ai dit Qu'elle était froide.
Mais le caillou avait dor de la rivière. Et dit : Je veux y retourner.
Là dans le sable où je brillais ; Au bruit de l'eau qui vient, Au bruit de l'eau qui fuit.
Et le caillou était chaud comme le cœur d'un enfant. Et je le rendis à la rivière.
Et il redevint froid et tout pareil aux autres,
Comme si je ne l'avais point porté
Sous ma chemise, sur mon sein.
Tu as pris ma main et je t'ai dit Qu'elle était froide.
Ne cueillez plus des fleurs devant elle, Car elle ne les cueille jamais.
— Ma mère, sais-tu où vont les rivières? Vers les villages, vers les plaines, vers les forêts.
— IMa mère, sais-tu où vont les larmes? Les larmes que les femmes pleurent
Et qu'elles essuient du revers de leur mains, Et qui tremblent sur leurs mains?
320 Chansons du Fuseau
— Les larmes s'en vont dans les tombes Pour consoler les morts d'être morts.
Ne cueillez plus des fleurs devant elle, Puisqu'elle n'en cueille jamais.
— Oui est, ma mère, celle que tu as laissé entrer chez
toi ce soir?
— Une femme qui a pleuré à cause de ses entrailles, De ses entrailles qui ont porté seulement des enfants morts.
Et elle pleure puisque leurs âmes N'ont point vu la terre.
Ne cueillez plus de fleurs devant elle, Car elle n'en cueille jamais.
Et elle demande à leurs âmes de revenir pour la voir.
— Et n'a-t-elle pas sa chaumière, ma mère,
Pour y rester?
— Non, elle a voulu me montrer ses larmes,
Et ses larmes ont coulé devant moi.
Et elle disait des enfants qu'elle n'a point connus : Il aurait eu les cheveux blonds comme le levant.
Il aurait eu les joues roses comme le couchant.
Elle serait svelte comme une quenouille.
Chansons dtc Fuseau
Elle chanterait auprès de moi.
Mais je les ai portés morts dans mon flanc, Et la nature m'a dit : Es-tu une tombe?
Ne cueillez plus des fleurs devant elle, Car elle n'en cueille jamais.
Que faisais-tu, ma mère, lorsque tu étais jeune fille ? J'étais jeune !
Est-ce que tu écoutais, comme moi, Les pas de la lune dans le ciel?
Est-ce que tu regardais les fiançailles des étoiles?
Ton père va rentrer, laisse la porte ouverte.
Est-ce que tu allais à la fontaine ?
Et après y avoir rempli ta cruche,
Chansons du Fuseau 2i'^2y
Est-ce que tu restais une heure Avec la cruche toute pleine auprès de toi ? J étais jeune!
Est-ce que tes larmes faisaient plaisir à ton visage? Est-ce que ton sommeil faisait plaisir à la nuit? Est-ce que tes rêves faisaient plaisir à ton sommeil ? Est-ce que tu souriais auprès des tombes, Tout en ayant pitié des morts?
Ton père va rentrer, laisse la porte ouverte.
Est-ce que tu aimais les fraises et les framboises, Parce qu'elles sont rouges comme des lèvres d'enfant? Est-ce que tu aimais ta ceinture, Parce qu'elle avait beaucoup de perles?
Et la rivière et la forêt, puisqu'ils sont derrière le
village ?
Et les battements de ton cœur, puisqu'il battait Sous ta chemise, même quand ce n'était pas La chemise des jours de fête ?
Ton père va rentrer, laisse la porte ouverte.
Où vont les jeunes gens avec les chariots?
Ou'as-tu fait de ta ceinture, ma sœur?
Je l'ai jetée à la rivière et elle s'en ira Dans un village au bord de l'eau, Et un jeune homme la prendra
Et la fera sécher au soleil.
Qu as-tu fait de ton collier, ma sœur? Je l'ai jeté dans l'herbe et il s'est cassé.
Et les perles ont roulé;
Chansons du Fuseau 325
Mais un jeune homme viendra Qui les ramassera une à une et les enfilera.
Qu'as-tu fait de ton cœur, ma sœur?
Je l'ai jeté dans la neiu;-e et il est tout glacé ; Mais mon amour viendra qui le ramassera.
Oii vont les jeunes gens avec les chariots?
Prends garde, prends garde, ô ma sœur, Tu ne sais pas jusqu'où peut couler la rivière. Et ta ceinture a de belles paillettes d'or,
Et la rivière coule.
Prends garde, ma sœur, l'herbe est épaisse. Tu peux y perdre les perles de ton collier. Et les perles sont vertes et rouges.
Et l'herbe est épaisse là-bas,
Où vont les jeunes gens avec les chariots?
Prends garde, prends garde, ô ma sœur,
La neige est très froide Et ton cœur peut mourir avant d'être trouvé.
Et la neige est froide là-bas
Où vont les jeunes gens avec les chariots?
C^vvV
Si tu te couches sur la terre, Tu entendras le bruit des semences qui germent.
Commère, que fait ton mari, Lorsqu'il revient du travail ?
Il songe à celle qu'il aimait avant de me connaître. Elle portait au cou un collier de perles rouges. Et ses dents étaient blanches Comme un collier de perles fausses.
Et il l'aimait.
Chansons du Fitscaïc 2>^1
Et elle s'en est allée avec un autre, Et alors il me prit pour femme, Parce que j'éta^t robuste aux travaux.
Si tu te couches sur la terre, tu entendras le bruit des
semences qui germent,
Mais son cœur est avec l'autre.
Il a pris le chemin qu'elle a pris,
Et je lui ai parlé d'elle, Pour qu'il demeure auprès de moi.
Et je lui demande comment était son visage? Et quoique je le sache fort bien, Puisqu'il me l'a dit cent fois.
Je l'écoute et les heures passent.
Et s'il est content de moi, il dit :
Tu lui ressembles!
Et si je lui déplais, il dit : Tu est une autre femme qu'elle. Mais je suis robuste au travaux, Tu le sais bien, commère.
Si tu te couches sur la terre, tu entendras le bruit des
semences qui germent.
Quand j'aurai une fille je lui dirai : ^rets à ton cou un collier de perles rouges. Pour que l'on t'aime.
Ckanso7is du Fuseau
Et quand j'aurai un garçon je lui dirai : Fuis la femme Dont les dents sont pareilles au collier de perles fausses.
Et l'époux me parle toujours d'elle, Et elle est pour moi comme si je l'avais connue, Et elle m'est comme une sœur aimée qui serait morte. L'époux me parle d'elle toujours.
Si tu te couches sur la terre, Tu entendras le bruit des semences qui germent.
Oue cherches-tu dans la forêt, la nuit?
J'y cherche ma jeunesse.
Je ne sais quel sentier elle a pris pour s'enfuir si vite,
Et je la vois toujours et je ne l'attrape pas. Je vois près des arbres le bout de sa petite robe blanche, J'entends le bruit de son collier et de son rire. Elle s'arrête pour boire aux bords de la rivière, Et je lui dis: Chère jeunesse,
330 Chansons du Fuseau
Laisse-moi seulement toucher ta quenouille, Et boire dans la même cruche que toi, Et t'offrir le fruit des framboisiers, Et t'apprendre à danser sur l'herbe.
Que cherches-tu dans la forêt, la nuit?
J'y cherche mon amour, Celui qui s'est enfui sur un cheval brun. Sans attendre que la nuit arrive et que le soleil revienne, Et que sa lèvre ait oublié mon baiser. Et j'entends sa voix dans le vent, Et sa voix parle au vent mais pas à moi, Et je lui dis : Mon cher amour, Dis-moi seulement quelque chose, Et je te répondrai tout ce que tu voudras.
Que cherches-tu dans la forêt, la nuit?
Regarde dans la plaine et ne regarde plus mon visage, Tandis que je te parle.
Par les soirs d'hiver quand il neige, il neige Ma sœur demande : Pourquoi la terre a-t-elle des cheveux
blancs,
Des cheveux froids qui la couvrent tout entière ? Et je réponds à ma sœur : C'est que la terre a vieilli. Et dans ses cheveux blancs elle ne met pas de fleurs, Et les amoureux n'osent pas s'aimer,
332 Chansons du Fuseau
Ni se parler de leur jeunesse Lorsqu'ils la voient si vieille.
Et le soleil ne sourit plus à la terre et lui dit : Je t'aimais lorsque tu étais verte, Ou'as-tu fait de ton printemps?
Et la terre répond : Je l'ai donné aux moissons et les
moissons sont fauchées, Je l'ai donné à la vierge et elle a couvert sa tête.
Regarde dans la plaine et ne regarde plus mon visage Lorsque je te parle.
Et le printemps reviendra et la terre Ne se souviendra plus de ses cheveux blancs, Et elle donnera son printemps aux moissons pour qu'elles
mûrissent.
Et aux vierges pour qu'elles couvrent leur tête, Et à toi aussi elle te donnera quelque chose, ma sœur.
Regarde dans la plaine et ne regarde plus mon visage Tandis que je te parle.
Elle te donnera chaque soir un autre rêve.
Cha7tsom dtc Fuseau 333
Elle te donnera du basilic odorant, Elle te donnera l'eau dégelée de la rivière.
Regarde dans la plaine et ne regarde plus mon visage Tandis que je te parle.
Mais à moi, que me donnera-t-elle, ma sœur,
Lorsqu'elle n'aura plus ses cheveux blancs ? Elle me donnera sous elle une place,
Juste de la longueur de mon petit corps ;
Elle me donnera le sommeil de mon cœur, Avec trois fleurs sur mon cœur, Avec trois larmes sur chaque fleur.
Et l'une sera ta larme, l'autre celle de ma petite mère. Et l'autre celle de mon père,
Mais la larme de mon bien-aimé n'y sera point.
Et les fleurs se faneront malgré tes larmes.
Lorsque la terre aura des cheveux blancs.
Regarde dans la plaine et ne regarde plus mon visage Tandis que je te parle.
Aimes-tu mieux entendre ma voix ou mon fuseau ?
Trois jeunes gens sont morts dans le village, Et l'un d'entre eux était mon bien-aimé. Il avait bu de l'eau dans la rivière, A l'endroit où une étoile s'y baignait.
Puis il est mort, et ie le pleure et je le chante, Et je vois encore l'étoile dans l'eau,
Mais mon bien-aimé, je ne le vois plus.
Aimes-tu entendre ma voix ou mon fuseau?
Chansons du Fuscaïc 335
Et j'ai dit à l'étoile :
Je resterai deux nuits entières à ne contempler que toi, Si tu me dis où est sa petite âme.
Est-elle dans les fleurs ou dans mon bracelet? Ou dans les blés mûrs ?
Si elle était dans une fleur, je l'arroserais et je la soignerais Pour qu'elle fleurisse toujours ; Si elle était dans mon bracelet, Je mettrais mon bras sous ma tête, la nuit, Pour que j'aie des rêves en robes blanches ;
Si elle était dans les blés murs, Je ne les couperais pas avec la faucille, Je les cueillerais doucement.
Aimes-tu mieux entendre ma voix ou mon fuseau ?
Et l'étoile m'a répondu :
Sa petite âme est si loin Que si tu prenais le cheval le plus léger Tu ne pourrais pas l'atteindre. Reste appuyé aux murs de ta maison, Et elle viendra vers toi peut-être, Et alors ne cherche pas à l'arrêter, Mais donne-lui le cheval le plus léger.
Pour qu'elle s'en aille encore.
Aimes-tu mieux entendre ma voix ou mon fuseau ?
Tais-toi, ma sœur dort et elle pleure lorsqu'on la réveille.
Je ne la réveillerai pas, mais je dois te dire Que c'était du temps où les tilleuils étaient en fleurs. Elle est morte et on me l'a prise, Et je n'ai gardé d'elle que ce collier. Le collier de son cou Qui jadis était si chaud du sang de son cœur. Je l'ai pendu au mur, Je l'ai pendu à un clou sur le mur
Chansons du Fuseau 337
Et j'ai mis au-dessus une branche de basilic, Et le collier ne tremble jamais, Mais les perles parlent entre elles.
Quand le soleil les fait briller, Et quand le soleil brille, je crois voir des larmes sur le
mur, Et quand le soleil vient, on voit que le basilic est flétri.
Tais-toi, ma sœur dort et elle pleure lorsqu'on la réveille.
Je ne la réveillerai pas, mais je dois te dire
Que les perles disent alors :
Pourquoi nous laisse-t-on ainsi pendues au mur, Près de ce basilic flétri? Tous les jours nous attendons le soleil, et quand le soleil
vient Il nous fait ressembler à des larmes, Mais les larmes roulent, mais les larmes sèchent, Et nous, nous sommes toujours là.
Elle est morte et on me l'a prise.
Et je n'ai gardé d'elle que ce collier.
Tais-toi, ma sœur dort et elle pleure lorsqu'on la réveille.
J'ai fermé les yeux et je te vois toujours. Je veux t'endormir et tu restes éveillé, Puisque je te parle de moi.
Endors-toi, je t'en prie, car mon cœur demande le sommeil.
Et pourtant il a peur de s'endormir.
Car il craindrait d'oublier.
Et, les fleurs ne donnent pas non plus, Car elles craignent d'oublier le soleil. Mon cœur est toujours éveillé.
Cha7ison dit F 21 seau 339
Il craint qu'on lui dérobe son amour.
Tes fleurs non plus ne veulent pas dormir. Elles craindraient qu'on leur vole leur parfum. J'ai fermé mes yeux et je te vois toujours. Et si tu t'endormais, je ne pourrais plus penser à toi. Et je penserais à ma maison Et à tous les jours que j'ai vécus, Et je me parlerais à moi-même Et je me dirais : Ah! combien de jours j'ai vécus. Mais toi tu ne veux pas t'endormir.
Tu écoutes le vent et tu voudrais savoir Pourquoi mon cœur ne dort plus.
Car autrefois il dormait comme une semence sous la terre- Mais il ne s'est point éveillé comme la semence pour
fleurir.
Quelqu'un l'a touché du doigt et lui a dit : Tu as assez
dormi.
Le soleil est venu.
Mon cœur s'est éveillé, Mais il n'a pas vu le soleil.
J'ai fermé mes yeux et je te vois toujours. Je veux t'endormir et tu restes éveillé, Puisque je te parle de moi.
Endors-toi, je t'en prie, car mon cœur voudrait le sommeil. J^ai fermé les yeux mais je te vois toujours.
ChansoJi du Fuseau
Et j'ai mis des ducats sur ma tête, Et quand je mourrai on dira : Elle était joyeuse! Et je suis si joyeuse que j'étonne les oiseaux. Et si je meurs on dira : Comme elle était joyeuse!
Mais mon cœur dira :
On parlait toujours du soleil et je n'ai pas vu le soleil. J'ai fermé les yeux mais je te vois toujours.
Reste près de moi car je suis seule.
Quand j'aurai des cheveux blancs, ma mère, Je mettrai si bien mon voile sur la tête
Qu'on ne verra pas mes cheveux blancs.
Et je saurai tant de choses !
Je saurai pourquoi tu pleures, Et celui que j'aime sera vieux aussi,
Et il mettra son bonnet de fourrures sur la tête
Pour qu'on ne voie pas ses cheveux blancs.
342 Chansons dit Fuseau
Et alors je pourrai lui dire que je l'aime, Et je le lui dirai tant que cela le rajeunira. Je lui dirai : Tu sais bien ce jour-là, à la fontaine, Quand je ne t'ai point souri : c'était parce que je t'aimais! Ah! comme je voudrais être vieille, Pour lui dire cela plus vite.
Reste avec moi, car je suis seule.
Et les jeunes filles me demanderont De leur raconter ma vie.
Ma fille, l'arbre ne se souvient plus de ses fi-uits En hiver, Et tu oublieras tes sourires.
Mère, mère, ne dis pas cela, Car je souris avec plus de plaisir Lorsque je songe que je m'en souviendrai Quand je serai trop triste pour sourire. Ma fille, les oiseaux chantent tous les printemps. Mais ce ne sont pas toujours les mêmes. Les moissons mûrissent tous les étés.
Mais on met des semences nouvelles.
Le cœur de l'homme ne chante qu'une fois ; Sa moisson ne mûrit qu'une fois.
Ma mère, ma mère, ne dis pas cela,
Chansons du Fuseau
Lorsque je serai vieille je sourirai aux oiseaux et aux
moissons, Et je leur dirai : Moi aussi, j'ai chanté et fleuri une fois.
Reste avec moi, car je suis seule.
L'enfant était las, il s'est endormi.
Viens avec moi demain aux bords de la rivière, Et nous y cueillerons des fleurs.
Toi tu cueilleras des fleurs rouges, moi je cueillerai des
fleurs blanches.
Tu mettras les fleurs blanches dans tes cheveux Et je jetterai les fleurs rouges sur le chemin, Pour qu'elles se fanent sous les pieds des passants. Pourquoi, ma sœur, n'as-tu pas pitié de ces fleurs?
Chansons du Fuseau 345
L'enfant était las, il s'est endormi.
Viens demain avec moi dans le champ de maïs, Et nous verrons d'abord le soleil, puis la lune. Le soleil sera pour toi et la lune sera pour moi, Et tu béniras le soleil et moi je maudirai la lune. Pourquoi, ma sœur, n'as-tu pas pitié de la lune? Viens demain avec moi tirer de l'eau du puits,
Et nous y remplirons nos cruches.
L'une tu la boiras et l'autre je la boirai. Pourquoi, ma sœur, n'as-tu pas pitié de l'eau fraîche?
L'enfant était las, il s'est endormi.
Tu viendras demain dans la prairie Et nous y trouverons deux jeunes hommes.
L'un très triste et l'autre joyeux.
Le joyeux sera pour toi et le triste pour moi. Tu baiseras le jeune homme joyeux sur la lèvre, Et le jeune homme triste, je le tuerai, moi! Pourquoi, ma sœur, as-tu si pitié de sa tristesse?
L'enfant était las, il s'est endormi.
Lève ta robe dans ta ceinture lorsque tu passes sur le pont.
Ma sœur, si tu me disais ce que tu penses Quand tu fermes les yeux pour ne plus me voir? Vois-tu ta quenouille et la maison ?
Vois-tu ta chambre avec les œillets sur la fenêtre? Si tu me le disais, ma sœur, J'en serais très contente.
Lève ta robe dans ta ceinture lorsque tu passes sur le pont.
Chansons dît Fuseau 347
Ce que je vois lorscjue je ferme les yeux? C'est d'abord toujours et la quenouille et la maison, Et ma petite chambre, et les œillets sur la fenêtre, Et toi-même, ma sœur.
Mais je vois aussi une grande hôra.
Et je me vois regardant cette hôra.
Et la danse tourne.
Mais c'est comme si elle ne tournait pas, Car celui que j'aime semble toujours danser auprès de moi. Et je le vois danser Avec les jeunes filles, Et chaque jeune fille qui lui sourit Allume un grand feu dans mon cœur.
Et je dis à chaque jeune fille qui lui sourit : Ah! Je te donnerai mon collier le plus beau,
Et ma ceinture. Je puiserai de l'eau pour toi pendant dix jours, Mais ne souris plus à celui que j'aime. Ne lui souris plus !
Voilà ce que je vois lorsque je ferme les yeux. Mais je vois aussi et la quenouille et la maison , Et ma chambre avec l'œillet sur la fenêtre. Et toi-même je te vois, ma sœur,
Lève ta robe dans ta ceinture lorsque tu passes sur le pont.
J'irai jusqu'au bout du village, et si je ne le retrouve pas Je retournerai en pleurant.
Je l'ai vu s'en aller, Et je lui ai dit de ne point partir.
Je lui ai parlé de la grêle et des moissons Pour le retenir près de moi.
Je lui en ai parlé, mais il s'en est allé tout de même. Si tu lui avais parlé du moulin, Peut-être ne serait-il point parti.
Chansons du Fuseau 349
Et je lui ai dit encor Que j'avais du chagrin, Pour le forcer à avoir pitié de moi, Mais il m'a répondu :
C'est ainsi sur la terre, et il s'en est allé.
J'irai jusqu'au bout du village, et si je ne le retrouve pas Je retournerai en pleurant.
Il est parti, puisqu'on était las dans le village
De l'entendre chanter,
Et lui doit chanter toujours Et trouver des gens qui l'écoutent.
Si tu lui avais dit que j'aimais ses chansons, Peut-être ne serait-il point parti.
Et il n'a rien pris avec lui,
Parce qu'il n'a besoin de rien
Et que le ciel est son ami.
Il n'a rien pris avec lui Et il n'a rien laissé derrière lui, Et quand nous danserons le dimanche
On dira : Où est-il ?
Et l'on ne dira pas : Le pauvre !
Parce qu'il paraissait content.
Mais on n'écoutait pas ses chansons,
Chansons du Fuseau
Et il est parti pour leur faire plaisir,
. Car il les aime.
Si tu lui avais parlé de mon amour, Peut-être ne serait-il point parti.
J'irai jusqu'au bout du village, et si je ne le retrouve pas Je retournerai en pleurant.
XXTV
Ma sœur, ma sœur, j'ai laissé tomber le fuseau.
Laisse le fuseau tranquille, car j'ai quelque chose à te dire. Parle-moi de l'amour, parle-moi du printemps, Et des pruniers de la plaine, Kt des bœufs sur le chemin , Et de ma petite chemise brodée de paillettes d'or. Parle-moi des colombes et de ma mère.
Ma sœur, j'avais jadis sous ma ceinture. J'avais mon cœur.
352 Chanso)is du Fuseau
Le vent me l'a volé, la plaine me l'a pris. Qui donc m'a volé mon cher petit cœur ? Un jeune homme a passé dans le village
Au coucher de la lune, Et je lui ai dit : Reste, ô mon bien-aimé,
Viens prendre sur ma lèvre
Le baiser que je t'ai gardé.
Le fuseau est tombé encor ; relève-le, ma sœur.
Et raconte aussi quelque récit très doux. Nul n'a volé mon petit cœur de sous ma ceinture, Et je le porte à la danse, Et je le porte au travail.
Et je le porterai ainsi jusqu'à la mort. L'autre soir la lune est tombée du ciel; Elle est tombée dans la forêt, Auprès de la clairière, Et la lune se plaignait d'avoir quitté le ciel. Et la lune m'a dit : Jeune fille qui portes sous ta ceinture Ton petit cœur, Dis-moi si la terre est douce.
Et j'ai répondu à la lune : Retourne au ciel, La terre est froide Et les hommes y pleurent toujours.
Cha7iso?is du Fuseau 353
Et la lune était tombée, elle était tombée dans les bois, Et elle disait : Je désire le ciel.
Et j'ai voulu la soulever de sur l'herbe verte, Et je soulevai la. lune de mes propres mains, Et la lune est retournée au ciel.
Et la lune ne se souvient plus Que je l'ai renvoyée au ciel.
Et la lune me raille d'avoir gardé sous ma ceinture Mon petit cœur, Puisque personne ne l'a pris, ni le vent du soir, Ni le jeune berger sur le chemin.
Ma sœur, ma sœur, de nouveau le fuseau est tombé.
Veux-tu savoir l'histoire de la grande forêt là-bas? Ou celle de la jeune femme Oui avait un œillet rouge à la ceinture? Je veux l'histoire de la jeune fille, Et dis-la moi tout bas, sans que mon frère l'entende. Car il prête l'oreille à tout ce que tu dis. La jeune femme était joyeuse, Et pourtant son époux dormait dans le tombeau. Et l'on disait d'elle en la voyant :
Voilà la femme sans époux!
C/ia usons ilu Fiisûau 355
Et elle aimait un berger de sur la montagric,
Et le berger l'aimait aussi, Mieux que sa flûte et mieux que les étoiles Qui regardent dormir ses brebis ; Et pour aller vers elle dans la plaine, Il quittait ses brebis.
Parle plus bas, mon frère écoute.
Je te parle si bas que mon haleine Est légère comme un papillon.
Et les brebis disaient alors à leur berger : Pourquoi l'aimes-tu tant?
Et il disait : C'est la faute des fleurs. Et la jeune femme avait un œillet rouge à sa ceinture. Et l'œillet était rouge toujours, Et elle prenait le sang de ce berger Pour que l'œillet soit toujours rouge.
Parle plus bas, mon frère écoute.
Je te parle si bas que mon haleine N*a pas ranimé le feu mort.
Et le berger est mort, et il dit en mourant à ses brebis C'est la faute des fleurs.
Chansons dit Fuscaïc
Je lui ai donné tout mon sang Pour que l'œillet de sa ceinture soit toujours rouge,
Tu n'a pas parlé bas, mon frère a entendu, Car il prête l'oreille à tout ce que tu dis.
Tu ne m'as pas dit ce qu'avait ta sœur, Pour pleurer sans cesse sous les arbres et dans les champs
La plaine paraît encore plus grande, Lorsqu'elle est couverte de neige.
Et hier au soir j'ai tant chanté Que ma petite mère s'est endormie Au bruit de mes chansons.
J'ai dit l'histoire de ce pauvre jeune homme
C h an sou s dît Fuseatt 358
Oui ne voulait plus aller au travail, Pour regarder le ciel toute la journée ; Et on lui demandait :
Que vois-tu là ?
Et il répondait : Du ciel.
Et il ne voulait plus aller au travail.
Tu ne m*as pas dit ce qu'avait ta sœur.
La tzigane m'a demandé : Que voient tes rêves? Et je lui ai répondu : Mes rêves voient la maison, Et le seuil où je chante, et la chemise que je brode. Et je crois voir quelqu'un au seuil de ma maison, Et je crois alors que mon seuil a fleuri, Et je crois broder ma chemise Avec les cheveux du soleil.
Les cheveux du soleil pendent jusqu'à la terre. Il les enroule autour des branches.
Il les baigne dans les rivières.
Et moi j'ai brodé ma chemise Avec les cheveux du soleil ; Il les traîne dans les prairies, Il les jette aux pentes du coteau.
Tu ne m'as pas dit ce qu'avait ta sœur.
Chansons du Fuseau
Demande-le à la nuit, clic te le dira peut-être ; Demande-le à la tombe et elle se taira, Mais laisse pleurer la jeune fille
Jusqu'à ce qu'elle ait versé autant de larmes Qu'elle a de perles à sa ceinture, Et dis-lui : Je te laisse pleurer.
Tu ne m'as pas dit ce qu'avait ta sœur.
Tu as passé en soulevant de la poussière Et ton ombre était près de moi.
Tu trembles, ma bien-aimée, tandis que sur la cobzâ Mes doigts tremblent, Car je joue de la cobzâ sous les pruniers Et mon cheval est là qui paît dans la prairie. Je tremble, car je pense que c'est le matin, Et le soleil se lève,
Chansons du Fuseau 361
Et je pense qu'il fera soir et qu'il se couchera.
Je tremble, car je pense que c'est le matin, Et que les moissons sont debout, Et qu'il fera soir et qu'on les coupera.
Je tremble, car je pense que c'est le matin, Et que mon cœur est joyeux.
Et qu'il fera soir et que mon cœur sera lourd.
Tu as passé en soulevant de la poussière Et ton ombre était près de moi.
O ma bien-aimée, prends mon cheval rapide Qui court comme si la mort le suivait Et comme s'il voyait toujours ta maison devant lui ; Prends mon cheval, tandis que je resterai Avec ma cobzâ sous les pruniers ; Prends mon cheval et va là-bas, Dans les champs où sont les moissons, Et quand les moisonneurs te verront
Ils auront pitié des blés mûrs ; Prends mon cheval et va là-bas, Aux bords du ciel où le soleil se couchera. Et quand il te verra aux bords du ciel
Il trouvera la terre si belle Qu'il ne voudra plus la quitter ;
302 Cl/ av sons r/ic Fiiscaiù
Prends mon cheval, mais laisse ton cœur
Auprès de moi sous les pruniers, Et quand il entendra comment je chante Le printemps et les tombes, Et le bruit des feuilles en automne, Et leur désespoir, Quand ton cœur entendra comment je chante, Il ne sera plus triste jusqu'au soir.
Tu as passé en soulevant de la poussière Et ton ombre était près de nous.
Enfant, que portes-tu dans ton tablier?
Des fleurs, de l'herbe et des fruits du jardin.
Ma mère est morte par un soir de printemps.
Et depuis je pense à ma mère tous les soirs de printemps.
Et alors je n'entends plus
Le murmure du moulin.
Je mets ma robe que l'on trouve la plus belle
Quand je vais à la tombe de ma petite mère.
364 Chansons du Fuseau
Et quand je cueille les premiers fruits J'en jette deux sur mon seuil toujours, Et deux je les jette au passant.
Je les jette sur le chemin Pour que ma petite mère n'ait point faim dans sa tombe.
Que portes-tu dans ton tablier?
L'étranger est venu et m'a dit :
Pourquoi ne viens-tu pas dans ma demeure? Mon village est tout près d'une plaine fraîche, Et les oiseaux volent au-dessus du village,
Et ils s'arrêtent dans leur vol
Pour demeurer sur ma maison.
Mais j'ai dit à l'étranger :
Etranger, retourne sans moi vers ta demeure,
Car je veux demeurer ici, Car la lune et le soleil sont accoutumés De me voir toujours ici dans ma maison. Et la maison de l'étranger,
Etranger, n'aurait point de place
Pour ma joie ou pour mes douleurs ; Et la maison de l'étranger n'aurait pas un coin
Où je puisse mettre ma quenouille ;
C/ianso7is dic Fuseau
Et ta maison, étranger, ta maison me dirait sans cesse : Nous avons ici déjci assez de joie et de douleur Et nous n'avons point de place pour les tiennes.
Enfant, que portes-tu dans ton tablier?
Cherche longtemps parmi les lierbes, Tu trouveras la fleur dont j'ai parlé.
Ma mère, un homme est là qui demande k te voir ; Le ferai-je entrer par la cour ou par le jardin Oui voit la rivière?
Mère, dis-le vite, car c'est la nuit et l'homme a froid, Et notre seuil n'est point accoutumé aux voyageurs. Mère, regarde par la fenêtre et dis s'il faut le faire entrer.
Chansom du Fuseau 367
C'est celui qui m'aimait quand j'étais jeune, C'est son ame qui revient, ma fille, Elle revient voir si mes entrailles ne sont pas infécondes Pour avoir tant pleuré sa mort.
Faut-il que je me cache, ma mère, Pour ne point offenser son âme.
Pour qu'il ne sache point que tu as pris mon père pour
époux , Sans t'inquiéter de sa poussière ni de sa tombe? Ma fille, cache-toi pour que son âme Ne soit pas offensée ; Et ne lui ouvre pas la porte, Car s'il voyait mon foyer rouge Et mon tablier tout brodé de paillettes, Il trouverait la tombe très sombre ; Et sa tombe en serait offensée, Et dirait à son âme :
Sois pour toujours errante.
Cherche longtemps parmi les herbes, Tu trouveras la fleur dont j'ai parlé.
J'ai suspendu ma ceinture à un arbre, Et elle entend chanter les oiseaux.
Qui t'a donné tes lèvres rouges, jeune fille, Et ton sourire, et tes chansons?
Que t'importe, ô jeune homme, qui me les a donnés! Où vont tes pas, jeune fille?
Est-ce dans la plaine sous les pruniers ? Est-ce sous le pommier qui pousse aux bords de la colline?
Chansons dit Fuseau 369
Que t'importe, jeune homme, Ce n'est pas toi qui m'y suivras.
J'ai suspendu ma ceinture à un arbre, Et elle entend chanter les oiseaux.
Que portes-tu dans ton cœur, jeune fille? Est-ce une chanson, est-ce l'amour?
Que t'importe, jeune homme,
Tu n'es pas celui que j'aime.
Où veux-tu que j'en meure, jeune fille ? Auprès de la rivière, pour que les fleurs me pleurent? Ou bien dans ma petite maison,
Où ma mère me pleurera ?
Que m'importe, jeune homme, Puisque moi je ne te pleurerai pas.
J'ai suspendu ma ceinture à un arbre.
Et elle entend chanter les oiseaux.
Une feuille est tombée juste sur tes genoux.
Souffle sur le feu, ma sœur, car il pourrait s'éteindre, Et s'il s'éteint nous ne verrons plus le chemin, Et nous nous perdrons parmi le maïs, Le maïs qui se balance au vent ; Et tu ne pourrais pas nous finir ton récit,
Où la jeune fille morte Rêve encore de son amour sous la terre.
C/ia7isoîis du Fuseau 371
Que dit-elle ? Elle dit :
Je suis à ma fenêtre, il vient par le chemin Et me regarde.
Une feuille est tombée juste sur tes genoux.
Que dit-elle encore ? Elle dit :
Cela ne peut être que lui Qui vienne si tôt du travail.
Le soleil s'étonnera de le voir si tôt dans les champs, Et le village est très désert sans lui. Des fleurs poussent sous le blé qu'il a semé.
Une feuille est tombée juste sur tes genoux.
Que dit-elle encore? Elle dit :
O bien-aimé, est-ce toi qui es mort?
Est-ce moi qui suis morte? Car la nuit est venue et tu ne reviens pas encore. Et les oiseaux chantaient lorsque tu es parti, Et les oiseaux se taisent maintenant.
Est-ce toi qui es mort?
Est-ce moi qui suis morte?
Une feuille est tombée juste sur tes genoux.
Nous avons passé sur le pont, Le pont s'est affaissé.
Ju vu cette nuit mon frère dans le jardin ; Il marchait dans la nuit et il disait : Si j'avais un manteau pour couvrir ma ceinture, Et mon couteau aussi qui est dans ma ceinture. Et les pensées de mon couteau, si je pouvais les recouvrir, Si j'avais un manteau qui tombe jusqu'à mes pieds, Je m'en irais sur le chemin, Sous les acacias en fleurs»
Chansons dti Ftcseau 373
Nous avons passé sur le pont, Le pont s'est affaissé.
Mais je n'ai que ma chemise,
Je n'ai que cela, Ma chemise que je porte au travail.
Et mon couteau a des pensées terribles. Et je l'ai planté dans la terre, dans la terre de mon jardin, Et je l'ai recouvert de mon bonnet de fourrure. Et je l'ai arrosé de la sueur de mon front, Mais il est demeuré stérile ; Et la pluie ne le fait point fleurir.
Comme l'arbre des forêts.
Et il dira ses pensées à la nuit, il les dira.
Nous avons passé sur le pont.
Le pont s'est affaissé.
11 dira : Pourquoi ai-je si iroid?
Le sang même ne me réchaufferait pas
Si j'en buvais, si j'en buvais.
Pourquoi fais je si peur aux femmes.
Puisqu'elles tremblent en me voyant?
La terre répondit : Ne vois-tu jamais le soleil,
Pour avoir tellement froid, pour t'en plaindre toujours?
Nous avons passé sur le pont, Le pont s'est affaissé.
Entre dans la horâ, entre vite, avant qu'elle ne se brise, Et danse, danse jusqu'au soir.
Je ne puis danser, car le soleil me brûle, Et j'aime mieux rester sous les peupliers avec mon père,
Et écouter les récits qu'il me fait.
Et mon père me raconte qu'il a rencontré dans la plaine Une jeune fille qui filait sans cesse.
Elle filait comme si le fuseau la brûlait, Et mon père lui demanda :
Chansotis du Fnscau 375
Où vas-tu, jeune fille, et pourquoi files-tu ainsi?
Vas-tu peut-être à la rivière, Ou bien à la forêt, ou bien vers ta maison Qui a deux pommiers près du seuil?
Où vas-tu si vite, dis-moi?
Et la jeune fille répondit à mon père : Je m'en vais, je m'en vais vers celui qui m'aime, Car mon bien-aimé m'a dit Qu'il ne mourra jamais.
Mon bien-aimé a promis de vivre toujours Puisque je l'aime ; Puisque je l'aime, celui que j'aime ne mourra pas.
Entre dans la horâ, entre vite, avant qu'elle ne se brise, Et danse, danse jusqu'au soir.
Et mon père répondit à cette jeune fille. Et mon père lui parla ainsi :
Comment fera-t-il pour ne pas mourir, ton bien-aimé? Il m'aimera, dit la jeune fille, Et il ne mourra pas.
Et elle dit encore à mon père, elle dit : J'ai enterré mon collier d'arg^ent, Je l'ai enterré sous la terre et sous les semences. Et un arbre avec beaucoup de feuilles
37^ Chanso7is du Fuseau
A poussé au-dessus de mon petit collier, Juste là-bas un grand arbre a poussé.
Entre dans la horâ, entre vite, avant qu'elle ne se brise, Et danse, danse jusqu'au soir.
Que t'a dit encore cette jeune fille, mon père? Elle m'a dit que sa mère restait toujours près du foyer,
le soir, Et qu'elle lui parlait des morts.
Elle m'a dit que celui qu'elle aime Lui a promis de ne jamais mourir ; Parce qu'elle l'aime tant Il ne veut pas mourir, Et qu'il dit aux fleurs qui se flétrissent : Pourquoi êtes- vous mortes quand tout le monde vous aime?
Et qu'il dit aux étoiles qui s'éteignent le matin : Pourquoi vous éteignez-vous, puisque le ciel vous aime? Et les fleurs lui répondent :
Nous avons eu peur de l'hiver ; Et les étoiles lui répondent :
Nous avons eu peur du soleil.
Entre dans la horâ, entre vite, avant qu'elle ne se brise, Et danse, danse jusqu'au soir.
Dis- moi qui elle est, dis- moi qui elle est.
Elle n'a plus de mère, et le nom de son père
M'est inconnu.
Des fleurs sont nées en même temps qu'elle
Et des fleurs mourront à sa mort.
Non, je ne l'aime pas, mais je la regarde. Elle s'en va par la forêt et la forêt s'en réjouit. Si la mort voulait prendre ce qu'il y a de plus doux sur
la terre,
Chansons dit Fuseau
C'est elle qu'elle prendrait.
Les enfants qui naîtront d'elle Seront robustes et vaillants, Et le lait coulera abondamment de son ssin, Comme une rivière à la fonte des neiges.
Dis-moi qui elle est, dis-moi qui elle est.
La route tourne, tourne, Elle descend le coteau.
J'ai peur des jours d'hiver qui vont venir, ma sœur. Est-ce qu'ils seront pareils aux jours de l'autre hiver? S'ils seront pareils j'en ai peur, Car je leur dirai : Vous êtes donc pareils? Et je le dirai en pleurant.
La route tourne, tourne.
Elle descend le coteau .
380 Cliayiwns dic Fnscati
Que t'ont'ils fait, les jours de l'autre hiver? Ils ont tué deux pommiers à ma porte, Et gelé la rivière où mes bœufs s'abreuvaient, Et blanchi la plaine, car la plaine était blanche, Tu t'en souviens, ma sœur.
S'ils ne t'ont fait que cela, ce n'est rien; Tous les jours d'hiver sont pareils.
J'ai peur des jours d'hiver qui vont venir. Car c'est un jour de l'hiver Que j'ai tant pensé à la mort.
Et je lui disais : Jour d'hiver, Toi c|ui rends la plaine si blanche, Ne peux-tu me tuer ainsi que les pommiers Dont les fleurs tombaient sur mon seuil?
La route tourne, tourne.
Elle descend le coteau.
^Sy
Extrait du Catalogue de la Librairie Alphonse Lemerre